Le disciple

Part 19

Chapter 193,881 wordsPublic domain

« Vers la fin de ce dur mois de septembre, Lucien se plaignit d’un malaise que le docteur attribua d’abord à un simple refroidissement. Deux jours après, les symptômes s’aggravaient. Deux médecins de Clermont, appelés en hâte, diagnostiquaient une fièvre scarlatine, mais d’un caractère bénin. Si ma pensée n’avait pas été tout entière absorbée par l’idée fixe qui faisait de moi, à cette époque, un véritable maniaque, j’aurais trouvé de quoi remplir de notes tout mon livre à serrure. Je n’avais qu’à suivre les évolutions de l’esprit du marquis et la lutte engagée dans son cœur entre l’hypocondrie et l’amour paternel. Tantôt, et malgré les propos rassurants des docteurs, il était inquiet de son fils jusqu’à l’angoisse, et il passait la nuit à le veiller. Tantôt, l’épouvante de la contagion le saisissait; il se mettait lui-même au lit, se plaignant de douleurs imaginaires et comptant les heures jusqu’à la visite du médecin. Il en arrivait, tant les symptômes lui semblaient graves, à demander que cette visite commençât par lui. Puis, il avait honte de sa panique. Le fonds de bonne race qui était dans son sang reparaissait. Il se levait, il se châtiait de ses terreurs par des phrases amères sur la faiblesse qu’amène l’âge, et il retournait au chevet de son fils. Sa première idée fut de cacher à la marquise, aussi bien qu’à Charlotte et au comte André, la maladie de l’enfant. Mais, après deux semaines, ces alternatives de zèle et de terreur ayant épuisé son énergie, il éprouva le besoin d’avoir sa femme auprès de lui pour le soutenir, et son incohérence d’idées était si grande qu’il me consulta.

— « Ne croyez-vous pas que c’est mon devoir?... » conclut-il.

« Il y a des âmes de mensonge, mon cher maître, et qui excellent à excuser par de beaux motifs leurs plus vilaines actions. Si j’étais de ce nombre, je pourrais me faire un mérite d’avoir insisté pour que le marquis ne rappelât point sa femme. Certes je savais toute la portée de ma réponse et de la résolution qu’allait prendre M. de Jussat. Je savais que, s’il prévenait la marquise, elle arriverait par le premier train, et je connaissais assez Charlotte pour être assuré que la fille viendrait avec la mère. Je la reverrais, je tiendrais une suprême occasion de réveiller en elle l’amour naissant dont j’avais surpris la preuve. Je pourrais dire que ce fut une loyauté de ma part, ce conseil donné au marquis de laisser Mme de Jussat heureuse à Paris. Oui, j’eus cette apparence de loyauté. Pourquoi? Si je n’étais convaincu qu’il n’y a pas d’effet sans cause et pas de ces loyautés-là sans un secret égoïsme, j’y reconnaîtrais une horreur d’exploiter, au profit d’une passion coupable, le plus noble des sentiments, celui d’une sœur pour son frère. Voici la nue vérité : en essayant de dissuader M. de Jussat, j’étais convaincu que tout effort pour reprendre le cœur de Charlotte serait inutile. Je prévoyais dans ce retour une humiliation certaine. Usé par ces longs mois de luttes intérieures, je ne me sentais plus la force de manœuvrer. Je n’eus donc aucune vertu à représenter au marquis les inconvénients, les dangers même du séjour de ces deux femmes au château, près d’un malade qui pouvait leur communiquer sa maladie.

— « Et moi? » répondit-il ingénument. « Est-ce que je ne m’expose pas tous les jours? Mais vous avez raison pour Charlotte; j’écrirai que je ne la veux pas... »

— « Ah! Greslou, » me disait-il deux jours après, au reçu d’un télégramme, « voilà ce qu’elles me font : lisez... » Il me tendit la dépêche qui annonçait l’arrivée de Mlle de Jussat avec sa mère. « Naturellement », gémissait l’hypocondriaque, « elle a voulu venir, sans penser que je n’ai pas besoin de ces émotions-là ».

« Le marquis me parlait de la sorte à deux heures de l’après-midi. Je savais, pour l’avoir pris à mon retour du voyage où je vous ai connu, que le train de Paris part à neuf heures du soir et arrive à Clermont vers cinq heures du matin. Le temps de monter en voiture, Mme de Jussat et Charlotte seraient au château avant dix heures. Je passai une soirée et une nuit affreuses, dépourvu maintenant de cette tension philosophique, hors de laquelle je flotte, créature sans énergie, au gré d’impressions nerveuses. Le bon sens m’indiquait pourtant une solution bien simple. Mon engagement finissait, comme je vous l’ai dit, le 15 octobre. Nous étions au 5 de ce mois. L’enfant entrait en pleine convalescence. Il avait auprès de lui sa mère et sa sœur. Je pouvais retourner chez moi sans scrupule et sous le premier prétexte venu. Je le pouvais et je le devais, — pour ma dignité autant que pour mon repos. Au matin de cette nuit d’insomnie, j’avais pris cette résolution. J’allai jusqu’à en toucher un mot au marquis tout de suite; il ne me laissa pas lui parler, tant il était agité par l’arrivée de sa fille :

— « C’est bon », me dit-il, « plus tard, plus tard. En ce moment je n’ai la tête à rien... Cette contrariété!... Voilà comment j’ai vieilli si vite... Toujours des coups nouveaux, toujours... »

« Qui sait? ma destinée aura peut-être dépendu tout entière du mouvement d’humeur par lequel ce vieux fou refusait de m’entendre. Si je lui eusse parlé à cette minute, et si nous eussions fixé mon départ, je me serais vu obligé de partir en effet; au lieu que la seule présence de Charlotte changea ce projet de partir en un projet de rester, comme une lampe apportée dans une chambre change les ténèbres en lumière, immédiatement. Je vous le répète, j’étais convaincu qu’elle avait cessé de s’intéresser à moi d’une part, et, de l’autre, que, moi-même, je traversais, par rapport à elle, une crise non pas de véritable amour, mais de vanité blessée et de sexualité morbide. Hé bien! A la voir descendre de voiture devant le perron, à constater combien ma présence la bouleversait, combien la sienne m’affolait, je compris avec une égale évidence deux choses : d’abord, qu’il me serait physiquement impossible de quitter le château tant qu’elle y serait; ensuite, qu’elle avait traversé depuis le mois de mai des troubles pareils aux miens, sinon pires. Ma divination devant l’enveloppe qui contenait les brins du muguet ne m’avait pas trompé. Elle pouvait m’avoir fui avec le plus sincère courage, n’avoir pas répondu à mes lettres, ne pas les avoir lues, s’être fiancée pour mettre entre nous l’irréparable, avoir cru même qu’elle ne m’aimait plus, être revenue au château sur cette persuasion. Elle m’aimait. Pour reconnaître cet amour, je n’eus pas besoin d’une analyse détaillée, comme celles où je m’étais trop complu et qui m’avaient tant trompé. Ce fut une intuition soudaine, irraisonnée, invincible, à me faire croire que les théories sur la double vue, si discutées par la science, sont absolument vraies. Je le lus, cet amour inespéré, à travers les yeux émus de cette enfant, comme vous lisez les mots par lesquels j’essaie de vous reproduire ici l’éclair et le foudroiement de cette évidence. Elle était là, devant moi, dans son costume de voyage, et blanche, blanche comme cette feuille de papier. J’aurais dû expliquer cette pâleur par les lassitudes de la nuit passée en wagon, n’est-ce pas, et par l’inquiétude sur son frère malade? Ses yeux, en rencontrant mes yeux, tremblèrent d’émotion. Cela pouvait être la pudeur offensée. Elle était maigrie, comme fondue; et quand, arrivée dans le vestibule, elle ôta son manteau, je vis que sa robe, une robe de l’année dernière, que je reconnus, faisait comme des plis autour de ses épaules. Mais n’avait-elle pas été malade?... Ah! moi qui avais tant cru à la méthode, aux inductions, aux complications du raisonnement, que j’ai senti là cette toute-puissance de l’instinct contre quoi rien ne prévaut! Elle m’aimait toujours. Elle m’aimait davantage encore. Que m’importait qu’elle ne m’eût pas donné la main à notre première rencontre; qu’elle m’eût à peine parlé dans le vestibule; qu’elle montât les marches du grand escalier avec sa mère sans détourner la tête? Elle m’aimait. Cette certitude, après un si long dessèchement d’anxiété, m’inondait le cœur d’un flot de joie à me trouver mal, là, sur le tapis de cet escalier que je dus gravir à mon tour pour remonter dans ma chambre. Qu’allais-je faire, cependant? Accoudé sur ma table et contenant mon front avec mes mains pour réprimer les battements de mes tempes, je me posai cette question sans rien y répondre, sinon que je ne pouvais plus m’en aller, que cela ne pouvait pas finir entre Charlotte et moi sur une absence et sur un silence; enfin que nous approchions d’une heure où tant d’efforts réciproques, de luttes cachées, de désirs combattus de part et d’autre, nous précipitaient vers une scène suprême. Cette scène, je la sentais toute proche, tragique, décisive, inévitable. D’abord, Charlotte était contrainte de subir ma présence. Quoi qu’elle en eût, nous devions nous rencontrer au chevet de son frère, et, ce matin même de son arrivée, quand ce fut mon tour d’aller tenir compagnie au petit malade, vers onze heures, je la trouvai là, qui causait avec lui, tandis que la marquise interrogeait la sœur Anaclet, toutes deux se parlant à mi-voix et debout près de la fenêtre. Lucien, à qui l’on avait caché la venue des deux femmes, montrait sur son visage amaigri et dans ses gestes énervés cette joie un peu excitée, presque fiévreuse, qui se remarque chez les convalescents. Il me salua de son plus gai sourire, et, me prenant la main, il dit à sa sœur :

— « Si tu savais comme M. Greslou a été bon pour moi tous ces jours-ci!... »

« Elle ne répondit rien, mais je vis que sa main, à elle, posée près de la joue de son frère sur l’oreiller, était comme secouée d’un frisson. Elle fit un effort, pour me regarder d’un regard qui ne la trahît point. Sans doute mon visage, à moi, exprimait une émotion qui la toucha. Elle sentit que de laisser ainsi tomber la phrase innocente du petit garçon me ferait mal, et, avec sa voix des jours passés, avec sa douce et vivante voix, où frémissait la palpitation étouffée d’un cœur trop ému, elle dit, sans m’adresser la parole directement :

— « Oui, je le sais; et je l’en remercie. Nous le remercions tous beaucoup... »

« Elle n’ajouta pas un mot. Je suis sûr que si je lui avais de nouveau pris la main à cette minute, elle se serait évanouie, tant elle était remuée par ce simple entretien. Je balbutiai une réponse vague, un : « C’est trop naturel », ou je ne sais quoi de semblable. Je n’avais pas moi-même beaucoup plus de sang-froid. Lucien, cependant, qui n’avait remarqué ni l’accent altéré de sa sœur ni ma gêne, continuait :

— « Et André, ne viendra-t-il pas me voir? »

— Tu sais bien qu’il est retenu au régiment », répondit-elle.

— « Et Maxime? » insista l’enfant.

« Je n’ignorais pas que c’était le petit nom du fiancé de Mlle de Jussat. Ces deux syllabes ne furent pas plus tôt sorties des lèvres du malade que je vis sa pâleur, à elle, s’empourprer soudain d’un flot de sang. Il y eut un passage de silence durant lequel j’entendis le susurrement de la sœur Anaclet, le crépitement du feu dans la cheminée, le balancier de la pendule allant et venant, et l’enfant reprit, étonné lui-même de ce mutisme :

— « Oui, Maxime? il ne viendra pas non plus?...

— « M. de Plane a rejoint le régiment, lui aussi », fit Charlotte.

— « Vous montez déjà, monsieur Greslou? » me demanda Lucien comme je me levai brusquement.

— « Je reviens », répliquai-je; « j’ai oublié une lettre sur ma table... » Et je sortis laissant Charlotte au chevet du lit, toute pâle de nouveau et les yeux baissés.

« Ah! mon cher maître, j’ai besoin que vous me croyiez dans ce que je vais vous dire; besoin qu’en dépit des incohérences d’un cœur presque inintelligible à lui-même, vous ne doutiez pas de ma sincérité en ce moment-là. J’ai tant besoin de ne pas en douter, moi non plus; besoin de me répéter que je n’ai pas menti alors. Croyez-moi. Il n’y avait plus un atome de comédie volontaire dans le mouvement subit par lequel je me levai au seul rappel du nom de l’homme à qui Charlotte devait appartenir, à qui elle appartenait. Il n’y avait pas de comédie dans les larmes qui me jaillirent des yeux, sitôt passé le seuil de la porte, ni dans celles que je versai encore la nuit qui suivit, désespéré par cette double et affreuse certitude que nous nous aimions, elle et moi, et que jamais, jamais, nous ne serions l’un à l’autre; pas de comédie dans les sursauts de douleur que sa présence m’infligea durant les jours d’après. Son visage creusé, sa silhouette émaciée, ses prunelles souffrantes étaient là qui me bouleversaient, et cette pâleur me navrait l’âme, et cette ligne mince de son corps affolait mon désir, et ces prunelles me suppliaient : « Ne parlez pas... Je sais que vous êtes misérable aussi... Vous seriez trop cruel de reprocher, de vous plaindre, de montrer votre plaie... » Dites, si je n’avais pas été de bonne foi dans ces journées, est-ce que je les aurais laissées passer sans agir, lorsque les heures m’étaient comptées? Mais je ne me rappelle pas une réflexion, pas une combinaison. Je me rappelle des sensations tourbillonnantes, quelque chose de brûlant, de frénétique, d’intolérable, une terrassante névralgie de tout mon être intime, une lancination continue, et, — grandissant, grandissant toujours, le rêve d’en finir, un projet de suicide... Commencé où, quand, à propos de quelle souffrance particulière? Je ne peux pas le dire... Vous le voyez bien, que j’ai aimé vraiment, dans ces instants-là, puisque toutes mes subtilités s’étaient fondues à la flamme de cette passion, comme du plomb dans un brasier; puisque je ne trouve pas matière à une analyse dans ce qui fut une réelle aliénation, une abdication de tout mon Moi ancien dans le martyre. Cette idée de la mort sortie des profondeurs intimes de ma personne, cet obscur appétit du tombeau dont je me sentis possédé comme d’une soif et d’une faim physiques, vous y reconnaîtrez, mon cher maître, une conséquence nécessaire de cette maladie de l’Amour, si admirablement étudiée par vous. Ce fut, retourné contre moi-même, cet instinct de destruction dont vous signalez le mystérieux éveil dans l’homme en même temps que l’instinct du sexe. Cela s’annonça d’abord par une lassitude infinie, lassitude de tant sentir sans rien exprimer jamais. Car, je vous le répète, l’angoisse des yeux de Charlotte, quand ces yeux rencontraient les miens, la défendait, plus que n’auraient fait toutes les paroles. D’ailleurs, nous n’étions jamais seuls, sinon parfois quelques minutes au salon, par hasard, et ces quelques minutes se passaient dans un de ces silences imbrisables qui vous prennent à la gorge comme avec une main. Parler alors est aussi impossible que pour un paralytique de remuer ses pieds. Un effort surhumain n’y suffirait pas. On éprouve combien l’émotion, à un certain degré d’intensité, devient incommunicable. On se sent emprisonné, muré dans son Moi, et l’on voudrait s’en aller de ce Moi malheureux, se plonger, se rouler, s’abîmer dans la fraîcheur de la mort où tout s’abolit. Cela continua par une délirante envie de marquer sur le cœur de Charlotte une empreinte qui ne pût s’effacer, par un désir insensé de lui donner une preuve d’amour contre laquelle ne pussent jamais prévaloir ni la tendresse de son futur mari ni l’opulence du décor social où elle allait vivre. « Si je meurs du désespoir d’être séparé d’elle pour toujours, il faudra bien qu’elle se souvienne longtemps, longtemps, du simple précepteur, du pauvre petit provincial capable de cette énergie dans ses sentiments!... » Il me semble que je me suis formulé ces réflexions-là. Vous voyez, je dis : « Il me semble ». Car, en vérité, je ne me suis pas compris durant toute cette période. Je ne me suis pas reconnu dans cette fièvre de violence et de tragédie dont je fus consumé. A peine si je démêle sous ce va-et-vient effréné de mes pensées une auto-suggestion, comme vous dites. Je me suis hypnotisé moi-même, et c’est comme un somnambule que j’ai arrêté de me tuer à tel jour, à telle heure, que je suis allé chez le pharmacien me procurer la fatale bouteille de noix vomique. Au cours de ces préparatifs et sous l’influence de cette résolution, je n’espérais rien, je ne calculais rien. Une force vraiment étrangère à ma propre conscience agissait en moi. Non. A aucun moment je n’ai été, comme à celui-là, le spectateur, j’allais dire désintéressé, de mes gestes, de mes pensées et de mes actions, avec une extériorité presque absolue de la personne agissante par rapport à la personne pensante. — Mais j’ai rédigé une note sur ce point, vous la trouverez sur la feuille de garde, dans mon exemplaire du livre de Brierre de Boismont consacré au suicide. — J’éprouvais à ces préparatifs une sensation indéfinissable de rêve éveillé, d’automatisme lucide. J’attribue ces phénomènes étranges à un désordre nerveux voisin de la folie et causé par les ravages de l’idée fixe. Ce fut seulement le matin du jour choisi pour exécuter mon projet que je pensai à une dernière tentative auprès de Charlotte. Je m’étais mis à ma table pour lui écrire une lettre d’adieu. Je la vis lisant cette lettre, et cette question se posa soudain à moi : « Que fera-t-elle? » Etait-il possible qu’elle ne fût pas remuée par cette annonce de mon suicide possible? N’allait-elle pas se précipiter pour l’empêcher? Oui, elle courrait à ma chambre. Elle me trouverait mort... A moins que je n’attendisse, pour me tuer, l’effet de cette dernière épreuve?... — Là, je suis bien sûr d’y voir clair en moi. Je sais que cette espérance naquit exactement ainsi et précisément à ce point de mon projet. « Hé bien! » me dis-je, « essayons ». J’arrêtai que si, à minuit, elle n’était pas venue chez moi, je boirais le poison. J’en avais étudié les effets. Je le savais quasi foudroyant, et j’espérais souffrir très peu de temps. Il est étrange que toute cette journée se soit passée pour moi dans une sérénité singulière. Je dois noter cela encore. J’étais comme allégé d’un poids, comme réellement détaché de moi-même, et mon anxiété ne commença que vers dix heures, quand, m’étant retiré le premier, j’eus placé la lettre sur la table dans la chambre de la jeune fille. A dix heures et demie, j’entendis par ma porte entr’ouverte le marquis, la marquise et elle qui montaient. Ils s’arrêtèrent pour causer une dernière minute dans les couloirs, puis ce furent les bonsoirs habituels, et l’entrée de chacun dans sa chambre... Onze heures. Onze heures un quart. Rien encore. Je regardais ma montre posée devant moi, auprès de trois lettres préparées, pour M. de Jussat, pour ma mère et pour vous, mon cher maître. Mon cœur battait à me rompre la poitrine, mais la volonté était ferme et froide. J’avais annoncé à Mlle de Jussat qu’elle ne me reverrait pas le lendemain. J’étais sûr de ne pas manquer à ma parole si... Je n’osais creuser ce que ce si enveloppait d’espérance. Je regardais marcher l’aiguille des secondes et je faisais un calcul machinal, une multiplication exacte : « A soixante secondes par minute, je dois voir l’aiguille tourner encore tant de fois, car à minuit je me tuerai... » Un bruit de pas dans l’escalier, et que je perçus tout furtif, tout léger, avec une émotion suprême, me fit interrompre mon calcul. Ces pas s’approchaient. Ils s’arrêtèrent devant ma porte. Brusquement cette porte s’ouvrit. Charlotte était devant moi.

« Je m’étais levé. Nous restâmes ainsi face à face, et tous les deux debout. Son visage était décomposé par le saisissement de sa propre action, plus pâle encore, et ses yeux y luisaient d’un éclat extraordinaire. Ils semblaient noirs, tant le point central en était agrandi par l’émotion, jusqu’à envahir la prunelle. Je remarquai ce détail parce qu’il transformait toute sa physionomie. D’ordinaire si réservée, presque effacée, cette physionomie respirait l’égarement d’un être dominé par une passion plus forte que sa volonté. Elle avait dû se coucher, puis se relever, car ses cheveux étaient tressés dans une grosse natte au lieu d’être noués derrière sa tête. Une robe de chambre blanche, attachée par une cordelière, se plissait autour de sa taille, et, preuve de son trouble affolé, elle avait passé en hâte ses pieds nus dans ses mules sans même s’en rendre compte. Evidemment une angoisse insoutenable l’avait précipitée de son lit dans ma chambre. Elle ne se souciait ni de ce que je penserais d’elle, ni de ce que je pourrais être tenté de dire. Elle avait cru à ma lettre, et elle arrivait, en proie à une exaltation si vive qu’elle ne tremblait pas.

— « Ah! » fit-elle d’une voix brisée après ce silence de la première minute, « Dieu soit loué, je ne suis pas arrivée trop tard... Mort! je vous ai cru mort!... Ah! c’est horrible... Mais c’est fini, n’est-ce pas? Dites que vous m’obéirez, dites que vous n’attenterez pas à vos jours. Jurez, jurez-le-moi... »

« Elle prit ma main dans les siennes par un geste suppliant. Ses doigts étaient glacés. C’était quelque chose de si décisif que cette entrée, une telle preuve d’amour dans un instant où je me trouvais moi-même si exalté, que je ne réfléchis pas, et, sans lui répondre, je me souviens que je la pris dans mes bras en pleurant, que mes lèvres cherchèrent ses lèvres, que je lui donnai, à travers ces larmes, le plus brûlant, le plus tendre des baisers, le plus sincère; que ce fut une seconde d’extase infinie, de félicité suprême, et aussi qu’elle s’arracha de moi, ayant, sur son visage toujours égaré, toute la honte de ce qu’elle venait de permettre.

— « Malheureuse », disait-elle. « Il faut que je m’en aille!... Laissez-moi m’en aller!... Ne m’approchez plus... »

— « Vous voyez bien qu’il faut que je meure », lui répondis-je, « puisque vous ne m’aimez pas, puisque vous allez être la femme d’un autre, puisque tout nous sépare, et pour toujours. »

« Je pris la fiole noire sur la table et je la lui montrai à la lueur de la lampe.

— « Le quart seulement de ce flacon », continuai-je, « et c’est le remède à tant de souffrances... Dans cinq minutes ce sera fini. » Et doucement, sans faire un seul geste qui pût la forcer encore à se défendre : « Partez, et merci d’être venue. Avant un quart d’heure j’aurai cessé de sentir ce que je sens, cette intolérable privation de vous depuis tant de mois... Allons, adieu; ne m’ôtez pas mon courage... »

« Elle avait tressailli tout entière quand la flamme avait éclairé la noire liqueur. Elle étendit sa main vers moi et m’arracha le flacon en disant : « Non! Non!... » Elle le regarda, lut la petite inscription sur l’étiquette rouge, et elle trembla. Son visage s’altéra davantage encore. Une ride se creusa entre ses sourcils. Ses lèvres palpitèrent. Ses yeux exprimèrent l’agonie d’une anxiété dernière, puis, d’un accent presque dur, saccadant ses mots comme s’ils lui étaient arrachés par une puissance à la fois torturante et irrésistible.

— « Moi aussi », dit-elle, « j’ai trop souffert, j’ai trop souffert, j’ai trop lutté... Non », continua-t-elle en s’avançant vers moi et me prenant le bras, « pas seul, pas seul... Nous mourrons ensemble. Après ce que j’ai fait, il n’y a plus que cela... » Elle fit le geste de porter la fiole à ses lèvres. Je la lui enlevai, et elle, avec un sourire presque fou : « Mourir, oui, mourir là, près de vous, avec vous... » Et elle s’approchait encore, posant sa tête sur mon épaule, si bien que je sentais contre le bas de ma joue la soie fine de ses cheveux. « Ainsi... Ah! il y a si longtemps que je vous aime, si longtemps... Je peux bien vous le dire maintenant, puisque je paye ce droit de ma vie... Vous voulez bien me prendre avec vous, nous en aller ensemble tous deux, tous deux?... »