Le disciple

Part 16

Chapter 163,854 wordsPublic domain

« Cette vie d’une diplomatie surveillée, à laquelle je me condamnai durant près de deux mois que durèrent ces rapports simplement intellectuels, n’allait pas sans des luttes intérieures et presque quotidiennes. Intéresser cet esprit, envahir petit à petit cette imagination, ce n’était pas là tout mon programme. Je voulais être aimé, et je me rendais compte que cet intérêt moral n’était que le commencement de la passion. Ce commencement devait aboutir, pour ne pas demeurer inutile, à une autre intimité que l’intimité sentimentale. Il y a dans votre _Théorie des Passions_, au bas d’une page, mon cher maître, une note que je relisais continuellement à cette époque-là, et j’en sais encore le texte par cœur : « Une étude bien faite sur la vie des séducteurs professionnels, » dites-vous, « jetterait un jour définitif sur le problème de la naissance de l’amour. Mais les documents nous manquent. Ces séducteurs ont presque tous été des hommes d’action, et qui, par suite, ne savaient pas se raconter. Pourtant quelques morceaux d’un intérêt psychologique supérieur, les _Mémoires_ de Casanova, la _Vie privée_ du maréchal de Richelieu, le chapitre de Saint-Simon sur Lauzun, nous autorisent à dire que dix-neuf fois sur vingt l’audace et la familiarité physiques sont les plus sûrs moyens de créer l’amour. Cette hypothèse confirme d’ailleurs notre doctrine sur l’origine animale de cette passion. » Je me la récitais tout bas, cette phrase, tandis que je poursuivais avec Charlotte ces causeries littéraires, avec d’autant plus de conviction que la nature, comme je vous ai dit, parlait en moi, et que la présence de la jeune fille réveillait la brûlure de mes souvenirs les plus cuisants. Parfois, lorsque nous étions seuls ensemble quelques minutes, et qu’elle bougeait, que ses pieds marchaient vers moi, qu’elle respirait, que je la sentais vivante, l’ondée fiévreuse du désir courait dans mes veines, et il me fallait détourner mes yeux qui lui auraient fait peur. Je regardais sa main blanche feuilleter un livre, son doigt fin s’allonger pour me montrer une ligne. Si je la prenais pourtant, cette petite main, si je la serrais doucement, longuement dans la mienne? Je me disais que je le devais. Puis, je n’osais pas. — Souvent aussi, et lorsque nous n’étions plus en présence, il me semblait que l’audace me serait d’autant plus facile qu’elle serait plus complète. Je me promettais alors de la serrer dans mes bras, de coller ma bouche sur sa bouche. Je la voyais se trouvant mal sous ma caresse, domptée, foudroyée par cette brutale révélation de mon ardeur. Qu’arriverait-il ensuite? Mon cœur battait à cette idée. Ce n’était pas la peur d’être chassé honteusement qui me retenait. Il était plus honteux pour mon orgueil de ne pas oser. Et je n’osais pas. Que de fois des résolutions plus folles encore m’ont tenu éveillé la nuit! Je me levais de mon lit après des heures d’une agitation qui me couvrait le corps d’une sueur glacée. « Si j’allais maintenant dans sa chambre, » me disais-je; « si je me coulais auprès d’elle; si elle se réveillait enlacée à moi, nos lèvres unies, nos corps liés?... » Je poussais la frénésie de ce projet jusqu’à ouvrir ma porte avec des précautions de voleur, je descendais un étage, je tournais par le corridor jusqu’à une autre porte, celle de Charlotte. C’était risquer d’être surpris et chassé, cette fois pour rien. Je posais ma main sur le loquet. Le froid du cuivre me brûlait les doigts. Puis je n’osais pas. — Ne croyez point que ce fût chez moi simplement de la timidité. L’impuissance à l’action est bien un trait de mon caractère, mais quand je ne suis pas soutenu dans cette action par une idée. Que l’idée soit là, et elle m’infuse une invincible énergie jusqu’au fond de l’être. Même d’aller à la mort me paraît alors aisé. On le verra bien, si je suis condamné. Non, ce qui me paralysait auprès de Mlle de Jussat comme d’une influence magnétique, c’était, je m’en rends compte sans bien me l’expliquer, sa pureté. Cela semble absurde, au premier abord, que de courtiser une vierge soit plus difficile que de s’attaquer à une femme qui s’est donnée et qui, sachant tout, peut mieux se défendre. Cela est ainsi pourtant. Du moins je l’ai subi, moi, avec une force singulière, ce recul forcé devant l’innocence. Souvent, lorsque je sentais entre Charlotte et moi cette invincible barrière, je me suis rappelé la légende des Anges gardiens, et j’ai compris la naissance de cette poétique imagination du catholicisme. Réduit à sa réalité par l’analyse, ce phénomène prouve simplement que, dans les rapports entre deux êtres, il y a une réciprocité d’action de l’un sur l’autre, même à l’insu de cet un et de cet autre. Si par calcul je m’efforçais d’apprivoiser cette jeune fille en lui ressemblant, je subissais sans calcul la force de la suggestion morale que dégage tout caractère très vrai. L’extrême simplicité de son âme triomphait par instants et de mes idées, et de mes souvenirs, et de mes désirs. Enfin, tout en jugeant cette faiblesse indigne d’un cerveau comme le mien, je respectais Charlotte — ah! qu’on est ouvert à l’envahissement des préjugés! — comme si je n’avais pas su la valeur de ce mot respect et qu’il représente la plus sotte de nos ignorances. Respectons-nous le joueur qui passe dix fois de suite à la roulette avec la rouge ou la noire? Hé bien! Dans cette loterie hasardeuse de l’univers, la vertu et le vice, c’est la rouge et la noire. Une honnête fille et un joueur heureux ont juste autant de mérite.

« Le printemps arriva, dans ces alternatives, pour moi si troublantes, de projets audacieux, de timidités folles, de raisonnements contradictoires, de savantes combinaisons, de naïves ardeurs. Et quel printemps! Il faut avoir connu l’âpreté de l’hiver dans ces montagnes, puis la subite douceur du renouveau, pour savoir quel charme de vivre flotte dans cette atmosphère quand Avril et Mai ramènent la saison sacrée. C’est d’abord à travers les prairies humides comme un réveil de l’eau qui frémit sous la glace plus mince; elle la brise, cette glace aiguë, puis elle court, légère, transparente et libre, en chantant. C’est, dans les bois abandonnés, un infini murmure des neiges qui, se détachant une par une, tombent sur les branches toujours vertes des pins, sur le feuillage jauni et desséché des chênes. Le lac, débarrassé de son gel, se prit à frissonner sous le vent qui balaya aussi les nuages, et l’azur apparut, cet azur du ciel des hauteurs, plus clair, semble-t-il, plus profond que dans la plaine, et en quelques jours la couleur uniforme du paysage se nuança de teintes tendres et jeunes. Sur les ramures jusque-là toutes nues, les frêles bourgeons pointèrent. Les chatons verdâtres des noisetiers alternèrent avec les chatons jaunâtres des saules. Même la lave noire de la Cheyre parut s’animer avec la nature. Les fructifications veloutées des mousses s’y mêlèrent aux taches blanchissantes des lichens. Le cratère du puy de la Vache et celui du puy de Lassolas découvrirent, morceau par morceau, la chaude splendeur de leur sable rouge. Les fûts argentés des bouleaux et les fûts chatoyants des hêtres brillèrent au soleil d’un éclat plus vif. Dans les halliers commencèrent d’éclore les belles fleurs que je cueillais autrefois avec mon père et dont les corolles me regardaient comme des prunelles, dont l’arôme me suivait comme une haleine. Les pervenches, les primevères et les violettes apparurent les premières, puis je retrouvai successivement la cardamine des pres avec sa nuance lilas, le bois-gentil qui porte ses fleurs roses avant de porter ses feuilles, la blanche anémone, le muscari à l’odeur de prune, la scille à deux feuilles et sa senteur de jacinthe, le sceau de Salomon avec ses clochettes blanches et le mystère de sa racine qui marche sous la terre, le muguet dans les creux des petites vallées, et l’églantine le long des haies. La brise qui venait des dômes encore blancs passait sur ces fleurs. Elle roulait en elle des parfums, du soleil et de la neige, quelque chose de si caressant à la fois et de si frais, que respirer, à de certains moments, c’était s’enivrer d’un air de jeunesse, c’était participer au renouveau du vaste monde; et moi aussi, tout tendu que je fusse dans mes doctrines et mes théories, je ressentis cette puberté de toute la nature. La glace d’idées abstraites où mon âme était emprisonnée se fondit. Quand j’ai relu plus tard les feuillets du journal, aujourd’hui détruit, où je notais alors mes sensations, je suis demeuré étonné de voir avec quelle force les sources de la naïveté, se rouvrirent en moi sous cette influence qui n’était pourtant que physique, et de quel flot jaillissant elles inondèrent mon cœur! Je m’en veux de penser avec cette lâcheté. Pourtant j’éprouve une douceur à me dire qu’à cette époque j’ai sincèrement aimé celle qui n’est plus. Oui, je me répète, avec un soulagement réel, que du moins le jour où j’ai osé enfin lui parler de mon amour, — jour fatal et qui marqua le commencement de notre perte à tous les deux, — j’étais la dupe sincère de mes propres paroles. Vous voyez, mon cher maître, comme je suis redevenu faible, puisque je revendique comme une excuse la sincérité de cette duperie. Excuse de quoi? Et qu’est-ce autre chose que la misérable abdication du savant devant l’expérience instituée par lui?

« Pour tout dire et ne pas me faire plus fort que je ne l’ai été, cette déclaration, sur laquelle j’avais tant délibéré, fut simplement l’effet du moins préparé des hasards. Je me souviens, nous étions au 12 mai. C’est la date exacte. Dire qu’il y a moins d’un an et que depuis!... Dans la matinée, le temps avait été plus radieux encore, et nous partions dans l’après-midi, Mlle Largeyx, Lucien, Charlotte et moi, pour aller jusqu’au village de Saint-Saturnin à travers un massif de chênes, de bouleaux et de noisetiers qui sépare ce village du château ruiné de Montredon et qui s’appelle le bois de la Pradat. La route qui coupe ce parc sauvage est excellente. Aussi avions-nous pris la petite charrette anglaise, où l’on pouvait tenir quatre à la rigueur. Nous devions y monter à tour de rôle. Non, jamais la journée n’avait été plus tiède, plus bleu le ciel, plus grisante l’odeur de printemps éparse dans le vent... Nous n’avions pas marché une lieue que déjà Mlle Largeyx, fatiguée du soleil, s’installai sur la banquette de la voiture que conduisait le second cocher. Le drôle a depuis déposé cruellement contre moi et il a rappelé tout ce qu’il a su ou deviné de ce que je vais, moi, vous raconter. Lucien se déclara bientôt lassé aussi, et rejoignit la gouvernante, en sorte que je me trouvai marcher seul avec Mlle de Jussat. Elle s’était mis en tête de composer un bouquet de muguets, et je l’aidais à cette besogne. Nous nous engageâmes sous les branches qu’un feuillage tendre, à peine déployé, saupoudrait d’une sorte de nuage finement vert. Elle marchait en avant, attirée loin de la lisière par la recherche de ces fleurs qui tantôt poussent en tapis épais et tantôt manquent entièrement. A force d’avancer, nous nous trouvâmes, à un moment, dans une clairière, et si éloignés que nous ne voyions même plus, à travers le taillis pourtant dépouillé, le groupe formé par la petite voiture et les trois personnes. Charlotte s’aperçut la première de notre solitude. Elle tendit l’oreille, et, n’entendant pas le bruit que faisaient les sabots du cheval sur le sol de la route, elle s’écria avec un rire d’enfant :

— « Nous sommes perdus... Heureusement que le chemin n’est pas difficile à _rembourser_, comme dit la pauvre sœur Anaclet... Voulez-vous attendre que j’aie rangé mon bouquet? Ce serait si dommage de gâter ces belles fleurs... »

« Elle s’assit sur un rocher baigné de soleil, et elle étala sur sa jupe sa fraîche cueillette, prenant un par un les brins de muguet. Je respirais le parfum musqué de ces pâles grappes, assis moi-même sur l’autre extrémité de la pierre. Jamais cette créature vers qui tendaient depuis des mois toutes mes pensées ne m’avait paru aussi délicate, aussi adorablement délicate et fine qu’à cette minute, avec son visage coloré de rose par le grand air, avec la pourpre vive de ses lèvres qui se plissaient dans un demi-sourire, avec la claire limpidité de ses yeux gris, avec l’élégance de son être entier. Elle portait, sur une robe de drap sombre, une sorte de veston qui dessinait à demi sa taille. Ses pieds, chaussés de bottines lacées, dépassaient le bord de sa jupe, et ses cheveux châtains, massés sous un chapeau de feutre noir, luisaient dans la lumière avec des reflets fauves. Pour mieux manier les tiges de ses fleurs, elle avait ôté ses gants, et je voyais ses belles mains blanches dont les doigts fragiles allaient et venaient. Elle s’harmonisait d’une façon presque surnaturelle avec le paysage où nous nous trouvions, par le charme de jeunesse qui émanait d’elle. Plus je la regardais, plus cette idée s’imposait à moi qu’il _fallait_ saisir cette occasion de lui dire ce que je voulais lui dire depuis trop longtemps. Certainement, je n’en retrouverais jamais une autre aussi propice. De quelles profondeurs de mon âme cette idée était-elle sortie, et à quelle seconde? Je ne sais pas, mais je sais qu’à peine entrée en moi, elle grandit, grandit... Un remords obscur s’y mêlait, celui de la voir, elle, si confiante, si peu soupçonneuse du patient travail par lequel, abusant de notre intimité quotidienne, je l’avais amenée à me traiter avec une douceur presque fraternelle. Mon cœur battait. La magie de sa présence remuait tout mon sang. Pour son malheur, elle se tourna vers moi à un moment, afin de me montrer son bouquet presque achevé. Sans doute elle aperçut sur mon visage la trace de l’émotion que l’orage de mes pensées soulevait en moi, car, elle-même, sa physionomie si joyeuse, si ouverte, se voila soudain d’une inquiétude. Je dois ajouter que, durant nos entretiens de ces deux mois où nous étions devenus si étroitement amis, nous avions évité, elle par délicatesse, moi par ruse, toute allusion au faux roman de déception par lequel j’avais essayé d’émouvoir sa pitié. Je compris combien elle avait cru à ce roman et qu’elle n’avait pas cessé d’y songer, quand elle me dit, avec un passage d’involontaire mélancolie dans ses yeux :

— « Pourquoi vous gâtez-vous à vous-même cette belle journée par de tristes souvenirs? Vous paraissiez être devenu plus raisonnable... »

— « Non! » lui répondis-je; « vous ne savez pas ce qui me rend triste... Ah! Ce ne sont pas des souvenirs... Vous faites allusion à mes chagrins d’autrefois, je le vois bien... Vous vous trompez... Il n’y a pas de place en moi pour eux, non, — pas plus qu’il n’y a place, sur ces branches, pour les feuilles de l’an passé.... »

« Je lui montrais la ramure jeune d’un bouleau dont l’ombre découpée tombait, juste à cette seconde, sur la pierre où nous étions assis. J’entendis ma voix prononcer cette phrase, comme si c’eût été celle d’un autre. En même temps je lus dans les yeux de ma compagne que, malgré la comparaison poétique par laquelle j’avais sauvé ce que cette phrase enfermait de sens direct, elle m’avait compris. Que se passa-t-il en moi et comment ce qui m’avait été impossible jusqu’à cette heure me devint-il facile? Comment osai-je ce que je croyais ne devoir jamais oser? Je pris sa main, que je sentis trembler dans la mienne, comme si la pauvre enfant était saisie d’une terreur foudroyante. Elle eut la force de se lever pour s’en aller, mais ses genoux tremblaient aussi, et je n’eus pas de peine à la contraindre de se rasseoir. J’étais si bouleversé de ma propre audace que je ne me possédais plus, et je commençai de lui dire mes sentiments pour elle avec des mots que je ne pourrais pas retrouver aujourd’hui, tant j’obéissais peu à un calcul quelconque, en ce moment-là. Toutes les émotions que j’avais traversées depuis mon arrivée au château, oui, toutes, depuis les plus détestables, celles de mon envie contre le comte André, jusqu’à la meilleure, mon remords d’abuser ainsi d’une jeune fille, se fondaient dans une adoration presque mystique, à demi folle, pour cette créature si frémissante, si émue, si belle!... Je la voyais devenir, à mesure que je parlais, aussi pâle que les fleurs qui demeuraient éparses sur sa robe. Je me souviens que les phrases me venaient, exaltées jusqu’à la folie, désordonnées jusqu’à l’imprudence, et que je finis par répéter comme dans un spasme : « Que je vous aime! Ah! Que je vous aime!... » en serrant sa main dans les miennes et m’approchant d’elle davantage encore. Elle se penchait, comme si elle avait perdu la force de se soutenir. Je passai mon bras demeuré libre autour de sa taille, sans même songer dans mon propre trouble, à lui prendre un baiser. Ce geste, en lui donnant un nouveau frisson d’épouvante, lui rendit l’énergie de se lever et de se dégager. Elle gémit plutôt qu’elle ne dit : « Laissez-moi... Laissez-moi... » Et marchant à reculons, les deux mains tendues en avant pour se défendre, elle alla jusqu’au tronc du bouleau que je lui avais montré tout à l’heure. Là elle s’appuya, haletante d’émotion, tandis que de grosses larmes roulaient sur ses joues. Il y avait tant de pudeur blessée dans ces larmes, une telle révolte, et si douloureuse, dans le frémissement de ses lèvres entr’ouvertes, que je restai à la place où j’étais, en balbutiant : « Pardon... »

— « Taisez-vous, » dit-elle en faisant un mouvement de la main. Nous demeurâmes ainsi, en face l’un de l’autre et silencieux, pendant un temps que j’ai compris avoir dû être bien court, quoiqu’il m’ait paru infini. Tout d’un coup un appel traversa le bois, d’abord lointain, puis plus rapproché, celui d’une voix imitant le cri du coucou. On s’inquiétait de notre absence, et c’était le petit Lucien qui nous lançait notre signal habituel de ralliement. A ce simple ressouvenir de la réalité, Charlotte tressaillit. Le sang revint à ses joues. Elle me regarda avec des yeux où la fierté l’emportait maintenant sur l’épouvante. Elle se regarda elle-même, comme si elle venait d’être réveillée d’un horrible sommeil. Elle vit ses mains nues, qui tremblaient encore, et, sans ajouter un mot, elle ramassa ses gants et ses fleurs et elle se mit à courir devant moi, oui, à courir comme une bête poursuivie, dans la direction d’où était partie la voix. Dix minutes après, nous étions de nouveau sur la route.

— « Je ne me suis pas sentie très bien, » dit-elle à sa gouvernante, comme pour prévenir la question qu’allait provoquer son visage décomposé; « voulez-vous me donner place dans la voiture? Nous allons rentrer... »

— « C’est cette chaleur qui vous aura incommodée, » répondit la vieille demoiselle.

— « Et M. Greslou?... » demanda l’enfant, lorsque sa sœur se fut installée et qu’il eut lui-même pris place à l’arrière.

— « Je reviendrai à pied, » répondis-je.

« La charrette anglaise détala, lestement, malgré sa quadruple charge, dans un adieu de Lucien, qui me salua d’un geste. Je pouvais voir le chapeau de Mlle de Jussat immobile à côté de l’épaule du cocher, qui donna du _pull up_ à son cheval, puis la voiture disparut et je me retrouvai, m’acheminant seul sur cette route, par ce même ciel bleu et entre ces mêmes arbres couverts d’un semis d’une impalpable verdure. Mais une angoisse extraordinaire avait remplacé en moi l’allégresse et les ardeurs heureuses du commencement de la promenade. Cette fois, le sort en était jeté. J’avais livré la bataille, je l’avais perdue; j’allais être chassé du château ignoblement. C’était moins cette perspective qui me bouleversait, qu’un mélange singulier de regret, de honte et de désir. Voilà donc où m’avait mené ma savante psychologie, le résultat de ce siège en règle entrepris contre le cœur de cette jeune fille! Pas un mot de sa part en réponse à la plus passionnée déclaration, et moi, là, sur le moment d’agir, qu’avais-je trouvé que des phrases de romans à lui réciter? Et un simple geste d’elle, cette fuite loin de moi, les mains en avant, m’avaient immobilisé à ma place. Sans doute il entrait dans ma passion pour elle, à ce moment de nos relations, bien de l’orgueil et de la sensualité, car le mouvement d’idolâtrie qui m’avait fait lui parler avec une éloquence sincère se transforma en une rage de ne pas l’avoir jetée à terre et violentée là, au pied de cet arbre contre lequel je la voyais toujours s’appuyant; et moi, à quatre pas, — quatre pas à peine, — je n’avais su que lui demander pardon. J’aperçus en pensée le visage du comte André. Je vis dans un éclair l’expression de mépris que prendrait ce visage quand on lui parlerait de cette scène. Enfin je n’étais plus ni le psychologue subtil, ni le jeune homme troublé, j’étais un amour-propre humilié jusqu’au sang, lorsque je me trouvai devant la grille du château. En reconnaissant le lac, la ligne connue des montagnes, la face de la maison, cet orgueil céda la place à une appréhension affreuse de ce que j’allais avoir à subir, et le projet traversa ma tête de m’enfuir, de retourner tout droit à Clermont plutôt que d’essuyer de nouveau le dédain de Mlle de Jussat, l’affront qu’allait m’infliger le père... C’était trop tard; le marquis lui-même s’avançait vers moi, dans l’allée principale, accompagné de Lucien, qui m’appela. Ce cri de l’enfant avait l’habituelle intonation de familiarité, et l’accueil du père acheva de me prouver que j’avais eu tort de me croire perdu si vite.

— « Ils vous ont abandonné, » me dit-il, « et ils n’ont même pas eu l’idée de vous renvoyer la voiture... Vous avez dû marcher d’un pas...! » Il consulta sa montre. « J’ai peur que Charlotte n’ait pris froid, » ajouta-t-il; « elle a dû se coucher aussitôt arrivée... Ces soleils du printemps sont si traîtres! »

« Ainsi, Mlle de Jussat n’avait rien dit encore!... — « Elle souffre ce soir. Ce sera pour demain, » pensai-je, et je commençai, aussitôt seul, à préparer l’emballage de mes papiers. Je tenais à eux, en ce temps-là, avec une si naïve confiance dans mon talent de philosophe! Le lendemain arriva. Rien encore. Je me retrouvai avec Charlotte à la table du déjeuner; elle était pâle, comme quelqu’un qui a traversé une crise de violente douleur. Je vis que le son de ma voix lui infligeait un léger tressaillement. Puis ce fut tout. Dieu! Quelle étrange semaine je passai ainsi, m’attendant chaque matin à ce qu’elle eût parlé, crucifié par cette attente et incapable de prendre les devants moi-même et de quitter le château! Ce n’était pas seulement faute d’un prétexte. Une brûlante curiosité me retenait là. J’avais voulu vivre autant que penser. Hé bien! Je vivais, et avec quelle fièvre! Enfin, le huitième jour, le marquis me fit demander de venir dans son cabinet. « Cette fois, » me dis-je, « l’heure a sonné. J’aime mieux cela... » Je m’attendais à un visage terrible, à des mots injurieux. Je trouvai au contraire l’hypocondriaque souriant, l’œil vif, l’air rajeuni.

— « Ma fille, » me dit-il, « continue d’être très souffrante... Rien de bien grave... Mais de bizarres accidents nerveux... Elle veut absolument consulter à Paris... Vous savez, elle a déjà été très malade et guérie par un médecin en qui elle a confiance. Je ne serai pas fâché de le consulter aussi pour moi-même. Je pars avec elle après-demain. Il est possible que nous fassions ensuite un petit voyage pour la distraire... Je tenais à vous donner quelques recommandations particulières au sujet de Lucien, pour le temps de mon absence, quoique je sois content de vous, mon cher monsieur Greslou, très, très content... Je l’écrivais à Limasset hier... C’est un bonheur pour moi que de vous avoir rencontré... »