Part 17
« Vous jugerez, mon cher maître, par tout ce que je vous ai montré de mon caractère, que ces compliments devaient me flatter comme un témoignage de la perfection avec laquelle j’avais joué mon rôle, et me rassurer sur mes craintes des derniers jours. Il n’en fut rien. J’aperçus ce fait bien net et positif : Charlotte n’avait pas voulu raconter la tentative de déclaration que j’avais faite auprès d’elle, et je me demandai aussitôt : pourquoi? Au lieu d’interpréter ce silence dans un sens qui me fût favorable, j’entrevis soudain cette idée qu’elle s’était tue parce qu’elle n’avait pas voulu m’ôter mon gagne-pain, par pitié, mais non pas cette pitié amoureuse que j’avais voulu provoquer. Je n’eus pas plus tôt imaginé cette explication, qu’elle devint pour moi évidente et en même temps insupportable. « Non », me dis-je, « cela ne sera pas. Je n’accepterai pas l’aumône de cette outrageante indulgence... Quand Mlle de Jussat reviendra, elle ne me trouvera plus ici. Elle me montre ce que j’aurais dû faire, ce que je ferai. J’ai voulu l’intéresser, je n’ai même pas attiré sa colère... Laissons-lui du moins un autre souvenir que celui d’un cuistre qui garde sa place malgré les pires affronts... » J’étais tellement désarçonné de mes projets, cette espérance de séduction qui m’avait soutenu tout l’hiver était si morte, que je rédigeai, dans la nuit qui suivit cet entretien, une lettre pour celle dont j’avais rêvé de me faire aimer, où je lui demandais de nouveau pardon. Je comprenais, lui disais-je, combien tout rapport était devenu impossible entre nous, et j’ajoutais qu’à son retour elle n’aurait plus à supporter l’odieux de ma présence. Le lendemain matin et à travers le remue-ménage du départ, j’épiai un moment où, sa mère l’ayant appelée, je pusse entrer dans sa chambre. Je m’y précipitai pour y déposer ma lettre sur son bureau. Là, entre les livres préparés pour mettre dans la malle et quelques menus objets, était son buvard de voyage. Je l’ouvris et j’aperçus une enveloppe sur laquelle étaient ces mots : 12 mai 1886... C’était la date du jour de cette fatale déclaration!... Je pris cette enveloppe et je l’entr’ouvris. Elle contenait des fleurs de muguet desséchées, et je me souvins de lui en avoir, dans cette dernière promenade, donné en effet quelques brins plus beaux que les autres, et qu’elle avait mis à son corsage... Elle les avait donc conservés. Elle y tenait malgré ce que je lui avais dit, — à cause de ce que je lui avais dit, puisque cette date était là, écrite de son écriture : 12 mai 1886. — Je ne crois pas que j’éprouverai jamais une émotion comparable à celle qui me saisit là, devant cette simple enveloppe. Un flot d’orgueil m’inonda soudain tout le cœur. Oui, Charlotte m’avait repoussé. Oui, elle s’enfuyait. Mais elle m’aimait. Je tenais une preuve de ses sentiments que je n’aurais jamais osé espérer. Je fermai le buvard, je remontai chez moi en hâte, de peur qu’elle ne me surprît, sans laisser ma lettre, que je détruisis à l’instant même. Ah! il ne s’agissait plus de m’en aller, maintenant. Il s’agissait d’attendre qu’elle revînt, et cette fois, j’agirais, je vaincrais... Elle m’aimait...
§ V. — _Seconde crise._
« Elle m’aimait. L’expérience de séduction instituée par mon orgueil et ma curiosité avait réussi. Cette évidence — car je ne doutai pas une minute de la preuve ainsi surprise — me rendit le départ de la jeune fille non seulement supportable, mais presque doux. Sa fuite s’expliquait par un effort devant ses propres émotions qui m’attestait leur profondeur. Et puis, en s’en allant pour quelques semaines, elle me tirait d’un cruel embarras. Comment agir, en effet? Par quelle politique sauvegarder, pousser un succès à ce point inespéré? J’allais avoir le loisir d’y songer pendant cette absence, qui ne pouvait durer bien longtemps, puisque les Jussat ne possédaient d’installation actuelle qu’en Auvergne. Remettant donc à plus tard de combiner un nouveau plan, je m’abandonnai à l’ivresse de l’amour-propre triomphant, tandis que j’assistais à ce départ de Charlotte et de son père. J’avais pris congé d’eux au salon comme par délicatesse, afin de ne pas gêner les adieux des dernières minutes, et j’étais remonté dans ma chambre. La poignée de main du marquis, très chaude, très cordiale, m’avait prouvé une fois de plus combien j’étais ancré dans la maison, et j’avais deviné, derrière la froideur voulue de la jeune fille, la palpitation d’un cœur qui ne veut pas se livrer. J’habitais, au second étage, une pièce d’angle, avec une fenêtre qui donnait sur le devant du château. Je me plaçai derrière le rideau de manière à bien voir, sans être vu, la montée dans la voiture. C’était une Victoria encombrée de couvertures fourrées et attelée du même cheval bai-cerise qui traînait l’autre jour la charrette anglaise. C’était aussi le même cocher qui se tenait sur le siège, son fouet en main, avec la même immobilité impassible dans sa livrée brune. Le marquis parut, puis Charlotte. Sous le voile et d’en haut, je ne distinguai pas ses traits, à elle, et quand elle releva ce voile pour s’essuyer les paupières, je n’aurais su dire si c’étaient les derniers baisers de sa mère et de son frère qui lui donnaient ce petit accès d’émotion nerveuse ou le désespoir d’une résolution trop pénible. Mais je la vis bien, quand la voiture disparut vers la grille, qui tournait la tête; et comme les siens étaient déjà rentrés, que pouvait-elle regarder ainsi longuement, sinon la fenêtre à l’abri de laquelle je la regardais moi-même? Puis un massif d’arbres déroba la voiture, qui reparut au bord du lac pour disparaître encore et s’enfoncer sur la route qui traverse le bois de la Pradat, — cette route où l’attendait un souvenir dont j’étais certain qu’il ferait battre plus vite ce cœur enfin troublé, enfin conquis.
« Ce sentiment d’orgueil assouvi dura un mois entier, sans une minute d’interruption, et — preuve que j’étais encore dans mes rapports avec cette jeune fille tout intellectuel et psychologique — jamais mon esprit ne fut plus net, plus souple, plus habile au maniement des idées qu’à cette époque. J’écrivis alors mes meilleures pages, un morceau sur le travail de la volonté pendant le sommeil. J’y fis entrer, avec un délice de savant que vous comprendrez, les détails que j’avais notés, depuis ces quelques mois, sur les allées et venues, les hauts et les bas de mes résolutions. J’en avais tenu, comme je vous l’ai dit, le journal le plus précis, analysant, le soir avant de m’endormir, et le matin sitôt réveillé, les moindres nuances de mes états d’âme. Oui, ce furent des journées d’une singulière plénitude. J’étais très libre. Mlle Largeyx et la sœur Anaclet se relayaient pour tenir compagnie à la marquise. Mon élève et moi, nous profitions des belles et douces heures pour nous promener. Sous le prétexte d’enseignement, je lui avais donné le goût des papillons. Armé de la longue canne et du filet de gaze verte, il était sans cesse à courir loin de moi après les Aurores aux ailes bordées d’orange, les Argus bleus, les Morios bruns, les Vulcains bigarrés et les Citrons couleur d’or. Il me laissait seul avec ma pensée. Tantôt nous suivions cette route de la Pradat, maintenant parée de toutes les verdures du printemps, tantôt nous remontions du côté de Verneuge, vers cette vallée de Saint-Genès-Champanelle aussi gracieusement jolie que son nom. Je m’asseyais sur un bloc de lave, fragment minuscule de l’énorme coulée épanchée du puy de la Vache, et là, sans plus m’occuper de Lucien, je m’abandonnais à cette disposition étrange qui m’avait toujours montré, dans cette nature sauvage, comme un symbole saisissant de mes doctrines, un type de fatalité implacable, un conseil d’indifférence absolue au bien et au mal. Je regardais les feuilles des arbres s’ouvrir au soleil. Je me rappelais les lois connues de la respiration végétale, et comment, par une simple modification de lumière, la vie de la plante peut être changée. De même l’on devait pouvoir à son gré diriger la vie de l’âme si l’on en connaissait exactement les lois. J’avais déjà réussi à créer un commencement de passion dans l’âme d’une jeune fille séparée de moi par des abîmes. Quels procédés nouveaux et appliqués avec une rigueur ingénieuse me permettraient d’accroître l’intensité de cette passion? J’oubliais la transparence du ciel, la fraîcheur des bois, la majesté des volcans, le vaste paysage déployé autour de moi, pour ne plus voir que des formules d’algèbre morale. J’hésitais entre des solutions diverses pour ce jour prochain où je tiendrais de nouveau Mlle de Jussat en face de moi dans la solitude du château. Devais-je, à ce moment du retour, jouer l’indifférence, pour la déconcerter, pour la réduire, par l’étonnement d’abord, ensuite par l’amour-propre et la douleur? Piquerais-je sa jalousie en lui insinuant que l’étrangère de mon soi-disant roman était revenue à Clermont et m’écrivait? Continuerais-je au contraire la série des déclarations brûlantes, des audaces qui enveloppent, des folies qui grisent? Je reprenais ces hypothèses successivement, d’autres encore. Je m’y complaisais, pour me témoigner à moi-même que je n’étais pas pris, que le philosophe dominait l’amoureux, que mon Moi, enfin, ce puissant Moi dont je m’étais constitué le prêtre, demeurait supérieur, indépendant et lucide. Je m’en voulais, comme d’indignes faiblesses, des rêveries qui, à d’autres instants, remplaçaient ces subtils calculs. C’était surtout dans l’intérieur de la maison qu’elles me prenaient, ces rêveries, et devant les portraits de Charlotte épars sur les murs du salon, sur les tables, dans la chambre de Lucien. Des photographies de toute grandeur la représentaient à six ans, à dix ans, à quinze, et j’y pouvais suivre l’histoire de sa beauté, depuis la grâce mignonne des premières années jusqu’au charme frêle d’aujourd’hui. Les traits changeaient de l’une à l’autre de ces photographies, jamais le regard. Il restait le même dans les yeux de l’enfant et dans ceux de la jeune fille, avec ce je ne sais quoi de sérieux, de tendre et de fixe qui révèle la sensibilité trop profonde. Il s’était posé ainsi sur moi, et de m’en souvenir me remuait d’une émotion confuse. Ah! Pourquoi ne m’y livrais-je pas entièrement? Pourquoi ma vanité s’acharnait-elle à ne pas s’y complaire? Mais pourquoi, sur tant de ces portraits, Charlotte se trouvait-elle à côté de son frère André? Quelle fibre secrète de haine cet homme avait-il, par sa seule existence, touchée dans mon cœur, que de voir simplement son image auprès de celle de sa sœur desséchait soudain ma tendresse et ne laissait plus subsister en moi que la volonté? Quelle volonté?... J’osais me la formuler, maintenant que je me croyais sûr d’avoir pris ce cœur à mon piège. Oui, je voulais être l’amant de Charlotte... Et après? Après? je me forçais à n’y pas réfléchir, de même que je me forçais à détruire les instinctifs scrupules d’hospitalité violée qui me remuaient. Je ramassais les plus mâles énergies de ma pensée et je m’enfonçais dans l’âme davantage encore mes théories sur le culte du Moi. Je sortirais de cette expérience enrichi d’émotions et de souvenirs. Telle était l’issue morale de l’aventure. L’issue matérielle était le retour chez ma mère, une fois mon préceptorat fini. Lorsque les scrupules s’éveillaient trop vivement, et qu’une voix intérieure me disait : « Et Charlotte? As-tu le droit de la traiter ainsi en simple objet de ton expérience? » je prenais mon Spinoza, et j’y lisais le théorème où il est écrit que notre droit a pour limite notre puissance. Je prenais votre _Théorie des passions_, et j’y étudiais vos phrases sur le duel des sexes dans l’amour. — « C’est la loi du monde », raisonnais-je, « que toute existence soit une conquête, exécutée et maintenue par le plus fort aux dépens du plus faible. Cela est vrai de l’univers moral comme de l’univers physique. Il y a des âmes de proie comme il y a des loups, des chats-pards et des éperviers ». Cette formule me paraissait forte, neuve et juste; je me l’appliquais, et je me répétais : « Je suis une âme de proie, une âme de proie », avec un furieux accès de ce que les mystiques appellent l’orgueil de la vie, parmi les verdures nouvelles, sous le ciel bleu, au bord de la claire rivière qui des montagnes descend vers le lac! C’était ma façon, à moi, de communier avec l’aveugle, la sourde, la malfaisante nature.
« Cette ivresse de ma fierté victorieuse fut dissipée par un fait inattendu. Le marquis écrivit qu’il rentrait au château, mais seul. Mlle de Jussat, toujours souffrante, restait à Paris, installée chez une sœur de sa mère. Lorsque la marquise nous communiqua cette nouvelle, nous étions à table. J’entrai dans un spasme de colère si violent qu’il m’étonna moi-même, et que je dus, sous le prétexte d’un éblouissement subit, quitter le dîner. J’aurais crié, brisé un objet, manifesté par quelque folie le mouvement de rage qui me secouait l’âme. Dans la fièvre de vanité qui m’exaltait depuis le départ de Charlotte, j’avais tout prévu, excepté que cette jeune fille aurait assez de caractère, même amoureuse, pour ne pas rentrer à Aydat. C’était si simple, le moyen qu’elle avait trouvé d’échapper à son sentiment; si simple, mais si souverain, si définitif. La merveilleuse tactique de ma psychologie devenait aussi vaine que le mécanisme du canon le plus savant contre un ennemi réfugié hors de portée. Que pouvais-je sur elle, si elle n’était pas là? Rien, absolument rien, et la rejoindre m’était interdit. La vision de mon impuissance surgit si forte, si douloureuse, elle remua si profondément mon système nerveux, que je ne dormis ni ne mangeai entre cette lettre et l’arrivée du marquis lui-même. J’allais apprendre si cette résolution excluait toute espérance de contre-ordre, s’il ne restait aucune chance que la jeune fille revînt pour la fin de juillet, pour le mois d’août, pour septembre. Mon engagement durait jusqu’au milieu d’octobre. Mon cœur battait, ma gorge était serrée, tandis que nous nous promenions, Lucien et moi, dans la gare de Clermont, attendant le train de Paris vers les six heures. Dans l’excès de mon impatience, j’avais obtenu qu’on nous laissât venir au-devant du père. La locomotive entre en gare. M. de Jussat met sa tête fine et ravagée à une portière. Je dis, au risque de lui ouvrir les yeux sur mes sentiments :
— « Et mademoiselle Charlotte? »
— « Mais, merci, merci, » répond-il en me serrant la main avec effusion; « le médecin dit qu’elle a un trouble nerveux très profond... Il paraît que la montagne ne lui vaut rien... Et moi, qui ne me porte bien que là-haut!... Vraiment, c’est pénible, très pénible... Enfin, nous essaierons d’une longue cure d’eau froide à Paris, et puis de Ragatz peut-être... »
« Elle ne revenait pas!... Si jamais j’ai regretté, mon cher maître, à titre de document psychologique, le cahier fermé que j’ai brûlé, c’est assurément aujourd’hui, et ce tableau quotidien de mes pensées depuis le soir de juin où le marquis m’annonçait ainsi l’absence définitive de sa fille. Ce tableau allait jusqu’au mois d’octobre, où une circonstance, impossible alors à prévoir, changea brusquement le cours probable des choses. Vous y auriez trouvé, comme dans un atlas d’anatomie morale, une illustration de vos belles analyses sur l’amour, le désir, le regret, la jalousie, la haine. Oui, durant ces quatre mois, j’ai traversé toutes ces phases. Ce fut d’abord une tentative insensée mais trop naturelle, persuadé comme j’étais que l’absence de Charlotte prouvait seulement sa passion. Je lui écrivis. Dans cette lettre, savamment composée, je commençais par lui demander pardon pour mon audace du bois de la Pradat, et je renouvelais cette audace d’une manière pire, en lui traçant une peinture brûlante de mon désespoir loin d’elle. C’était, cette lettre, une déclaration plus folle encore que l’autre, et si hardie qu’une fois l’enveloppe disparue dans la petite boîte au bureau de poste du village où j’étais allé la porter moi-même, j’eus de nouveau peur. Deux jours, trois jours se passèrent; pas de réponse. La lettre du moins ne me revenait pas, comme je l’avais tant craint, sans même avoir été ouverte. A ce moment même, la marquise achevait ses préparatifs pour partir à son tour et rejoindre sa fille. Sa sœur occupait à Paris, rue de Chanaleilles, un hôtel assez vaste pour qu’elle y pût céder à ces dames un appartement suffisant. _Hôtel de Sermoises, rue de Chanaleilles, Paris_... que j’ai eu d’émotions alors à écrire cette adresse, non pas une fois, mais cinq ou six! Je calculai, en effet, que la tante de la jeune fille ne surveillait pas étroitement sa correspondance, au lieu que sa mère la surveillerait. Il fallait profiter du temps où cette dernière était encore à Aydat et redoubler l’impression certainement produite par ma lettre. J’écrivis donc chaque jour, jusqu’au départ de la marquise, des lettres pareilles à cette première, et je n’avais aucune peine à y jouer l’amour. Mon passionné désir de faire revenir Charlotte était sincère, — aussi sincère que peu raisonnable. J’ai su depuis qu’à chaque nouvelle arrivée de ces dangereuses missives, et, sitôt mon écriture reconnue, elle demeurait des heures à lutter contre la tentation d’ouvrir l’enveloppe. Puis elle l’ouvrait. Elle lisait et relisait ces pages, dont le poison agissait sûrement. Comme elle ignorait la découverte qui m’avait rendu maître de son secret, elle ne pensait pas à se défendre contre l’opinion que je pouvais concevoir d’elle. Pour se justifier de cette lecture, elle se disait sans doute que je l’ignorerais toujours, comme j’ignorais son amour naissant. Ces quelques lettres la touchèrent même si vivement qu’elle les conserva. On a retrouvé leurs cendres dans la cheminée de sa chambre. Elle les y a brûlées la nuit de sa mort. Je soupçonnais bien l’effet troublant de ces pages que je griffonnais la nuit, exalté par la pensée que je tirais là mes dernières cartouches, et cela ressemblait bien à des coups de fusil dans un brouillard, puisque aucun signe ne m’avertissait qu’à chaque fois j’atteignais celle que je visais, droit au cœur. Cette incertitude absolue, je l’avais d’abord interprétée à mon avantage. Puis, quand la mère eut quitté le château pour rejoindre sa fille, je me vis dans l’impossibilité d’écrire à nouveau, et je trouvai dans le silence de Charlotte la preuve la plus évidente, non point qu’elle ne m’aimait pas, mais qu’elle mettait toute sa volonté à vaincre cet amour et qu’elle y réussirait. « Hé bien! » me dis-je, « il faut y renoncer, puisque je ne peux plus l’atteindre, et voilà qui est fini... » Je me prononçais cette phrase à voix haute, seul dans ma chambre, en entendant rouler la voiture qui, cette fois, emportait la marquise. M. de Jussat et Lucien l’accompagnaient jusqu’aux Martres-de-Veyre, où elle allait prendre le train. « Oui », répétai-je, « voilà qui est fini. Qu’est-ce que cela me fait, puisque je ne l’aime pas?... » A la minute, cette idée me laissa relativement tranquille, et sans autre trouble qu’une sensation vague de gêne à la poitrine, comme il arrive dans les vives contrariétés. Je sortis, afin de secouer même cette gêne, et par une de ces bravade solitaires avec lesquelles je me plaisais à me prouver ma force, je me dirigeai vers la place où j’avais osé parler de mon amour à Charlotte. Afin de mieux m’attester ma liberté d’âme, j’avais pris sous mon bras un livre nouveau que je venais de recevoir, une traduction des lettres de Darwin. Le jour était voilé, mais presque brûlant. Une espèce de simoun, un vent venu de la Limagne et du sud, chauffait de son haleine les branches maintenant vertes des arbres. A mesure que j’avançai, ce vent me brisait les nerfs. Je voulus attribuer à son influence le grandissement de ma gêne. Après quelques recherches infructueuses à travers le bois de la Pradat, je finis par trouver la clairière où nous nous étions assis, Charlotte et moi, — la pierre, — le bouleau. Il frémissait tout entier au souffle de ce vent, avec son feuillage dentelé dont l’ombre était plus épaisse aujourd’hui. Je m’étais promis de lire mon livre à cette place. Je m’assis et j’ouvris le volume. Il me fut impossible d’aller au delà d’une demi-page... Voici que les souvenirs m’envahissaient, m’obsédaient, me montrant la jeune fille sur cette même pierre, rangeant les brins de ses muguets, puis debout, appuyée contre cet arbre, puis affolée et fugitive, sur l’herbe du sentier. Une douleur indéfinissable montait, montait en moi, oppressant mon cœur, étouffant ma respiration, brûlant mes yeux de larmes, et je constatai avec épouvante qu’à travers tant de complications, d’analyses et de subtilités, j’étais devenu, sans m’en douter, éperdument amoureux de l’enfant qui n’était pas là, qui n’y serait plus jamais.