Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

Part 2

Chapter 23,817 wordsPublic domain

--_Il ne faut pas chercher, il faut attendre. J’ai toujours attendu sans me tourmenter et je ne suis pas malheureux._

--_J’ai vendu_ Le Moine _au Havre: 500 francs_.

--_Frison, coiffeur à Troyes._

--_Commune de Troisgoz_:

_Habitants_ 633 _Fumeurs_ 25

--_Comptes_:

_Chemin de fer_ Fr. 0.75 _Dîner à Caen_ 3.10 _Café à Caen_ 0.45 _Tabac et pauvre_ 0.75

Son amitié devait être sûre et solide. Ce vieux garçon était délicat comme une jeune fille, et il avait une bonté naturelle.

Je l’ai souvent imaginé à Valmondois, faisant visite à Daumier que son propriétaire voulait expulser parce qu’il devait plusieurs termes. Corot avait simplement racheté la bicoque et en avait envoyé l’acte de vente à son ami en lui écrivant: «Maintenant, je défie bien ton propriétaire de te mettre à la porte...»

Le soir descendait sur la vallée de l’Oise et les deux amis étaient assis sur un banc du jardin apaisé. Une dernière abeille obsédait le cœur grenu des tournesols.

Le père Corot était vêtu comme un paysan à son aise, il avait apporté le bonnet qu’il mettait pour peindre et il fumait une pipe qui embaumait.

Il ne songeait même pas au geste admirable et fraternel qu’il venait de faire.

N’était-ce pas naturel, puisqu’il vendait assez bien ses _petites branches_, comme il appelait ses paysages, et puisque le vieux compagnon se débattait dans la misère, malgré son génie?

Le père Daumier avait un chapeau à larges bords et son rude visage était encadré par un collier de barbe auvergnate.

Leurs yeux, qui avaient surpris tous les secrets de la couleur et tous les jeux de la lumière, regardaient le soir tombant.

Au bord de la route, un bouleau sensible tremblait dans un argent vaporeux, dans des ondes gris-*perle, en l’honneur de Corot, et du côté des bois la nuit était presque venue, et au bas de ce ciel et sur ces immenses pans d’ombre crépusculaire, Daumier eût pu poser sa signature prestigieuse...

On pouvait s’entendre aussi avec Daumier; il était sans doute plus difficile de vivre avec Manet, et Courbet était assurément compromettant. Ce grand peintre, le mieux doué peut-être de son temps, devait avoir du rapin et du maçon, avec sa barbe, sa bedaine de Gambrinus et son accent franc-comtois qu’il se plaisait à exagérer.

J’admire énormément Courbet, mais je n’aurais pas voulu le connaître.

Pendant deux années, j’ai vu assidûment Paul Cézanne, presque chaque jour, et il n’y a pas eu une ombre entre nous.

On l’a montré sauvage, hargneux et persécuté, il devait être seulement très timide et il fallait avoir sa confiance...

* * * * *

Je me suis souvent assis à sa table, le dos au poêle, et lui était assis devant moi, près du petit buffet.

Je crois que pendant plus d’un an j’y ai déjeuné chaque dimanche.

Un matin, le maître m’annonça qu’il avait invité un peintre, et je vis arriver un militaire du 55ᵉ de ligne qui tenait garnison à Aix.

Il avait une barbe noire et des yeux graves.

C’était Charles Camoin.

Il était gentiment ému, comme un jeune homme qui a l’honneur d’être reçu par un vieil artiste qu’il admire, et le repas fut charmant, cordial et gai.

Louis Aurenche, qui faisait alors un stage dans un bureau de l’enregistrement, partageait avec nous ce déjeuner et Cézanne avait pour lui une vive affection.

On n’en était pas encore au rôti, que le vieillard se leva et disparut.

Camoin avait apporté quelques études. Il allait les voir.

Nous entendîmes, tout de suite, les éclats de sa voix:

«Monsieur Aurenche! Monsieur Larguier!... Venez vite... mais c’est qu’il est très fort, le bougre! Il faudra qu’il me protège quand il retournera à Paris...»

Mᵐᵉ Brémond put enfin servir le rôti qui attendait dans sa cuisine.

Cézanne était franchement ravi, ce jour-là, d’avoir vu les études de son jeune confrère.

--On devrait exécuter dix mille peintres par an, affirma-t-il.

--Mais qui donc serait chargé de choisir? dit Camoin.

--Et nous, parbleu! cria le vieux peintre en martelant du poing la table.

Puis, brusquement taciturne, repris par le démon tyrannique qui se plaisait à le troubler en lui montrant des reflets mystérieux, il toucha de ses gros doigts qui paraissaient gourds, d’abord la panse d’une bouteille, ensuite le bord d’un compotier placé à côté, il nous regarda, inquiet, et murmura:

«Voilà!»

Lorsque Mᵐᵉ Brémond vint desservir et qu’elle enleva ce flacon et cette faïence, le maître la suivit des yeux, et je crus, pendant quelques secondes, qu’il allait lui ordonner de laisser tout cela tranquille, parce qu’elle emportait, sans s’en douter, la fiole et le plat sur lesquels lui étaient apparus les rapports secrets et fugitifs des choses entre elles...

III

L’Aumône à Humilis.

Cézanne allait à la première messe, le dimanche. Il mettait ce jour-là une jaquette, une cravate plus fraîche, une chemise blanche et un de ces chapeaux hauts de forme, d’un feutre mat, qu’on appelait alors des _Cronstadt_.

Il allait à l’église, comme un vieux provençal qui habite une antique petite ville où il est d’usage d’accomplir ses devoirs religieux, mais, au fond, et bien que croyant, il n’était inquiet que de son art et il avait une métaphysique d’artiste.

Je le regardais à la dérobée, assis sur sa chaise de bois blanc et de paille, semblable à un paysan endimanché, et plus de vingt ans après, il me plaît d’imaginer la prière qu’il disait, sans remuer les lèvres:

--«Seigneur, que votre volonté soit faite et non la mienne.

--Si vous l’aviez voulu, au lieu d’être là, avec ces servantes et ces petits bourgeois matinaux qui sont couchés le soir à neuf heures, j’aurais sans doute un atelier du côté de Vernon ou de Marlotte et M. Mirbeau viendrait y manger quelquefois la poule au pot, et il me prêterait son appui.

--Il me semble que je suis un homme de bonne volonté, et, malgré ma lassitude, je lutte chaque jour avec l’ange, comme Jacob.

--J’affectionne le chapitre de la _Genèse_ où est relaté ce combat: «_Or, Jacob, étant demeuré seul, un homme lutta avec lui jusqu’à ce que l’aube du jour fut levée_...

--_Et cet homme lui dit: Laisse-moi, car l’aube du jour est levée. Mais il dit: Je ne te laisserai point que tu ne m’aies béni._..»

--L’ange que vous m’avez envoyé est plus terrible que cet agresseur nocturne, c’est cette sacrée nom de Dieu de peinture[A] qui me tourmente dès le petit jour. Il est difficile de comprendre et de s’exprimer, mais je me bats dans l’ombre et l’ange finira bien par me bénir, car je crois que je suis peintre et que j’ai le sens de la composition et des volumes.

--Vous savez avec quelle ferveur je regarde les choses que vous avez faites: les pommes, les branches pleines d’air bleu, une puissante roche qui semble à genoux dans l’herbe du soir, une colline à travers les aiguilles des pins, tout ce que j’essaye de ne pas déshonorer.

--Aucun homme n’aura regardé la nature avec tant de patience, et j’aurais tout réalisé depuis longtemps, si s’exprimer lucidement en peinture n’était une tâche surhumaine.

--Vous avez eu moins de mal, mon Dieu, pour créer le pommier avec ses pommes, le serpent du Paradis et cette Ève redoutable et nue dans ses cheveux.

--Peindre les ciels, cela doit compter pour le salut d’une âme, et vous avez sauvé tous les bons peintres. Le père Corot avait coutume de dire: «Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels, tout dépend de cette étude.»

--Cela a la force péremptoire d’un argument théologique.

--Travailler sur le motif est une occupation de saint, car c’est vous qu’on cherche derrière les choses.

--Seigneur, pour tous mes compatriotes, je ne suis qu’un rentier maniaque, de caractère difficile, et les mieux renseignés croient que je poursuis un rêve fantasque.

--Vous n’avez pas voulu que je demeure dans l’impressionnisme, vous m’avez fermé le salon de M. Bouguereau, et je ne connaîtrai jamais, comme tel ou tel que je ne nommerai pas, des admirations radicales-socialistes, car c’est là que sont allés mes vieux compagnons de départ.

--Mon Dieu, bénissez mes plans et mes volumes, gardez-moi de tous ceux que vous savez, et faites que je réalise ce pour quoi vous m’avez sans doute mis au monde: _Vivifier Poussin d’après nature_... Ainsi soit-il!...»

* * * * *

Je l’ai accompagné à l’église deux ou trois fois.

En été, le réveil sonnait dès l’aube, dans les casernes, et si l’on avait une permission de la journée, on pouvait sortir après le café du matin.

Astiqués, fourbis, tondus, les boutons passés au tripoli et les guêtres au blanc d’Espagne, les épaulettes ajustées et le pompon au képi, ceux qui étaient maîtres de leur dimanche passaient devant le sergent de garde dont le commandement exigeait, ce jour-là, des qualités de grand couturier.

Je dois dire que nous n’étions pas nombreux. L’Ardèche et la Corse assuraient presque en ce temps-là le recrutement du 61ᵉ de ligne, et les braves garçons dépaysés ne sortaient pas souvent et n’auraient su que faire de toute une longue journée.

Ce n’est pas seulement:

«Dans le service de l’Autriche»

que:

«Le militaire n’est pas riche.»

Il fallait bien compter vingt-cinq ou trente sous pour le déjeuner, autant pour le dîner; six sous pour un apéritif, dix sous pour la bouteille de bière qu’on offrait l’après-midi à quelque grande fille brune qu’on allait voir dans un bar généralement consigné à la troupe, et deux francs pour avoir le droit de la suivre dans une chambre minuscule où elle était immédiatement nue sur une couverture sale.

Le troupier qui ne disposait pas d’au moins sept francs n’avait qu’à passer son dimanche à la caserne.

C’était un bon jour immobile et désert, et, au réfectoire, s’il y avait des permissionnaires dans l’escouade, on touchait parfois davantage de pitance.

* * * * *

Quinze ou seize ans après cette époque où je jouais au soldat à Aix-en-Provence, dans un village picard ravagé par les obus de gros calibre, il m’est arrivé de penser au matin où j’avais accompagné Paul Cézanne à la messe.

Nous allions au repos dans cette bourgade incendiée et ruinée, à deux kilomètres des lignes et toujours canonnée aux mêmes heures.

On y demeurait huit jours, en descendant des tranchées, et, tout de suite, je retrouvais avec plaisir mon sommier sans paillasse ni matelas, dans une niche, au-dessous de l’escalier d’une fabrique de bonnets et de tricots.

J’avais tendu les murs de papier d’emballage et j’y avais accroché quelques vieilles gravures coloriées à la mode de 1830.

Une surtout me ravissait.

Elle représentait un ancien jeune homme élégant et on lisait, près du cadre:

«_Hippolyte ou le Lion à la mode._»

J’avais trouvé dans le grenier quelques volumes, parmi des lettres, des faire-part, des factures et de vieilles photographies.

J’avais aussi découvert quelques exemplaires de la _Revue Bleue_, où je collaborais avant la guerre, et cela m’avait ému.

En les feuilletant, un soir pluvieux d’été, paisible et vert malgré l’épouvantable voisinage, je tombai sur une étude qui m’avait échappée en 1910 ou en 1912, je ne me souviens plus de la date exacte.

Les pages que je lus, assis sur mon sommier, étaient consacrées à Humilis.

Le poète Germain Nouveau, qui avait vécu à Paris, de la même vie que beaucoup d’écrivains, ayant dit adieu au boulevard, aux cafés littéraires et au siècle, était devenu une sorte de vagabond.

Mendiant en Provence, homme de peine à bord des bateaux qui se livrent au trafic le long des côtes méditerranéennes, il avait publié sous le nom d’_Humilis_ un volume de vers dont on citait d’admirables fragments.

En voici quelques-uns, qui sont parmi les plus beaux que je connaisse:

«Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles, Il n’est pas de parfums trop précieux pour elles. Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux, Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux.

«C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles; Elles ont pris leur neige aux lys des Séraphins, Au jardin de la chair, ce sont deux fleurs pareilles, Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins.

«Il circule un printemps mystique dans les veines Où court la violette, où le bluet sourit: Aux lignes de la paume ont dormi les verveines: Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit.

«Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles, Et les peintres des mains sont des peintres modèles... «Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas Croyez qu’elles sont sœurs et des lys et des ailes; Ne les méprisez pas, ne les négligez pas Et laissez-les fleurir comme des asphodèles...

.................................

«Vieillard, dont les cheveux vont tout blancs vers le jour, Jeune homme, aux yeux divins où se lève l’amour, Douce femme mêlant ta rêverie aux anges, Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges, Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté, Tous vous dites: «Où donc est-il, en vérité, Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes!» --Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes...» .................................

.................................

Ayant admiré ces touffes de vers cités au hasard, ces fragments de poèmes mutilés, je me pris à rêver devant la pelouse redevenue vierge que les obus déchiraient et creusaient d’entonnoirs.

En 1915, les hommes qui vivaient devant la ligne de feu, sous l’équateur de la guerre, dans la zone ardente interdite aux malades, aux faibles et aux personnes trop âgées, ont eu, je crois, un esprit prompt à s’embarquer avec tous les songes. Du pays inhumain où ils étaient, ils ont aperçu le vrai visage de la France, ils l’ont vu du haut de la cime dangereuse où ils devaient rester.

Cézanne m’apparut brusquement ce soir-là.

Une ancienne église dans un matin de cloches, un matin d’été, bleu d’outre-mer, sur la place de la sous-préfecture la plus endormie, calme de toute la paix qui était sur la vieille Europe modérée et que nous ne retrouverons sans doute plus...

Sous le porche, un homme à barbiche blanche, maladroit et inquiet, à côté d’un soldat, d’un tourlourou de l’époque où le troupier s’appelait Pitou dans les bouis-bouis et les alcazars où le chansonnait un comique en képi pompon et en pantalon garance, car à présent, on n’oserait plus, le _Train de 8 h. 47_ ayant été transformé en train sanitaire tragique et lugubre, avec ses portières écussonnées de croix sanglantes...

C’était Paul Cézanne et c’était moi!...

Je revis nettement ce matin de dimanche comme une vieille image coloriée qu’on retrouve dans un tiroir.

Un pauvre, devant le portail, tendait une tasse de fer-blanc, pareille à ces quarts dans lesquels nous buvions le café à goût d’iode, et Cézanne y glissa une pièce de cinq francs.

Il me prit le bras, et quand nous eûmes fait quelques pas, il regarda derrière lui, et il me dit:

«C’est Germain Nouveau!»

J’ai beau chercher aujourd’hui. Je revois exactement cette scène, mais je ne me souviens plus du visage de l’homme auquel le vieux peintre fit l’aumône.

Je compris qu’il devait le redouter sourdement, et que c’était peut-être une façon de se concilier le vieux vagabond qu’il estimait probablement dangereux.

Le nom de Germain Nouveau ne me dit pas grand’chose ce matin-là. Je savais vaguement qu’un écrivain que Verlaine avait connu s’appelait ainsi, et je pensais que ce vieux bohème, après avoir fréquenté les estaminets littéraires de la rive gauche, avait sombré corps et biens, mais cela ne m’impressionna pas beaucoup.

Seulement, quinze ans plus tard, en lisant ses vers dans une revue, sous l’escalier d’une maison à peu près ruinée par l’artillerie, une grande émotion m’étreignit.

Je reparlerai de Germain Nouveau, mais n’était-ce pas ce matin de dimanche où je vis Paul Cézanne lui faire l’aumône, que le vagabond composa les vers uniques que je citais et qui semblent dictés par une muse qui aurait écouté Platon devant la mer de Sunium, et chanté des cantiques, dans une chartreuse d’Assise, un lys à ses doigts fuselés, parmi les cierges catholiques?...

IV

Le baron Cochin et Nina de Villars.

On a dit que Paul Cézanne était affligé d’une de ces insurmontables timidités qui rendent presque infirmes ceux qui en sont atteints.

Il m’a raconté, lui-même, qu’un jour, il peignait aux environs de Paris, lorsqu’un cavalier arrêta sa bête à quelques pas de son chevalet. Il essaya d’amorcer une conversation, et, fort intéressé par la toile qu’il voyait, il voulut faire parler le peintre, proposa une visite à son atelier et fut charmant de la façon la plus intelligente.

Il y perdit sa peine. Cézanne ne lui répondit que confusément. Le cavalier repartit en laissant sa carte.

Cézanne me dit:

«C’était le baron Cochin... il s’y connaissait en peinture, et j’ai eu tort de ne pas être aimable. J’aurais trouvé là un appui, moi qui étais déjà un faible... C’est effrayant, la vie!...»

André Salmon parle de cette rencontre au début du volume qu’il consacre à Cézanne.

Il me permettra de recopier ici ces pages charmantes:

«Par une belle matinée de printemps, dans les premières années de ce siècle, deux brillants cavaliers parcouraient la plaine d’Aix-en-Provence. Ils avançaient d’un pas égal, bien droits tous deux sur leurs montures de race, encore que l’un eût du poil blanc et que l’autre n’eût encore qu’un peu plus que du duvet au menton. On les devinait, au seul coup d’œil, hommes du premier rang. Sans doute avaient-ils franchi, à la pointe du jour, l’un de ces hôtels de la vieille ville royale qui n’est plus guère qu’un caravansérail pompeux de chats-fourrés et de pédants; toques rondes et bonnets carrés.

«Devant eux, la plaine. Et dans la plaine, à cet endroit précis que la plaine se couronnait d’un «motif» puissant et le moins «pittoresque» de pins et de mélèzes, un homme, un vieillard, avait planté son chevalet et peignait là. Un homme, ce vieillard, qui eût, sans doute, mieux figuré que devant son chevalet, au jardin de l’hôtel des deux cavaliers. Avec son large yocco et la serpillière bleue à grandes poches des jardiniers, ses vieilles mains ne devaient-elles pas se mouer mieux sur le sécateur que sur la brosse?

«Pourtant, suspendant d’instinct le trot de sa monture, ce fut d’une voix chargée d’autant de respect que d’émotion, que le jeune homme, à la vue du vieillard peignant, s’écria:

«--Père, voyez! Cézanne!

«Comme ils n’avaient rien que ralenti leurs chevaux de race, les deux cavaliers s’étaient tout de même approchés, et le père, qui avait les cheveux et la barbe aussi blancs que les cheveux et la barbe du vieux peintre, s’il avait le teint moins fleuri, le père, se plaisant--qui sait?--à jouer d’une faiblesse des yeux dont l’âge était la cause, répondit au jeune homme par une question:

«--Mais comment savez-vous, mon fils, que ce peintre est Cézanne?

«C’est alors que le fils fit à son père cette belle réponse, dénonçant à la fois une si rare fraîcheur de sentiment et une si intelligente passion des beaux-arts:

«--Père, vous ne voyez donc pas qu’il peint un Cézanne!

«Bien content de l’heureuse réponse de son fils, le père alors consentit sans peine à lui laisser voir qu’il avait feint. Le vieillard était M. Denys Cochin, député de Paris, noble champion de la cause catholique et protecteur intelligent de l’art le plus libre. Amateur d’une classe amoindrie de nos jours, au moins dont l’espèce est plus rare; fils d’un temps où le dernier des marchands en boutique eût rougi de recommander aux passants la «peinture moderne» ainsi que «le meilleur des placements».

«M. Denys Cochin, qui, au surplus, n’avait rien d’un «passant», eût certainement fait jeter hors de chez soi, par sa livrée, un tel bonimenteur. L’hôtel de la rue Barbet-de-Jouy n’était pas, en effet, ouvert à tout le monde. Mais on y accueillait les grands artistes. Cézanne y eût été reçu et traité en hôte de choix, s’il lui avait plu. Son œuvre, austère et radieuse à la fois, y triomphait sur les hauts murs, dominant celles d’une jeunesse hardie. Lors des brimades imbéciles, si basses, qui vinrent compliquer la raisonnable séparation, l’archevêque de Paris trouva en l’hôtel Denys Cochin un somptueux asile. Certes, il y avait alors belle lurette que la valetaille s’était appliquée à effacer sur les murs de l’escalier d’honneur, le _Vive la Sociale_! tracé d’une main gamine, et au crayon lithographique, par Bonnard, à l’issue d’un goûter offert par le grand droitier aux meilleurs Indépendants. Si cela fut épargné à Son Eminence, elle dut au moins coucher en un appartement comme tous les autres envahi, jusqu’à l’alcôve, de ces toiles peu faites pour contenter le quartier Saint-Sulpice. Les Cézanne, notamment, abondaient. Pommes de guingois; fessiers malaisément comparables à ceux des anges; baignades militaires, que sais-je!

«Dès potron-minet, M. Denys Cochin, ne laissant à nul autre ce devoir et cet honneur, vint chanter matines à son hôte. La nuit de Monseigneur avait été satisfaisante. Alors, désignant les Cézanne d’un geste bénin, M. Denys Cochin, bien content, murmura:

«--Votre Eminence admettra qu’on n’en dort pas plus mal.

«Le siècle est comme Son Eminence. Après avoir poussé les hauts cris, il commence d’admettre que cette peinture n’empêche ni de dormir, ni, surtout, de se réveiller bien dispos...[B]»

Le vieux peintre ne m’a conté pourtant, au sujet de cette entrevue, que ce qu’on a lu plus haut. Peut-être n’était-il pas, ce jour-là, en veine de confidences...

* * * * *

Quand Cézanne était à Paris, vers 1865, et qu’il apercevait à travers les vitres du café Guerbois, avenue de Clichy, tous ses amis fumant des pipes autour de quelques consommations, il avait envie de ne pas tourner le bec de cane de la porte.

Sur la banquette, Emile Zola parlait déjà avec une autorité de chef d’école; Manet avait l’air d’un dandy; Degas faisait des mots cruels; Léon Cladel agitait sa crinière sauvage, et Paul Cézanne devait surmonter sa timidité pour entrer, traverser la salle enfumée de nuages de tabac et serrer les mains qu’on lui tendait.

Dans son coin, ne sachant point pérorer, il songeait au Jas de Bouffan, à son atelier en désordre où personne ne devait pénétrer, au dernier étage de cette chartreuse provençale, d’où il voyait le mont de la Victoire, crêté de roches blanches, vers lesquelles des pins tentaient un assaut murmurant, les clairs et secs après-midi de mistral.

Que faisait-il parmi ces discussions et ces pipes? La vérité était là-bas, dans cette lumière natale et dans cette solitude où l’on pouvait, de l’aube au soir, s’enfermer, et faire, pour son seul plaisir, de la peinture «bien couillarde».

Ses amis fréquentaient chez Nina de Villars. Ils n’étaient pas comme lui. Ils faisaient des visites et ils aimaient se montrer.

Cette Nina de Villars était une bonne fille qui recevait, comme une princesse de la bohème, des écrivains et des artistes. Son hôtel était ouvert à tous, et on y allait sans aucune cérémonie.

Elle fut la muse du _Parnasse contemporain_.

La peinture ne semble pas avoir beaucoup préoccupé les poètes de cette génération, et ils ne pouvaient guère comprendre celle de Cézanne.

La grande Muse porte un peplum bien sculpté Et le trouble est banni des âmes qu’elle hante...

Écrivait alors Catulle Mendès.

J’ai connu les derniers poètes de cette époque, vieux et illustres. J’arrivais à Paris, et ma bourse d’étudiant me permettait à peine d’acheter quelques reproductions photographiques des ateliers du Louvre, mais les toiles médiocres accrochées aux murs de leur cabinet de travail ne me faisaient pas envie.

Il y aurait une amusante étude à faire, à propos des goûts artistiques des écrivains.

Il est probable que, ni Lamartine, ni Musset, ni Alfred de Vigny ne furent jamais tentés de s’offrir un bibelot ou une toile.