Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)

Part 3

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Ils possédaient quelques portraits, des meubles de famille, et cela leur suffisait.

Victor Hugo se distrayait à disloquer d’antiques bahuts avec lesquels il fabriquait des coffres somptueux et barbares, des cathèdres de prieur gothique, et si son intérieur était celui d’un burgrave ou d’un baron féodal du XVIᵉ siècle, il ne possédait guère que les toiles ou les bustes que lui avaient donnés Boulanger et David d’Angers.

Les terribles et noirs dessins qu’il composait après son repas, avec--dit un de ses pieux biographes--du café, du jus de pruneaux, de l’encre, de la cendre de cigare, et tout ce qui tombait sous sa main, ornaient son mur.

Balzac n’eut sans doute jamais le temps de songer à sa maison, et il écrivit son œuvre immense dans une pièce nue qu’il ne parvint peut-être jamais à meubler.

Léon Gozlan a laissé une description des _Jardies_ à Ville-d’Avray, où l’auteur de la _Comédie humaine_ s’était réfugié:

«Ce qu’il projetait pour les _Jardies_ était infini. Sur le mur nu de chaque pièce, il avait écrit lui-même, au courant du charbon, les richesses mobilières dont il prétendait la doter. Pendant plusieurs années, j’ai lu ces mots charbonnés sur la surface patiente du suc:

«Ici un revêtement en marbre de Paros;

«Ici stylobate en bois de cèdre;

«Ici un plafond peint par Eugène Delacroix;

«Ici une tapisserie d’Aubusson;

«Ici une cheminée en marbre cipolin;

«Ici des portes façon Trianon;

«Ici un parquet mosaïque formé de tous les bois rares des îles.

«Ces merveilles n’ont jamais été qu’à l’état d’inscriptions au charbon...»

N’importe, Balzac aimait les œuvres d’art. Il a décrit comme seul il pouvait le faire, avec un amour de collectionneur, l’entassement d’un fabuleux magasin d’antiquités, dans _La Peau de chagrin_; il a parlé peinture dans _Le Cousin Pons_ et dans _Le Chef-d’Œuvre inconnu_, en amateur passionné.

Dans ses dernières lettres à Mᵐᵉ Hanska, il l’entretient du mobilier, des étoffes fastueuses et des tableaux qu’il rêve pour leur maison. A-t-il vraiment déniché et possédé ces trésors ou les a-t-il imaginés? Comme aux _Jardies_, peut-être, les meubles et les toiles illustres qui n’étaient, pour les autres, que des noms écrits au charbon, avaient pris forme à ses yeux, réels et splendides, contre les murs. Il croyait bien, le prodigieux créateur, à l’existence de _Madame Marneffe_ et de _Rastignac_!

Gustave Flaubert n’eut que le goût des turqueries romantiques. Il aimait le cuir des selles arabes, les momies et les peaux d’ours, et ce grand artiste vécut dans une pièce de son pavillon de Croisset qui semblait avoir été ornée avec ces bibelots et ces tapis violents que d’anciens militaires rapportent d’un séjour en Afrique.

Théophile Gautier avait des bronzes de Barye et de Clésinger, et, dans son salon, on pouvait voir _Les Trois Tragiques_ d’Ingres, la _Lady Macbeth_ et le _Combat du Giaour_ de Delacroix, une _Diane_ de Paul Baudry, les _Pifferari_ d’Hébert, la _Clairière_ de Théodore Rousseau, une _Vue d’Orient_ de Diaz, _Christ et Madeleine_, de Puvis de Chavannes, une _Tête de femme_ de Ricard, une toile de Fromentin, et beaucoup d’autres tableaux voisinaient avec ceux-ci sans les valoir, mais Gérôme, Bonnat, Adolphe Leleux ou Robert Fleury les lui avaient donnés et il les avait accrochés dans sa galerie.

Sainte-Beuve possédait quelques solides meubles comme en ont les vieilles demoiselles de province, et, en art, il n’alla jamais plus loin que les aquarelles de la princesse Mathilde. Beaudelaire, lui, avait cherché, amassé et aimé d’authentiques pièces.

Les Goncourt eurent le goût des estampes et des dessins, mais leur passion du bibelot japonais fut peut-être moins heureuse. On songe tout de même aux toiles de Delacroix, de Corot, de Courbet, de Rousseau et de Daumier qu’ils auraient eu pour rien s’ils n’avaient exclusivement subi l’aimable envoûtement du XVIIIᵉ siècle, de ses dessins, de ses gouaches et de ses sanguines, et s’ils n’avaient pas acheté chez Bing tant de crapauds aux yeux de jade et tant d’ivoires nippons.

Je n’imagine pas Leconte de l’Isle ajustant son monocle pour admirer une étude de Degas ou la _Femme à la Puce_ de Cézanne.

Il devait en être resté à Apelle qui, quatre siècles avant Jésus-Christ, fit le portrait d’Alexandre.

De l’appartement de José Maria de Heredia, à l’Arsenal, je n’ai vu que le cabinet de travail, toujours embrumé par la fumée de ses petites pipes en merisier. C’était une pièce minuscule et je ne me souviens que d’un meuble vitré qui contenait quelques beaux livres, d’une table sur laquelle étaient des cigares, du tabac dans une coupe, et de deux ou trois dagues forgées par Maurice Maindron. Il y avait aussi une réduction en bronze du _Combat des Centaures et des Lapithes_.

Catulle Mendès possédait seulement un très beau morceau: le portrait au pastel de Banville par Renoir; chez Coppée, il y avait beaucoup de livres, beaucoup de mauvaises peintures dont on lui avait sans doute fait cadeau, et, sur sa cheminée, le _Croisé_, qui tient dans ses mains écartées une banderolle sur laquelle on lit: _CREDO_!

Je suis à peu près sûr que le poète avait relégué dans le cabinet de son secrétaire, les rares bonnes choses qu’il pouvait avoir et auxquelles il n’entendait rien.

Un jour il me montra, en déplaçant des bouquins derrière lesquels elles étaient cachées, deux chimères accroupies, d’un bronze unique.

Il me dit que Rodin lui avait donné cela et qu’il était certainement le seul à posséder ces deux pièces que personne ne connaissait. La matière en était merveilleuse et elles me hantent encore, bien que je n’ai fait que les entrevoir, il y a plus de vingt ans, avec leurs reins étroits et leurs terribles croupes...

* * * * *

Nous nous sommes éloignés du salon de Nina de Villars, où venaient les _Parnassiens_ qui n’eurent, en art, d’autres curiosités que celle des mots rares et des rimes riches.

Cézanne reçut un jour une invitation. Il en fut naturellement fort troublé, et il m’a conté qu’après mille hésitations, s’étant enfin décidé à faire toilette, il était allé sonner à la porte de cette Muse.

Sans doute on n’attendait encore personne et il s’était présenté trop tôt.

Il attendit, sonna de nouveau, et la porte s’entre-bâilla, et il vit, éperdu, une femme de chambre qui était sûrement en train de s’habiller et de se faire belle pour la réception, car elle n’avait pas encore noué de splendides cheveux blonds.

«Ils descendaient jusque-là!» me disait le maître en touchant mon pantalon rouge à la hauteur du genou.

Cette fille lui dit, en souriant, qu’il n’y avait encore personne, et il se sauva, honteux et furieux, sans trouver un mot aimable.

Il m’a conté plusieurs fois cette petite mésaventure et j’aurais juré qu’il n’avait jamais plus sonné à la porte de Nina, si M. A. Vollard n’affirmait qu’il fréquenta chez elle et qu’il y rencontra un de ses admirateurs, le fantasque Cabaner.

«...Cézanne était même un des habitués de la maison de Nina de Villars, si accueillante aux poètes du temps. Tout s’y passait sans le moindre faste; on faisait réchauffer les plats pour celui qui n’avait pas dîné, on se serrait pour lui faire une place à table; enfin il y avait toujours de quoi fumer. Ce fut là que Cézanne rencontra Cabaner, un de ses admirateurs de la première heure.

«Cabaner était un très brave homme, un peu poète, un peu musicien, un peu philosophe. Il n’est que trop vrai que la fortune ne l’avait pas favorisé: mais il n’était jaloux de personne, si forte était sa croyance en son génie de musicien. Son sentiment intime n’en était pas moins que la destinée, dans son injustice, ferait de lui un méconnu. C’était de bonne grâce qu’il en avait pris son parti. «Moi,--aimait-il à répéter,--je resterai surtout comme philosophe.» Beaucoup de ses mots sont demeurés légendaires: «Mon père, disait-il, était un type dans le genre de Napoléon, mais moins bête...»

Pendant le siège de Paris, à la vue des obus qui pleuvaient, Cabaner questionnait curieusement Coppée: «D’où viennent ces boulets?» Coppée, stupéfait: «Ce sont apparemment les assiégeants qui nous les envoient.» Cabaner, après un silence: «Est-ce toujours les Prussiens?» Coppée, hors de lui: «Qui voulez-vous donc que ce soit?» Cabaner: «Je ne sais... d’autres peuplades...»

J’ai appris l’existence de cet homme qui admirait Paul Cézanne vers 1877, en lisant le livre de M. Vollard, car si je l’avais connu plus tôt, j’aurais fait parler François Coppée. Il me semble cependant qu’il me conta l’histoire des obus sur Paris qui étonnaient si fort Cabaner.

Malheureusement, on oublie toujours de noter les conversations intéressantes. Coppée était un _conversationniste_ charmant. Je le voyais, aux environs de 1904, à la terrasse de ce petit café des Vosges qui est presque au coin de la rue de Sèvres et du boulevard Montparnasse et qui s’appelle aujourd’hui: _Café des Vosges et de François Coppée._ Il arrivait, du côté des Invalides où est à présent sa statue, en veston gris ou bleu, son canotier de paille ou son chapeau melon incliné sur l’oreille, avec aux doigts une éternelle cigarette qu’à peine allumée il se hâtait de jeter.

J’ai su pourquoi il n’en tirait que trois ou quatre bouffées rapides, mais je l’ai oublié et je le regrette. L’explication que j’en pourrais donner serait purement fantaisiste. Peut-être, se souvenant de l’admirable vers de Beaudelaire:

... Un monde où l’action n’est pas la sœur du rêve...

le vieux poète voulait-il prouver que la réalisation d’un désir est toujours fade, et que son envie de fumer se changeait en dégoût, dès qu’il essayait de la satisfaire.

Il s’asseyait devant un _amer-citron_, qu’on lui apportait sans qu’il l’eut demandé; il attaquait une histoire, commentait l’événement du jour, et devenait plus jeune et plus gai que les jeunes gens qui l’entouraient.

Je l’écoutais en regardant ses yeux.

Dans le visage exactement rasé et si étrangement patiné qu’ils éclairaient, ils étaient vert-bleu ou bleu-vert, du vert pâle et du bleu clair que l’on obtiendrait si l’on pouvait fondre ensemble des opales et des émeraudes, un bleu indéfinissable, un vert unique, traversé d’un frisson de ciel et d’eau. Je n’en vis jamais de pareils, mais je suis sûr qu’au fond de la Hollande, quelques vieillards qui ont passé leur vie à contempler l’infini bleu du ciel, et le double infini bleu et vert des canaux et des prairies, doivent en avoir de semblables.

Je ne lui ai jamais parlé de Paul Cézanne à propos de Nina de Villars, car j’étais persuadé que le peintre n’avait plus osé sonner à cette porte qu’ouvrait une servante effrontée dont la crinière, lorsqu’elle la peignait avant de sourire aux Parnassiens, tombait «_jusque-là_», comme disait mon vieil ami en touchant mon pantalon rouge...

V

Claude Lantier et Mahoudeau.

Dans _L’Œuvre_, ce roman que les jeunes hommes de mon âge lurent avec dévotion parce qu’on y voyait un calvaire d’artiste, Émile Zola a voulu peindre Cézanne, et il a campé, à sa manière, la silhouette foudroyée de _Claude Lantier_.

Zola n’a rien compris à l’art cézannien. Ce romancier robuste, dont il serait fou de nier les dons, était un primaire colossal et il adorait les théories. Celles dans lesquelles on a emprisonné la technique de Paul Cézanne n’étant pas au point, à cette époque, il ne put s’intéresser à son vieil ami de jeunesse.

Il eut peut-être guerroyé pour lui, si un de ces esthéticiens qui savent discerner tout ce que la peinture doit à la géométrie et à la mathématique lui eut rapporté les conversations que Cézanne avait, rue Boulegon, avec un serrurier de ses voisins, M. Rougier.

«Cézanne souvent l’arrêtait en pleine rue, et il lui formulait alors à terrible voix des théories picturales. Les passants interloqués s’arrêtaient, attendant une dispute: «Tenez, monsieur Rougier, disait Cézanne, vous voyez cet homme-là, devant nous (il montrait un passant), eh bien! c’est un cylindre, ses bras ne comptent pas! Villars de Honnecourt, du reste, un ancêtre, a déjà, au XIIIᵉ siècle, enfermé des personnages dans ces armures géométriques!...» Et il continuait de crier...[C]»

Zola croyait à la science et à la peinture de M. Debat-Ponsan, dont il possédait une toile gigantesque et symbolique parmi le faux bric-à-brac que les antiquaires montmartrois lui refilaient, comme on dit en argot de brocanteur.

Il ne faut pas lui en vouloir outre mesure. Il avait sur l’œuvre de Cézanne l’opinion de ses contemporains, et on peut être un bon romancier et ne pas connaître la musique.

En 1905, trois ans après sa mort, et un an avant celle du peintre, Charles Morice publia dans une revue, le _Mercure de France_, son _Enquête sur les tendances actuelles des arts plastiques_, et voici ce que lui répondirent quelques artistes auxquels il demandait: «_Quel état faites-vous de Cézanne?_».

On excuse alors volontiers Zola et l’on demeure effaré. Voici ce que trouvèrent ces messieurs:

--«_Cézanne est un grand artiste auquel l’éducation manque._» (M. DE LA QUINTINIE.)

--«_Devant le nu, me disait un ami, il voit bossu._» (M. OUVRÉ.)

--«_Cézanne? Pourquoi Cézanne?_» (M. FERNAND PIET.)

--«_Rien à dire des tableaux de Cézanne. C’est de la peinture de vidangeur saoul._» (M. VICTOR BINET.)

--«_Je me range à l’opinion de Puvis de Chavannes: l’artiste livré à son instinct ne va pas au delà de l’enfant prodige._» (M. HENRI CARO DELVAILLE.)

--«_J’estime Cézanne un agréable coloriste._» (M. MAXIME DETHOMAS).

--«_Quant à Cézanne, je n’en dis mot et n’en pense pas plus..._» (M. TONY MINARTZ.)

--«_Je vous fous mon billet que je ne mettrai jamais six mille balles à l’achat de trois pommes «en laine» sur une assiette sale..._» (M. ADOLPHE WILLETTE.)

* * * * *

Sans doute, on entendit, au cours de cette enquête, d’autres paroles. En voici, au hasard, quelques-unes:

--«Cézanne est le plus beau peintre de son époque. Mais combien de mouches se brûlent les ailes à cette lumière!» (KEES VAN DONGEN.)

--«Je dirai de Cézanne qu’il est un trésor incomparable d’émotion lumineuse. La richesse et la variété de ses valeurs coloriées parviennent à ne pas faire regretter de trop gros défauts de mise en œuvre. C’est un peintre essentiel. Je le vois dans son art, ce que fut Rimbaud dans la littérature, une mine inépuisable de diamants. Son influence actuelle est énorme et bienfaisante, seulement il me semble à craindre que tels, parmi ses influencés, ne le soient quelquefois par ses défauts.» (PATERNE BERRICHON.)

--«J’admire Cézanne parce qu’il a pris, en face de la nature, l’attitude d’un point d’interrogation.» (Mᵐᵉ MARVAL.)

--«Cézanne est le grand et âpre ingénu. C’est un tempérament. N’a fait ni un tableau ni une œuvre.» (E. SCHUFFENECKER.)

--«Cézanne a su dépouiller l’art pictural de toutes les moisissures que le temps y avait accumulées. Il a montré que l’imitation n’est qu’un moyen, que le but unique est de disposer sur une surface donnée les lignes et les couleurs, de façon à charmer les yeux, à parler à l’esprit, à créer, enfin, par des moyens purement plastiques, un langage ou plutôt encore, à retrouver le langage universel. On l’accuse de rudesse, de sécheresse; ce sont les dehors de sa puissance, ces défauts apparents! Sa pensée est si claire dans son esprit! Son désir d’exprimer si impérieux! Qu’une tradition naisse à notre époque--ce que j’ose espérer--c’est de Cézanne qu’elle naîtra. D’autres alors viendront, habiles cuisiniers, accommoder ses restes à des sauces plus modernes; il aura fourni la moelle. Il ne s’agit pas d’un art nouveau, mais d’une résurrection de tous les arts _solides et purs, classiques_.» (PAUL SÉRUSIER.)

--«Quant à Cézanne, j’en fais un état capital. Je l’évite respectueusement.» (F. VALLOTTON.)

--«Cézanne est un génie par la nouveauté et par l’importance de son apport. Il est de ceux qui déterminent une évolution. C’est le primitif du plein air. Il est profondément classique, et il répète souvent qu’il n’a cherché qu’à _vivifier Poussin sur nature_. Il ne voit pas objectivement, et par la tâche, comme les impressionnistes; il déchiffre la nature lentement, par l’ombre et par la lumière, qu’il exprime en des sensations de couleurs. Cependant, il n’a pas d’autre but que celui de «faire l’image».» (CHARLES CAMOIN.)

* * * * *

La même année, à l’occasion du Salon d’automne, la presse... d’art accabla Cézanne de ces gentillesses dont elle a d’inépuisables réserves. En parcourant les comptes rendus de cette exposition, on apprend que le maître d’Aix _ignorait tout de la peinture; qu’il maçonnait ses toiles avec de la boue, pour ne pas dire plus. C’était un mystificateur_; l’un, dans _la Lanterne_, prophétisait que les _œuvres de ce raté ne feraient jamais un sou_; l’autre parlait de _venger la nature qu’il outrageait_; tel farceur à tant la ligne criait: «_Cézanne ouvre-toi_,» et je retiens surtout celui qui trouvait qu’il peignait «_des natures mortes avec facilité_».

Seigneur! S’il l’avait vu au travail...

S’il l’avait vu pleurer, ce critique au cœur léger!

* * * * *

Je ne parlerais pas d’Émile Zola, excusable de n’avoir pas compris, s’il ne s’était mêlé de défendre l’impressionnisme, et s’il n’avait pas eu de prétentions à la critique d’art.

La critique d’art de Zola!

Cézanne s’en moquait et il la définissait de quelques mots brefs: «_Emile_, confiait-il à M. Vollard, disait qu’il se laisserait aller à goûter pleinement Corot si, au lieu de nymphes, il avait peuplé ses bois de paysannes.» Et, se levant, le poing tendu vers un Zola imaginaire: «Bougre de crétin![D]»

Pour ce chef d’école, la peinture devait, comme la République, être naturaliste ou ne pas être.

L’auteur des _Rougon-Macquart_ faisait seulement des commentaires à fleur d’œuvre, comme ces critiques dramatiques ou littéraires qui racontent une pièce de théâtre, un roman qu’ils résument par actes et par chapitres.

Théophile Gautier, si admirable par ailleurs, inaugura ce genre superficiel.

Il décrivit les tableaux des expositions et des salons qu’il visitait, et ses articles de critique sont d’impeccables poèmes en prose à côté des toiles qui les inspirèrent.

Sans se soucier énormément de la technique du peintre dont il analysait l’œuvre, Gautier rêvait, décrivait ce qu’il voyait dans le tableau et ce qu’il n’y voyait pas. Voici un exemple au hasard.

Le bon Théo parle de l’exposition d’un peintre hongrois:

«Zichy possède un talent souple et varié qui ne s’enferme pas dans une spécialité étroite. A voir son _Renard_, son _Loup_ et son _Lynx_, on pourrait le prendre pour un animalier de profession, tant sa connaissance des bêtes est approfondie. Il est difficile de mettre plus de finesse dans une tête de renard. Tout mort qu’il est et couché sur la neige, le spirituel animal semble encore méditer une ruse suprême. Un rictus plein de rage fait grimacer la tête du lynx. Quant au loup, son museau stoïque exprime l’endurcissement des vieux scélérats, il a perdu la partie et la paye avec sa peau. Ces trois natures mortes sont traitées avec une science, une largeur et une liberté des plus remarquables.»

Voilà!... Gautier, devant ces aquarelles qui étaient à coup sûr mauvaises, songe aux dernières grimaces de ces bêtes devant la mort, mais nous ne saurons jamais de quelle couleur étaient les pelages de ces animaux, ni comment l’artiste avait traité ses fonds, et pourtant n’est-ce pas lui qui a dit: «Je suis un homme pour qui le monde extérieur existe»?

Il inaugura ce genre de critique qui doit tout à l’interprétation et à la songerie, et Judith Gautier avoue ingénument qu’elle aussi écrivit un _Salon_, en prenant son père pour modèle.

Le maître impeccable, dit-elle, dans son livre de souvenirs: _Le second rang du collier_, éprouva un tel enthousiasme pour ces articles parus dans l’_Entr’acte_, qu’il mit en vers celui qui _analysait_ une peinture d’Ernest Hébert.

Elle le cite avec complaisance et je prie le lecteur d’écouter cette rêverie, qui est peut-être la complainte des amours défunts, un couplet célébrant les parcs hivernaux et les soirs désolés de décembre, tout, sauf une étude de tableau:

«A côté de la _Perle Noire_ est un tout petit cadre admiré de tous: c’est simplement un banc de pierre au fond d’une allée, dans un coin de parc solitaire (personne n’est assis sur ce banc). Mais des souvenirs doux et tristes semblent l’envelopper. Autrefois, de tendres promeneurs s’y sont reposés, se parlant bas et longuement ou bien peut-être silencieux et émus; alors les arbres complices ont caché, de leur verdure impénétrable, de frais baisers rapides et tremblants. Puis le vent d’hiver a soufflé; la ruine et la mort ont passé par là, et le parc est resté désert; le banc s’est recouvert d’un linceul de mousse, et les arbres, autour de lui, laissent traîner tristement à terre leurs branches dépouillées.»

Évidemment, c’est là du travail de demoiselle, mais il y a aussi tout ce qu’on peut reprocher à Gautier. Je ne suis pas suspect. J’ai écrit il y a longtemps, sur l’auteur d’_Émaux et Camées_, un livre ébloui d’admiration et je l’ai dédié à Judith Gautier.

J’étais ivre de romantisme et je me garderai bien de me moquer aujourd’hui de ces ivresses. Même lorsqu’on a roulé ses dieux morts dans le linceul de pourpre de M. Renan, on doit se souvenir d’eux avec quelque émotion[E].

Gautier n’eut pas écrit trois lignes intelligentes sur deux pommes de Cézanne dans un compotier. Taine n’eut pas fait mieux, mais je suis sûr que Baudelaire eut compris.

Cézanne m’a rarement parlé de Zola, et j’ai toujours évité de mettre la conversation sur lui, mais dans le livre de M. Ambroise Vollard, il y a un chapitre cruel dont on goûtera l’ironie et l’amertume...

* * * * *

J’ai voulu reprendre l’_Œuvre_.

A vingt ans, nous avons tous dévoré les livres de Zola, en trouvant cela rudement fort.

Je sais bien, à présent, que je n’en relirai jamais plus aucun. Il demeure indéniablement un très puissant romancier et l’_Assommoir_ est sans doute un grand bouquin, mais j’ai interrogé quelques amis de mon âge, et ils ont tous été de mon avis. Ils n’aiment plus que quelques gouttes d’élixir dans un cristal, et ni ce breuvage, ni cette coupe ne brillent sur l’étagère du bistrot qui sert du tord-boyau aux zingueurs et aux croque-morts.

Enfin, j’ai voulu relire l’_Œuvre_, puisqu’on affirme qu’il y a, dans cet ouvrage, Paul Cézanne et quelques-uns de ses compagnons.

Le livre s’est, de lui-même, ouvert sur cette phrase:

«Ah! cet effort de création dans l’œuvre d’art, cet effort de sang et de larmes dont il agonisait pour créer de la chair, souffler de la vie! Toujours en bataille avec le réel, et toujours vaincu, la lutte contre l’ange! Il se brisait à cette besogne impossible de faire tenir toute la nature sur une toile, épuisé à la longue dans les perpétuelles douleurs qui tendaient ses muscles, sans qu’il pût jamais accoucher de son génie.

«Ce dont les autres se satisfaisaient, l’à peu près du rendu, les tricheries nécessaires, le tracassaient de remords, l’indignaient comme une faiblesse lâche... que lui manquait-il donc?... Un rien sans doute. Il était un peu en deçà, un peu au delà peut-être... Oui, ce devait être cela, le saut trop court ou trop long, le déséquilibrement des nerfs dont il souffrait...

«Quand un désespoir le chassait de son atelier, et qu’il fuyait son œuvre, il emportait maintenant cette idée d’une impuissance fatale, il l’écoutait battre contre son crâne, comme le glas obstiné d’une cloche...»

Zola parle ainsi de _Claude Lantier_, le peintre maudit qui ne _réalise_ pas, et c’est au cours d’un après-midi funèbre où tout fiche le camp, comme il dit, que _Claude_ va en compagnie du romancier _Pierre Sandoz_ chez un de leurs amis, le sculpteur _Mahoudeau_.

Il habite à un rez-de-chaussée de la rue du Cherche-Midi, un magasin transformé en atelier: