Le dimanche avec Paul Cézanne (souvenirs)
Part 1
Le Dimanche avec Paul Cézanne
_DU MÊME AUTEUR_
=La Maison du Poète= Poésies. =Les Isolements= -- =Jacques= Roman en vers. =Orchestres= Poésies. =Les Heures déchirées= Notes. =François Pain, Gendarme= -- =L’Abdication de Ris-Orangis= Roman. =L’Heure des Tziganes= Théâtre. =Les Bonaparte= -- =Les Charmettes= -- =La Lumière du Soir= -- =Théophile Gautier= Étude. =L’Après-Midi chez l’Antiquaire= (_L’Édition_).
_Sous presse_:
=Un pur Amour= (Illustrations de Chas. LABORDE).
_A paraître_:
=Paris mort et vif...= =La Journée du Célibataire.= =La Trahison d’Eurydice= Roman. =M. le Curé= -- =Art Poétique= Poésies. =Le Dimanche de l’Amateur.=
LÉO LARGUIER
LE DIMANCHE
avec
Paul CÉZANNE
(SOUVENIRS)
PARIS L’ÉDITION 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
MCMXXV
I
Une Sous-Préfecture.
Si j’avais aimé la peinture, en 1901, comme je l’aime aujourd’hui, je crois que j’aurais pu écrire un beau livre sur Paul Cézanne, mais j’étais soldat de deuxième classe à Aix-en-Provence et j’avais vingt ans.
Depuis, quelques amis, qui sont au courant de mon intimité avec le vieux maître, m’ont souvent prié de ne pas laisser perdre mes souvenirs.
--«Vous avez eu la fortune, me disaient-ils, de vivre pendant plus d’une année avec Cézanne, racontez ce que vous savez, cela intéressera toujours les peintres...»
L’autre jour, après un petit article publié dans un journal, à propos d’une décision du Conseil municipal de Marseille qui donnait le nom de Paul Cézanne à l’antique place d’Aubagne, un camarade, que je n’ai pas revu depuis l’époque où nous apprenions ensemble à porter et présenter l’arme en décomposant, depuis le temps où nous faisions dans la même escouade les mêmes gestes rituels et cocasses, m’écrivit.
Il avait lu ma chronique et elle l’avait ému.
Il se souvenait du vieillard qui m’attendait devant la porte de la caserne de la Charité, à l’heure où les pauvres, comme on dit là-bas, arrivaient pour assister à la distribution de la soupe qu’ils allaient manger sous de très beaux platanes, dans les ustensiles les plus imprévus, des gamelles hors d’usage, des boîtes de conserves, et parfois, dans des poteries paysannes, décorées de verts acides et de rouges vifs qui se vendent peut-être cher aujourd’hui chez certains brocanteurs.
Mon compagnon d’armes, qui est instituteur en Provence, m’a décidé. Sa lettre devait contenir le mot simple et décisif qu’on ne m’avait jamais dit. Je me suis assis sur mon divan comme je m’asseyais jadis au bord de mon lit de soldat, et j’ai laissé monter les souvenirs, et il m’a semblé que je songeais à une époque révolue depuis des siècles.
Paris, que je venais de quitter, ne connaissait encore que les omnibus à chevaux et les fiacres aujourd’hui disparus et à peu près pareils à ceux du Second Empire.
Le général, qui était sans doute ministre de la guerre, avait été fait lieutenant le soir de Rezonville ou de Reischoffen, et nous étions presque semblables aux lignards de Mac-Mahon et de Faidherbe.
Il me semble avoir été troupier à l’époque où l’on préparait l’expédition de Crimée, au moment où M. de Bismarck prenait sur lui de falsifier la dépêche d’Ems. Les militaires ne buvaient du vin qu’à l’occasion de la fête nationale ou d’une revue; la soupe et le bœuf étaient quotidiens, et, les jours de gala, un caporal et quatre hommes qui marchaient au pas cadencé allaient chercher en ville le plat au four confié au boulanger. On nous tenait en haleine par de perpétuelles manœuvres en campagne, des alertes et des embarquements de nuit, et l’adjudant qui nous faisait réciter la théorie nous apprenait que c’était avec ses jambes que le soldat français avait gagné toutes les batailles et gagnerait les prochaines. De cet humble gradé au général qui commandait la division, tous nos chefs étaient de cet avis. Ces stratèges, dont les moindres paroles nous paraissaient tirées d’un infaillible évangile guerrier, n’avaient pas prévu les tranchées de 1914.
Quoi qu’il en soit, cette époque devient étrangement lointaine; nous en avons été brutalement séparés par un cataclysme, et on pourrait dire, sans exagérer, en parlant d’elle: la vieille France ou l’ancien régime.
Les photographies qu’on retrouve et qui datent de 1895 ou de 1902 ont l’air de daguerréotypes; les femmes portaient des manches gigot, leurs jupes balayaient le trottoir, et elles étaient presque vêtues comme les femmes du _Balcon_ de Manet.
Je ne suis pas loin de croire que l’Exposition universelle fut la dernière fête éblouissante d’une civilisation tranquille. Les journaux illustrés montraient M. Cormon dans un atelier romantique comme en ont les peintres dans les romans de Maupassant. Le dernier Salon que j’avais vu était pareil à beaucoup d’autres: M. Chocarne-Moreau n’avait envoyé ni marmiton, ni enfants de chœur. Il exposait deux petits Savoyards (qui avaient peut-être servi la messe dans leur pays), en train de subtiliser une fiole de Champagne à un fêtard endormi contre une palissade, dans une souquenille de pierrot, au lendemain d’un bal masqué.
La maison de Toulouse était victorieuse de la maison de Montfort, dans une toile de J. P. Laurens. M. Bonnat n’avait pas fait de portrait, et on se permettait de discuter sa _Vue du pays basque, à Saint-Jean-de-Luz_. Il était meilleur dans la figure!
L’illustre M. Bouguereau n’était pas en progrès. Roll avait peint, grandeur nature, le Tzar, la Tzarine et M. Félix Faure, majestueux comme un empereur légitime en habit noir. On trouvait que les _Espagnoles_ de M. Zuloaga étaient du très bon Manet, et que le portrait de _Jean Moréas_ par La Gandara était un chef-d’œuvre digne des grands Espagnols!
Rodin exposait une _Ève_ qu’on jugeait _déconcertante_ et un buste de Falguière. Ce dernier, par contre, exposait un _Balzac_ qu’on lui avait commandé après le scandale causé par celui de Rodin.
Rien ne manquait à _la liste officielle et complète_. On pouvait admirer un grand nombre de _Baigneuses_, de _Venises au crépuscule_, de _Léda_ et de _Jehanne d’Arc_. _Carmen Sylva_ voisinait avec _Deschanel_ ou le général _Brugère_, et il y avait des _Effets de neige_ et des _Marchés bretons_, des _Retours de pêcheurs à Concarneau_ et des _Meules de foin_, des _Amandiers en fleurs_ et des _Troupeaux à l’abreuvoir_, des _Escadres françaises saluant les yachts russes_, des _Bédouins en prière_, des _Matins de Toussaint au Père-Lachaise_, des _Inquisiteurs_, des _Toréadors_, et toujours d’innombrables natures mortes et quelques Roybet cramoisis.
C’est à l’époque où ce Salon, qui était jugé supérieur à tous les autres, florissait, qu’on me présenta à Paul Cézanne.
La petite ville où je faisais mon service militaire le tenait pour un maniaque, et il portait, sous une houppelande, un tricot de laine brune contre lequel il avait dû appuyer sa palette, en revenant du _motif_.
* * * * *
Il me tira un grand coup de chapeau, ce qui ne fut pas pour me mettre à mon aise, car les militaires sans galons n’ont pas coutume d’être salués si bas, et j’étais, de plus, éperdu de timidité.
Je vis qu’il était chauve avec une couronne de cheveux argentés et fins.
On l’a dépeint cent fois.
Les uns trouvent qu’il ressemblait à un vieux divisionnaire bourru; d’autres ont cru voir une sorte de vagabond halluciné au nez violet et aux yeux rouges, mal embouché et toujours irrité.
Aucun de ces portraits n’est exact, et ceux qui représentent Cézanne hirsute et crasseux sont de mauvaises caricatures, exécutées par des artistes qui ne connaissaient pas la province.
On n’y est guère élégant et on y pratique un laisser-aller commode.
Je me souviens d’une petite scène qui explique assez bien cela.
Passant quelques jours dans les Cévennes, je vis un matin, à la porte du jardin, un vieil homme qui demandait mon père. Je fus le prévenir, dans sa vigne, et je lui dis:
«C’est un pauvre qui attend...»
Mon père me regarda en pensant certainement que l’air de Paris ne me valait rien.
«Un pauvre? Mais c’est M. Plantier, l’ancien entrepreneur. Il vient d’acheter le domaine des Beaumes, qui vaut plus de cent cinquante mille francs!...» ’
Ce propriétaire de marque était vêtu comme un vieux maçon sans travail, et on l’eût arrêté sur les boulevards, où la mendicité est interdite.
Dans les petites villes, la toilette n’existe pas quand on a passé l’âge de plaire.
Un élégant né entre la Madeleine et l’Opéra ne peut pas comprendre.
Lorsqu’un dessinateur parisien représente, dans quelque feuille illustrée, un mail de sous-préfecture où devisent le conservateur des hypothèques et le percepteur, la terrasse du Gambrinus ou du café du Commerce où sont attablés, devant leurs bocks, de bons habitués, il nous montre perpétuellement d’antiques birbes vêtus de redingotes moisies, coiffés de tubes qui datent de la présidence de Mac-Mahon, échangeant des idées périmées, sous des platanes séculaires.
C’est fort exagéré.
La province n’est pas ridicule, mais on n’y suit pas la mode comme à Paris; les hommes d’un certain âge ne s’y mettent pas en frais de coquetteries et ils semblent affectionner et user les cravates qu’on portait quand ils avaient vingt ans.
Je ne sais pas si Aix est devenu une sous-préfecture élégante, mais, vers 1900, Cézanne était, à mon avis, mieux et plus confortablement vêtu que la plupart des Aixois.
Il était riche. Sa sœur, Mˡˡᵉ Marie, avait placé près de lui une servante fort dévouée, et s’il lui arrivait, en travaillant, de tacher son pantalon de jaune de chrome ou de vert émeraude, Mᵐᵉ Brémond savait manier la benzine.
Peut-être, lorsqu’il était jeune, et qu’il allait peindre aux environs d’Auvers, de Pontoise ou de Fontainebleau, le vit-on passer, les cheveux en broussaille, et la barbe hirsute, coiffé d’une mauvaise casquette, vêtu, à cause du froid, d’une limousine de roulier.
Je trouve cet équipement fort naturel. Pissarro, qui accompagnait alors Cézanne, ne devait pas être habillé d’une autre façon, et les peintres les plus élégants et les plus académiques, ceux qui ne plantent leur chevalet que dans les salons, seraient bien obligés de mettre des gros souliers pour aller du côté de l’Oise, après la pluie, à travers les prés trempés et les terres mouillées.
Les légendes ont la vie dure.
Cézanne, que je vis plusieurs fois par semaine pendant près de deux années, n’arborait pas, évidemment, les cravates sensationnelles, ni les capes romaines de Carolus-Duran, et il ne ressemblait pas à un svelte et fatal hidalgo, comme Antonio de La Gandara qu’on m’avait montré au quartier latin, avant mon service militaire.
Il avait cette aisance solide que donne une vie toujours assurée et que ne troubla jamais l’ombre d’un souci matériel.
S’il mettait en hiver un tricot de laine qu’on voyait sous sa jaquette, cela ne détonnait pas beaucoup sur le cours Mirabeau ou la place de Saint-Jean-de-Malte, et c’était parfait pour aller peindre aux Pinchinats ou au Tholonet. Il s’y rendait souvent en voiture.
Le même cocher faisait arrêter, devant le nº 23 de la rue Boulegon, deux vieux chevaux blancs et tranquilles qui traînaient doucement une antique calèche fermée et capitonnée d’un velours au rouge passé.
On trouve encore des équipages pareils en province. Ils ont l’air d’avoir cahoté la noblesse du pays sur les chemins de l’exil.
Cézanne s’y engouffrait avec ses toiles et ses boîtes, et la voiture s’en allait paisiblement vers le motif et de furieuses séances. Cela ne manquait pas d’allure.
Je l’ai accompagné quelquefois. Il me tolérait derrière lui pendant qu’il travaillait farouchement.
Il raclait la toile de la veille, nettoyait sa palette, et, sous le couteau, des copeaux de jaune de Naples, d’ocre rouge, de vermillon, de laque de garance et de noir de pêche ressemblaient à des déchets de fleurs dans l’herbe sèche et aromatique. Le vieillard levait les yeux et, faisant allusion à toute cette dépense de couleurs qu’il gâchait sans calculer, me disait en souriant:
«Je peins comme si j’étais Rothschild!»
* * * * *
Depuis cette fin de septembre 1902 où je quittai la caserne avec mon livret militaire dont la dernière page m’emplissait de joie, puisque le chef de bataillon commandant le détachement avait signé la feuille de route qu’on donne à «un homme renvoyé dans ses foyers», depuis cet automne lointain je n’ai pas revu Aix-en-Provence.
Lorsque j’y songe, je revois une petite ville à demi morte d’où Balzac eut rapporté d’extraordinaires études.
La vieille sous-préfecture n’est plus extrêmement précise pour moi, et je la vois au fond de souvenirs vivants mais brumeux.
C’était une petite ville sans animation, ni commerce, qui s’abritait du soleil sous de merveilleux platanes. Des fontaines murmuraient sur un mail presque toujours désert, et rien ne semblait y fonctionner très bien, ni la Cour d’appel, ni l’École d’arts et métiers, ni la Faculté, ni les quelques usines où l’on fabriquait des dragées, des _calissons_ et des allumettes, ni le foiral.
Le musée, l’archevêché, les églises et les vieux hôtels aux fenêtres fermées y étaient, par contre, à leur place. L’atmosphère d’Aix leur convenait parfaitement.
De petits rentiers, dont l’unique souci était de tuer l’après-midi, regardaient jouer aux boules ou recherchaient en hiver les cagnards à l’abri du mistral.
La ville, qui était une vieille dévote de province, ne manquait tout de même pas de grandeur. Les glaces levées d’une ancienne calèche montraient quelque noble dame parcheminée ou haute en couleur, un nez impérieux, des bajoues couperosées de _comtesse d’Escarbagnas_ et de _tante Portal_, une toilette de soie qui n’appartenait à aucune mode, sauf peut-être à celle que lançait la reine Amélie; c’était une douairière au nom sonore qui faisait quelques visites ou qui regagnait l’hôtel moisi et splendide dans lequel rien n’avait bougé depuis le temps où Mgr le duc de Villars était gouverneur de Provence.
D’antiques gentilshommes, qui portaient des cols de chemise pareils à ceux de Guizot ou de Royer-Collard, des plastrons blancs piqués d’une épingle surmontée d’un tortil, avaient un peu les façons des vieux roquentins qui dînaient jadis aux _Frères Provençaux_ ou dans les restaurants du Palais-Royal.
Il me plaisait de penser qu’ils étaient des héraldistes accomplis, et qu’ils rimaient des vers dans la langue du maître de Maillane, félibres amateurs, latinistes distingués et séparatistes convaincus.
L’aristocratie ne se montrait guère et recevait peu. On affirmait qu’il y avait de l’herbe entre les pavés des cours d’honneur, et des champignons, sur les pastels du XVIIIᵉ siècle qui décoraient certains salons.
La noblesse de robe n’était pas beaucoup plus vivante.
Des magistrats, qui semblaient descendre des solennels présidents à mortier, n’arpentaient le cours ombragé qu’une serviette sous le bras, en allant au Palais de Justice, saluant cérémonieusement l’archiprêtre-doyen de la cathédrale, le vicaire général ou quelque gros chanoine qui appartenait à une académie départementale pour ses savants ouvrages sur le roi René, la numismatique ou la langue d’oc.
Un colonel à barbiche blanche passait à cheval, sous les beaux platanes, méditant sans doute une phrase de son rapport et songeant qu’il y avait au moins quinze jours qu’il n’avait prescrit de faire tondre ses fantassins au dernier cran de la tondeuse...
C’est là que Paul Cézanne était venu vivre définitivement, à la fin de 1899!...
II
23, rue Boulegon.
J’aurais voulu voir les grands commissaires-priseurs du roman, les experts infaillibles de la littérature au seuil de la salle à manger de Paul Cézanne.
Ceux qui font entrer le lecteur dans un appartement où le propriétaire n’est pas encore, et qui se livrent, en l’attendant, à des inventaires minutieux, n’auraient pas tiré de cette pièce dix lignes de description.
Les psychologues qui se plaisent à créer une atmosphère, selon des procédés de tapissiers, n’y auraient rien compris.
Les romanciers qui excellent à meubler des intérieurs d’artistes n’auraient pu placer là leur bric-à-brac somptueux: les lustres de Venise, les canapés recouverts d’étoffes persanes ou de chapes abbatiales, les bahuts d’altesses lombardes, les fauteuils de prieur, les saints dorés, les faïences et les dinanderies splendides, et dans un coin, parmi des orchidées, le chevalet du maître offrant un portrait de duchesse aux visiteurs éblouis.
Je suis même persuadé que si, après le fretin et le gratin de la description, on eut montré la salle à manger de Cézanne à M. de Balzac lui-même, sans lui dire qu’un grand peintre avait coutume de prendre ses repas dans cette pièce, il se fut passablement trompé.
Sans doute, eut-il attribué ces murs nus, ces six chaises, cette table ronde en noyer ciré et cet humble buffet que décoraient un litre et une assiette de fruits, à quelque modeste rentier sans souvenirs, veuf ou célibataire, car rien ne permettait de supposer qu’une femme vivait là.
Ah! le père Cézanne n’était guère bibeloteur; il n’avait jamais songé à prendre le genre artiste, à se composer un de ces intérieurs de peintre à la mode vers 1880, montrant dans un désordre pittoresque des poufs de cocotte, des divans de grand vizir au-dessus desquels brillaient les aciers bleuâtres des panoplies, entre un bahut du XIVᵉ siècle et une loggia à l’italienne, tout cela noyé de lumières tamisées et d’ombres savantes, parmi des plantes vertes dans des pots chinois, des draperies et des anges dorés élevant des lampes voilées, des tables de style offrant, sur des dentelles, un service à thé pour les belles admiratrices et des verres taillés pour le porto.
Il possédait strictement ce qu’il faut à un homme d’âge qui vit seul, qui mange un morceau et qui ne s’attarde pas, après son déjeuner, à fumer des cigarettes orientales en sirotant son café.
Au mur, une croix d’honneur dans un cadre, et une pipe sur la cheminée; on aurait pu se croire chez un vieux capitaine retraité. La capote noire de Mᵐᵉ Brémond, sa servante, sur une chaise, et le sorcier infaillible de la _Comédie Humaine_, lui-même, se serait cru en province, chez une dame veuve de condition modeste...
C’est la mère Brémond, comme disait Paul Cézanne, qui m’ouvrit la porte le dimanche où le maître m’avait prié à déjeuner.
Les cuisinières qui veillent à l’ordinaire d’un vieux monsieur seul n’aiment pas énormément les invités, mais Mᵐᵉ Brémond me témoigna tout de suite de la sympathie. Je le dus probablement à mon uniforme. En France, le militaire inspire confiance.
C’était à cette époque, car j’espère qu’elle vit encore, une brave femme robuste et ronde qui prenait soin de Cézanne avec la plus respectueuse sollicitude.
Le peintre, qui n’avait cependant pas coutume de mâcher ses mots et qui ne les choisissait pas toujours dans les plates-bandes académiques, ratissées à souhait, lui parlait avec bonté et mesure. Il l’appelait _Madame_ Brémond quand il s’adressait à elle, et cette ménagère d’Aix eut, jusqu’à la fin, sa confiance.
Cézanne m’accueillit en levant les bras, et il me récita des vers badins faits en 1880, sans doute, par quelque rimeur oublié dont la muse fréquentait surtout le café-concert. Je n’arrive pas, malheureusement, à me souvenir de ce couplet.
Il me serra la main dans un grand geste, comme un paysan qui se décide et conclut un pacte, sur la place du Marché, puis nous nous mîmes immédiatement à table, et Mᵐᵉ Brémond apporta des petits pâtés chauds qui venaient de chez le pâtissier en renom, un gros homme qui ressemblait à Balzac, malgré ses cheveux frisés. Il ressemblait aussi à un vieux jurisprudent romain affublé d’une monumentale toque blanche de marmiton.
Cézanne me contait les histoires les plus innocentes, et quand il avait fini, il laissait retomber ses bras, d’un air accablé, en disant:
«C’est effrayant, la vie!...»
Tout de suite, il m’avoua qu’il était _un faible_, qu’il ne _réalisait pas_, que je lui paraissais _très équilibré_ et que je devais venir souvent, car je lui apporterais _un appui moral_.
A cause du diabète qui lui interdisait le pain que je mangeais, il émiettait dans un bol de bouillon placé devant son assiette, une sorte de gâteau de régime, qui n’était qu’une mince croûte soufflée et qui avait l’air d’une fragile poterie vernie.
Il prenait ensuite ce pain détrempé avec une cuillère.
Mᵐᵉ Brémond servit une fricassée de poulet aux olives et aux petits champignons.
Cézanne me versait à boire et il citait en clignant de l’œil des passages entiers d’Horace et quelques sentences de l’école de Salerne, que les hommes de sa génération savaient par cœur.
Sa mémoire m’étonna, et le latin lui était familier.
M. Elie Faure en a parlé dans son livre: _Les Constructeurs_, dont un pieux chapitre est consacré à Paul Cézanne:
«...Sauf un long séjour à Paris, où il prit contact avec son siècle, il n’a jamais quitté Aix-en-Provence que pour y rentrer presque tout de suite. Son apathie rencontrait ailleurs trop d’obstacles inutiles et sa timidité trop d’occasions d’étrangler sa gorge et d’indisposer contre lui ceux auxquels il ne livra jamais une parcelle de son intelligence et de sa faculté d’aimer. Il y était né en 1839. Il y avait fait, au collège, de bonnes humanités. Non qu’il fût très ardent au travail. Mais, à cette époque, les maîtres faisaient plus souvent appel à la sensibilité qu’à la raison de leurs élèves. Ils négligeaient un peu les études scientifiques. Ils donnaient leurs soins aux langues mortes, et ni le grec ni le latin n’étaient tout à fait morts dans ce coin de terre antique où le roc est à fleur de sol, où les lignes des coteaux se détachent sur le ciel, où les villes sont pleines de ruines de temples, d’aqueducs, de théâtres, où les éléments méditerranéens de la race n’ont subi que peu de mélanges, où l’idiome populaire participe encore intimement du génie et de la structure du vieux langage maternel, comme les logements des pauvres qui avaient envahi jusqu’au début du dernier siècle les gradins, les couloirs, les vomitoires des arènes de Nîmes et d’Arles sans en altérer la courbe, la masse et l’accent. Cézanne garda de ses études une amitié particulière pour les vieux artistes latins qui lui révélèrent la poésie d’un monde dont il reconnaissait les horizons et les profils. Il les lisait dans le texte. Au cours des promenades qu’il faisait à travers la campagne aixoise avec ses rares visiteurs et les amis beaucoup plus rares, qui avaient, à Aix même, bravé le préjugé bourgeois et les railleries des sots pour venir lui demander la protection et l’encouragement de son esprit, tout était prétexte pour lui, les rencontres sur la route, la vue d’un attelage de labour, d’un vieux mur, la traversée d’un ruisseau, le passage d’un vol de pigeons ou simplement le bruit intime de son cœur, à demander à Virgile ou à Lucrèce l’appui de leur complicité...»
* * * * *
On se demande souvent, pendant les longues rêveries devant le feu qui sont peut-être ce qu’il y a de meilleur sur cette terre, en compagnie de quels artistes on aurait voulu vivre.
Le père Corot devait mettre quelque chose de virgilien dans ses relations. Je le vois comme un bon célibataire sans égoïsme. Il aimait la sieste, le bonnet de nuit, les pipettes qu’il culottait doucement.
Il avait de l’ordre, et notait dans ses _Carnets_ tous les menus événements et toutes ses pensées:
--_Il est de la plus grande importance d’étudier les ciels. Tout dépend de cette étude._