Le Diable au Sahara

Part 8

Chapter 84,001 wordsPublic domain

--Seulement tu vois d’ici la tête des chefs. Ils n’aimaient pas ça, les chefs! Ils trouvaient que ça compromettait la dignité du régiment. Pourtant comme on ne peut pas empêcher un soldat d’être chrétien, et visité par le Saint-Esprit, ils n’ont rien fait d’abord que de mettre un ordre au rapport, comme quoi les soldats en uniforme devaient s’abstenir de manifestations religieuses autre part que dans les lieux couverts, ou tout au moins pourvus d’une clôture. Tu ne sais pas ce que j’ai fait?... Le dimanche suivant, je suis allé prêcher sur le terrain de cricket. Le cricket au colonel, qu’il tenait uni, tondu, propre comme le plancher d’un salon! Et il est venu plus de mille personnes là-dessus pour écouter mes oraisons jaculatoires. Si tu avais vu le gazon, après ça: comme si un troupeau de buffles y avait passé!

«Le colonel s’est fichu dans une telle rogne qu’il m’a fait coller quatorze jours de tôle. Ça, c’était pas juste: le terrain du cricket est clos d’une haie. Mais j’ai fait tout de même mes quatorze jours, pendant que toutes les personnes pieuses de la ville commençaient à rouspéter. Je tire mes deux semaines de _clink_, je retourne à la manœuvre avec les camarades, et voilà que, par chance, sur le champ de manœuvre, le lieutenant Hobson se met à gueuler, à propos de je ne sais quoi qui n’allait pas à son idée: «Tonnerre de N. de D. de N. de D.!» Et moi, sans sortir des rangs, je proteste avec dignité: «Il est écrit au deuxième commandement: «Tu ne prendras pas en vain le nom du Seigneur ton Dieu!» Sur quoi, le lieutenant Hobson a l’imprudence de rétorquer: «Reconduisez cet idiot au _clink_!»

«Mon vieux tu connais l’Angleterre: ç’a été l’insurrection, non seulement dans la ville, mais dans les trois royaumes. Tous les journaux de province et de Londres ont été remplis de lettres qui vouaient le lieutenant à l’exécration publique; le lieutenant Hobson, après avoir été condamné à vingt-huit jours d’arrêts de rigueur, a dû donner sa démission, et moi... moi, j’ai été l’objet d’une souscription également publique, en ma qualité de martyr de la foi. Une souscription qui a rapporté plus de cinq cents livres: à l’aide de quoi les promoteurs ont racheté mon congé et, par surcroît de générosité et d’admiration, ont fondé pour moi la chapelle de Bloomsbury, à Londres, dont je suis resté le ministre honoré pendant sept ans. Voilà le coup, _old chap_. Tu vois qu’il est beau!

--C’est sûr que tu sais y faire, déclara Muffin, admiratif. Mais, alors, pourquoi as-tu rengagé?

--C’est rigolo, hein? Je n’y comprends rien moi-même. Dire que je me retrouve ici, en train de cirer mes souliers d’ordonnance et d’astiquer une baïonnette!... que je ne suis plus le pasteur Rivett, objet de la vénération de son fidèle troupeau; mais le _private_ Rivett, numéro matricule 12.548. Quand je pense comment c’est arrivé, je n’en reviens pas. Ou plutôt, ça prouve que la volonté du Seigneur fait ce qu’elle veut des hommes: car c’est un événement extraordinaire et incompréhensible!

«Quand la guerre a éclaté, et quand Kitchener a commencé d’organiser son armée de volontaires, je suis d’abord resté bien tranquille. Moi, un personnage d’un caractère sacré! Je n’ai même pas songé à proposer mes services comme chapelain ou comme brancardier. Parfois, lorsque nous nous promenions dans Bloomsbury, Mme Rivett et moi, pendant la semaine--car le dimanche, nous respections le repos du Seigneur, nous ne sortions pas de chez nous--nous apercevions de grandes affiches: «_Your country wants you!_» ou des histoires comme ça, Mme Rivett me disait:

«--On ne doit pas prendre la vie de son prochain, monsieur Rivett! Vous me l’avez bien souvent répété.

«--Je vous le répète encore, madame Rivett, lui répondais-je.

«--Et le soldat porte la livrée de l’iniquité, tel est votre enseignement.

«--Madame Rivett, il porte en effet la livrée de l’iniquité. C’est un sépulcre, non pas blanchi, mais drapé de rouge!

«Et c’était bien véritablement ma conviction. Un matin je sors de chez moi et monte dans l’autobus afin de me rendre à la Cité, où je voulais me procurer la _Voie du salut ouverte à tous les pécheurs_, de John Halifax. C’est un excellent ouvrage, et tu peux t’en rendre compte, Muffin, mes préoccupations, à ce moment encore, étaient pacifiques. A Trafalgar square, il faut changer d’autobus...»

Muffin, l’interrompit d’un signe de tête, pour exprimer qu’il ne l’ignorait pas.

--Je descends donc, et traverse la place. Elle était toute noire de monde, et qu’est-ce que je vois: sur le socle de la colonne de Nelson, un sergent des fusiliers du Middlesex, assis devant une petite table, qu’on avait hissée jusque là-haut, et un soldat des fusiliers du Middlesex, une badine à la main, qui faisait un discours! Et sur le socle, assis sur des chaises, de l’autre côté de la colonne, d’autres soldats, de toutes les armes, des artilleurs, des dragons, des grenadiers avec leurs grands bonnets à poil, des Écossais avec leur kilt et leur poignard passé dans la jarretière, qui attendaient leur tour pour parler. Car chacun ne devait parler que cinq minutes pour dire: «Je me suis engagé. Voilà pourquoi je me suis engagé. Vous autres, qui n’êtes encore qu’un tas de civils, engagez-vous!» Et comme ça, bien rangés, se levant l’un après l’autre pour venir sur le devant du socle, ils avaient l’air des chanteuses que je voyais dans les music-halls, du temps que j’avais été soldat, et aussi des catéchumènes de l’Armée du Salut, qui viennent pareillement sur la scène expliquer aux impies comment la grâce les a illuminés, comme quoi leur âme à présent est sauvée, et adjurer les autres de les suivre dans les voies du Seigneur.

Je ne puis pas entendre parler sans avoir besoin de parler, c’est plus fort que moi. Je serais mort sur la place, ou du moins il me semblait que je serais resté imbécile pour le reste de mes jours, que je n’aurais plus été Rivett, mais un autre qui aurait été rien du tout, si je n’avais pas pris la parole comme un de ceux-là. Pour dire quoi? Ah! je le savais bien! «Je vais monter, pensais-je, et je leur annoncerai la vérité! Je leur ferai entendre la voix de la vérité, qui est celle de la paix et du renoncement, je leur crierai les textes, tous les textes: «Tu ne tueras point!»--«Si ton ennemi te frappe sur la joue droite, tends-lui la gauche.» Et encore je me rappelais ce que j’avais si souvent déclaré à Mme Rivett, mon épouse, cette phrase qu’elle connaissait maintenant par cœur: que le soldat porte la livrée de l’iniquité, et qu’il est comme un sépulcre, non pas blanchi, mais tout rouge.

«Donc, j’empoigne les montants du petit escalier de bois qui se dressait le long de la colonne, et gravis les degrés. J’étais vêtu comme tous les jours et selon mon caractère; on pouvait voir que j’étais pasteur d’une secte indépendante, un homme de Dieu. Et il se fit un grand silence! Et le sergent, qui attendait les signatures pour les enrôlements, derrière la petite table, se leva! Et il me tendit la plume! Je n’avais pas pensé à ça. C’était seulement quand on était devenu soldat, ici, qu’on avait le droit de parler pour dire pourquoi on se faisait soldat. Ce n’était pas une réunion contradictoire. Il fallait signer, signer d’abord! Et puis je te jure qu’à ce moment j’entendis comme une voix qui insistait à mon oreille: «Signe! mais signe donc!! Pourquoi serais-tu venu, si ce n’est pour signer?» Ils étaient là dix mille, dont l’attente, le désir, dont l’émotion m’empoignaient. Et c’était le Seigneur, évidemment, qui planait dans cette attente, dans cette émotion, dans ce désir de dix mille âmes! Je pris la plume et je signai: _Obedediah Rivett, ex-private aux Cornwall Rifles, présentement pasteur de la confession wesleyenne, 150, Alexander Road._ Et je me sentis pénétré d’une joie, d’une joie! Tout mon cœur en éclatait, il me semblait que ma tête touchait les nuages. J’avais les yeux secs et radieux, et pourtant c’était comme si j’eusse été inondé de larmes à l’intérieur: des larmes divines et délicieuses.

J’étendis les bras, j’ouvris la bouche et je parlai! Je ne me souviens plus exactement de ce que j’ai dit, mais c’était beau! Quelque chose je suppose comme: «J’arrive tel Athaniel, je quitte la vigne de mon père, et la maison fraîche, et l’épouse, et le figuier devant la porte et je prends le casque, et je ceins l’épée. Car il est écrit: «Tu donneras ta vie pour ton peuple! Tu n’auras pas de pitié pour la race impure!»

Voilà ce que j’ai dit, je crois, et beaucoup d’autres choses. Et je m’aperçus que, par le petit escalier de bois, c’étaient des gens et encore des gens qui montaient pour signer, pour s’enrôler comme moi! Je restai là, les bras étendus, je ne sais combien de temps. Puis je retournai à Bloomsbury, tout étourdi, hors de moi-même. Je trouvai ma femme dans le parloir:

«--Lizzie, je me suis engagé. Demain, je me présente au camp d’Aldershot.

«Mais elle ne me crut pas:

«--J’ai été appelé, Lizzie. En vérité j’ai été appelé.

«Alors, elle comprit que c’était sérieux. Elle a pleuré, mais maintenant elle m’envoie un colis toutes les semaines. C’est une brave femme.»

--C’est drôle, fit Muffin en réfléchissant. Et il y en a pas mal qui ont été «appelés» comme toi: des anarchistes, des pacifistes. C’est drôle!

--Oui, reconnut l’ancien pasteur de la chapelle wesleyenne. Je te dis que c’est rigolo!

TOM KETTLE, AUSTRALIEN

Tom Kettle arriva d’Australie, en 1916, pour se battre avec les Boches, et plus généralement, d’ailleurs, avec n’importe qui. En d’autres termes, comme il dit lui-même: «_to have a bit of fighting_», c’est-à-dire donner des coups et en recevoir; et aussi, je suppose, pour voir du pays. Il est né, comme beaucoup de ses camarades du corps d’élite de l’_Anzac_ (Australian et New-Zeeland Army Corps) avec l’amour de la lutte et d’un vagabondage éternel. Il a ça dans le sang. Sa fortune, au moment où il contracta son engagement, consistait en tout et pour tout en une marmite de fer--le _billy_--et une paire de longs ciseaux d’acier. Le _billy_ lui servait à faire lui-même sa petite cuisine sous les eucalyptus et dans les steppes sans bornes du territoire d’Adélaïde, qu’il aime plus particulièrement parcourir. On allume son feu, on tire un morceau de singe d’une boîte de conserves, prise dans le sac, et on le fait bouillir dans le _billy_, à moins qu’on n’ait tué un lapin. Après quoi, il n’y a plus qu’à se coucher au pied d’un arbre et à dormir jusqu’au lendemain. Quant aux ciseaux, ils sont l’instrument de son industrie: Tom Kettle exerçait l’honorable profession de tondeur de moutons, tel était l’objet de ses incessants voyages. En dehors de ce capital, il possédait une culotte en moleskine, une chemise en flanelle rouge et un vaste chapeau mousquetaire. Il a eu beaucoup de peine à renoncer à la chemise rouge pour adopter la tenue kaki imposée par l’autorité militaire anglaise, mais il a pu garder le chapeau, qui est devenu d’uniforme, et le signe distinctif auquel on reconnaît les soldats des colonies anglaises: de quoi il est fier, ayant conscience d’appartenir à un corps d’élite.

Il m’expliqua, longuement et avec satisfaction, que le corps australien est de beaucoup supérieur à tous les autres corps britanniques parce qu’on y sait tout faire tandis que les Anglais ne savent que se battre, ce qui n’est rien, ou peu de chose. Cet éloge de ses compatriotes avait pris du temps; nous nous levions. Au moment de gagner la route, voici qu’un lieutenant de chasseurs à pied français nous croise, et je le salue, comme il convient à son grade et à mon défaut de grade. Mais Tom Kettle n’a pas bronché. Il a même gardé les mains dans ses poches.

--Vous ne le saluez pas parce qu’il est officier français? lui dis-je.

--Moi? Je ne salue aucun officier! Pourquoi saluer les officiers? Je saluerais plutôt encore les Français! Ils savent qu’on ne donne ça qu’à leur grade. Mais les officiers anglais, c’est le gentleman qu’ils croient qu’on salue en eux: je suis Australien. En Australie, on ne fait pas de politesse aux _gentlemen_. Puisqu’on est des hommes libres!

Je me permis de faire observer que les chefs étaient des chefs, et que, puisqu’on leur devait obéissance, on pouvait bien aussi porter la main à un chapeau, même mousquetaire, quand on les rencontrait.

--Je veux bien leur obéir dans le service, répondit Tom Kettle. Dans le service, ce sont des _boss_, des patrons: et on obéit à son patron. Mais on ne salue pas son patron quand on le trouve dans la rue, où devant un verre, au bar. On ne lui doit plus rien... Vous voudriez peut-être aussi que je salue les chapelains!

Il cracha par terre, d’un air de profond mépris. Les chapelains sont les aumôniers protestants de l’armée anglaise et d’ordinaire de très braves gens. Ce dédain m’étonna.

--Seriez-vous anticlérical?

--Vous dites? fit Tom Kettle sans comprendre.

L’anticléricalisme est ignoré dans toute l’étendue, si vaste, du monde anglo-saxon. J’essayai de m’expliquer.

--Athée, quoi. _Atheist_. Entendez-vous mieux?

--Vous ne voudriez pas! affirma Kettle, avec une sorte d’horreur dans la voix. Une horreur scandalisée: c’était comme si je l’eusse accusé d’une abomination. Car il a conservé, comme l’immense majorité des hommes de sa race, un spiritualisme religieux naïf et sincère. Tout homme d’origine anglaise répugne à réfléchir, à raisonner cette conviction. Même il est persuadé qu’on ne doit pas la raisonner. Il l’accepte comme il l’a reçue. C’est la limite de son individualisme; il en est quelques autres. On le choquerait moins, cependant, en lui demandant s’il est anarchiste ou cambrioleur. Je m’excusai.

--Ce n’est pas ça, répliqua Tom Kettle. Mais qu’est-ce qu’ils viennent faire ces types-là, dans une chose qui ne regarde que moi? Et spécialement sur le front, dans l’armée, qu’est-ce que viennent faire des types qui ne se battent pas? Et, par-dessus le marché, ils ont l’air de faire exprès de vous embêter. Il y en avait un, au bataillon: tout le temps sur mon dos!

«--Il faut penser à votre âme, qu’il disait, mon garçon, il faut penser à votre âme. Êtes-vous sauvé? Mettez-vous en disposition pour que la grâce descende.

«Moi, je n’ai besoin de personne pour que la grâce descende. Je suis Australien! Ce sera quand le Seigneur voudra, et quand je voudrai. Sans ça, où serait ma liberté, mon... mon libre arbitre, comme ils disent. Un chapelain, pour m’aider à faire descendre cette machine-là? Alors, pourquoi pas un empereur pour me commander, pourquoi pas Guillaume?... C’est ce que je m’acharnais à lui faire entendre. Mais il était bouché. Ma parole, _by God_, il était bouché! Il répétait tout le temps:

«--Songez à l’enfer, mon garçon. Ne vaudrait-il pas mieux pour vous trôner à la droite du père tout-puissant que d’aller rôtir dans les flammes éternelles?

«--J’irai où que je veux, que je lui assurais, et je n’ai besoin de quiconque pour me prendre mon billet.

«Mais je n’ai jamais vu un homme comme ça pour se mêler de ce qui ne le regardait pas.

«--Je veux vous sauver, qu’il faisait. Allez voir votre camarade Muffin et votre camarade So-and-So. Je les ai sauvés, eux! Le Seigneur a bien voulu se servir de moi pour les sauver. Ils vous donneront de bons exemples.

«L’idée d’imiter quelqu’un, Muffin ou un autre, me dégoûtait plus que tout le reste. Je suis _moi_, Tom Kettle, et non pas un autre, je ne veux pas être un autre. Et je le dis à ce raseur. A la fin, il m’abandonna, comme définitivement promis à la fourche de Satan et à ses chaudières.

«C’est peu de temps après que les Boches ont fait leur grande attaque pour reprendre Vimy, où nous étions déjà si bien installés, sur une crête où il y avait un peu moins de boue. Et le chapelain y était monté aussi, pour avoir les pieds secs, je suppose. Mais quand il a entendu le pétard que faisaient les bombes des mortiers boches en tombant dans les tranchées, et les grosses marmites qui faisaient des trous, tout partout, à enterrer un éléphant, il a crié:

«--Ma place n’est pas ici. Ma place n’est pas ici! Je suis un homme de paix. J’appartiens à un maître dont le royaume n’est pas de ce monde. Qu’on me dise par où il faut s’en aller!

«Et il a sauté dans un fourgon qui allait chercher des munitions à l’arrière, sans prendre le temps de ramasser son fourniment.

«J’ai tout de même trouvé une minute pour lui dire adieu, quand il est parti. Je ne l’ai pas salué, _mind you_, mais je lui ai souhaité bon voyage. Je lui ai dit:

«--Monsieur, je ne sais pas si vous m’avez sauvé, mais pour l’instant, c’est vous qui vous sauvez. C’est toujours ça!

«Et depuis ce jour-là, il m’a foutu la paix. Ça n’est pas malheureux!»

LE SINGE ET LES ÉCOSSAIS

Au temps où les troupes britanniques combattaient intimement mêlées aux nôtres, il arrivait assez fréquemment jadis que leurs blessés fussent dirigés sur une ambulance française, pour commencer: on faisait le triage plus tard. C’est ce qui arriva au soldat John Mac Ivor, du régiment écossais des fusiliers de Lennox.

Atteint d’une balle dans la cuisse, il fut conduit d’urgence, ayant été recueilli sur le champ de bataille par des brancardiers français, à l’une de nos unités sanitaires immédiatement située derrière nos lignes. Mac Ivor fut lavé, pansé comme il convient. La balle de mitrailleuse qu’il gardait dans un repli musculaire fut extraite correctement par un major à trois galons, puis on le reporta dans son lit blanc, aux draps un peu rudes, mais frais, où il s’étendit avec volupté: pas plus que nos poilus, les soldats de Sa Majesté le roi de Grande-Bretagne, empereur des Indes, ne demeurent insensibles aux avantages de la «fine blessure».

--Le copain a l’air de trouver que la vie est encore bonne, pensaient ses voisins.

Cette impression fut tout à coup troublée par un incident inattendu. Mme Suze, l’infirmière-major, en même temps que de bonnes mœurs, était de grand courage. Elle en avait fait la preuve en restant intrépidement, depuis trois ans, dans des hôpitaux de première ligne assez souvent bombardés par l’aviation ennemie.

Mais tout le monde a ses faiblesses. Celle de Mme Suze est de se figurer, pour en avoir appris les rudiments à la pension dans sa jeunesse, savoir l’anglais. Elle s’empressa donc de baragouiner, dans cette langue, au soldat Mac Ivor, une phrase qu’elle s’était efforcée de faire aussi flatteuse que possible, quelque chose dans ce genre: «Qu’elle était bien heureuse de donner ses soins à un brave guerrier anglais.» A sa grande stupeur et à celle de tous les assistants, cette amabilité fut accueillie par une réserve sévère; puis--Mme Suze ayant répété, soupçonnant que sa prononciation n’était pas des meilleures--par une bordée d’injures. Mme Suze n’y comprit rien: d’abord parce qu’on ne lui avait pas enseigné cet anglais-là à la pension, en second lieu, parce que, dans son idée, Mac Ivor «parlait trop vite»: les gens qui ne savent qu’à peu près une langue étrangère ont généralement la conviction que ceux qui la parlent, la parlent trop vite.

Elle s’éloigna, décontenancée. Quelques minutes plus tard, le sergent corse Piccioni, qui, lui, sait véritablement l’anglais, ayant passé trois ans en Amérique, dit à Mac Ivor:

--Tu lui as fait de la peine, à cette brave femme. Pourquoi ça? Elle ne t’avait dit que des choses gentilles...

--Je sais que j’ai eu tort, avoua candidement Mac Ivor. Mais c’était plus fort que moi: elle m’a traité d’Anglais. Je ne peux pas supporter ça. C’est un malheur excessif de recevoir une balle dans le c..., et d’être traité d’Anglais par-dessus le marché.

--Mais... fit Piccioni, étonné, tu es Anglais!

--Je ne suis pas Anglais, protesta Mac Ivor avec une énergie sauvage, je suis Écossais. Et ce n’est pas la même chose. En Angleterre, tous les gens qui sont bons à quoi que ce soit, dans l’armée, dans l’industrie dans le commerce, la politique, le droit, la marine sont Écossais ou Irlandais, ou Gallois: Anglais, jamais!

Piccioni, scandalisé, mais poli, se contenta de répondre que c’étaient là des considérations de politique intérieure dans lesquelles il refusait d’entrer, qu’elles étaient même choquantes en temps de guerre contre les Boches.

--Tu as peut-être raison, concéda Mac Ivor. Mais, vois-tu, je ne peux pas, je ne pourrai jamais digérer qu’on me confonde avec ces gens du Sud. Je ne sais qu’une chose: c’est que les premiers hommes du monde sont les Mac Ivor, du clan des Mac Ivor.

--Non, répliqua Piccioni, ce sont les Piccioni, de la famille des Piccioni. Nous sommes cinq cents près de Sartène.

--Je distingue, fit Mac Ivor, je distingue à cette parole que tu es capable de me comprendre: vous avez dans votre pays des clans comme chez nous... Après les Mac Ivor, ce qu’il y a de mieux au monde, ce sont les gens de Cauldtaneslap...

--Comment dis-tu? interrogea Piccioni.

--Cauldtaneslap, c’est très facile à prononcer... où il y a les Mac Kee, les Mac Kinnon, et les Mac Raë, tous plus ou moins alliés aux Mac Ivor. Après ça, il y a les autres clans des Hautes-Terres, après ça, il y a les familles des Basses-Terres d’Écosse--et après ça, il n’y a plus rien.

--Je comprends, dit Piccioni, ou du moins je commence à comprendre. C’est un peu comme ça que nous pensons en Corse.

--Pour continuer à t’expliquer, poursuivit Mac Ivor, il faut que je te raconte l’histoire du singe, qui est arrivée à Cauldtaneslap. Ce singe était un singe magnifique, un orang-outang grand comme un homme, qui appartenait à une ménagerie américaine. Et cette ménagerie, donnant des représentations, traversa toute l’Écosse avec son singe, qui en faisait le plus bel ornement. Mais voilà que, justement, du côté de Lammermuirs, qui est près de Cauldtaneslap, le singe tomba malade, très malade: une congestion pulmonaire... L’Écosse est le plus beau pays du monde, mais le climat est un peu humide: et il paraît que les orang-outangs, ça vit mieux dans les pays chauds. Ça fait que celui-là est mort.

«Les gens de la ménagerie le regrettèrent, comme de juste, à cause qu’il leur faisait honneur et profit: mais que faire d’un singe mort? Ils le jetèrent tout bonnement sur la route, et puis fouettèrent leurs chevaux. Et le singe mort resta là, étendu de tout son long sur le chemin.

«C’est ainsi que le rencontrèrent, le soir, Archie Mac Ivor et Gilbert Mac Ivor, mes cousins, qui revenaient, je crois, d’une petite expédition de contrebande.

«Je t’ai dit que ce singe était grand comme un homme. Il avait, en fait, absolument l’air d’un homme, des favoris gris, et des espèces de cheveux séparés par une raie au milieu de la tête. Je ne l’ai pas vu, mais je te le dis comme on me l’a dit. Gilbert et Archie furent douloureusement impressionnés.

«--Quel malheur! firent-ils. Un homme qui est mort au milieu de la route! Et tout près de chez nous, encore! Et qui a dû mourir sans le secours de la religion! Il faut du moins lui donner une sépulture chrétienne.

«Cependant, ils le retournaient, ils le regardaient plus attentivement: le cadavre, décidément, était tout nu. Alors, c’était plutôt un crime: n’était-il pas utile de prévenir les magistrats, de demander au «laird», qui était en même temps _justice of peace_, de se transporter sur les lieux? Toutefois, Archie émit une observation préalable:

«--Il faudrait d’abord savoir, dit-il, si ce mort est du pays... Il serait complètement inutile de s’occuper de quelqu’un qui n’est pas du pays! Et qui est-il celui-là?

«Gilbert considérait toujours la figure de ce pauvre singe.

«--C’est étrange! dit-il. Ce n’est pas un Mac Kinnon: il n’a pas leur type. Ce n’est pas non plus un Mac Ivor...

«--Sûrement, affirma mon cousin Archie avec indignation; ce n’est pas un Mac Ivor; je l’aurais reconnu tout de suite: il n’y a que cinq cents Mac Ivor!

«--Alors, de quel clan peut-il être, mon Dieu, de quel clan peut-il être? fit Gilbert, embarrassé.

«--Ce n’est pas non plus un Mac Kee, poursuivit mon cousin Archie: tu sais bien que tous les Mac Kee ont le nez long et tombant dans la bouche. Ce mort-là a le nez épaté... Alors, un Mac Raë, peut-être: tous les Mac Raë sont très laids.