Le Diable au Sahara

Part 7

Chapter 73,856 wordsPublic domain

«Le repas, commencé à neuf heures, dura jusqu’à dix heures et demie. A une heure, il fallut retourner dans la salle à manger pour le lunch. J’aurais plutôt appelé ça un dîner, parce que cela commençait par un potage. Et ce fut du reste exactement comme un dîner: trois services, du saumon, une volaille, une grande selle de mouton, énormément de pommes de terre. Nous sortîmes de table à trois heures. J’étouffais, chéri, j’étouffais! J’aurais donné l’Angleterre, toute l’Angleterre, avec l’Écosse, l’Irlande et les colonies pour une tasse de thé... Et comme j’étais en train de me demander s’il existait quelque chose comme une tasse de thé dans la maison d’un grand-oncle écossais, vieux garçon, à cinq heures, figurez-vous, à cinq heures la cloche sonna pour le dîner! Et ce fut un autre repas, à quatre services, celui-là, mais sans potage. Nous étions quatre, et il y en avait pour vingt personnes. Quand je me levai, je me sentais comme un anaconda. Encore, il paraît que les boas ne mangent que tous les mois: ils sont bien heureux! Je me préparais à faire comme eux, et à m’endormir, quand une femme de chambre annonça «le thé»... On m’avait bien dit que c’était la coutume chez nos ancêtres barbares, de servir le thé après le dîner, mais jusque-là je ne l’avais pas voulu croire. Je me demandais aussi pourquoi cette femme de chambre n’apportait pas le thé sur un plateau, dans le salon; on nous fit entrer, pour la quatrième fois de la journée, dans la salle à manger! Dans la salle à manger il y avait du thé, cela est incontestable, mais aussi douze sortes de gâteaux, cinq d’espèces de macarons, une infinité de rôties beurrées, des monceaux de confitures. Il fallut faire honneur à tout cela... J’étais morte, chéri, et je mourais laide. Gonflée, distendue, écarlate, dans un état affreux... Et alors, alors, le grand-oncle écossais vieux garçon s’est approché de moi galamment, et m’a dit:

«--Vous allez nous chanter quelque chose!

«J’ai chanté, chéri, j’ai chanté! Admirez l’incroyable énergie des femmes: j’ai chanté. Et à dix heures du soir, au moment que je songeais: «Enfin, je vais pouvoir aller faire mon indigestion dans mon lit!» la porte du salon s’est rouverte, et la femme de chambre est entrée avec tous les ingrédients du _toddy_ nocturne, le whisky, l’eau chaude, le citron, à quoi on avait ajouté un énorme et dernier gâteau, concession bien légitime, déclara le grand-oncle d’Écosse, au naturel appétit d’une jeune femme!»

* * * * *

«Voilà pourquoi je ne veux pas retourner en Écosse, chéri, conclut Annette Mac Fergus. Non, pour tout l’or du monde! Si vous l’exigiez, je crois--ah! Dieu me pardonne, cela est horrible à dire!--que je vous laisserais partir seul...»

LA CONFIDENCE DU TOMMY

C’était à Hazebrouck que se trouvait, en ce temps-là, le _clink_, c’est-à-dire la prison militaire de la 12me division anglaise. Comme, un matin, je passais par là, dans l’intention d’aller recueillir, au quartier général, les nouvelles qu’on y voudrait bien me dispenser, la porte de la prison s’ouvrit et je vis sortir six _tommies_ sans armes--pénitentiaires qui venaient de tirer leur peine évidemment: ils portaient sur leur visage l’air heureux et toutefois un peu confus des enfants qui viennent de terminer un petit séjour au cabinet noir.

Mais ces six _tommies_ se divisèrent immédiatement en deux groupes entre lesquels n’existait apparemment aucune sympathie. Il y en eut deux qui prirent à droite, sur quoi les quatre autres, dont un caporal, d’un commun accord prirent à gauche. Et ils ne se serrèrent point la main, ils ne se dirent point «au revoir», il n’y eut aucune de ces effusions auxquelles des simples, quand ils ont partagé un sort commun, se sentent naturellement enclins. Cela me surprit d’autant plus que leurs pattes d’épaules révélaient, de la façon la plus évidente, qu’ils appartenaient au même régiment.

Comprenant qu’il y avait là un mystère et désireux de l’éclaircir, je suivis le groupe de gauche, celui qui se composait de deux _tommies_ seulement.

Je les abordai au moment où ils fouillaient dans leur poche, sans conviction, aux abords d’un estaminet. A sa sortie de prison, le militaire, en général, n’est pas riche, et, d’autre part, quand la justice des hommes--et des supérieurs--nous a forcés de ne connaître pendant un certain temps, que le goût de l’_aqua simplex_, il est légitime d’éprouver le désir assez violent de boire un verre de bière.

--_Don’t say you won’t stand me one?_ leur dis-je, entrant le premier dans l’estaminet: «Vous ne voulez pas dire que vous me refuseriez d’accepter une tournée?»

Sur quoi, s’étant consultés rapidement du regard, ils agréèrent mon invitation. Le _moos_ du breuvage amer et blond descendit d’un trait dans leur gorge sans qu’ils eussent prononcé un mot, sauf le «_Good luck_» rituel qui remplace, dans leur langue, notre traditionnel: «A votre santé!»

J’offris une seconde tournée, mais le plus âgé secoua la tête:

--On peut se tenir à un verre, répondit-il prudemment, mais pas à deux. Le deuxième en appelle un troisième, le troisième exige un quatrième... Et alors ce n’est pas quinze jours de _clink_ qu’on prendrait, mais un mois, peut-être deux... _No, sir, thank you very much_, mais il faut en rester là.

Je le félicitai de sa haute sagesse.

--C’est pour en avoir trop pris en une fois, ajoutai-je, le doigt sur mon verre, que vous avez fait vos quinze jours?

Les deux hommes firent «oui», de la tête, sans fausse honte.

--Et les quatre autres, demandai-je, ceux qui viennent de vous quitter?

Leur poitrine s’emplit d’un vaste éclat de rire. En vérité, depuis dix minutes, ils avaient encore plus envie de rire que de boire un verre de bière, et ça se voyait. Ils étaient malades de fou rire rentré.

--_Sir_, dit le premier _tommy_, faites excuse, mais j’en rirai jusqu’au jugement dernier. Je ne peux pas m’en empêcher, malgré que ça soit une conduite inconvenante que de rire devant un gentleman d’une chose qu’il ne peut pas connaître. Mais, je vais vous la dire: ces quatre-là--vous avez vu qu’ils n’avaient pas l’air fiers--ces quatre-là...

--Tu vas gâter l’histoire, interrompit le second, il faut commencer par le commencement.

Alors le premier lui céda la parole, sans jalousie.

--Il faut que vous sachiez que nous deux, Perkins et moi, on avait de l’argent et on avait trouvé une bonne maison, à Estaires, pas loin d’ici: une maison où il y avait non seulement de la bière, mais une chose qui a le goût du _gin_, un peu plus sucré, meilleur.

--Du genièvre, suggérai-Je.

--Je crois que oui. Les _spirits_, c’est défendu au soldat anglais, il n’y a que les officiers qui aient le droit d’en boire. Mais on entrait dans cette maison-là par une porte de derrière, on restait dans une petite chambre sur le derrière, et on pouvait s’en donner tant qu’on voulait, pour son argent. Je vous ai fait comprendre que nous avions de l’argent.

--Et il m’a dit, marqua le premier _tommy_, il m’a dit, quand nous sommes partis, que j’étais saoul!

--Tu étais saoul, affirma son camarade. Si tu n’avais pas été si saoul, ça ne serait pas arrivé. Tu chantais: «Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux!» et je t’ai fait une suggestion qu’un soldat devait savoir porter sa liqueur aussi bien qu’un _bloody lord_.

--Enfin, on s’est disputé, admit le premier _tommy_, on s’est fait ramasser par le lieutenant Baines, il y a eu rapport, tout ce qui s’ensuit, et le capitaine nous a mis quinze jours de _clink_, pour avoir été désordonnément saouls.

--Et comme il n’y a pas de _clink_ à Estaires, ces quatre-là, que vous avez eu le plaisir et l’honneur de voir, ont été commandés pour nous conduire au _clink_ de Hazebrouck.

--On y est allé le lendemain, continua le premier, et vous comprenez que le lendemain on était _perfectly sober_, parfaitement guéris. Nous étions sans armes, avec les quatre, baïonnette au canon, qui nous conduisaient, et ça faisait un magnifique cortège. Je vous ai dit que nous étions dégrisés, mais on avait soif, oh! on avait soif! on avait la langue comme en coton, j’aurais donné mes deux bras pour un verre d’eau de Seltz... C’est toujours comme ça, le lendemain, _sir_! Alors, j’ai dit aux quatre: «Si vous êtes des chrétiens, ne nous faites pas tirer toute la route--il y a huit bons milles entre Estaires et Hazebrouck--sans nous donner à boire: de l’eau, rien que de l’eau. On n’a pas besoin d’autre chose.

«--Je le pense bien, a répondu un des quatre, que vous n’avez pas besoin d’autre chose.»

«Là-dessus, nous avons fait halte devant un estaminet. Les quatre nous ont fait porter de l’eau sur la route, mais eux, ça n’est pas ça qu’ils ont pris, les cochons, à notre santé. Après, c’est comme je vous le disais tout à l’heure, un verre en appelle un autre, n’est-ce pas? Ils se sont arrêtés partout, partout, dans tous les estaminets. Et ils disaient: «C’est un devoir de charité que nous accomplissons. Donnez de l’eau à nos prisonniers!» Nous, on en avait assez, de boire de l’eau. Mais eux, ils avaient toujours soif, ils avaient de plus en plus soif, et vous pensez bien que ce n’était pas avec de l’eau qu’ils traitaient leur maladie... A la fin, ils nous ont donné leurs fusils, leurs quatre fusils, avec les baïonnettes et tout le fourniment. Et ils chantaient: «Lizzie, ma chère, coupe-moi les cheveux!» Ça, c’est ce que j’appelle un retour de choses d’ici-bas! Moi, je ne chantais plus! Nous trouvions ça dégoûtant à voir, un homme saoul, quatre hommes saouls! Le caporal Thompson avait laissé tomber sa casquette. Je l’ai ramassée, et je la lui ai gardée: il faut avoir du respect pour les chefs. Les autres, ils n’y voyaient plus. C’est comme ça qu’on est tombé, pour ainsi dire, dans les bras, tout près d’Hazebrouck, du colonel Wendell, qui revenait d’inspecter les cantonnements. A ce moment-là nous deux, nous étions assis, bien gentiment, sur le bord de la route et on regardait les quatre qui dansaient la gigue. Le colonel a dit:

--«C’est dégoûtant! (Justement ce que je pensais!) Voilà quatre hommes qui sont saouls... comme des porcs. Et ces deux autres, là, qu’est-ce qu’ils font à se gratter les... oreilles?... Ils n’ont pas bu, ces deux-là, pourtant!»

«Il s’est tourné vers nous, et il a commandé:

«--Arrêtez-moi ces quatre bourriques, et conduisez-les au _clink_ de ma part.»

«Mais nous, on a répondu:

«--Nous ne pouvons pas, _sir_, c’est nous les prisonniers.

«--Vous dites? qu’il a suffoqué.

«--C’est nous les hommes saouls, _sir_!»

«Il ne comprenait plus rien du tout. Mais, quand il eut compris, il nous a tous fait mettre au _clink_... Voilà, monsieur!»

L’ESPION

Il pleuvait. Atrocement, intarissablement, il pleuvait. Il pleuvait des chiens et des chats, comme disaient dans leur langue, mes camarades de l’armée anglaise; et ils ajoutaient, comme blessés dans leur amour-propre national, qu’ils n’avaient jamais vu pleuvoir comme ça, _même_ dans leur pays. Le fait est que les relevés des météorologistes le prouvent: nulle part, dans les coins les plus arrosés de l’humide Angleterre, il ne tombe autant d’eau, il ne pleut plus implacablement, plus régulièrement, avec plus d’abondance, d’obstination, de méchanceté, que dans cette partie des Flandres françaises que nos alliés défendaient, depuis trois ans et demi, contre l’armée allemande; et jamais, par surcroît, depuis dix ans, on n’avait vu pleuvoir, dans cette ville de Hazebrouck, comme en cette pluvieuse fin d’octobre.

--Il faut pourtant que je finisse par faire au moins un croquis! m’avait dit ce matin-là le dessinateur Mervil, qui enrageait de n’avoir pu mettre le nez dehors depuis huit jours.

Donc, nous étions sortis courageusement, bien empaquetés dans nos imperméables. Mais nous n’avions pas encore dépassé les dernières maisons du faubourg que l’averse redoubla. On n’y voyait plus à deux pas devant soi, les gouttes de pluie vous piquaient les yeux comme des aiguilles. Avec ça, une boue qui vous arrachait littéralement les souliers des pieds. Nous reconnaissant vaincus par les éléments, nous entrâmes dans le dernier estaminet à gauche, sur la route de Bailleul, à l’enseigne du _Blanc Seau_--le seau est peint au-dessus de la porte, et il est blanc, effectivement.

Mervil consacra séance tenante tous ses soins à la confection d’un «genièvre brûlé»--du genièvre, du citron, des clous de girofle, du sucre, et une allumette pour faire flamber le tout--que nous avions commandé à la patronne, une dame bien aimable, et pas trop laide. Pendant ce temps-là je regardais par la fenêtre.

Un détachement de douze hommes, commandés par un vieux sergent,--régiment des fusiliers du Berkshire, comme je pus le voir à leurs pattes d’épaule,--passa, faisant jaillir la fange jusque sur le trottoir. Au milieu du détachement marchait, les mains attachées derrière le dos par des espèces de poucettes qui sont le «cabriolet» employé par la police militaire anglaise, un homme surnaturellement blême, habillé comme un bourgeois aisé.

--Plains-toi donc! dis-je à Mervil, le voilà, ton croquis!

--Jésus-Maria! fit la patronne en joignant les mains,--puis elle fit un signe de croix,--c’est l’espion qu’ils mènent fusiller à Bailleul.

Tiens, c’est vrai! Nous avions oublié. L’exécution, c’était pour aujourd’hui: l’exécution de l’espion allemand qui avait trouvé moyen de s’installer quatre mois durant à Bailleul comme marchand de beurre et de lait. Cet espion-là ne devait pas être le premier venu: lors de son interrogatoire devant le conseil de guerre, il n’avait plus cherché à dissimuler qu’il entendait et parlait parfaitement l’anglais, bien qu’il eût toujours affecté auparavant de n’en pas comprendre un mot. Probablement officier dans l’armée allemande: mais il avait nié cette qualité jusqu’au dernier moment. On avait dû le condamner sous le nom qu’il avait pris: un nom franco-flamand, bien entendu.

Quoiqu’il eût été jugé par le conseil de guerre qui siégeait à Hazebrouck, il devait être fusillé aux abords de Bailleul, c’est-à-dire sur les lieux où il avait le plus ordinairement exercé son industrie. Mervil et moi, nous nous regardâmes: il valait la peine d’affronter ce temps de chien pendant dix ou douze kilomètres pour assister à l’exécution.

Rendossant en hâte nos imperméables, nous nous précipitâmes sur la route avec l’intention de suivre le sinistre cortège.

--_No, sirs_, nous dit le vieux sergent, avec la plus grande politesse, mais aussi avec une fermeté toute militaire, _stay where you are, please_. Restez où vous êtes.

Il ajouta, avec une sorte d’humour froid, la phrase policière si souvent entendue dans les grandes villes:

--Les rassemblements sont interdits!

Il n’y avait qu’à obtempérer. Nous rentrâmes dans l’estaminet. Mais tout de suite Mervil, qui avait son idée, proposa:

--Si nous déjeunions dans la boîte?

J’eusse préféré déjeuner au _mess_, avec les amis.

--Pourquoi faire? demandai-je.

--Le piquet d’exécution sera bien forcé de repasser par ici: et le sergent ne sera peut-être pas au-dessus d’une nouvelle tournée de genièvre brûlé. Ça combat l’humidité... C’est pour toi, ce que j’en fais, ingrat! Car ce n’est pas ça qui me donnera un croquis.

Il avait raison, je le remerciai de la bienveillance qu’il mettait à s’occuper des intérêts de mon journal.

--A charge de revanche! fit-il.

Après quoi nous commandâmes une omelette au jambon, et quand l’omelette ne fut plus qu’une chose du passé, nous prîmes le café en faisant un écarté, avec des cartes d’estaminet, c’est-à-dire horriblement grasses; mais à la guerre on apprend à ne pas se montrer trop difficile.

Quelques heures plus tard le piquet repassait comme nous l’avions prévu. Les hommes étaient couverts de boue, mouillés comme des éponges, harassés. J’ouvris la porte et je fis au sergent ce signe d’invitation généreuse auquel aucun soldat, dans aucune armée, mais peut-être plus particulièrement dans l’armée anglaise, n’a jamais pu se méprendre. Il entra avec ses hommes, mais dit en souriant:

--_Spirits strictly prohibited._

J’avais prévu la difficulté: les liqueurs fortes sont sévèrement interdites au militaire anglais. Aussi priai-je tout bonnement, en français, l’excellente patronne de l’estaminet de les mêler au café. De la sorte, les apparences étaient sauves. Les hommes s’attablèrent, heureux. Quant au sergent, je le fis passer avec nous à côté, dans une petite pièce réservée. Le genièvre brûlé fut apporté tout fumant; ses yeux s’illuminèrent.

--Eh bien! lui dis-je, sans plus de circonlocutions, comment ça s’est-il passé?

Il réfléchit une minute, trempa ses lèvres dans son verre, réfléchit encore, s’essuya la bouche et répondit:

--... _T’was very cruel for me._ C’était bien cruel pour moi.

--Pour vous? fis-je, étonné.

--_Yes, sir_! Voilà vingt ans que je sers dans l’armée. J’ai bien été de vingt-cinq piquets d’exécution: dans l’Inde, à Malte, à Gibraltar, partout. Mais jamais je n’ai vu un client plus difficile! Tout le temps du chemin il nous a mis plus bas que terre. Il n’arrêtait pas de nous dire les choses les plus pénibles.

«--Quel temps! qu’il disait, quel temps! Si ce n’est pas une infamie que de faire marcher _pour ça_ un gentleman sous la pluie pendant des heures! Un gentleman qui vaut mieux dans son petit doigt que le moins sale de vous tous. Canailles, crapules! On voit bien que vous êtes des Anglais! Il n’y a que dans votre pays qu’on est capable de ces raffinements de cruauté. Faire marcher deux heures dans l’eau et dans la boue un homme qu’on va fusiller. Canailles! Cochons!

«Il en a dégoisé comme ça, en anglais, pendant des milles et des milles. C’était dur pour mes sentiments. Mais, à la fin, je lui ai dit:

«--Tu vas fermer ça, fils d’une mère dont je ne voudrais pas pour un nègre. Et sans-cœur, par-dessus le marché, oui, sans-cœur! Si tu avais l’ombre de cœur, tu penserais que c’est nous qui sommes à plaindre... puisque, _nous_, il faudra que nous fassions le même chemin pour retourner!

«Et quand je lui eus dit ça, sir, conclut le sergent en tendant son verre vide, il s’est tenu tranquille jusqu’à la fin.»

LES CONVERSIONS DE RIVETT

Aux environs du sixième mois de la guerre, l’arrivée au camp d’instruction de Sheerness du volontaire Rivett ne passa point inaperçue. Les vieux soldats de l’ancienne armée--alors, il y en avait encore quelques-uns,--bien qu’ils fussent habitués à voir des recrues de toutes formes et de toutes couleurs, ne purent réprimer un petit mouvement de stupeur: le volontaire Rivett portait encore, comme le reste de la «fournée» des nouveaux engagés venus de Londres, ses vêtements civils. Mais, en eux-mêmes, ces vêtements constituaient déjà un uniforme: redingote noire, cravate blanche, faux-col bas et droit boutonnant par derrière, chapeau noir à larges bords; en tous points le costume d’un ministre «indépendant», du pasteur d’une de ces nombreuses sectes protestantes libres que chaque jour voit naître ou mourir sur le sol de la religieuse Angleterre.

Ils n’étaient pas encore au bout de leurs étonnements. Dès qu’il eut pénétré dans la chambrée, non seulement le volontaire Rivett choisit sans hésiter le meilleur lit resté libre, à gauche près du poêle, mais se mit en mesure, séance tenante, de le dresser selon toutes les règles de l’art. Les lits, dans l’armée anglaise, ne se disposent pas «en billard» comme chez nous. Leur armature est articulée de telle sorte qu’ils peuvent et doivent pendant le jour, se transformer en des espèces de fauteuils: il faut, en conséquence, plier les draps et les couvertures en cercles concentriques afin de constituer le dossier, tandis que la courtepointe, pliée, au contraire, en carré, se place à l’extrémité du châlit, pour servir de coussin au siège. Rivett se tira de ce travail difficile comme s’il n’avait jamais fait que ça toute sa vie.

D’ailleurs, dès les premiers exercices, il manœuvra comme un vieux troupier. Il s’avéra que les instructeurs n’avaient rien à lui apprendre, sauf peut-être pour le maniement du fusil actuellement en usage, dont Rivett paraissait ignorer le mécanisme. A part ça, il était évident qu’il connaissait le métier dans les coins.

Le fusilier Muffin, à la fin, résolut d’en avoir le cœur net:

--Ça n’est pas naturel, lui dit-il, tu ne peux pas savoir tout ça de naissance. Il faut que tu aies déjà servi. Pourtant, tu es arrivé habillé comme un gentleman, et même comme un curé. C’est-il que tu as déserté pour te faire prêcheur, dans le temps, ou quoi?

--Je suis, en effet, pasteur d’une chapelle baptiste dans Bloomsbury, à Londres, répondit sans détours Rivett, et grâce à Dieu, la piété de mon troupeau me donnait de quoi vivre agréablement. Et je n’ai _jamais_ déserté. Mais il n’en est pas moins vrai que j’ai servi dans l’armée royale, du temps de notre regretté souverain Edouard septième. Quatre ans j’ai servi; et c’est suffisant pour apprendre les ficelles.

--Mais, quatre ans... observa Muffin: au bout de quatre ans, tu n’avais pas fini ton congé! Comment qu’t’es parti, alors, si tu n’as pas déserté?

--C’est toute une histoire, expliqua Rivett, et tout de même quand j’y pense, il y a de quoi rigoler. Il faut te dire qu’à dix-huit ans j’étais employé à Liverpool, chez M. Crockett, _haberdasher_ (mercier). J’ai fait la connaissance d’une poule, comme il me convient, pour me promener le samedi. Mais cette poule avait des goûts dispendieux, et je crois que, pour y satisfaire, j’ai fait passer quelque peu des recettes de M. Crockett dans ma poche. Le jour où il m’a paru que ce porc de Crockett avait des soupçons, j’ai pensé qu’il était bon d’user de précautions: la meilleure était de «prendre le _shilling_», c’est-à-dire de signer un engagement dans l’armée, sous un autre nom que le mien. Une fois que vous portez l’uniforme de Sa Majesté, personne ne vient plus vous embêter, n’est-ce pas?

Muffin approuva de la tête. Il savait devoir pas mal de ses camarades de l’ancienne armée à des aventures analogues.

--Ça a duré quatre ans, comme je t’ai dit, poursuivit Rivett, et j’étais bon soldat, je me plaisais bien. Et puis, tout à coup, ça a changé. On m’a mis dans une nouvelle compagnie, avec un sergent-major qui était un chameau. Et, par-dessus le marché voilà qu’on commence à parler d’envoyer la compagnie dans l’Inde. Moi, je n’en pince pas pour les colonies. Les colonies, c’est bon à regarder de loin, dans les journaux, quand on vous parle de la grandeur de l’Empire, de sa magnificence, du fardeau de l’homme blanc, comme dit Kipling, lequel consiste à faire porter sa valise par les nègres. Moi, je ne voulais pas y aller, j’aime la bière fraîche. Tu comprends que j’ai pensé tout de suite: «Il faut que je me tire des pattes.»

«Voilà le truc que j’ai employé. Il n’est pas à la portée de tout le monde, il faut avoir la langue bien pendue. Mais j’ai la langue bien pendue. Je tiens ça de mon père, qui était presbytérien d’Écosse, et se plaisait à édifier la congrégation, aux offices, par ses pieux discours. Il m’avait assez barbé, le pauvre homme, quand j’étais petit! Je ne savais pas alors que le souvenir de ses homélies me serait plus tard si précieux! Par-dessus le marché, le dimanche, nous nous étions souvent amusés, moi et ma poule, à écouter les prédicateurs en plein vent. Il y en a, il y en a, à Liverpool! C’est une ville religieuse, on peut dire!

«Et alors, je me suis mis à prêcher la parole de Dieu dans les rues de la garnison, le jour du Seigneur.

--En uniforme? demanda Muffin, interloqué.

--En uniforme. Qu’est-ce qui peut empêcher un soldat de Sa Majesté d’être inspiré par le Saint-Esprit comme un autre? Et même, mon vieux, ça paraissait beaucoup plus touchant. Tu parles si les femmes pleuraient, quand je criais: «Repentez-vous, sépulcres blanchis! Rejetez vos manteaux d’iniquité! Christ aperçoit dessous votre pourriture!»

--Oui, observa Muffin, séduit, ça devait être grand[1]!

[1] Si l’on doute de l’authenticité des faits lire Grenville Murray, _Six months in the ranks_. Cette nouvelle s’en est, pour une partie, inspirée.