Part 6
«Il m’a répondu: «L’oxygène? C’est bon pour les c... comme toi. Moi, mon père était concierge rue Mouffetard. J’ai été élevé dans sa loge jusqu’à dix-huit ans. Et l’air des loges de concierge, dans les vieilles maisons de Paris, c’est pas fait avec de l’oxygène: c’est un mélange de gaz d’éclairage, d’acide carbonique qui vient du fourneau, et de vapeur de café au lait. Je m’ai habitué!...»
--Tu vas un peu fort, Bogaërt! dit l’équipage.
* * * * *
Et tous éclatèrent de rire, bonnement. Braves gens!
UN CIMETIÈRE
... C’est un lieutenant de vaisseau qui a donné sa démission, comme presque tous les lieutenants de vaisseau, depuis la guerre. Que voulez-vous? Il n’y a presque plus de navires, et plus du tout d’avancement; il y a aussi le dégoût du métier qu’on leur imposa, pendant que les autres, les officiers de l’armée de terre, risquaient leur vie, eux aussi, mais utilement. Il me dit:
--Si j’ai commandé un sous-marin? Oui. Si j’ai eu ce que vous appelez des aventures? Naturellement. Ce n’est pas une navigation drôle en temps de paix, que la navigation sous-marine. Mais en temps de guerre! Tenez il y avait des jours où je plaignais les Allemands, qui ne connaissaient plus d’autre navigation que celle-là.
«On est comme des poissons volants, avec cette aggravation qu’on ne peut pas voler. Vous savez, les poissons volants qui sautent hors de l’eau pour échapper à un ennemi, à un autre poisson ennemi, et trouvent en l’air une mouette qui leur tombe dessus! Pour nous, c’est la même chose. Sous l’eau, il y a les mines et les filets. En surface, les torpilleurs qui vous cherchent, et, dans le ciel, les hydravions. Il faut avoir les yeux partout, ou du moins il faudrait les avoir partout: et c’est impossible. Mais ce n’est pas de ça que je veux parler aujourd’hui, ni même du «pépin», du gros pépin qui a précédé l’incident que je veux vous conter, un incident qui n’a même pas été noté en deux lignes sur le livre de bord: il n’avait aucune importance au point de vue de la navigation et de la sécurité du bateau. Et pourtant, c’est le plus atroce et le plus dramatique de mes souvenirs.
«C’est _avant_, que la sécurité du bateau avait été compromise. Nous croisions dans l’Atlantique, à ce moment-là, pas loin du cap Gibraltar et du cap Spartel. Nous venions de pousser, le long de la côte, jusqu’aux environs de San-Lucar, au delà de Cadix. Nous cherchions les sous-marins allemands, et ce fut un torpilleur allemand qui nous aperçut; ce sont des choses qui arrivent! On s’immergea, un peu vivement, pour ne pas recevoir le premier coup de canon, et, après, placer sa torpille. Je ne sais comment ça se fit, mais nous descendîmes, nous descendîmes beaucoup plus profond que nous n’avions pensé, et vînmes nous asseoir par vingt-cinq mètres sur je ne sais quoi: on n’y fit guère attention à cet instant. Une fois là, plus moyen de se remettre en surface! Je commandai: «Chassez partout!» Mais bonsoir: il y avait quelque chose de détraqué dans un des ballasts. Celui d’avant chassait bien, mais celui d’arrière ne voulait rien savoir. Ce sont encore des choses qui arrivent, et l’agrément de ces mécaniques.
«Nous sommes restés six heures comme ça: il y a des situations plus joyeuses! Mourir empoisonné de son haleine, au fond d’un sous-marin: n’importe quel supplice chinois est plus doux! Pourtant, ce n’est pas encore l’histoire. S’il n’y avait eu que cette avarie, je ne vous en parlerais même pas: on s’en est tiré, puisque me voilà... Mais quand je parvins à faire remplir à nouveau, normalement cette fois, le réservoir d’avant, et que le sous-marin se remit d’aplomb sur sa quille, nous entendîmes tous un bruit, un bruit! oh! si singulier! comme si nous écrasions de grosses broussailles, un bruit de bois cassé. Nous n’étions pas en aéroplane, pourtant, et nous n’avions pu tomber sur une forêt!
«Ce qu’il y a d’embêtant, dans un sous-marin, une fois les capots fermés, c’est qu’on ne peut rien voir du dehors, bien entendu, excepté par le périscope; et le périscope, au-dessous de la surface, ça ne vaut pas mieux qu’une paupière fermée. Mais, par chance, mon sous-marin avait aussi été paré pour être «mouilleur de mines»; et, par l’orifice du mouille-mines, ayant revêtu un appareil de scaphandrier, je pus descendre sur ce que je prenais pour le fond de mer. Je voulais savoir en quoi consistait l’avarie. Et puis je ne sais quelle curiosité, j’imagine: je vous avoue que d’avance, sans savoir pourquoi, je m’attendais à quelque chose. Mais pas à ça! L’eau était assez claire pour qu’en écarquillant les yeux sous le casque de cuivre, je pusse distinguer--je distinguai à moitié, comme on voit sous l’eau... une espèce de rêve, vous comprenez, un rêve, un cauchemar, dans cette brume sous-marine,--ce que je vais vous dire:
«Nous étions tombés par le travers d’un vieux, d’un très vieux navire coulé. Une frégate, je suppose, d’après ses dimensions, qui étaient si vastes que, malgré tous mes efforts, mon regard ne pouvait atteindre ni l’avant ni l’arrière. Et ces débris étaient pâles, tout pâles, blanchâtres dans la demi-nuit glauque de l’eau; en mer, au fond de la mer, c’est comme sur terre: la poussière tombe depuis le commencement du monde; seulement, cette poussière, c’est une boue blanche ou rouge, suivant les endroits. Et, sous cette espèce de linceul, c’était des canons, des fantômes de canons, et des squelettes, aussi, des fantômes de squelettes. J’ai vécu six heures, je vous dis, dans ce cimetière abominable, avec l’idée que nous ferions nous aussi, à notre tour, dans un siècle ou deux, un épouvantail pour d’autres idiots aussi malchanceux. Mais qu’est-ce que c’était, qu’est-ce que ce pouvait bien être? Tout à coup je pensai aux deux navires de la grande flotte franco-espagnole de Villeneuve et de Gravina, le _Fougueux_ ou le _Monarca_, qui avaient coulé près de San-Lucar, après la bataille de Trafalgar, et qu’on n’a jamais repêchés. Il y en a tant qu’on ne repêchera jamais!
«Enfin, on en est sorti tout de même. Ah! la joie de sentir la coque se redresser, flotter naturellement, sans rester crochée dans ce vieux cadavre pourri! Mais voilà que, tout près, il y en avait un autre. Un autre, plus petit. Plus ancien, plus jeune? Je ne pourrais vous le dire: il y a des morts qui n’ont pas d’âge. Un navire de commerce, peut-être, coulé par les Allemands des temps passés. Il y a toujours eu des Allemands. A la fin, quand déjà nous flottions en surface, je croyais voir encore des galères, des trois-mâts, des bateaux de toutes les formes, de toutes les époques, échoués là, et qui nous disaient: «Vous y resterez!»
«Vous concevez? Près des détroits, c’est là qu’on se bat, c’est là qu’on s’est toujours battu: pour ouvrir ou forcer à demeurer fermées les portes de la mer. C’est là qu’il y a le plus de macchabées de bateaux.
«Quand je me suis trouvé sur l’eau, enfin sur la surface de l’eau, et non dessous, et qu’on a ouvert le capot, je suis monté comme les autres, j’ai respiré, et je pensais de toutes mes forces: «Voilà une éternité que les hommes sont des bêtes féroces, féroces! Est-ce que ça ne va pas finir? Ce n’est pas possible que ça ne finisse pas. Cette guerre sera la dernière. Il le faut!»
«Mais il y a trois ans de ça, et maintenant j’en suis moins sûr. Avec le temps, l’horreur des souvenirs s’affaiblit, et l’on songe aussi que, puisque les hommes ont toujours été des loups pour les hommes, pourquoi cela changerait-il jamais?»
LES CACHALOTS
Le grand vapeur de la compagnie Sud-Atlantique, après avoir touché Dakar pour faire du charbon et débarquer quelques fonctionnaires de l’Afrique occidentale française, piquait droit sur Rio-de-Janeiro. Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la signature des préliminaires qui avaient terminé la grande guerre; les Alliés, pour se couvrir des pertes que leur avait fait subir les sous-marins allemands, s’étaient fait livrer la presque totalité de la flotte marchande appartenant à l’adversaire. Ce grand paquebot, jadis, quand son port d’attache était à Hambourg, s’appelait le _Vaterland_ ou le _Kronprinz_, on ne savait plus. A cette heure, il était naturalisé français, il portait un autre nom inscrit sur son tableau d’arrière et collationné sur les registres du bureau _Veritas_. Les passagers considéraient avec une vanité de victoire les mots germaniques par lesquels se dénonçaient encore les cabines de bains, la salle à manger, l’escalier conduisant à la coupée. Ces mots-là, à cette heure, avaient l’air de prisonniers.
Les visages étaient radieux. On pouvait enfin respirer après ce grand cataclysme, et l’on respirait dans la gloire et dans l’honneur. Les Français se disaient qu’ils avaient appris, dans cette guerre, le devoir de l’activité, et qu’on allait bien le voir, là où ils allaient! Les Brésiliens et les Argentins se trouvaient comme anoblis du coup d’épaule qu’ils avaient donné, en même temps que les États-Unis, à la bonne cause. Il y avait aussi des Anglais, ingénus, l’air juvénile jusque dans la maturité, vigoureux. Une sorte d’allégresse particulière pénétrait ce grand navire, où l’on se sentait entre amis, entre alliés seulement: il n’y avait pas un Allemand sur ce vaisseau qui avait été allemand.
La plupart de ces passagers n’en étaient plus, d’ailleurs, à leur première traversée. Ils se montraient blasés sur les ordinaires spectacles de la mer: les somptueux couchers de soleil, qui changent l’infini des flots en un parterre sans bornes de violettes et de mauves, construisent dans le ciel des continents mouvants et lumineux; les bâtiments empanachés de fumée qu’on croise sans s’arrêter, tandis que quelques jumelles à peine sortent de leur étui pour tâcher de lire leur nom et leur nationalité; même les beaux vols des poissons volants de l’Atlantique, plus grands que ceux de la mer Rouge, aux écailles diaprées comme celles des maquereaux, n’excitaient qu’une indolente curiosité.
Cependant, un matin, une petite fille qui regardait les poissons volants cria tout étonnée:
--Un jet d’eau, là-bas! Il y a un jet d’eau sur la mer.
Un vieux passager, ayant levé les yeux à son tour, après qu’il se fut lentement dressé de sa chaise longue, certifia:
--C’est un souffleur!
On vit d’autres de ces jets de vapeur mêlée d’eau: toute une bande de cachalots, une vingtaine au moins de ces monstres, qui semblaient se poursuivre et jouer sur la face immense de l’océan. Sans doute, c’était pour eux la saison des amours, un instinct puissant triomphait de leur méfiance; ou bien trois ans de guerre, trois années pendant lesquelles les pêcheurs les avaient laissés tranquilles, leur avaient donné à croire qu’il n’y avait plus maintenant d’ennemis de leur race géante. Parfois, ils avaient l’air de danser: une femelle plongeait devant un mâle pour le séduire, ou par pure joie de vivre; on voyait jaillir de l’onde dix ou quinze mètres de son corps énorme, noir, tout luisant d’huile: le bruit de sa queue qui battait l’eau en retombant sonnait à travers l’espace vide.
Le commandant avait pris sa lunette et regardait lui aussi. Il dit à une passagère distinguée, à laquelle il avait fait les honneurs de sa passerelle.
--On ne les rencontre, en général, que plus au sud de notre route, bien plus au sud, entre Sainte-Hélène et l’Ascension. Les mauvaises mers les auront poussés au nord, sans doute; ou bien ils sont devenus plus hardis, depuis qu’on ne les chasse plus.
--Oh! mon commandant, mon commandant! supplia la passagère, allons les voir de plus près! Ça vaut bien de perdre une heure...
--Oui! oui, confirmèrent d’autres spectateurs, groupés sous l’échelle et qui avaient entendu. Faites route sur eux, mon commandant!
Le commandant hésita. Résolu déjà à céder, il se penchait vers le téléphone...
A ce moment même, on entendit une détonation sourde; un grand souffle de vent passa sur le navire, un souffle bizarre, qui courait à l’inverse des vents «commerciaux», de l’alisé ordinaire. Une vaste gerbe d’écume et de fumée monta vers le ciel comme un geyser. Les cachalots plongèrent, silencieusement. Mais le matelot de vigie annonça:
--Il en est resté un! Débris d’un souffleur par bâbord, 30 degrés nord-ouest!
Et le commandant déclara:
--Oui, il est en morceaux. La pauvre bête a passé sur une mine en dérive...
Il ajouta, tout pâle:
--Dix minutes de plus, et si j’avais fait cette route, c’était le bateau qui cognait dessus!... Combien de temps y en aura-t-il encore dans l’eau de ces sales trucs?
* * * * *
... Oui, combien de temps encore, en pleine paix, pour rappeler aux hommes la folie et la cruauté insensée de la guerre, les mines en dérive continueraient-elles d’errer partout, au hasard, sur l’étendue des flots,--leur méchanceté sournoise, inintelligente et désastreuse flottant sans fin, jusqu’à la seconde farouche qu’elle rencontrerait l’étrave d’un navire? Durant des années, en pleine paix, la mer demeurerait presque aussi dangereuse qu’aux jours de la grande guerre. Abandonnées par un courant, reprises par un autre, les mines perfides feraient lentement le tour du globe, puis recommenceraient. Jusqu’au jour...
* * * * *
... Il se pouvait que celle-là ne fût pas seule, qu’elle fît partie d’un chapelet. Le grand paquebot ralentit sa marche. Il n’avança plus qu’avec prudence, comme à tâtons. Les vagues poussèrent à sa rencontre de larges lambeaux de chair, de l’huile, de la graisse qui surnageaient.
--Pauvre bête! dit un passager en frissonnant.
--J’aime mieux que ce soit elle que nous, répondit un autre: elle nous a rendu un fier service!
A vingt milles de là, les cachalots étaient remontés à la surface. Une femelle se rapprocha d’un vieux mâle, un pacha fier de son harem; sa carapace de lard était toute couturée de cicatrices, nobles traces des batailles d’amour qu’il avait livrées.
--Qu’est-ce que c’était que ça, dit-elle, Qu’est-ce que ça veut dire?...
--Une mine! grogna le vieux mâle. C’est honteux! Ça ne nous regarde pas, ces choses-là, ce n’est pas pour nous!
* * * * *
Une fois encore, dans la création, les hommes et les bêtes n’étaient pas du même avis.
CEUX D’EN FACE
ANNA MAC FERGUS, ÉCOSSAISE
Il n’y a jamais rien eu dans ma vie de plus frais, de plus ingénu, de plus voluptueux aussi, de plus près d’Ève, la première des femmes, quand nous essayons de l’imaginer, si nous sommes poètes, si nous aimons à imaginer qu’il y eut une première des femmes, qui ne savait rien et qui savait tout--il n’y a jamais rien eu dans ma vie de plus frais, de plus voluptueux qu’Anna Mac Fergus.
Je le sais, maintenant, parce que j’ai vieilli: quand on est jeune, on jouit des femmes, on ne les connaît pas, on ne les goûte pas dans toute leur saveur, dans ce que chacune a en elle qui n’appartient, n’appartiendra jamais à aucune autre. Je le sais si particulièrement, presque douloureusement, parce que cette nuit où j’écris est la nuit du premier croissant de la nouvelle lune.
Dans le ciel, dans le ciel d’un noir épais, profond, moelleux comme un tapis il est là, le premier croissant; pas plus large qu’un coup d’ongle qui viendrait de rayer ce velours de soie, et qui serait lumineux, si doucement! d’une lumière extraordinairement pâle qui semble dire: «Tais-toi!... Si tu parles, si le moindre bruit me trouble, dans cette splendide et sombre obscurité sans bruit où je règne, je vais m’évanouir.» ... dans le ciel cette lumière descend sur le sable de l’allée, qu’elle fait blanc comme une neige un peu bleue, sur l’herbe d’une pelouse qu’elle rend tout à fait bleue, sur un bosquet de bambous, devant moi; et quand le vent rebrousse une feuille de ces bambous, cette feuille, un instant presque insaisissable aux sens, jette un éclair léger, comme les poissons qui virent tout à coup dans un torrent, et, dont, une seconde insaisissable, on aperçoit le ventre d’argent, au lieu du dos obscur...
... Mais je ne saurais point tout cela, je ne le saurais point comme on le doit savoir, avec ma sensibilité, non plus ma sèche et froide raison, avec toute mon enfance enfin revenue par miracle, si je n’avais connu la sensibilité fervente, l’éternelle enfance d’Anna Mac Fergus. Elle avait plus de trente ans quand elle m’aima, elle n’en était pas à son premier amour, mais plus qu’à nulle femme son dernier amour était toujours le premier. Voilà pourquoi je ne fus jamais jaloux de ceux qui existèrent pour elle avant moi, pourquoi je suis jaloux, amèrement, de ceux qui vinrent ensuite, et que j’ignorerai toujours! C’est elle qui m’a fait comprendre la beauté miraculeuse, inégalable, de ce pâle croissant que mes yeux contemplent cette nuit: mes yeux, la seule chose, avec mon cœur et mes sens, qui soit restée ce qu’elle était dans ce temps-là. Anna me disait:
--Vois comme il est jeune! Tous les mois, la lune est vierge! Tous les mois elle est comme le premier jour qu’elle a brillé sur la terre, il y a des milliers et des milliers d’années! Ah! comme elle est heureuse! Elle est bénie: c’est un miracle réservé pour elle!
Alors je songeais que la nature avait fait ce même miracle pour Anna Mac Fergus; mais je ne le lui disais pas: ce sont communément les plus beaux et les plus fiers éloges qu’on ne saurait adresser à ceux qui les méritent, surtout aux femmes; ils paraissent une amère critique, même la plus sombre insulte; et pourtant je la désirais davantage, songeant qu’elle était aussi vierge que l’astre ressuscité. Mais, un de ces soirs immaculés que je la voulus saisir, elle répondit:
--Non!... Elle nous a vus: cela nous porterait malheur!
Elle était des Mac Fergus d’Inverardoch, près du lac Katherine, et se vantait de connaître, depuis sa jeunesse, des choses profondes que l’ordinaire des hommes ne connaît pas. Elle m’expliqua que la lune est un dieu, le plus bienfaisant ou le plus malfaisant des dieux; selon qu’on accomplit les rites qu’il exige à son culte, ou qu’on les méprise. Je me souviens que, ce soir-là, elle portait un «déshabillé» de Maypoole, alors le couturier le plus à la mode à Londres, et le plus cher; des perles à son cou luisaient d’un éclat laiteux, comme au fond de la mer. Pourtant elle était une petite sauvage, rien qu’une petite sauvage, n’ignorant rien de ce que savent les sauvages, et qu’ignorent les civilisés. Elle me dit sérieusement:
--N’oublie jamais!... Il ne faut, sous aucun prétexte, regarder le nouveau croissant à travers une fenêtre; ou bien on est en proie à sa malédiction. Car les maisons des hommes, le croissant ne les aime pas. Les maisons des hommes sont toujours vieilles; le croissant est toujours jeune, il n’aime que ce qui lui ressemble. Si, par accident, cela t’arrivait, il faut saluer la lune neuf fois, très bas, comme cela, et lui dire: «Pardon, Beauté! Je ne l’ai pas fait exprès; et maintenant je me détourne...» Malgré tout, méfie-toi, elle peut demeurer irritée. Si tu es prudent, ne serre de huit jours la main d’un ennemi, ni même d’un ami, n’entreprends rien, et ne fais pas l’amour: ta femme accoucherait d’un enfant mort, et ta maîtresse te trahirait.
«Mais s’il t’arrive, au contraire, de distinguer le croissant dès la première minute qu’il apparaît, quand tu n’es pas sous un toit, quand tu es en pleine nature, en une place digne de lui, alors salue encore neuf fois, aussi respectueusement, mais sans peur, et touche l’argent que tu as dans ta poche; tu seras riche tout le mois. Cela est sûr.»
--Annette, lui dis-je, en l’attirant vers moi, bien qu’elle y fît obstacle par crainte de l’astre, je n’en doute pas. Dis-moi pourtant une chose... Comment se fait-il que toutes les femmes qui, comme toi, possèdent ce secret, ne soient pas riches?
Elle pencha vers moi ses yeux clairs, devenus dédaigneux de mon ignorance ou de mon scepticisme:
--Vous ne comprenez pas, dit-elle, vous ne comprenez réellement pas?... C’est que, de nos jours, avec les modes actuelles, les femmes qui pourraient avoir de l’argent n’ont pas de poches, et celles qui ont encore des poches n’ont pas d’argent...
* * * * *
... Un jour nous finissions, elle et moi, de dîner dans un cabaret à la mode. On apporta l’addition. Anna regardait, par-dessus mon épaule, et on la regardait, parce qu’elle est belle. Contrairement aux femmes de ma race, qui demeurent toujours sensibles aux hommages, elle ne paraissait s’en soucier, pour l’instant; en ce rare et précieux instant, elle ne se souciait que de son amant. C’est ce qui rend à ceux qui l’ont aimée son souvenir unique, inoubliable... Elle dit seulement, d’un air de commisération:
--C’est cher!
C’était cher, en effet, pour quelques hors-d’œuvre et un homard à l’américaine, arrosé d’une seule bouteille d’un Beaune honorable mais non point exceptionnel. Je répliquai d’un air détaché:
--Ce serait la même chose ailleurs. Alors...
--Ce ne serait pas la même chose en Écosse!
Anna ne mettait dans cette affirmation nul orgueil. Elle n’avait jamais d’orgueil; elle disait seulement toutes choses comme elle les pensait, à la manière des sauvages et des enfants.
--Ce n’est pas la même chose?
--Non... Quand on est un gentleman, en Écosse, on ne dépense rien pour sa nourriture, parce que les tenanciers, comprenez bien, quand on a des terres--et on a toujours des terres si on est gentleman--continuent de payer leurs fermages en nature: le beurre, les œufs, la farine, les volailles, les moutons, les bœufs, les porcs, le gibier même, ils donnent tout... Seulement alors, ajouta-t-elle en frissonnant, il faut tout manger!
--Annette, lui dis-je, sans concevoir l’horreur qu’elle avait mise en cette restriction, je ne suis pas lié à ma patrie par une chaîne de fer. Partons pour l’Écosse: rien ne nous retient ici. Vous me ferez connaître votre pays natal.
--Non, cria-t-elle, comme si déjà elle allait prendre la fuite, non! Ne me demandez pas cela, _darling_, ne me demandez jamais cela! J’irai où vous voudrez, j’irai partout avec vous, mais pas en Écosse!
Annette jouit de tous les dons de la jeunesse, ce n’est pas assez dire, de l’enfance éternelle: parler des choses, pour elle, c’est déjà les voir, bien plus encore les sentir, les subir.
--Vous ne comprenez rien, poursuivit-elle, vous ne comprenez jamais rien! Et on dit que les Français sont si intelligents!... On vous a chanté la réputation de l’hospitalité écossaise. Savez-vous ce que c’est que cette hospitalité: c’est un service que les gentlemen d’Écosse sont bien forcés de vous demander, s’ils veulent ne rien laisser perdre de ce que leurs tenanciers leur livrent en nature, comme je viens de vous l’expliquer.
«... Chéri, chéri, je me rappelle! C’est horrible, de me rappeler, mais vous m’y forcez... Après mon mariage, je suis allée, en visite de noces, chez un grand-oncle de mon mari, qui vivait à la campagne, sur ses terres, près d’une petite ville des Highlands, qui se nomme Tain. Si je n’en suis pas morte, c’est que la Providence a voulu que je survécusse pour vous connaître, chéri!
«... C’était un grand-oncle vieux garçon, un grand-oncle à héritage. Il ne fallait rien dire, il n’a rien changé à ses habitudes. Le matin, on est descendu pour le petit déjeuner--le breakfast, vous savez. C’était le petit déjeuner écossais, ordinaire, tout à fait ordinaire: la bouillie d’avoine, que nous appelons le _porridge_, avec une averse de crème, deux ou trois sortes de poissons, des œufs au jambon, des breakfast-rolls écossais, qui sont une manière de pain extraordinaire, extraordinairement bourratif, et qu’on ne peut rencontrer nulle autre part au monde; de la marmelade, du miel, et trois sortes de confitures. J’ai toujours eu horreur de cette façon de rompre le jeûne du matin; cela m’inspire un irrésistible besoin de rentrer immédiatement dans mon lit; mais le grand-oncle écossais veilla à ce que je mangeasse de tout, de tout sans exception.