Le Diable au Sahara

Part 5

Chapter 53,905 wordsPublic domain

Il y a vingt ans, j’avais pensé de Sartis, comme tous ceux qui le connaissaient: «C’est un esprit au-dessus du mien; au-dessus de ma taille et de celle de tout le monde.» Il en est ainsi, parfois,--très rarement,--des jeunes gens dont le génie apparaît tout formé, tout armé, avec une précocité presque effrayante. Ils n’imitent personne, à l’âge où leur génération ne fait encore qu’imiter, cherchant sa voie; ils transforment ce qu’ils touchent, les choses, les sciences, l’art accumulé par les siècles; et cet héritage, ensuite, l’humanité ne le voit plus que par leurs œuvres. Mais il y a pour eux bien souvent, une terrible rançon à payer: la tuberculose. Il semble que ce soit ce fléau qui les mûrisse en les brûlant. Ils meurent sans avoir réalisé leurs sublimes promesses; ils ne laissent qu’un nom vide et brillant dans la mémoire de quelques-uns.

Un jour, un ami m’avait dit: «Tiens! Sartis? Qu’est-ce qu’il est devenu? On ne le voit plus et on ne voit plus rien de lui?» Je répliquai: «C’est vrai, je n’y pensais pas...» La vie de Paris est ainsi. Ceux qui l’avaient connu, et l’admiraient, attendirent quelque temps. Peut-être faisait-il une «retraite» en province. On le savait méditatif, assez altier; rétractile. Puis, comme il ne reparut point, on l’avait oublié; non pas moi, mais je croyais qu’il avait été mourir, dans quelque coin, en silence.

Voilà que c’était lui, toujours vivant! Je le rejoignis.

--Sartis! fis-je, plus ému que l’événement, sans doute, ne le méritait, c’est toi?

Il répliqua, d’une voix paisible et hautaine:

--Oui, c’est moi.

--Qu’est-ce que tu fais?... demandai-je assez stupidement.

Il me semblait que, s’il s’était si longtemps plongé dans le silence et séparé du monde, ce ne pouvait être que pour une œuvre magnifique, immense, qui éclaterait tout à coup, qui éblouirait; on a foi dans les admirations de sa jeunesse.

Il me répondit, de la même voix, mais avec je ne sais quelle nuance d’ardeur mystérieuse:

--Je vais _chez moi_!

Je vous jure que le plus fanatique des pèlerins de l’Islam, marchant vers la Kaaba de la Mecque, n’eût prononcé ces mots, d’apparence si banale, avec un plus fervent enthousiasme.

Subitement, comme je le considérais, je ne pus m’empêcher de crier:

--Que tu as l’air jeune!

Ces vingt années avaient passé sur lui comme un seul jour. Il était le même, le même! Il était toujours le même jeune homme! Et moi...

--Oui, fit-il, faisant écho à ma pensée, tes cheveux ont blanchi. C’est que nous n’avons pas eu la même vie: tu as vécu, tandis que...

--Tandis que toi?

--Oh! fit-il en souriant, moi, ce n’est pas la même chose: j’attends!

--Qu’est-ce que tu attends?

Il hésita d’abord à s’expliquer. Puis, comme se parlant à lui-même:

--Après tout, pourquoi ne pas lui dire, pourquoi ne pas dire?... Viens avec moi!

A travers les vieilles rues du vieux Marais, nous marchâmes quelques moments en silence.

--C’est là! fit bientôt Sartis.

Ces mots avaient sonné dans sa bouche avec un accent singulier, où il y avait presque de l’extase--du respect, de la vénération, en tout cas: l’accent d’un moine pieux qui vous montre un sanctuaire, ou la châsse qui contient une relique sans prix. Il s’était arrêté devant une antique demeure, au fond d’une cour: des pilastres droits et un fronton avec un œil de bœuf; un édifice noble et grave qui datait de la première partie du règne de Louis XIV, et tel qu’il s’en trouve encore quelques-uns dans ce quartier, envahi par le commerce et les petites industries parisiennes, couvert à chaque étage d’enseignes qui déshonorent les lignes de cette architecture, mais, malgré tout, conservant je ne sais quelle grandeur. Imaginez un gentilhomme réduit à demander l’aumône. Par un vaste escalier, à l’évolution si douce que, jadis, les contemporains de Mme de Sévigné l’avaient pu gravir en chaise à porteurs, il me fit monter au troisième étage; le second était occupé, à ce qu’il me sembla, par les ateliers d’un maroquinier. Au troisième toutes les pièces, primitivement, avaient dû se «commander»; il fallait toutes les traverser pour arriver à la dernière. Mais, à une époque déjà ancienne, un des propriétaires avait ménagé, devant les fenêtres qui donnaient sur la cour, une galerie qui desservait ces vastes chambres; et celles-ci, à leur tour, coupées en deux, trois parties par des cloisons, formaient autant de modestes logements.

C’est dans un de ces logements que Sartis m’introduisit.

--Voilà vingt ans que je suis là, dit-il, vingt ans! Et je mourrai ici--le plus tard possible!

--Tu es heureux?

Il me jeta un regard plein d’une joie ineffable.

--Oui, dit-il à voix basse: _parce que j’ai toujours quelque chose à désirer!_

Il tira sa montre.

--Attends encore dix minutes, fit-il, d’une voix impatiente. Dans dix minutes, je crois que tu comprendras... parce que d’autres ont déjà fait l’expérience! Je sais que je ne suis pas victime d’une illusion: c’est tous les soirs, à la même heure. Parfois plus souvent; mais en tout cas tous les soirs, à cette heure-ci. Place-toi là dans ce coin, avec moi...

Et voici! C’est si peu de chose, en vérité! Pourquoi n’en porterais-je pas témoignage? D’abord, cela ne peut-il s’expliquer par des causes toutes naturelles: la transformation, peut-être, des senteurs des maroquins du Levant emmagasinés à l’étage inférieur, ou les exhalaisons des vieilles murailles de ces vieux édifices? Ce sont parfois d’horribles relents de décomposition. Mais pourquoi, une fois par hasard, ne serait-ce point un parfum? Car ce fut un parfum qui, doucement, commença de flotter, très faible au début, puis plus intense, et qui semblait se déplacer: un sillage de parfum, qui se définissait, que je reconnaissais: l’odeur d’une gerbe d’œillets roses, cette odeur un peu poivrée, voluptueuse...

--Suis-la! chuchota Sartis. Elle va gagner la porte d’entrée et sortir par la galerie. Toujours, toujours! C’est toujours comme ça.

Et le mystère odorant, en effet, traversa les deux pièces, traversa la galerie, sembla se perdre dans le grand escalier...

--Les autres locataires aussi le sentent, murmura Sartis. Je leur ai demandé; mais ils ne font pas attention. Ce sont de pauvres gens; ils ont autre chose à penser... Et n’entends-tu pas marcher aussi; deux petits talons de mules, sur le plancher?

--Non, répondis-je, je n’entends rien.

--C’est parce qu’on fait du bruit dans les ateliers du dessous, fit Sartis en soupirant, mais quelquefois j’entends, je t’assure: deux petits talons de mules; _elle_ part, pour le souper et pour le jeu. Sa chaise est toute prête en haut des marches. Elle a sa robe à grands paniers, et un corps de jupe qui tombe très bas. Ses porteurs la conduisent aux Tuileries. C’est avant que le Roi ait fait bâtir Versailles.

--Tu l’as vue?

--Non, avoua-t-il, secouant la tête, je ne l’ai pas vue, je sens seulement l’odeur des œillets qui meurent à son corsage, et certains jours, j’entends ses pas... Une autre fois, la nuit, très tard, j’ai perçu un bruit de soie froissée, une femme qui se déshabillait; et _elle_ a ri! Je te jure que j’ai entendu rire, dans cette nuit profonde. J’ai allumé une bougie et il n’y avait rien. Mais j’attends! Je te dis que j’attends! Je sais comment elle est faite, et sa toilette, et sa beauté! Et la couleur de ses cheveux. Elle est blonde. Je crois aussi qu’elle porte une pierre rose à l’annulaire de la main gauche.

--Et... demandai-je, tu sais qui elle est?

Il réfléchit un instant, et répondit très sérieusement:

--Elle me le dira. Elle me le dira un jour; quand elle se sera complètement manifestée. Il faut du temps. Il faut... je ne sais pas; ça n’arrivera peut-être jamais. On ignore ce qu’il faut, à ces créatures qui reviennent, pour qu’elles se manifestent complètement: un état de grâce spécial, une espèce de permission donnée par je ne sais qui. Je n’essaie même pas de lui parler, quand elle est là; elle pourrait s’en offusquer. C’est à elle de me parler la première; et puisque déjà, une fois, je te le répète, je l’ai entendue rire!

--... Mais comme tu es jeune, Sartis, comme tu es resté jeune!

Je contemplais toujours ses cheveux bruns et ses traits sans rides.

--Naturellement: puisque le temps s’est arrêté pour moi!

--Allons, adieu, Sartis!

--Adieu! répondit-il avec indifférence.

LA MER

LA MINE

Du berthon, l’un des canots légers que possédait le chalutier, le petit _midship_, seul, monta sur le pont, presque d’un saut, par l’échelle de tribord. Et il laissa l’embarcation à la mer, avec deux matelots, au lieu de la faire hisser sur le pont: il pensait bien qu’il aurait à s’en servir encore, dans les cinq minutes.

--Quelque chose dans le filet, sur bâbord, nord-ouest, après la troisième bouée, dit-il. La quatrième a foncé. Ça tire dessus.

Le petit midship n’avait pas encore un poil de barbe, et sa figure, si pleine et si lisse qu’on eût dit d’une grosse fille campagnarde, n’était plus qu’un coup de soleil. Elle avait l’éclat de la tomate sur les joues, de la viande crue sur la nuque. Quand il parlait, il bafouillait effroyablement à cause de son horrible timidité, avec un accent méridional qui sonnait comme un timbre de cuivre, et ça le rendait presque incompréhensible. Il fallait avoir l’habitude. Mais le commandant avait eu tout le temps pour la prendre, depuis vingt-deux mois qu’ils bourlinguaient ensemble dans la Méditerranée, toujours entre les mêmes îles et les mêmes golfes de la côte grecque!

Le petit midship était un Français, né à Barcelone. C’est quelquefois une bonne chose, pour les enfants, d’avoir vécu à l’étranger; ça les trempe, ça les rend surtout volontaires. Ce gamin avait déjà passé les examens du long cours, puis s’était inscrit pour ceux de l’École navale. Et comme la guerre avait éclaté, une décision du ministère de la marine avait fait de lui un aspirant, ou un «midship», comme on dit plus généralement, même dans la marine française. Quant à son chef, c’était un ancien premier maître, versé dans la réserve. On lui avait donné le commandement de ce chalutier.

Dans le lointain, la noble masse de l’Acrocorinthe apparaissait toute en rose et en velours chocolat. Il était quatre heures du matin. Les sèches montagnes du Péloponèse se transfiguraient, somptueuses comme un tapis de Turquie. Mais les deux hommes n’avaient aucun regard pour ces choses. Depuis vingt-deux mois ils ne voyaient que la mer. Leur équipage aussi. Depuis vingt-deux mois ils n’avaient pas dormi une moyenne de quatre heures par nuit. Ils n’étaient jamais revenus en France, et ne descendaient que bien rarement à terre. Ils escortaient les navires de commerce avec leur chalutier à vapeur. Ils posaient des ceintures de filets autour des ports, des golfes et des détroits, pour fermer la route aux sous-marins, et peut-être les prendre. Ils traînaient des dragues, armées de puissants sécateurs, pour faire remonter les mines à la surface et les détruire. Le petit midship était bien plus souvent dans le berthon ou à cheval sur une des bouées, soulevant les filets, de l’eau jusqu’à mi-corps, que dans le chalutier. Il ne rouspétait jamais. Son rêve seulement était d’être inscrit au tableau des enseignes. Il se voyait enseigne comme d’autres rêvent de passer président de la République.

L’ancien premier maître était beau comme un chevalier des anciens jours. Ses yeux s’étaient enfoncés sous l’arc resté très pur de ses cils, à force de regarder la mer; et il ne parlait jamais que d’une voix très douce; un gentilhomme, qui s’appelait Bonnard, tout uniment. La France en fait beaucoup comme ça. Il demanda:

--Quelque chose dans le filet? Quoi?

--Ça ne doit pas être un sous-marin, répondit l’enfant avec regret. Mais je crois que c’est une mine. A trois mètres sous l’eau.

--En dérive, alors, dit le commandant, Ça se peut. Je vais aller voir avec vous.

Il fit armer le deuxième berthon.

La mer était très calme. Elle gonflait seulement le dos, par places, sans raisons appréciables, comme fait l’eau qui commence à bouillir, dans une marmite. Un grand goëland, qui picorait on ne savait quoi sur l’arête du filet, s’envola paresseusement.

--C’est là! dit le midship. Par trois mètres. Voyez-vous?

L’œil du commandant plongea.

La chose était là, en effet. Elle avait bien un mètre de diamètre, et semblait monter et descendre imperceptiblement avec l’enflure du flot.

--Oui, dit le commandant du chalutier. C’est rond, et ça a la taille d’une mine. Une mine qui aurait chassé sous le courant, en entraînant son contre-poids. Si elle avait lâché son crapaud, elle serait venue en surface. Et c’est bien la profondeur où ils les immergent... Rentrons. Je mangerais bien quelque chose. Et puis on avisera.

A bord du chalutier, ils n’avaient que des conserves, bien entendu. Mais le cuisinier avait fait la cuisine.

--C’est bon, le singe accommodé, quand il est chaud! observa l’enfant, béatement.

Ce n’est pas tous les jours fête. En hiver, le gros temps est presque la règle. Les vagues balaient de bout en bout ces petits bâtiments, éteignant le feu du cuisinier. Durant des mois, souvent il faut manger les conserves «nature», et froides.

--Si c’est une mine, dit l’enfant, ça me fait un point pour passer enseigne. Au moins!...

Il s’absorba dans son rêve. Mais il reprit bientôt:

--Comment va-t-on faire pour l’avoir? Nous n’avons plus de drague.

--Tirer dessus avec notre 75, dit le commandant. Je sais bien que c’est chanceux, elle est immergée par trois mètres; enfin, on tiendra compte de la réfraction et de la résistance de l’eau... Mais il faudra commencer par haler le filet à distance, sans ça l’obus abîmerait les maillons.

Et, quand ils eurent pris le café--car on pouvait _aussi_ faire le café ce jour-là, jour de noce--ils redescendirent dans les berthons, frappèrent un câble entre le filet et le chalutier, qui s’éloigna ensuite bien doucement, machine cent tours à la minute. Le filet suivit l’impulsion et se déplaça.

--... Elle remonte! La mine remonte! cria le midship, enchanté.

Juste au moment où la chose effleura l’eau; un des matelots de nage qui avait emporté sa carabine par ordre--on ne sait jamais--tira...

--Quoi! fit le midship, stupéfait.

--Cette mine-là n’aurait jamais fait beaucoup de mal au monde, dit le matelot, qui rigolait en dedans.

La «mine» flottait, en vraie dérive, cette fois. On y distinguait des appendices singuliers, des pattes courtes, terminées en nageoires griffues, une tête semblable à celle d’un serpent, une queue...

--Une tortue! gémit l’enfant désolé. Ce n’était qu’une tortue!

La bête marine s’était arrêtée contre le filet, tout bonnement, pour dormir dans un courant d’eau chaude en se calant contre les maillons. Le filet se déplaçant, elle avait remonté, et se préparait sans doute à replonger quand le matelot l’avait tuée.

--Ça vaut mieux qu’une mine, déclara le matelot, d’une voix consolante. Ça nous fera de la viande fraîche: depuis le temps!

Le midship ne répondit rien. Pour des raisons personnelles, il eût préféré une mine, une vraie mine, à des tonnes de viande fraîche.

Quand il eut regagné le chalutier, le commandant, arrivé le premier, lui montra un petit papier, la traduction du «morse» parvenu en leur absence à leur poste de T. S. F.: «Placer un filet en travers de la baie d’Astra Spitia. Commencer sans tarder.»

--Nom de Dieu! jura l’enfant; quarante-huit heures de turbin, sans se coucher. Chien de métier!

* * * * *

C’était la première fois qu’il renâclait devant l’ouvrage. A cause de cette sale tortue. La déception lui alourdissait le cœur. Quand on désire passer enseigne...

UN GABIER EXCEPTIONNEL

Je n’ai jamais connu, sur mer, un équipage plus gai, plus vaillant, plus allant, depuis le dernier des novices jusqu’au commandant, qui disait aux passagères inquiètes: «Mais non, mesdames, ils ne nous couleront pas! Nous sommes trop petits!... Quoique ça, ne quittez pas vos ceintures de sauvetage, et dormez sur le pont!»

C’était pendant la guerre, en 1917, et ils ont tous été noyés, les pauvres diables, noyés comme des rats, par un sous-marin allemand, un mois plus tard, entre Corfou et Brindisi, dans l’Adriatique. Je n’avais passé que trois jours avec eux, et ça me fait peine encore, quand j’y pense, une vraie peine, comme si on m’avait tué de très vieux, de très sûrs amis.

C’était un tout petit vapeur, qui s’appelait l’_Édouard-Corbière_, du nom de son ancien propriétaire, père du poète Tristan Corbière. Ce vieux capitaine au long cours, qui fut corsaire, négrier, journaliste, romancier et même poète, était un homme d’entreprise: il avait créé, entre je ne sais plus quel port d’Armorique et l’Angleterre, une petite ligne de navigation dont le fret le plus habituel se composait de cochons engraissés en France et destinés à la nourriture des insulaires de Grande-Bretagne. Les vieux matelots du bord rappelaient en riant cette époque de paix et de tranquillité. Ces gens qui chaque jour attendaient la mort--et qui l’ont reçue--étaient d’une sublime et magnifique insouciance. Chaque jour ils prenaient leurs repas de l’après-midi en plein air, devant le poste d’équipage, sur un prélart qui couvrait l’entrée de la cale, tout près du hublot de ma cabine. Ils ne me voyaient point, ignoraient ma présence et causaient librement. J’ai entendu là, de leur bouche, sans qu’ils s’en pussent douter, les plus belles histoires, presque toutes fausses.

Les marins sont comme les enfants: ils ne demandent jamais «si c’est arrivé»; ils lisent peu, ou pas du tout; leur âme ingénue et malicieuse à la fois a besoin pourtant de romans: ils inventent des romans parlés. Toutes les races de nos côtes étaient représentées parmi ces condamnés à mort, et qui le savaient sans doute, si simplement et joyeusement braves: les _mokos_ de la rive méditerranéenne, les pêcheurs du golfe de Gascogne, les Bordelais, les Vendéens, les Bretons, les Normands de Granville et de Saint-Malo, les gens de Boulogne, de Calais, de Dunkerque. Il y en avait--c’était le plus grand nombre--qui ne faisaient qu’écouter et rire, ou s’émouvoir, mais rire le plus souvent. Par réaction contre le danger, ils semblaient, en effet, préférer le rire aux larmes. Ils goûtaient mieux, par un sentiment populaire, instinctif, l’aventure qui finit bien; ils aimaient aussi celle qui réserve une surprise à la fin, et déconcerte. A leur manière, ils avaient le goût aiguisé, ils étaient des amateurs difficiles. Et celui qui contait le mieux ce que nos voisins d’Angleterre nomment le _yarn_, ce que nos compatriotes du Midi appellent la galéjade, n’était point, chose surprenante, de Toulon ou de Marseille: un Flamand de Bray-Dunes, pêcheur à l’Islande, puis marin à l’État. Je me souviens de son nom, un nom de mon pays: Bogaërt. Ça se prononce «Bogart», en faisant sonner le _t_. Il était lourd, rond, puissant, musculeux et gras, avec un air d’assurance pour affirmer les choses les plus invraisemblables; il filait le conte comme un curé son prêche, si sérieusement qu’on y était toujours pris. Voilà une de ses histoires. Je vais m’efforcer de la dire autant que possible telle que je l’ai entendue:

* * * * *

«Moi, j’ai connu un gabier, un gabier étonnant! Il n’y en a pas deux comme ça dans la marine française, ni dans aucune autre marine du monde. Les Anglais, les Américains, les Boches, ils n’en ont pas: il pouvait vivre sans respirer!

«--Sans respirer?

«--Sans respirer l’air. Autre chose, n’importe quoi, ça lui était égal. Excepté l’eau, naturellement, et le vide. A part ça, tout. On n’en savait rien, il n’en disait rien, il s’en vantait pas. Quand il y avait de l’air, il en profitait, comme tout le monde, mais il pouvait s’en passer.

«C’est sur un sous-marin que je l’ai connu. Un des premiers sous-marins qu’on ait faits, bien avant la guerre. Quelque chose dans le genre «gymnote», un mauvais gros petit cigare de tôle où nous n’étions que six hommes, avec un maître d’équipage et un officier. A cette époque, on se demandait encore si ça pourrait jamais servir à quelque chose, ces machines-là. Ça n’était pas au point, on faisait seulement des expériences, quoi, dans la rade de Brest. Et on n’avait pas encore inventé l’oxylithe, qui absorbe l’acide carbonique de la respiration. Alors, comme c’était très resserré dans cette boîte, pour ne pas être empoisonné, il fallait remonter souvent. On avait bien des obus d’oxygène, mais pas perfectionnés comme au jour d’aujourd’hui.

«C’est du reste là dedans que j’ai appris que l’air était composé d’oxygène et d’azote, et aussi d’un troisième gaz, dont j’ai oublié le nom, et que du reste on ne connaissait pas au moment: avant d’être sur le sous-marin, je m’en étais toujours f...tu; l’air, c’est l’air, ça suffit!

«Le gabier que je parle, il s’appelait Métivet, et il était Parisien: un type qui s’était engagé à la flotte, comme tous ces idiots des villes, qui n’ont jamais pêché que le goujon, jamais vu la mer, mais qui ont lu des boniments dans les journaux illustrés quand ils étaient petits. Pas mauvais marin, malgré ça, bon mécanicien, serviable et tout: dégourdi... Bon! voilà qu’un jour on repart pour ces sacrées expériences, on remplit d’eau les ballasts, et on va s’asseoir dans la rade sur un fond de quinze mètres, tout ce que les tôles pouvaient supporter. Après ça on veut remonter: le premier ballast, celui d’avant, ça va bien: il se vide comme une baignoire d’amiral. Mais celui d’arrière... celui d’arrière ne veut rien savoir: Quelque chose de bloqué dans la mécanique. Quoi? Si on l’avait su, ça se serait arrangé, mais on n’a pas su, on n’a jamais su. Les ingénieurs ont dit plus tard que ça aurait dû marcher. Cochon de gouvernement, qui invente des outils pareils pour assassiner les matelots. On travaille deux heures, trois heures, quatre heures: la peau! Ce qui était bloqué reste bloqué. Je suppose que ça devait commencer à puer, dans la boîte, mais on s’en apercevait pas. Seulement on respirait difficilement. Le commandant, qui était un enseigne, fait ouvrir les obus d’oxygène, et ça nous soulage, pour un temps. Mais on n’en avait que pour douze heures, et après? Le commandant dit pour nous rassurer: «On sait où nous sommes, à peu près, on viendra nous chercher. On sondera... Nous ne sommes pas mouillés très profond, on pourra frapper des grappins, à l’avant et à l’arrière, et au milieu, et nous relever...» Mais en attendant, nous étions dans une sale position, l’avant en l’air et le cul sur la roche: impossible de se tenir debout. Et puis, on a eu envie de dormir tout le temps, avec mal à la tête, et des vomissements: l’air, n’est-ce pas, l’air qui manquait. On s’empoisonnait soi-même... Excepté ce Métivet! C’est là qu’on s’est aperçu qu’il y avait quelque chose de pas ordinaire avec lui: il avait presque pas l’air incommodé; il a dit, d’un air naturel: «Mon commandant, ils tournent de l’œil, vous tournez de l’œil: y a pas un médicament?» Le commandant a répondu: «Y en a pas... du café, peut-être, pour nous réveiller!» Alors, Métivet a fait une gymnastique extraordinaire pour arriver à la cambuse, et il a fait du café!

«Vingt-deux heures, ça a duré! Il paraît que nous râlions tous, nous étions sans connaissance, excepté Métivet. C’est lui qui a entendu les sondes qui nous cherchaient, c’est lui qui a causé avec les sauveteurs, en tapant l’alphabet morse sur la tôle. Il donnait des conseils pour passer des chaînes sous la coque, il essayait de nous ranimer, en nous entonnant du café, qu’on pouvait plus prendre, et en disant: «Ça va! Ça va! Ils sont là! Vous laissez pas clamser, nom de Dieu!»

«Et à la fin, on a été tiré à la surface, et on a ouvert l’écoutille. Ah! Bon Dieu! la première lampée d’air! Y a pas de coup de tafia qui vaille ça. Mais on en a eu tous pour quinze jours d’hôpital, toujours excepté Métivet.

«Quand j’ai été retapé, je lui ai dit: «Ça te faisait donc rien, à toi? Comment qu’tu peux vivre, sans oxygène?»