Part 4
C’est ainsi que j’achevai sa conquête. Il me conduisit chez lui. Il avait planté sa case dans un endroit délicieux, au bord d’une lagune qui n’est séparée de la mer que par une étroite bande de coraux. Des cocotiers qui poussent dans le sable, un sable fait de toutes petites coquilles; près de là, une petite rivière ombragée de fougères arborescentes. C’était là qu’il vivait, avec sa vieille _vahiné_, son fils aîné, un beau diable aux traits presque européens, et pas plus brun de peau qu’un Italien, aussi grand et aussi fort que lui, mais qui boitait très bas d’une jambe; la _vahiné_ de ce fils, encore jeune et très jolie, ma foi, malgré les yeux un peu enfoncés de sa race, qui donnent l’air de regarder en dessous, et les deux enfants du ménage, tout nus, souples, câlins et malins comme de petits chats. Je croyais que c’était tout, mais j’entendis geindre et tousser dans la case; et quand j’y pénétrai, bien qu’il n’y sentît pas bon, car elle n’avait qu’une fenêtre et une porte, toutes deux très basses, à la mode du pays, je vis se lever à demi, pour me faire honneur, son second fils, roulé dans des tas de couvertures, et grelottant. Ce n’était plus qu’un squelette ambulant: il me parut au dernier degré de la phtisie.
... Et puis la grosse _vahiné_ et sa bru, en train de tisser le manteau de plumes! On ne peut pas se figurer ça, même en rêve, même en fumant l’opium! Le vieux, qui s’appelait Taouhaki, me dit qu’il serait fini dans quinze jours.
J’en avais une envie, une envie, de ce manteau! Je savais qu’à Londres ou à Paris je le revendrais bien mille livres. Alors je tirai mes plans pour me le faire donner... Je vois que je vous choque, mais vous n’y êtes pas; dans les mers du Sud, on n’achète jamais rien: vous faites un cadeau, on vous rend un cadeau. J’envoyai mon matelot, avec la barque, à Apia, en lui disant de me rapporter le plus beau gramophone qu’il pourrait trouver.
J’en eus pour mes vingt-cinq livres; c’était un gramophone boche, tout ce qui se fait de mieux. Et, en effet, quand ils entendirent la _Marseillaise_, _Rule Britannia_, la _Wacht am Rhein_, la chanson de Mignon, et _Plus près de toi, mon Dieu_, l’hymne qu’on jouait, vous savez, quand le _Titanic_ a sombré, ils furent éperdus d’enthousiasme. Le tuberculeux lui-même sortit pour entendre; il pleurait d’émotion et de volupté. Ces pauvres gens ne pouvaient croire qu’il y eût au monde chose plus merveilleuse.
Je finis par leur laisser mettre les disques qu’ils voulaient, et pendant ce temps-là, m’appliquai à lire les journaux. Vous vous souvenez qu’elles n’étaient pas gaies, les nouvelles de la guerre, au printemps 1918. Ça m’absorbait, et je n’avais pas envie de rire.
Taouhaki s’en aperçut. Il me demanda, compatissant:
«--Ton cœur est sous la pluie?
«--Ce sont des nouvelles de la guerre, en Europe, lui dis-je.
Sa réponse m’étonna. Il prit une figure toute riante:
«--Vous avez la guerre, en Europe? Vous êtes bien heureux!
--Heureux! fis-je sévèrement; notre guerre a coûté des millions et des millions de vies!»
Parler de millions à des gens qui ne peuvent compter que jusqu’à cinq, sur les doigts d’une seule main, c’était une bêtise. Il ne comprit pas, et me crut encore moins.
«Vous êtes bien heureux! reprit-il. Ah! si nous pouvions encore avoir la guerre, aux Samoa! Je n’aurais pas un fils infirme pour le reste de sa vie, et l’autre qui va mourir!»
Je traduis son _pidgin_, vous concevez. Et voilà l’histoire incroyable, l’histoire absurde qu’il me conta:
«--Il y a beaucoup de feuilles mortes depuis ce temps-là (beaucoup d’années écoulées), on se faisait la guerre une fois par lune, aux Samoa! Tantôt avec une tribu, tantôt avec une autre, un seul jour, une fois par lune, et c’était un jour de réjouissance...
«--Mais les morts, les blessés? lui représentai-je.
«--Il n’y avait jamais de morts, jamais de blessés, protesta-t-il, stupéfait. On essayait de se surprendre, il y avait des règles établies depuis toujours, pour montrer celui qui est le plus fort... Alors le plus faible se reconnaissait vaincu: ce n’est pas la peine de se laisser tuer quand on est le plus faible... Une fois, dans ma jeunesse, il y a eu un mort, pourtant, par accident. Ça causa une telle tristesse que les deux armées rentrèrent tout de suite chez elles, et c’est la seule fois où il n’y a eu ni vainqueur ni vaincu!
«Mais les missionnaires protestants d’Amérique et d’Angleterre sont arrivés, ils nous ont convertis, et ils ont dit: «Comment, vous faites la guerre! C’est immoral, c’est épouvantable, c’est défendu par Dieu! Il ne faut plus faire la guerre!»
«On jour a répondu: «Mais c’est la seule chose qui nous amuse!--Nous allons vous apprendre un jeu qui a la faveur de Notre Seigneur Jésus-Christ, ont dit ces missionnaires, et qui est bien plus amusant que la guerre. Ça s’appelle le _kika_ (le cricket).»
«Ils nous ont appris le _kika_. Ça se joue avec des boules très lourdes, entourées de peau, et des espèces de bottes encore plus lourdes. A la première partie, notre roi est tombé, la tête fracassée par une de ces boules, et il est mort encore trois Samoëns, parce que nous y mettions beaucoup de vigueur. Alors les hommes de la tribu qui avaient eu le plus de tués ont demandé leur revanche pour le samedi suivant, et depuis ce moment-là, il meurt au cricket cinq ou six Samoëns par semaine. C’est un fléau abominable! Mon second fils a eu la poitrine broyée par une boule, et c’est depuis ce jour-là qu’il est malade. L’aîné a eu la jambe cassée... Je me suis dit: «Ils vont le faire mourir aussi!» Et c’est pour ça que je suis allé m’établir avec ma famille à Toutouila, où on ne joue pas au _kika_.»
«--Voilà! reprit le capitaine Birchwood; j’appris ainsi qu’il est toujours funeste de changer les usages d’un peuple, et ça me fit plaisir de voir que les missionnaires avaient fait une sottise, parce que nous, les marins et les commerçants, nous n’aimons pas les missionnaires... Mais je pensais toujours au manteau! Quand il fut tout à fait fini, je dis à Taouhaki, en lui montrant le gramophone:
«--Tiens, je te le donne.»
Il secoua la tête:
«--Je ne puis l’accepter, dit-il, je ne puis rien te donner en échange qui le vaille!»
Je m’attendais bien à ça; je suggérai:
«--Si, le manteau!»
Il prit une figure désolée, et fit: «Non, non!» de la tête. J’insistai. Il s’obstina. Je devenais enragé! Livre par livre, j’allai jusqu’à lui offrir cinq cents guinées pour le manteau, en sus du gramophone. Il secouait toujours la tête. «Cinq cents guinées! fis-je. Tu pourras te faire bâtir une belle maison, venue toute faite d’Amérique, avec un toit en tôle ondulée!» Je lui disais ça parce que c’est leur rêve, à tous les Samoëns, d’avoir une maison américaine. Il répondait toujours: «Non!».
--Mais enfin, pourquoi ne veux-tu pas?
--Le manteau est pour mon fils qui va mourir, dit-il. Pour l’ensevelir: afin qu’il soit chaudement et magnifiquement vêtu, sous la terre!»
* * * * *
«--Comprenez-vous ça! Il refusait treize mille francs, plus ce gramophone qu’il désirait tant! Il aimait mieux que ce manteau, ce chef-d’œuvre de manteau, allât pourrir avec un mort! Ces sauvages ne penseront jamais comme nous!
«--Ta _vahiné_ en fera un autre, proposai-je par manière de transaction. Et moi, qui vais partir, j’emporterai celui-là!
--Non! répliqua-t-il encore, il faut deux ans pour faire un manteau, et tu sais bien que mon fils sera mort avant la nouvelle lune...»
Je ne sais pas pourquoi, mais quand je me rembarquai, je lui laissai tout de même le gramophone. Peut-être parce que cet outil m’embêtait. Peut-être parce que j’avais les larmes aux yeux... Lui-même pleura comme un enfant:
«Mon fils mourra heureux, dit-il, en m’embrassant, et après sa mort, son esprit viendra écouter et restera près de nous!»
L’OMBRE DE BYRON
En 1912, me conta mon excellent ami le professeur John Coxswain, dont les remarquables travaux sur les phénomènes psychiques sont universellement connus, il n’était bruit que des «communications» qu’un médium, Mrs. Margaret Allen, d’Edimbourg, recevait de l’esprit désincarné du poète Byron. Celles-ci présentaient un caractère d’authenticité particulièrement frappant, et, il faut le dire, bien rare en pareil cas. Non seulement l’ombre de Byron dictait des vers remarquables, non seulement elle s’exprimait directement par la bouche même du médium, au lieu d’employer un guéridon ou l’écriture automatique--et ceci avec une voix mâle, décidée, bien différente du timbre de Mrs. Allen à l’état normal, et en donnant à la langue anglaise la prononciation usitée au début du XIXe siècle, dont le nôtre s’est déjà bien écarté--mais encore elle avait indiqué l’endroit où l’on pourrait trouver des lettres, et jusqu’à des poèmes encore inédits de l’illustre auteur de _Childe Harold_. L’événement fut considéré comme assez important pour que la _Society for Psychical Researches_, de Londres, me priât d’aller à Edimbourg contrôler les séances et en dresser procès-verbal.
Mais la société n’a jamais publié mon compte rendu dans ses _Proceedings_, par suite de la singulière, et je puis dire, sans être taxé d’exagération, _improper_ physionomie que présentèrent les communications peu de temps après mon arrivée. Il est impossible de taxer Mrs. Allen de supercherie. C’est une femme de mœurs irréprochables, âgée d’environ trente-cinq ans, veuve, de réputation intacte, et qui, dans ses conversations, n’a jamais marqué aucun penchant à la légèreté. J’ajouterai qu’elle jouit d’une fortune assez considérable, qu’elle prêtait gratuitement son concours aux expériences, enfin que ses dons exceptionnels avaient été découverts par Mr. Archibald Mac Braid, le propre ministre de la chapelle presbytérienne qu’elle fréquentait régulièrement, faisant preuve d’une piété vive et éclairée tout à la fois. Mr. Mac Braid suivait assidûment les séances. Il avait été fort édifié par les sentiments religieux que George Gordon, lord Byron, avait manifestés. Ce grand poète déclarait regretter les erreurs de son existence terrestre, et le scandale de ses amours, qu’il ne mentionnait du reste qu’avec les plus respectables réserves, cherchant à peine à donner pour excuse «que c’était surtout en Italie qu’il avait fait ça». Il ne cachait pas que ses fautes ne lui avaient pas encore permis d’atteindre un rang élevé dans la hiérarchie des esprits, et que, par exemple, cet imbécile de John Ruskin y siégeait fort au-dessus de lui. L’expression peu correcte, et véritablement bien injuste, dont il venait de se servir, à l’égard d’un glorieux écrivain qui avait su garder la foi, lui ayant été reprochée, il avait mis sa mauvaise humeur, avec une modestie fort touchante, sur le compte d’une vanité littéraire dont il rougissait de ne se point voir encore exempt.
A la première séance à laquelle je pus assister, je l’interrogeai sur Shelley, son ami, dont il avait à Livourne, dans une cérémonie sublime, sur le sable de la plage, brûlé le corps héroïque aux flammes d’un bûcher de cèdre et de myrte. Il me répondit d’un ton de regret que ce pauvre Shelley était toujours païen, et qu’il en était bien triste. Mais, à la seconde séance, notre surprise et, je dois le reconnaître, notre déception, ne furent pas médiocres d’entendre une voix toute différente s’exprimer par l’organe du médium. Elle était mâle, comme celle du précédent désincarné, mais amène, retenue, délicatement onctueuse. Ce nouveau désincarné, d’ailleurs, s’empressa de se présenter: Augustus Lewis Barnard, mort en 1847 et, de son vivant, ministre de la petite église presbytérienne qui, dès cette époque, existait à Florence.
Mr. Mac Braid exprima poliment le plaisir qu’il éprouvait d’entrer en relations avec un confrère de l’autre monde, mais ne chercha point à dissimuler que ce n’était point lui qu’on attendait.
--Je sais, répondit Mr. Lewis Barnard, c’est Byron... Mais il ne viendra pas aujourd’hui--ni probablement les jours suivants. En fait, je ne suis ici que pour vous en avertir: il m’eût été réellement pénible qu’un pasteur de l’église dont j’ai fait partie attendît en vain, ainsi qu’une personne venue tout exprès de Londres.
Il ajouta quelques mots aimables à mon adresse. Je vous demande la permission de ne les point répéter, d’autant plus qu’ils sont sans importance pour la suite de ces _proceedings_. Mais puisque je paraissais n’être pas inconnu du désincarné, je me permis de lui demander à quelle cause il fallait attribuer l’absence--j’avais envie de prononcer la désertion--de lord Byron.
--Il est enrhumé! déclara le désincarné Lewis Barnard.
On distinguait un certain embarras dans cette brève réponse. Vous pouvez juger que de plus elle nous parut incroyable. M. le ministre Mac Braid observa qu’il n’avait pas encore entendu parler d’un esprit enrhumé.
--Pourquoi pas? répliqua son confrère, d’un ton découragé... Tout est tellement comme ici, de l’autre côté: il y a eu, ces temps derniers, une épidémie de grippe!... Mais un homme qui a exercé sur la terre une profession sacrée ne doit pas mentir, même dans les petites choses, et pour défendre une réputation, hélas! bien usurpée. J’aime mieux tout vous dire: ce pauvre Byron se dérange! Encore une fois!
--Il se dérange?...
--Oui...
Un grand soupir passa par la poitrine du médium, Mrs. Margaret Allen. La voix de l’esprit continua par sa bouche:
--Il se dérange!... Et avec une danseuse française, encore, bien qu’elle porte un nom allemand, Fanny Elssler: tout ce qu’il y a de pis! Il a même des histoires, à cause d’elle, avec un certain M. de Montrond qui prétend avoir été le confident de M. de Talleyrand, être mort aux îles du Cap-Vert, et se montre amoureux fou de cette personne dangereuse... Mylord veut se battre en duel avec lui... Tout cela est bien triste!
--Mais, fis-je avec vivacité, ce que vous nous racontez là est absurde. Des désincarnés ne peuvent pas se battre en duel, voyons, ni être amoureux! c’est une supposition ridicule!
--Pourquoi pas? fit Mr. Lewis Barnard, de son ton toujours lassé. Je vous dis que chez nous tout est pareil. Et vous devez bien le savoir, puisque vous recevez continuellement la visite d’esprits qui nous disent qu’ils vont à la campagne, qu’ils écoutent des concerts, que même on y abuse de la musique classique, et qu’à la belle saison ils iront aux bains de mer: vous n’avez qu’à lire _Raymond, ou la vie et la mort_, de sir Oliver Lodge... Seulement, voilà: ce malheureux Byron est fou tout de même! Il faut qu’il ait le vice enraciné dans ce qui lui reste de corps...
--M. le ministre Lewis Barnard, nous vous comprenons de moins en moins!
--C’est pourtant bien simple: notre sensibilité est très atténuée. Et même, à mesure que se prolonge notre existence supra-terrestre, elle diminue encore. Alors ce n’est plus très amusant... Tenez, moi qui suis mort en 1847, il m’est déjà très facile de résister aux tentations. Je trouve que c’est bien loin de ce que j’éprouvais sur terre, c’est insignifiant, tout à fait insignifiant... Et pour Byron, qui est mort en 1824... qu’est-ce qui peut bien lui rester, je vous le demande! Ce dévergondage dérisoire n’en est que plus honteux.
--Mais, observa Mr. Mac Braid, il nous avait dit qu’il regrettait sa conduite, qu’il était tout à fait corrigé, qu’il prendrait exemple sur Mr. John Ruskin...
--Mylord s’est f...tu de vous, répondit le ministre.
DU BERGER A LA BERGÈRE
M. Devoze, homme d’affaires remarquable et fort entreprenant, n’a aux yeux de sa femme que deux graves défauts: la couleur de ses cravates, qu’il s’obstine à choisir dans une nuance rouge qu’elle estime du plus déplorable goût, et sa manie de consulter des somnambules en ajoutant à leurs prédictions la foi la plus ardente et la plus convaincue.
Pour la couleur de ses cravates, c’est chez M. Devoze un instinct congénital et malheureux. Nul ne saura jamais pourquoi les Arabes s’habillent en blanc et les Annamites en noir, sans que rien les en puisse détourner. De même, il y a des hommes qui ne trouvent rien de plus beau que le vert, le jaune, le bleu ou le rouge: ils sont nés comme ça, il est inutile de tenter quoi que ce soit pour leur faire préférer le vert au jaune, ou le bleu au rouge.
Pour sa foi dans les somnambules, elle vient sans doute à M. Devoze de ce que justement c’est en affaires un homme entreprenant, même téméraire. Accoutumé à risquer beaucoup, il croit à la chance: on a remarqué que la plupart des joueurs sont superstitieux, et Catherine de Médicis, Wallenstein, bien d’autres grands politiques ou d’illustres généraux, eurent leur astrologue, sans doute pour la même raison que M. Devoze a sa somnambule, extralucide, comme il se doit. On se demande avec anxiété: «Réussirai-je?» Et comme on ne saurait s’en donner, raisonnablement, des motifs certains, on invoque le concours des personnes qui prétendent jouir du privilège de percer les voiles de l’avenir.
Il n’en est pas de même de Mme Devoze. Elle a de l’intrépidité. Bien que fort honnête, elle ne craint Dieu ni Diable. Son incrédulité est dédaigneuse et totale, comme ses gestes ont d’ordinaire toute la précision de l’impulsivité. Ajoutons un détail que nous ne pouvons tenir que de M. Devoze lui-même--car c’est, il convient de le répéter ici, encore une fois, une personne fort honnête:
--Tu me reproches la couleur de mes cravates, lui dit fréquemment M. Devoze; tu ferais bien mieux de porter des pantalons. Toutes les femmes en portent et tu devrais faire comme toutes les femmes. Une combinaison si tu veux, mais enfin quelque chose. D’abord, cela serait plus décent: ensuite, je suis persuadé que cela est plus sain. Tu prendras froid.
Mais Mme Devoze lève les épaules. Ni sa mère ni sa grand’mère n’en ont porté; c’est une femme de tradition: elle se passera de cet accessoire de toilette aussi bien que ses aïeules, dont on n’a jamais dit de mal, Dieu merci, encore qu’elles eussent le langage un peu vert, comme il est de coutume en Bourgogne, le geste assez vif, et qui ne sont mortes qu’à un âge avancé.
Après quoi l’on revient sur le chapitre de la somnambule. Celle que fréquente M. Devoze, Mme Hertha, possède, à son dire, des dons de seconde vue extraordinaires. Mme Devoze renouvelle l’expression de son dédain.
--Je t’assure, lui dit son mari, que tu devrais aller la consulter: tu serais stupéfaite. Bien plus: tu serais convertie.
Sa femme répond que se convertir aux somnambules, c’est se convertir à l’imbécillité; qu’il suffit d’un esprit faible dans le ménage; qu’elle ne se laissera pas plus convertir aux somnambules qu’à manger de la soupe au potiron, qu’elle a en horreur. Dans un bon ménage, un ménage qui s’entend bien, il faut toujours qu’il y ait quelque discussion de cette sorte: cela entretient l’amitié.
Cela dure depuis dix ans. Au bout de dix ans, regardant encore une fois les cravates de son mari, voici qu’un jour, par une sorte d’illumination, Mme Devoze associe dans un éclair les deux sujets de dissension que le ciel bienfaisant maintient entre elle et son époux. Et, semblant tout à coup céder:
--Soit, dit-elle, puisque tu en dis tant de bien, de ta Mme Hertha, j’irai la voir! Et dès cet après-midi.
M. Devoze en est bien content et--les croyants, dans leur ferveur, ont de ces petites faiblesses--s’empresse de téléphoner discrètement à Mme Hertha pour lui annoncer la visite de sa femme, afin que celle-ci demeure plus frappée encore de l’exactitude des révélations qu’elle recevra sur son passé. Quant à l’avenir, il comptait sincèrement sur la clairvoyance de la pythonisse.
A la manière dont elle est accueillie, Mme Devoze ne manque point de s’apercevoir qu’elle était attendue: mais cela rentre dans ses plans. Elle se montre, avec Mme Hertha, de la dernière confiance, affecte pour tout ce que celle-ci peut annoncer ou découvrir, un enthousiasme émerveillé, la traite au bout d’un quart d’heure comme une amie, enfin se précipite aux suprêmes confidences: «Il n’y a rien dans sa vie, rien. Elle aime uniquement son mari, que Mme Hertha connaît peut-être, qui s’appelle M. Devoze... La seule chose qui, dans sa personne, lui porte sur les nerfs, ce sont ses cravates.»
Mme Hertha est bonne personne. Sans rien dire, elle se promet d’arranger l’affaire. Et dès qu’elle revoit son habituel client, qui ne se fait guère attendre, lui dit le plus sérieusement du monde:
--Je distingue pour vous le succès le plus satisfaisant... Toutefois, abstenez-vous de porter sur vous quoi que ce soit de rouge: cette couleur vous est hostile.
M. Devoze est crédule, mais il est sagace. Il obéit au conseil qu’il vient de recevoir, de quoi sa femme s’applaudit malignement dans son for intérieur; mais pourtant, ne peut s’empêcher d’établir un rapport entre la visite que sa femme vient de faire à la somnambule, et la suggestion subite que vient de lui communiquer celle-ci, alors que depuis si longtemps la nuance de ses cravates avait paru fort indifférente aux puissances mystérieuses du destin. Le tour lui semble simplement bien joué; il a fort bon caractère, mais il se promet d’avoir sa revanche.
A quelque temps de là, Mme Devoze prend mal à la gorge: une assez insignifiante angine. Cependant son mari manifeste la plus touchante inquiétude, obtient de sa femme qu’elle aille voir, incontinent, l’excellent docteur Blinières, leur ami et le médecin du ménage. Elle y consent. Alors, se frottant les mains, M. Devoze téléphone encore, mais cette fois au docteur, non plus à la pythonisse, pour lui donner quelques instructions.
Mme Devoze entre dans le cabinet du docteur Blinières quelques heures plus tard, avec sa désinvolture usuelle; elle est leste, décidée, gaillarde et de hait. Professionnellement, avec un grand sérieux, le docteur lui fait ouvrir la bouche, baisser la langue, en y appuyant une spatule de nickel, et commandant à sa cliente de faire «Ah! Ah! Ah!» comme l’impose un immémorial usage.
--Je vois ce que c’est, fait-il. Une petite angine. Ce ne sera rien. Seulement, chère madame, vous devez être fort sujette à cette sorte de refroidissement. Je suis sûr, permettez-moi de le suggérer, que vous n’êtes point, en dessous, vêtue assez chaudement. Je vous recommande l’usage de la flanelle, et des pantalons.
Car tel a été le message dont il fut l’objet quelques instants auparavant, de la part de M. Devoze. Il accomplit sa mission avec fidélité.
Mais, de même que M. Devoze avait compris que sa femme n’était point étrangère aux injonctions relatives à sa toilette qu’il avait reçues de Mme Hertha, de même Mme Devoze soupçonne directement la complicité, en cette matière, de son mari et du médecin.
--Eh quoi! docteur, dit-elle, d’un air admiratif, rien qu’en regardant ma gorge vous avez pu deviner ce qui se passait plus bas, beaucoup plus bas? C’est étonnant, c’est merveilleux!
--L’habitude, l’expérience, madame, répond le docteur Blinières qui a peur de rougir. La science a des yeux qui lui permettent de percer bien des secrets, du moins de les pressentir...
... Alors, avec sa bravoure et son intrépidité ordinaires, debout devant le docteur et troussant impétueusement ses dessous, qui sont aimables, Mme Devoze lui dit joyeusement, d’une voix toute naturelle:
--Eh! bien, docteur, puisqu’en regardant ma gorge vous avez pu voir ce qu’il y a ou ce qu’il n’y a pas ici, en regardant par là veuillez me dire si mon chapeau est droit sur ma tête!...
LE PARFUM
C’était du côté de la Bastille; je rentrais chez moi en suivant les quais... L’homme qui croisa ma route me jeta un regard en passant.
Je ne le reconnus pas, mais je vis ses yeux, des yeux surhumainement purs, jeunes, candides, des yeux comme des fleurs toutes fraîches. Il disparut au tournant de la rue des Lions-Saint-Paul, et c’est alors seulement que la mémoire me revint: «C’est Sartis, me dis-je, en vérité, c’est Sartis!» Je courus pour le rattraper; je courais après ce qu’on a toujours de plus cher: un morceau de jeunesse.