Le Diable au Sahara

Part 3

Chapter 33,822 wordsPublic domain

Comme tous les siens, Moutou-Apou avait deux morales: une morale d’été et une morale d’hiver. En hiver, il convient de vivre tout nu, au fond de larges caves creusées dans la neige, où les grosses lampes à huile, taillées dans la pierre de savon, entretiennent une chaleur presque excessive qui rend insupportable le poids des vêtements de fourrure. Les deux sexes, dans ces caves, vivent mêlés, mais chastement, sans se toucher, en frères et sœurs. Il est recommandable de se remuer le moins possible, de manger le moins possible, de dormir autant que possible, afin d’épargner les provisions. En été, au contraire, la coutume veut qu’on reste au grand air, ou bien dans des huttes faites d’ossements de baleines, recouvertes de peau, et vêtu, car les nuits sont fraîches. Mais, le poisson et le gibier étant abondants, il est licite et même obligatoire de manger beaucoup--chaque jour quatre ou cinq livres de viande--et de faire l’amour autant qu’on peut, dans l’intervalle des repas.

Toutefois, au cours de la saison d’hiver. Moutou-Apou, sans doute à cause de sa jeunesse, avait peine à dormir autant que l’exigeait l’usage. Alors, sur des os de cétacé ou bien l’ivoire des défenses de morse, à l’aide d’un fin burin de silex il gravait de nombreuses images. C’était l’histoire de ses chasses et de ses pêches, des espèces d’idéogrammes où on le voyait portant sur son dos le _kayak_ de cuir qu’il dirigeait sur les eaux du Mackenzie ou même de l’océan Arctique,--car la tribu allait parfois jusque-là dans ses migrations,--capturant des phoques, tuant un ours. Ou bien c’étaient les portraits, fort ressemblants, tracés avec un art ingénu, de ces animaux; ce qui paraît bien prouver qu’en effet il gardait dans les veines le sang des vieux chasseurs de l’époque de la Madeleine, qui nous ont laissé en France, dans les grottes où ils célébraient des rites mystérieux, des preuves si émouvantes de leur talent de peintres et de sculpteurs. Comme eux, Moutou-Apou n’aimait guère figurer que des choses qui ont vie et qu’on peut tuer pour se nourrir. Voilà pourquoi certains livres du pasteur norvégien, l’évangélique et mal récompensé pasteur Eriksen, l’intéressèrent. Quelques-uns étaient illustrés, les uns représentant des hommes et des femmes en costumes bizarres, ou presque nus,--à l’époque de la morale d’hiver, croyait-il, mais en réalité c’étaient les personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament--les autres habillés comme monsieur le pasteur, et portant le même magnifique chapeau de haute forme dont, même aux environs du pôle, celui-ci se coiffait, les jours de cérémonie.

C’étaient là des hommes et des femmes en vie, mais on ne les pouvait tuer pour se nourrir, et par conséquent moins attrayants, aux yeux de Moutou-Apou, que les bêtes dont les effigies peuplaient un autre des ouvrages de la bibliothèque de M. Eriksen. Plusieurs semblaient d’une taille monstrueuse, d’autres affectaient des formes bien étranges. Il ne faut pas s’en étonner: c’étaient les reconstitutions de la faune antédiluvienne, telles qu’on les pouvait contempler dans cette traduction anglaise de _la Terre avant le Déluge_, de M. Louis Figuier, vulgarisateur scientifique un peu oublié de nos jours, mais dont les honnêtes travaux ne sont pas sans valeur. Dans l’esprit de Moutou-Apou, ces animaux devaient être sûrement ceux qui se rencontraient dans le pays du missionnaire, aussi communément que les ours blancs et les morses dans la patrie des Inuits; et cela lui fit une grande impression. Quel paradis que celui où l’on pouvait chasser ces montagnes de chair, ces êtres singuliers et gigantesques! Il en rêvait dans la grande cave aux parois de neige, il en gardait la figure dans sa mémoire.

* * * * *

Juste comme le printemps polaire commençait, le pauvre M. Eriksen mourut, n’ayant pu résister aux rigueurs de ce climat épouvantable. Moutou-Apou le regretta sincèrement: il avait nourri l’espoir de l’accompagner lors de son retour dans ces régions du Sud, afin de contempler et de tuer, si possible, ces proies si avantageuses. Du moins, il aurait bien voulu garder le livre où il s’en repaissait par l’imagination; mais le sorcier des Inuits, considérant que le pasteur était un autre sorcier, et son concurrent, exigea que sa bibliothèque fût enterrée avec lui. Il fit donc entasser les livres autour de son cadavre, sous de lourdes pierres qui formaient une sorte de grossière pyramide, ou plutôt un tumulus. Seuls, ses vêtements et sa batterie de cuisine furent partagés entre les principaux de la tribu, et Moutou-Apou n’eut rien parce qu’il n’était que le second mari de sa femme.

Cependant, l’image des chasses profitables qu’on devait faire dans ces régions du Sud continuait de hanter sa cervelle. Quand le printemps fut plus avancé, que le soleil se maintint quelques heures au-dessus de l’horizon; que même, chose presque incroyable, les petites sauges qui étaient restées vivantes sous la neige montrèrent des fleurs, Moutou-Apou fit, en grand secret, ses préparatifs de départ. C’est-à-dire qu’il mit en état les quelques harpons qu’il possédait en propre, et vola à sa femme une assez belle provision de chair de phoque séchée, d’huile de poisson, et un kayak, Puis il s’enfuit, un soir de lune.

Moutou-Apou mit plusieurs mois à descendre la rivière Mackenzie. Tout d’abord, il fut obligé d’attendre l’émiettement des grands barrages de glace que le soleil n’avait pas encore fondus, et la débâcle. Puis il eut à porter son kayak sur ses épaules, afin d’éviter de redoutables rapides où il se fût sûrement noyé, bien qu’il nageât comme un saumon. Lorsqu’il était ainsi forcé de s’arrêter, il pêchait, chassait, augmentait la quantité de ses provisions de route. C’est de la sorte qu’il tua des rennes et des élans. Il ne connaissait encore ces animaux que par les images qu’il en avait vues dans le livre du pasteur Eriksen. Cela ne manqua point de l’affermir dans la croyance que, plus loin, il trouverait certainement les autres. Il en éprouva une grande joie dans son cœur, ou, comme il disait en son langage inuit, son ventre.

Le jour, la nuit, dormant, éveillé, il pensait les apercevoir; il imaginait comment il les pourrait mettre à mort, par sa ruse et par sa force; et sur des os de renne, surtout celui des omoplates, ou bien l’ivoire des défenses de morse, comme pour se débarrasser de cette hallucination en la fixant, tirant son burin de silex d’un petit sac en peau de renard tannée à la cendre et graissée, où il mettait les choses les plus précieuses qu’il possédât, il retraçait adroitement ces formes démesurées et désirables, telles que les avait fidèlement gardées son souvenir.

Enfin, plusieurs mois plus tard, il arriva sur les bords de l’océan Arctique. Les anciens de sa tribu étaient parfois allés jusque-là; mais Moutou-Apou y trouva un spectacle qu’ils n’avaient point connu; les Blancs étaient arrivés.

Dans ces solitudes affreuses, une grande ville venait de naître: vingt mille Européens s’y pressaient, avant de partir pour les régions désertes et fabuleuses où l’or, à ce qu’on disait, se cache sous la neige et la boue glacées. Il y avait des bars innombrables, où l’on vend, au poids de cet or, des breuvages violents qui échauffent le sang bien plus encore que l’huile de poisson. Il y avait des chapelles aux murailles de bois, aux toits en tôle ondulée, au sommet de quoi de curieux instruments, des sortes de chaudrons de cuivre renversés, animés par une espèce de marteau du même métal, font entendre une musique inouïe, délicieuse. Il y avait des magasins où l’on trouve des nourritures inconnues, savoureuses, et des objets étonnants d’où s’échappe une autre musique argentine lorsqu’on tourne une manivelle ou qu’on les caresse avec un outil brillant introduit dans leur ventre. Moutou-Apou ignorait les boîtes à musique et les réveille-matin. Ils lui parurent des miracles, des manifestations d’une sorcellerie toute puissante; il en eut peur et désir. Mais tout cela se payait avec de l’or, et il n’avait point d’or; il n’avait même pas l’idée que ce métal pût servir de moyen d’échange. Il proposa d’abord, contre un de ces admirables réveille-matin, un de ses harpons, et ne fut accueilli que d’un refus dédaigneux. Il tira alors de son sac en peau de renard tout le reste de sa propriété, mettant de côté, comme n’ayant aucune valeur, sauf pour lui, ces omoplates de renne, ces ivoires qu’il avait patiemment gravés...

Ce fut à cet instant, cet instant d’entre les instants, qu’il fut aperçu de M. Billington.

M. Billington n’est pas seulement un très distingué géographe; il s’est consacré, depuis deux ou trois lustres déjà, à la solution des vastes problèmes qu’offre la préhistoire. Cette science est encore pour une bonne partie conjecturale; elle a tout l’intérêt, tous les dangers aussi, du plus fabuleux roman. On ne sait jamais, avec elle, si l’on reste installé sûrement dans le domaine de la vérité, ou si l’on entre dans les espoirs illimités du rêve. Des faits y apparaissent, mais comme, dans un immense océan, ces îles qui marquent les plus hauts sommets d’un continent disparu, d’une Atlantide submergée, dont on ne saura jamais plus rien: la préhistoire est l’opium des savants... Ceci doit servir à expliquer pourquoi lorsque, pénétrant dans la même factorerie, M. Billington distingua les objets que le pauvre Moutou-Apou venait si vainement d’étaler sur le comptoir, cet honnête et très éminent préhistorien eut peine à réprimer un cri d’étonnement, de joie purement scientifique, de folle espérance d’une découverte qui pouvait à tout jamais illustrer son nom! Que ce sauvage,--un Esquimau, à n’en pas douter, par son costume et tous ses caractères somatiques,--eût gravé ainsi, avec un talent incontestable, des rennes, des élans en pleine course, il n’y avait pas lieu d’en être absolument surpris: ces mammifères qui, à l’époque de la pierre brute, et des chasseurs de la Madeleine en particulier, parcouraient les plaines de la France, ont suivi le retrait des glaciers; ils ont émigré vers le Septentrion, où ils existent encore. Les Esquimaux, les Indiens des terres arctiques les peuvent connaître, ils les chassent, ils les piègent. Mais ce gigantesque animal, représenté sur une omoplate de phoque avec tant de réalisme et d’exactitude, cet énorme et placide pachyderme à la trompe qui se repliait en touchant le sol, à l’épaisse et rude fourrure, aux défenses formidables recourbées en lame de cimeterre: c’était un mammouth, aucune hésitation, aucune discussion n’étaient possible, un mammouth! Et l’on sait bien que les mammouths ont survécu jusqu’à la contemporaine époque géologique. Le cadavre de l’un d’eux n’apparut-il pas au jour, au début du XIXe siècle, sur les côtes de Sibérie, si bien conservé dans la glace d’une banquise échouée que les pêcheurs indigènes se purent nourrir de sa chair frigorifiée, et que l’on conserve, au musée de Saint-Pétersbourg, un fragment de sa peau? Toutefois, ici, il y avait davantage, selon toute apparence: cet Esquimau avait _vu_ un mammouth, un mammouth vivant, puisqu’il l’avait figuré, ressemblant et en acte, sur une plaque osseuse!

M. Billington fut généreux. En échange de ce qu’on pourrait appeler l’album de ses gravures d’histoire naturelle, Moutou-Apou reçut de lui, avec le réveille-matin auquel il avait cru devoir modestement borner ses désirs, une boîte à musique, une véritable boîte à musique qui jouait _Plus près de toi, mon Dieu_, et aussi _O mon Fernand tous les biens de la terre_, ainsi que _God save the King_. De plus, M. Billington lui fit comprendre, par signes, qu’il l’attachait à sa personne avec promesse de lui donner à manger toute la journée: le savant géographe avait lu que la voracité des Esquimaux est sans bornes; mais il était résolu à ne point épargner la dépense pour s’attacher le témoin d’une survivance zoologique destinée sans nul doute à faire époque dans l’histoire de la science.

Ce marché conclu, il entreprit de faire interroger Moutou-Apou. Cela ne fut point facile. On ne trouva dans toute la ville, comme interprète, qu’un métis d’Esquimau et de Peau-Rouge qui ne comprenait qu’à demi ou au tiers le langage des Inuits, n’étant lui-même, et encore par sa mère seulement, qu’un Petit-Esquimau, de ceux qui habitent le Labrador. Moutou-Apou mit cependant la meilleure volonté du monde dans ses explications: il était aussi désireux que M. Billington,--je pense l’avoir fait comprendre,--de voir un mammouth, et croyait que ce blanc le lui ferait rencontrer. Et quand on lui demanda où il avait vu celui qu’il avait dessiné si exactement, il l’avoua sans aucun détour, mais l’interprète ignorant, ne saisissant que fort mal ses paroles, y entendit à peu près ceci: que Moutou-Apou avait vu ce mammouth dans le pays où il était né, et que c’était un sorcier extraordinaire qui le lui avait montré.

M. Billington s’empressa de consigner ce témoignage «oculaire» dans un rapport circonstancié qu’il expédia sur l’heure à Londres, où il fit grand bruit: tout paraissait prouver qu’il subsiste encore des mammouths, en tout cas un mammouth, dans une région hyperboréenne située aux environs des sources de la rivière Mackenzie, et qu’un Esquimau connaissait.

Des listes de souscription, pour organiser une mission scientifique ayant pour objet d’aller sur place étudier les mœurs de ce pachyderme, dont la race avait été jusque-là considérée comme éteinte, et le rapporter en Angleterre, mort ou vif, se couvrirent sur-le-champ de signatures. Le généreux lord Melville, grand chasseur et curieux des choses de la préhistoire, versa dix mille livres sterling, annonçant de plus qu’il prendrait part à l’expédition. Mais il y eut aussi, dons de petites gens, mineurs du Pays noir, potiers du Staffordshire, _clerks_ et calicots des banques et des boutiques de Londres, des souscriptions d’un shilling et de six pence. Dans toute l’Angleterre, on ne parlait plus que du mammouth.

L’expédition, présidée par lord Melville, arriva au printemps suivant à Seattle, où les attendaient M. Nathaniel Billington et Moutou-Apou devenu magnifiquement gras, ainsi que l’indispensable et insuffisant interprète, le métis du Labrador. La municipalité de Seattle, et les mineurs qui se préparaient à partir pour les placers, offrirent une grande fête à tous ces éminents représentants de la science anglaise. On y but beaucoup de champagne à vingt dollars la bouteille et plus encore de whisky. Moutou-Apou se grisa superbement: il était entièrement convaincu désormais de la supériorité des breuvages du Sud sur l’huile de poisson. Par surcroît, il connaissait maintenant la manière de s’en procurer, ayant acquis un assez joli sac de poudre d’or à reproduire, sur tous les os de bœufs, de moutons, et même de lapins mis à sa disposition, l’intéressante silhouette du fameux mammouth, que les mineurs enthousiastes se disputaient.

La mission se mit en route. Le voyage fut long et pénible. L’infortuné lord Melville mourut du scorbut, victime de la science et de sa généreuse curiosité. Trois autres membres de l’expédition eurent le nez gelé. Mais M. Billington avançait toujours, insensible aux frimas, soutenu, comme intérieurement échauffé, par l’ardeur de son rêve et du mirage de l’éternelle gloire qu’il attendait. Moutou-Apou, enfin, le conduisit un jour, ainsi que tous les survivants de la mission, les estropiés et les autres, devant un tas de pierres et leur dit, avec un paisible et joyeux sourire:

«C’est là!»

M. Billington, qui n’avait jamais eu froid au cours de ces quatre mois de marche à travers un pays désolé, sentit subitement son sang se glacer dans ses veines. Le mammouth était-il mort, l’avait-on enterré? Sa déception, hélas! fut plus amère encore... A grands coups de pics et de leviers, on démolit, on éventra le _cairn_ élevé par les Inuits. Complètement gelé, le corps de M. Eriksen y reposait, intact, entouré de ses livres. Moutou-Apou en prit un, le feuilleta d’une main assurée, et, triomphalement, du doigt, montra le mammouth. Il était bien là, en effet, entre la page 220 et la page 221, tel que l’a ingénieusement reconstitué l’imagination de l’illustrateur de M. Louis Figuier, d’après les travaux paléontologiques de l’illustre Cuvier... Moutou-Apou avait eu simplement de la mémoire, l’admirable et fidèle mémoire des artistes, des enfants, des chasseurs.

Il ne comprit jamais pourquoi M. Nathaniel Billington s’abattit brusquement sur le sol, anéanti, pleurant à chaudes larmes,--puis, se relevant, lui logea un magnifique coup de pied au derrière. Peut-être pensa-t-il que c’était là «manière de blancs», un rite de leur religion quand ils exhumaient un de leurs frères. En tout cas, il avait été bien nourri, bien payé. Il s’estima fort satisfait de l’aventure, et continua de dessiner des mammouths à ses heures de loisirs.

Cette invraisemblable histoire est rigoureusement vraie. Vous pourrez en retrouver tous les éléments dans les journaux anglais d’il y a trente ans.

LE MANTEAU DE PLUMES

En avril 1918, me dit le capitaine John Birchwood, l’hélice de mon petit vapeur s’enroula autour d’un câble que des idiots avaient laissé à la traîne entre deux eaux, dans la rade foraine d’Apia, le principal port, le seul, pratiquement, des îles Samoa: ce qui fait qu’elle cassa net, comme de raison; elle ne valait plus grand’chose, et déjà il m’avait fallu la rafistoler moi-même, devant les Fidji, par les moyens de mon bord. Mais un vapeur américain me prit en touage--à la remorque, comme vous dites plutôt, vous autres Français--et j’accostai comme je pus.

Fort heureusement, l’arsenal d’Apia avait été largement approvisionné par les Boches, ses anciens propriétaires. De sorte que je pus me procurer une hélice, et moins cher que je n’eusse payé à Glasgow.

Le temps de démonter les débris du vieil outil, de poser le nouveau, de faire gratter mes tôles, qui commençaient d’en avoir besoin: j’en avais bien pour un mois ou six semaines. Je n’en fus pas trop fâché; les marins sont toujours heureux des occasions qui se présentent de rester quelques jours à terre. N’empêche que je ne fus pas long à trouver les délices d’Apia un peu monotones... Quand les _vahinés_ des Samoa sont jeunes, elles sont gentilles, mais c’est extraordinaire ce qu’elles développent de corpulence en prenant de l’âge! Dans ce pays-là une dame de cent kilos est une sylphide. Je n’exagère pas! Et, si vous voulez le savoir, ça n’est pas mon goût.

Alors je pris mon fusil, j’achetai un cheval, et gagnai dans cet équipage Toutouila, qui est l’île la plus au nord de l’archipel. Le cheval ne me servit à rien du tout, mais vous savez que la première chose que fait un marin, quand il est à terre, c’est de monter à cheval, ou du moins de se figurer qu’il va monter à cheval: c’est une idée de magnificence. Je n’eus qu’à me louer, au contraire, d’avoir emporté mon fusil. Toutouila est le paradis des oiseaux, et même des oiseaux de Paradis, ou du moins d’oiseaux qui leur ressemblent beaucoup: à peine moins brillants de plumage, avec une queue en forme de lyre. Avant que nous fussions venus vendre aux Samoëns nos cotonnades de Manchester en échange de leur coprah et de leur nacre, les femmes de Toutouila tissaient, tressaient, brodaient, je ne sais comment dire--c’est une fabrication si singulière!--les plus beaux manteaux de plumes qui se pussent trouver dans toutes les îles du Pacifique: des miracles, des choses sans prix! Les belles dames de Londres qui paient mille livres un manteau de zibeline me font rire; elles ne connaissent pas le manteau de plumes des Samoa. C’est de l’or, des émeraudes, des rubis! C’est mieux, même, plus plaisant à l’œil: plus brillant et plus doux à la fois, avec des dessins, des tableaux, comme si on voyait en rêve des fleurs, des palmes, des lacs et le ciel... Il fallait deux ans aux Samoënnes pour finir un de ces manteaux: rien d’étonnant! Vous pourriez en donner cent à vos tisserands de Lyon, ils y renonceraient. Je ne vous conte pas d’histoires sous prétexte que je reviens de loin, et je suis sûr de ne pas me tromper: à force de bourlinguer, je suis arrivé à savoir la valeur des choses.

Il y a tout de même un point qui ne me paraissait pas clair. Il en faut, des oiseaux, des plumes d’oiseaux, pour un seul de ces manteaux: des centaines et des centaines. Comment faisaient-ils pour les tuer, les Samoëns, à l’époque où ils n’avaient pas de fusils? Et ils ne connaissaient pas même l’arc: rien que des sagaies, et un bâton de jet, qui ressemble un peu au boomerang des sauvages d’Australie, plus l’ordinaire casse-tête, bien entendu! Vous comprenez que ça m’intriguait, et quand j’ai découvert la vérité, elle m’a paru si invraisemblable que je n’ai pas voulu y croire.

Elle me vint sous la forme d’un grand vieux, sec comme une planche d’acajou, et de la même couleur, sur lequel je tombai un jour, dans la montagne. Il n’eut pas l’air d’abord bien content de me voir, et me fit signe de ne pas bouger. Entre leur pas et le nôtre, quelque soin que nous y mettions, il y aura toujours autant de différence, pour le bruit, que du vol d’une hirondelle à celui d’un aéroplane. Il balançait une espèce de pique, longue de plus de cinq fois la longueur de son propre corps, et visait quelque chose, dans un arbre. Son bras se détendit pour atteindre, à quarante mètres, un magnifique perroquet, jaune et bleu, que je n’avais même pas su voir. Mais ce n’était pas cette volaille qui m’intéressait, c’était la pique, mince comme une canne à pêche: elle avait dix mètres de haut; et légère, et dure, inflexible! Plus tard ce vieux m’expliqua qu’il fallait abattre tout un gros arbre pour en tailler seulement deux. Il coupait le tronc à la hache, et c’est encore avec cet outil civilisé qu’il dégrossissait d’abord ses javelots: mais tout leur finissage était fait avec des racloirs de pierre: un travail de six mois pour chacun d’eux! Au fond, des trucs comme ça, c’est peut-être plus difficile à inventer et à fabriquer qu’un téléphone; il y faut une espèce de génie, et une adresse que nous n’avons pas. Ça m’amusait tellement de le voir se servir de son _bird’s spear_--c’est le nom que lui donnent les colons anglais--que je ne tirai plus un coup de fusil: je le suivais comme un enfant pour le regarder. Ça le rendit fier, et il devint ami avec moi, très vite. Il parlait assez bien _pidgin_, le «sabir» international des mers du Sud, de sorte qu’on s’entendait sans trop de peine. Il portait dans un sac en fibres de cocotier le produit de sa chasse, près de deux douzaines d’aras de toutes les couleurs, de beaux pigeons bleus, et deux porte-lyres. Je lui demandai:

«--Tu les manges?»

Il secoua la tête:

«--Manteau!...» fit-il brièvement.

Je sentis le cœur me sauter de joie. Ainsi, sans le vouloir, par un pur hasard, j’étais tombé sur un bonhomme--le seul qui restât aux Samoa, probablement, et dans toute l’Océanie--chez qui l’on pratiquait encore cette industrie perdue. Je ne dis rien. J’ai vu assez de sauvages dans ma vie pour savoir qu’il ne faut pas les brusquer. Mais je le menai à mon petit campement, j’ouvris devant lui mon bagage en regardant ses yeux pour voir quelles choses tenteraient ses désirs. Il demeura d’une froideur suprême, jusqu’au moment où, ne croyant plus que rien le pourrait séduire, je refermais, presque aussitôt que je l’avais ouverte, une boîte d’hameçons anglais, tout à fait ordinaires. Alors il fit: «Heu!» du fond de la gorge, avec admiration, car il fabriquait encore ses hameçons avec des arêtes de poissons et les esquilles du squelette de petits oiseaux. Je lui donnai tout de suite la boîte, bien entendu.