Part 2
Ce fut d’abord un repas assez gai; nous n’avions guère que des conserves--les ressources du pays sont nulles--et nous mangions sur une table en bois blanc. Je la vois encore, cette table, je la vois _trop_, je n’aime pas me rappeler: elle avait été bâtie par je ne sais quel charpentier à la manque, un légionnaire ou un «joyeux», je suppose--ces gens-là savent tout faire à peu près--qui avant nous avait passé quelques jours dans ce poste: le dessus, des voliges de caisses d’emballage mal rabotées, et les quatre pieds épais, massifs, pris à même une vieille porte arabe qu’on avait sciée en long, dans le sens du fil du bois. C’était très lourd et ce n’était pas beau: mais ça suffisait pour y étaler son assiette de fer-blanc et le couvert en aluminium de Tassart, qui a des prétentions à l’élégance. Lui, Tassart, qui avait l’air assez excité, bavardait toujours sur sa manie: «Je ne vous dis pas que tout soit vrai; je ne vous dis pas qu’il n’y ait des fraudes, mais tout n’est pas faux! Tout ne peut pas être faux. Vous entendez! Par exemple, c’est un fait que les tables tournent, et répondent quand on leur pose des questions. Ce qu’elles disent, il est possible que ça soit des blagues; mais ça m’est égal: l’important, ce qu’il faut admettre, c’est qu’elles parlent, et qu’on n’a jamais pu expliquer pourquoi.
--Mon adjudant, fis-je sans presque y penser, vous ne feriez pas tourner celle-là!»
Je lui disais ça parce que cette table pesait bien dans les quarante kilos: un monument! Nous l’avions laissée là où nous l’avions trouvée, à peu près au milieu de la terrasse; elle avait l’air vissée sur le dessus de ce toit plat. Et comme elle était plus longue que large, nous étions assis sur les deux côtés longs tandis que Malterre et Coldru se trouvaient seuls sur les côtés courts. Le père d’Ardigeant était sur un des côtés longs, avec moi.
Le père me regarda comme si j’avais dit une bêtise, ou commis une imprudence, puis il plongea bien sagement les yeux dans son assiette. Il avait raison de se méfier, car Tassart déclara tout de suite:
--Pourquoi pas? On peut essayer. Et ce serait une preuve, ça, une preuve: une table que vous auriez de la peine à remuer en vous y mettant tous à la fois, avec toutes vos forces!
Nous autres, on ne demandait pas mieux. C’était une distraction: il n’y en a pas tant, dans ces pays-là. Et puis on ne voulait pas croire, mais Tassart avait quand même soulevé notre curiosité; on voulait voir. Je dis pourtant:
--Mon adjudant, attendez qu’on ait fini de manger: il faut bien ranger la vaisselle!
Le père d’Ardigeant me jeta un regard où il y avait de la reconnaissance: il ne voulait pas assister à ça. Il prit tranquillement le café avec nous, mais se leva tout de suite après. On ne le retint pas. Ça nous aurait gênés, nous aussi, qu’il restât: on n’aurait plus osé; on n’aurait pas voulu lui faire de la peine.
Il descendit l’escalier, et nous le vîmes entrer dans sa tente, puis en ressortir avec son bréviaire. Il s’éloigna dans le bled. Nous distinguâmes assez longtemps sa longue silhouette mince, à cause de la lune. Il avait pourtant l’air d’avoir un remords, il hésitait, il revint sur ses pas, il cria:
--Ne faites pas ça! Je vous assure que c’est dangereux! Ne faites pas ça!
Tassart répondit en rigolant:
--Revenez donc, M. le curé! Nous vous donnerons des nouvelles des âmes du Purgatoire!
Alors, puisqu’on se fichait de lui, il repartit et disparut derrière une dune.
* * * * *
Vous les connaissez, les clairs de lune du Sahara! C’est extraordinaire... extraordinaire, magique, quoi! Ça doit être à cause de la sécheresse de l’air: la lumière est d’une blancheur bleue, pas douce, méchante même, plus forte que celle des globes électriques autour des Halles, à Paris. Et tout devient blanc, d’un blanc bleu invraisemblable, dans le paysage: blanc comme de la neige, bleu comme de la glace. On ne se croirait plus au Sahara, mais au pôle, au milieu des ice-bergs; c’est affolant, ça fait battre le cœur, quand on n’a pas l’habitude: cette nuit-là, sans doute à cause de ce qu’on allait faire, ça nous fit battre le cœur, malgré qu’on eût l’habitude.
On avait desservi la table. Elle aussi, quoiqu’il n’y eût pas de nappe, était toute blanche sous la lune. Nous avions repris nos places. Je dis à Tassart:
--Je suis tout seul de mon côté, maintenant que le père est parti. Ça ne marchera jamais.
--Ne t’inquiète pas de ça, commanda-t-il, et fais comme je fais.»
Et il nous montre comment il faut placer ses doigts sur la table, sans que les mains se touchent et, sans appuyer. Bon! On attend un petit moment: rien ne se passe. Muller observe:
--Je vous dis que la table est trop lourde. Et puis, c’est des blagues.
Et je le vois qui essaie de pousser, pour rire. Mais la table était trop lourde, en effet, et Tassart l’attrape comme du poisson pourri:
--Si tu essaies de pousser, je te fais faire la marche à pied, cette nuit, à côté de ton chameau, ton barda sur la tête. C’est sérieux!
Et alors, subitement, nous nous sentîmes très émus, sans savoir de quoi. Nous attendions... La table craqua.
--Avez-vous entendu? interrogea Tassart à voix basse.
Nous avions entendu, et nous fîmes «oui» de la tête.
Muller serrait les lèvres, peut-être pour ne pas claquer des dents: ce qu’avait dit le père d’Ardigeant l’impressionnait. Moi, pour me donner une contenance, je posai une question:
--Mon adjudant, si des fois la table veut causer, à qui voulez-vous causer?
Tassart ricana:
--A qui, à qui?...
Il n’y avait pas songé. Il dit tout à coup:
--Eh bien, nom de Dieu, au Diable! Puisque le père prétend que c’est son patelin, ici... Un coup pour oui, deux coups pour non!»
Juste à cet instant, la table leva un de ses pieds, lentement, et le baissa, lentement. Plus lentement, je l’aurais juré, que si ce pied était retombé tout seul. Nous étions un peu saisis, vous comprenez. Tassart seul eut un mouvement de fierté satisfaite: l’expérience réussissait! Mais il avait aussi un petit tremblement dans la voix en demandant:
--C’est toi?... Celui que nous avons appelé?
--Au lieu de répondre, au lieu de frapper encore un coup, voilà que cette table, ce monument de table, cet immeuble par destination, se met à danser, à danser! Parfois elle glissait, ses quatre pieds à terre, comme pour une valse; parfois elle en levait un, ou deux, peut-être trois, je ne sais plus. Elle avait l’air de faire des grâces, de faire de l’esprit, de suivre un air qu’on n’entendait pas. Elle pressa la mesure, et ça changea: des nègres, des nègres qui dansent, avec leurs sorciers, leurs danses de démons. Elle cavalcadait, cavalcadait! Et avec un bruit! C’était comme des sabots cornés qui frappaient le sol de la terrasse. Les sabots d’un être malin, perfide. Nous nous essoufflions à la suivre, et nous étions obligés de la suivre: nos doigts étaient comme collés sur elle. Une idée qu’on se faisait, ou la vérité? N’importe: nous étions convaincus qu’on ne pouvait pas les décoller.
A la fin, pourtant, elle resta tranquille un moment, comme pour reprendre haleine elle-même, et Tassart lui cria courageusement--oui, hein? c’est bien courageusement qu’il faut dire!--mais avec une voix toute changée:
--Si c’est _toi_, parle, au lieu de faire des bêtises!
Ce fut comme s’il avait touché un cheval de sang avec un fer rouge. La table se cabra! Je ne trouve pas d’autre mot. Elle se dressa sur deux de ses pieds, les pieds du côté où se trouvaient Tassart et Muller, et marcha, par bonds furieux, de mon côté, le côté où j’étais tout seul! Une bête féroce! On aurait dit qu’elle avait des mâchoires. Et ce qu’il y a d’incompréhensible, ce qu’il y a de stupide et de mystérieux, c’est que je tenais toujours mes doigts posés sur elle, les bras en l’air, maintenant, sans pouvoir les détacher.
Elle avançait, elle avançait toujours, et me poussait vers le bord de la terrasse, vers le vide. Tassart hurla:
--Retire-toi donc, retire-toi, imbécile! Tu vas tomber!
Et j’essayais de crier:
--Mais retenez-la, arrêtez-la, vous autres! Vous voyez bien qu’elle veut me f... en bas!
Je sentais déjà un de mes talons ferrés grincer sur l’extrême rebord de la terrasse. De mes doigts toujours si absurdement liés à la table, j’essayais de la rejeter vers Tassart et Muller. Autant lutter contre une locomotive! Les deux autres, Coldru et Malterre, suivaient le mouvement sans pouvoir l’empêcher. Nous poussions des cris qui devaient s’entendre à dix kilomètres. Les goumiers arabes qui s’étaient couchés dans la cour intérieure du bordj ou dehors, sur le sable, s’étaient réveillés, levés. Ils dressaient les bras, ils n’y comprenaient rien. Ils croyaient que les blancs se battaient entre eux, voilà tout.
Du reste, ils n’auraient pas eu le temps de monter: encore une seconde, et ils n’auraient plus qu’à ramasser mes morceaux, en bas. Je tournai la tête, pour voir... On veut toujours voir, malgré l’épouvante, _à cause_ de l’épouvante.
Je vis les grandes dunes pareilles à des ice-bergs sous le clair de lune, et, entre deux de ces dunes, le père d’Ardigeant qui se pressait. Je ne sais pas ce qu’il fit: un signe de croix, une conjuration? Il était trop loin, je n’ai pas pu distinguer... Mais la table retomba sur ses quatre pieds, si fort qu’elle en resta toute tremblante, avec un air, on aurait dit déçu, irrité. Et, en même temps, mes mains purent se détacher.
Tassart murmura tout haletant:
--Eh bien, par exemple!...
Moi, je m’essuyais le front. J’étais tout pâle; je tombai sur une chaise, le cœur démoli.
Le père d’Ardigeant regarda, constata sans doute que tout était rentré dans l’ordre, et ne daigna même pas monter. Il s’occupa, avec son boy, de démonter sa tente et de la plier: on devait repartir à trois heures du matin, en pleine nuit, pour finir l’étape, avant que le soleil fût trop chaud.
* * * * *
Et l’on repartit. Personne, d’abord, ne parla. On s’en voulait, on se trouvait bête, et on avait peur, peur; on ne voulait pas se rappeler, et on se rappelait. On était dégoûté de soi, de ce qu’on avait fait, et on avait peur, je vous dis, et le froid de la nuit, avec cette peur, vous tombait sur les épaules. Puis on vit, à l’orient, une petite clarté pâle, et bientôt ce fut le soleil, et bientôt une chaleur qui nous parut bonne. Les chameaux marchèrent plus vite. On commença de se rassurer. Muller, qui ne peut jamais garder longtemps la même idée dans la cervelle, se mit à chanter. Il me dit à la fin, en clignant de l’œil:
--Tassart, t’en a fait une bien mauvaise, hier soir!
Les autres rigolèrent. Personne ne voulait plus croire qu’à une sale farce que Tassart m’avait jouée. Moi-même, je ne savais plus...
Le père d’Ardigeant mit son chameau au petit trot, et rejoignit l’adjudant. Je l’entendis qui murmurait:
--Je vous l’avais bien dit, que c’était dangereux!...
* * * * *
... Cette singulière expérience de Barnavaux, il m’arriva un soir de la conter à mon amie Anna Mac Fergus, que vous rencontrerez encore au cours de ces pages. Peut-être alors me risquerai-je à tracer son portrait, vous la verrez et la comprendrez mieux. Je n’en dirai rien pour l’instant, sinon qu’elle est Écossaise: pleine du bon sens le plus immédiat, même le plus terre à terre, et magnifiquement superstitieuse: j’imagine que les primitifs, les vrais primitifs, devaient être ainsi.
--... Votre ami le soldat, dit-elle, a vu, et n’a pas cru. Je ne m’en étonne pas: il est Français. Les Français ont trop d’imagination.
--Belle raison! L’imagination, au contraire, devrait leur servir à voir même ce qui n’existe pas!
--Vous vous trompez. Elle leur sert, devant un fait, à s’en donner des explications puisées dans le domaine de l’expérience, dans les précédents, dans tout ce que vous voudrez que l’on connaît déjà: à raisonner. Vous autres Français, vous raisonnez toujours. Les Anglais ne raisonnent pas, ou très peu. Ils laissent agir leur sensibilité. C’est pour cette cause qu’ils voient ce que vous ne voyez point, plus fréquemment. On voit le diable, en Angleterre, ou des fantômes, cent fois pour une en France.
--Et vous en avez vu?
--Non. J’ai une sensibilité de second ordre, sans doute, une sensibilité qui ne réalise pas... mais je crois à des forces, je sens des forces. Je crois que l’amour, la haine, l’horreur, toutes les passions, tous les sentiments intenses, créent dans le lieu où ils se sont développés une ambiance qui continue à régner, à emplir ces lieux. Et il se peut alors que ces forces se matérialisent... Moi, je vous le répète, je n’ai jamais fait que les sentir.
«Trois ou quatre fois dans ma vie au moins. Je ne veux pas vous ennuyer: Voici l’histoire d’une seule de ces fois-là.
«A cette époque, j’étais encore jeune fille, et j’allais passer assez souvent le _week-end_--vous savez, les vacances du samedi au lundi--chez une de mes amies nouvellement mariée. Le jeune ménage avait loué, aux environs de Londres, une assez jolie maison de campagne, très vaste, ni absolument vieille ni absolument neuve, banale, en somme, et qui ne se distinguait de n’importe quelle autre maison de campagne que par le loyer, qui était d’un bon marché extraordinaire, et une énorme salle de billard. Eh bien, vous ne me croirez pas, mais c’est un fait: cette maison était envahie, pénétrée par la haine. Elle suait la haine! Je sais parfaitement que cela vous paraît absurde, mais c’est vrai, c’est vrai; je vous jure que c’est vrai! Je l’ai fréquentée durant plusieurs années, et mon impression d’inquiétude alla toujours en grandissant.
«Vous me direz que j’étais malade, nerveuse. Est-ce que j’ai l’air d’une malade? Et à cette époque, je me portais mieux encore que maintenant; je me sentais à l’ordinaire heureuse, heureuse... Heureuse comme seules peuvent l’être les jeunes filles qui ne savent rien de la vie et qui en attendent tout. Et ce jeune ménage était charmant. Je l’aimais, j’éprouvais le plus grand plaisir à me trouver avec le mari et avec la femme. Cela n’empêche pas qu’à partir du jour où ils s’établirent dans cette abominable maison, ce ne fut qu’avec la plus grande répugnance que j’allai les voir. La salle de billard surtout m’inspirait d’horribles frissons par tout le corps. Au bout de quelques mois, je n’y serais plus entrée pour un empire. Et quant à ma chambre, la chambre qu’on me réservait d’habitude!... Les mensonges que j’ai inventés pour échapper à l’horreur d’y passer la nuit! Remarquez que je n’avais jamais eu la plus faible idée qu’il pouvait exister, là ou ailleurs, le moindre «phénomène». Je ne crois pas aux fantômes et je suppose que je n’en verrai jamais. Seulement, je ne pouvais dormir dans cette chambre. Je m’y trouvais à la fois épouvantée et irritée... plus qu’irritée: exaspérée, méchante.
«Je vous ai dit que, nous autres Anglais, nous n’avons pas d’imagination. Je songeai donc: «Ce doit être le _drainage_ qui est _out of order_. Comment appelez-vous _drainage_?
--Le tout-à-l’égout, traduisit quelqu’un, obligeamment.
--C’est moins joli! fit-elle pudiquement... Alors je demandai au mari de mon amie s’il n’y avait pas quelque chose de désorganisé dans le drainage. Mais il me répondit qu’il l’avait fait entièrement remettre à neuf avant d’entrer dans la maison. Il était bien l’homme à ça: jamais je n’ai vu d’Anglais aussi Anglais! Il avait encore moins d’imagination que moi. Et pourtant cette maison était hostile. Hostile! Je ne trouve pas d’autre mot. Tout le monde s’y détestait. Aussitôt que j’y avais pénétré, moi-même je perdais le contrôle de mes nerfs. Lui, le mari, si calme, si parfaitement indifférent à ce qui n’était pas les pures matérialités de l’existence, y devenait insupportable, injurieux. Sa femme, que j’avais connue parfaitement bien élevée, modérée, réservée dans tous ses gestes, dans ses moindres paroles, y semblait sans cesse hors d’elle-même. On n’y pouvait garder aucun domestique. C’était l’enfer, je vous dis, l’enfer!
«A la fin, je commençai à penser qu’il avait dû se passer quelque chose de tragique dans cette maison. J’interrogeai le mari. Il me répondit, en haussant les épaules, qu’elle avait appartenu dans le temps à un «colonial» qui avait même fait bâtir la salle de billard, parce qu’il aimait particulièrement ce jeu. Ledit colonial avait «mal fini». Je n’ai jamais pu en savoir davantage. Dans l’esprit de cet homme-là, cela pouvait représenter les pires aventures et les pires abominations, ou bien simplement qu’un soir il s’était allé jeter à l’eau dans un accès de _delirium tremens_, après avoir bu trop de whisky. Et c’était au nouveau propriétaire absolument égal. Il se pouvait qu’il n’en sût pas plus qu’il n’en disait. On lui avait dit ça comme ça, quand il avait loué la maison, et il n’avait jamais eu la curiosité de prendre de plus amples renseignements. Pour moi, j’étais trop jeune et trop bien dressée pour insister.
«Ne pensez pas, du reste, que je lui révélai mes soupçons. Je sentais, je sentais «quelque chose». Mais quoi? J’aurais été bien embarrassée pour l’expliquer, et j’avais autant de soin de ma réputation d’être «comme tout le monde» que tout le monde. Si je lui eusse avoué ma pensée de derrière la tête, il aurait certainement conseillé à mon père de me mener chez un spécialiste pour maladies mentales. Il se contentait de rentrer chez lui chaque soir de fort bonne humeur, et de devenir immédiatement furieux et malheureux, ne rencontrant que fureur et folie. Mais il n’a jamais cherché à établir le moindre rapport entre cet état de choses singulier et cette demeure, où nul n’entrait sans perdre la raison.
«Car au bout de quelques années, lui et sa femme avaient perdu tous leurs amis: moi-même je m’écartai. Je ne pouvais plus, je ne pouvais plus!... Tous deux se brouillèrent avec leurs parents, ils ne virent plus personne. Et alors, restés seuls avec des serviteurs qui changeaient tout le temps, ils finirent par se brouiller et se séparèrent. Le plus curieux, c’est que la femme, une fois sortie de cette maison, est redevenue ce qu’elle était auparavant: parfaitement douce, équilibrée, de l’humeur la plus égale. Lui, la dernière fois qu’il en a franchi les portes, ce fut pour entrer dans une maison de santé. Il était fou, complètement fou!
--Mais, interrogea-t-on, le colonial? Qu’est-ce qu’il avait fait, le colonial?
--Je vous répète, affirma-t-elle, que je vous ai dit tout ce que je savais. Parfois, quand j’étais dans ma chambre, à frémir de tous mes membres, et à rouler en même temps des idées d’assassinat, je me figurais que c’était là qu’il s’était pendu! Alors, je lui en voulais de tout mon cœur. Je me disais: «Pourquoi n’est-il pas allé faire ça autre part!» Je lui en veux encore...
--Enfin, _dear_ Anna, dites la vérité? Que croyez-vous? Était-ce lui, ou le diable, qui hantait la maison?
--Ni lui, ni le diable; des Forces, je vous dis, des Forces!
--Anna, il en est de cette chose-là comme du mot «chemise» que vous ne voulez pas prononcer: ce qui ne vous empêche pas d’en avoir une.
--Vous êtes _improper_!
LE MAMMOUTH
Il s’appelait Moutou-Apou-Kioui-No, c’est-à-dire «Celui-qui-sait-où-sont-les-phoques». Il faut prononcer «Kioui» comme s’il y avait la moitié d’un _s_ qui serait aussi un _t_ entre le premier _i_ et _ou_: mais n’essayez pas, c’est très difficile. Dans le courant de ce récit, nous dirons Moutou-Apou, «Celui-qui-sait», tout bonnement, pour abréger, et aussi parce que c’est comme ça que le nommait à l’ordinaire le métis qui, au jour à jamais mémorable que M. Nathaniel Billington fit sa connaissance, servit d’interprète entre lui et ce membre infortuné de la Société royale de géographie de Londres.
Moutou-Apou était un Inuit. Nous autres, nous dirions un Esquimau, mais nous avons tort. Ce sont les Indiens de l’Amérique du Nord qui infligèrent à sa race, il y a bien des années, ce sobriquet, injurieux car il signifie: «mangeur de poisson cru». Moutou-Apou, ignorant le langage de ces chasseurs rouges, ne comprendrait pas. «Inuit» veut dire simplement «les Hommes», parce que les Esquimaux se sont cru bien longtemps les seuls hommes qu’il y eût sur terre--les hommes par opposition aux phoques, aux baleines, aux ours, aux bœufs musqués, aux morues, à tout le reste de ce qui vit et respire sous le ciel ou au sein des eaux salées. Et pourtant, ils n’ont peut-être pas toujours habité ces régions effrayantes, enfouies six mois dans la sépulture de la nuit polaire, le soleil n’apparaissant à l’horizon que pour redescendre au même instant sous l’horizon: où la courte durée de l’été, l’extraordinaire intensité du froid en hiver, qui couvre le sol d’une épaisse couche de glace et de neige, ne permettent qu’à quelques plantes chétives, des bouleaux nains, une herbe misérable, de croître sur ces étendues désolées. Selon l’hypothèse de quelques distingués préhistoriens, il y a vingt mille ans ces mêmes Inuits vivaient sur le sol de la France, alors envahie presque à moitié par les neiges et les glaciers, et, dans la chaude saison, transformée en grands steppes herbeux où paissaient les rennes et les mammouths. Quand le climat s’attiédit, les Inuits suivirent leur gibier, qui remontait vers le nord. Ils ne comprirent pas que, sous cette température plus douce, ils allaient jouir d’une existence dont la facilité leur eût semblé un don de Manéto, le seul génie indulgent aux hommes que connaissent leurs sorciers, encore aujourd’hui...
C’étaient des conservateurs, ces Inuits; ils ne pouvaient concevoir la vie autrement qu’ils l’avaient toujours vécue, les conditions de la vie autrement qu’ils les avaient toujours connues. Ils mirent une énergie farouche et dérisoire à fuir le bonheur qui s’offrait, et qu’ils méprisèrent, mais aussi une sorte d’héroïque et triste ascétisme: car il y a de l’héroïsme et de l’ascétisme à ne point vouloir ni savoir s’adapter... C’est l’histoire de tous ceux que nous appelons «des conservateurs», je vous le répète.
Moutou-Apou était né tout en haut de la rivière Mackenzie, à l’extrémité la plus septentrionale de l’Amérique, une des régions les plus sinistres du globe, où pourtant les blancs plus tard accoururent, sur le bruit qu’on y trouvait de l’or.
Il était petit, trapu, avec des membres gros et courts, et un beau ventre bien arrondi, malgré sa jeunesse, à cause qu’il buvait beaucoup d’huile de poisson. Ses cheveux noirs fort abondants, gras et rudes, lui couvraient les oreilles. Il avait le visage rond, aplati vers le front, des yeux petits et noirs enfoncés dans l’orbite et remontant du nez vers le haut des tempes, un nez écrasé, de grosses lèvres, une grande bouche aux dents assez régulières, les pommettes élevées et le teint couleur d’un chaudron de cuivre mal récuré. Enfin, c’était un véritable Inuit, nullement mélangé de sang indien; les femmes de sa tribu le trouvaient agréable à voir. Aussi fut-il, dès son adolescence, distingué par l’une d’elles qui le prit pour deuxième époux, car les Inuits ont au sujet du mariage des idées assez larges. Les hommes qui sont riches, c’est-à-dire disposant de plusieurs canots de pêche et de nombreux harpons, possèdent plusieurs femmes; les femmes riches, je veux dire celles qui ont eu la sagesse d’accumuler une bonne provision d’huile de phoque, ne se contentent pas d’un mari. Les Inuits trouvent que les choses sont fort bien arrangées ainsi: c’est ce que Moutou-Apou expliqua fort innocemment à M. Eriksen, le pasteur norvégien qui tenta de convertir sa tribu, mais n’y parvint point parce que le sorcier vendait des charmes pour faire prendre beaucoup de poisson, tandis que lui, cet Européen qui se moquait du monde, prétendait qu’il faut là-dessus se borner à invoquer le Seigneur.