Part 8
Ce préambule a pour dessein de préparer le lecteur à l’examen d’une question qui bouleverse aujourd’hui la vie financière des peuples: celle du change. Progressivement chargée d’un entassement d’erreurs, elle est devenue, malgré son extrême simplicité, un phénomène mystérieux supposé régi par d’incompréhensibles forces occultes ou par les ténébreuses volontés de subtils spéculateurs.
Admettons qu’un philosophe nourri des vérités de La Palice entreprenne d’expliquer le problème du change, malgré ses obscurités. Comment y réussira-t-il?
Par un rapide examen et sans recourir aux lumières d’aucun économiste, il remarquerait facilement que la perte au change, c’est-à-dire la diminution du pouvoir d’achat d’une monnaie, varie avec le degré de confiance accordé au pays possédant cette monnaie. Si pour se procurer en Suisse ou en Angleterre un objet valant cent francs en France, nous devons payer trois cents francs, c’est-à-dire si le franc a perdu les deux tiers de son pouvoir nominatif d’achat, cela signifie simplement que la confiance dans notre solvabilité est notablement réduite.
Le change représente donc un thermomètre psychologique de la confiance à l’égard du pays auquel le producteur vend sa marchandise.
De cette définition résulte clairement que la formule «stabiliser le change», répétée par tant d’économistes et tentée par divers pays constitue une absurdité. Stabiliser le change équivaudrait à stabiliser un instrument de mesure quelconque, le baromètre par exemple.
Quelles causes peuvent faire varier cette confiance, dont les oscillations se traduisent par celles du change? On énoncerait encore une vérité de La Palice en assurant que, si les dépenses d’un particulier, d’un industriel ou d’un État, restent longtemps supérieures à ses recettes, la confiance en son crédit diminuera rapidement.
Elle se réduira plus encore si, pour payer ses dettes, le débiteur est obligé de multiplier les emprunts.
Lorsque c’est l’État qui réalise cette opération, les emprunts prennent des formes variées qui en dissimulent un peu la nature. La plus usitée est le papier-monnaie, billet de banque à cours forcé, n’impliquant aucune date de remboursement.
De tels billets constituent, évidemment, des emprunts sans autre garantie que la confiance inspirée par l’État emprunteur. Si cet État multiplie ses billets, (phénomène qualifié d’inflation fiduciaire), la confiance diminue de plus en plus et, finalement, devient à peu près nulle. C’est à cette dernière et inévitable phase de la vie du papier-monnaie que sont arrivées l’Autriche, la Russie, la Pologne, etc. La dévalorisation totale du papier représente la disparition également totale de la confiance qu’il inspirait d’abord.
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Le thermomètre de la confiance constitué par le change est fort sensible. C’est ainsi qu’on le vit en France subir une brusque chute à la suite d’une déclaration trop solennellement pessimiste faite à la Chambre des Députés sur le déficit de notre situation budgétaire.
Que les spéculateurs profitent de telles circonstances pour accentuer le mouvement dans le sens de certains intérêts, n’est pas douteux: mais leur action est toujours limitée et passagère. Les oscillations provoquées dans la courbe de la confiance, n’en changent pas l’allure.
Aujourd’hui, nous subissons les résultats de la désastreuse formule: «L’Allemagne paiera», qui conduisit, dans les pays dévastés, à tant de dépenses inutiles. Personne ne soupçonnait alors que, grâce à une inflation fiduciaire assez développée pour ôter toute valeur au mark-papier, l’Allemagne réussirait à éviter tout paiement. M. de La Palice l’aurait deviné peut-être, mais nos diplomates ne le pressentirent pas.
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Parmi les causes de dépréciation du change, causes se ramenant toujours plus ou moins à une diminution de la confiance, on peut citer encore un déséquilibre de la balance commerciale, c’est-à-dire du rapport entre l’importation et l’exportation.
Le Brésil en fournit un excellent exemple. Pendant la guerre, ses exportations en Europe progressaient rapidement tandis que ses importations diminuaient chaque jour. L’Europe ayant besoin d’une foule de marchandises alors qu’elle n’avait rien à vendre, l’or afflua au Brésil et son change monta rapidement.
La guerre finie, l’Europe n’eut plus besoin d’acheter au Brésil qui lui, au contraire, pour refaire ses stocks épuisés, dut faire de grands achats à l’étranger. Ses importations dépassèrent alors de beaucoup ses exportations et son change baissa bientôt. Il continuera à baisser, jusqu’à ce que l’augmentation de sa production lui permette de compenser ses importations. Ce pays eut, d’ailleurs, l’intelligence de ne pas élever de barrières douanières contre l’importation étrangère, ainsi que le firent tant d’autres peuples.
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Lorsque toute confiance est perdue dans la valeur d’une monnaie artificielle comme le papier et que le pays émetteur de cette monnaie dépréciée n’a ni or ni argent, peut-on dire qu’il ne possède plus de monnaie?
En aucune façon. L’or, je ne saurais trop le répéter, contrairement à l’opinion de divers économistes, représente une marchandise analogue à toute autre marchandise et peut être remplacé par beaucoup d’autres. Les diverses marchandises sont d’un transport moins facile que l’or et l’argent sans doute, mais leur pouvoir d’achat reste aussi efficace.
Une marchandise négociable quelconque, un sac de blé ou de houille par exemple, représente donc une monnaie, tout comme le poids déterminé d’or constitué par une pièce de vingt francs, simplement parce qu’elle est échangeable contre des quantités déterminées d’autres marchandises.
J’ai déjà rappelé qu’un peuple riche est celui qui possède un excédent de marchandises échangeables; un peuple pauvre, celui qui, n’en possédant pas assez, est obligé d’emprunter. Il paie alors son vendeur non avec des marchandises, mais avec du papier représentant en réalité une promesse incertaine de marchandise.
Plus une nation est riche en marchandises négociables, moins elle a besoin d’or ou d’argent. Que, pour faciliter les échanges de marchandises, cette nation emploie de l’or, des traites, des billets de banque, des chèques, etc., il n’importe. Dans l’échange de marchandises contre d’autres marchandises, la confiance n’intervient pas, puisque l’acheteur se borne à troquer directement ou indirectement une marchandise contre une autre marchandise de même valeur. Il paie comptant, en réalité, bien que l’or ou l’argent n’interviennent pas dans l’opération.
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En attendant que s’équilibre la balance commerciale des divers pays, c’est-à-dire que leurs importations puissent être soldées avec des exportations, les variations du pouvoir d’achat des monnaies fiduciaires engendrent des complications formidables.
Les pays dont la monnaie a conservé sa valeur souffrent parfois presque autant de cette supériorité que d’autres pays souffrent de la dévalorisation de leurs billets. Quand, par suite de la perte au change, nous payons une marchandise trois fois sa valeur en Angleterre ou en Amérique, c’est exactement comme si ces pays avaient triplé leurs prix de vente.
Cette élévation artificielle des prix rendant naturellement les ventes difficiles, un grand nombre d’usines étrangères sont obligées de se fermer.
Mais, si les peuples à monnaie non dépréciée ne peuvent exporter facilement leurs produits, ils ont un grand intérêt à importer, puisque, grâce au change, ils ne paient les objets achetés que le tiers ou la moitié de leur valeur. C’est ainsi que l’Angleterre a pu se procurer récemment en France des quantités énormes de sucre, bien au-dessous des prix anglais. Ainsi également des étrangers ont pu acquérir au tiers de leur valeur en France et en Allemagne des immeubles et des usines importantes.
Les répercussions des variations du pouvoir d’achat d’une même monnaie dans divers pays ne s’exercent pas seulement sur le commerce, mais aussi dans les relations entre peuples. Supposons qu’un Français voyageant en Italie et en Suisse loge dans des hôtels cotés vingt francs par jour. En raison du change, il paiera dans des hôtels équivalents dix francs par jour en Italie et soixante francs en Suisse. Pour le même motif, l’objet payé vingt francs en France coûtera dix francs en Italie et soixante francs en Suisse, en Angleterre et aux États-Unis.
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Une des conclusions de ce qui précède, est que tous les pays à monnaie dépréciée ont avantage à exporter et non à importer. L’intérêt des pays à monnaie non dépréciée est, au contraire, d’importer et non d’exporter.
Malheureusement, ces deux opérations: importer et exporter, étant complémentaires l’une de l’autre, ne peuvent s’isoler. Un peuple se bornant à exporter ou à importer serait vite ruiné.
C’est précisément parce que chez la plupart des nations l’équilibre n’existe plus entre les importations et les exportations que le désordre financier est général. Les uns ne peuvent exporter suffisamment, la valeur de leurs marchandises se trouvant triplée par la perte au change, les autres ne peuvent importer, précisément en raison de cette élévation des prix.
Comment se terminera pareille situation? Elle a été encore très obscurcie par les divagations de certains économistes sur la stabilisation du mark ou les avantages de l’inflation fiduciaire. J’imagine, cependant, qu’en y réfléchissant un peu ils découvriraient assez vite que les marchandises s’échangeant simplement contre d’autres marchandises, les questions de monnaie perdront toute importance dès que les quantités de marchandises à échanger seront en quantité suffisante pour rétablir l’équilibre entre la production et la consommation. La monnaie fiduciaire ne sera plus alors qu’un signe conventionnel analogue à un chèque ou à une quittance. Il est évident, par exemple, que si j’envoie à un négociant étranger une certaine quantité de fer payable avec une quantité correspondante de blé, au cours du marché mondial, toute opération de change s’évanouit.
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Ce n’est pas à l’âge moderne seulement que le papier-monnaie et les variations du change qu’il entraîne ont fait leur apparition dans le monde. La France de la Révolution eut déjà des assignats dont on connaît l’histoire.
Le gouvernement britannique fit également usage de papier-monnaie dans ses guerres contre Napoléon. Les billets de la Banque d’Angleterre eurent cours forcé de février 1797 à mai 1821, soit pendant vingt-quatre ans. Les Anglais purent ainsi se procurer les ressources nécessaires pour briser la puissance de Napoléon. Leurs billets ne perdirent jamais plus de 25 % de leur valeur métallique et seulement 2 % en 1817.
Dans sa guerre de Sécession, l’Amérique employa aussi le papier-monnaie. Son cours forcé dura de 1862 à 1879 et, pendant les premières années, il perdit jusqu’à 50 % de sa valeur métallique. La guerre finie, cette dépréciation s’atténua rapidement et cessa même avant la suppression du cours forcé.
Comment les Anglais et les Américains réussirent-ils à rétablir la valeur intégrale du papier? Ce fut uniquement la prospérité de leur commerce qui fit renaître la confiance.
Ces exemples prouvent que les écarts du change, qui pèsent si lourdement aujourd’hui sur le prix de la vie, sont liés intimement à la restauration économique de l’Europe. Cette restauration se ramène, on ne saurait trop le répéter, à ces deux points: 1º produire à des prix permettant la vente des marchandises susceptibles d’exportation; 2º accroître, au moins en France, la production des matières agricoles qui constituent une monnaie supérieure à toutes les autres. Les peuples équilibrant alors leurs recettes et leurs dépenses, l’anarchie financière cessera aussitôt.
Les quatorze conférences successivement réunies pendant quatre ans pour découvrir d’autres solutions sont restées impuissantes. Il s’y est dépensé beaucoup d’éloquence, très peu de science et moins encore de bon sens.
CHAPITRE IV
COMMENT UNE DETTE PEUT VARIER AVEC LE TEMPS
Parmi les illusions dont sont victimes les peuples actuels on peut citer celles relatives à la grandeur de la dette allemande.
La détermination du chiffre exact de cette dette est difficile, parce qu’il peut varier dans d’immenses proportions, suivant les modes de paiements, leur retard, etc. Quelques calculs vont montrer l’énormité de ces différences.
Admettons, pour être plus clair, que la dette de l’Allemagne, fixée finalement à 132 milliards, soit seulement de 100 milliards, portant 5 % d’intérêts, et recherchons ce qu’elle peut devenir en faisant simplement varier les dates de paiement.
Supposons que l’Allemagne verse seulement un milliard par an, et voyons, en chiffres ronds, comment croîtra sa dette.
Une formule bien connue montre que, en dix ans, la dette de 100 milliards se montera à 150 milliards 312 millions; en vingt ans à 232 milliards 264 millions; en trente ans à 365 milliards 755 millions; en quarante ans à 583 milliards 200 millions; en cinquante ans à 937 milliards 392 millions.
La dette aura donc presque décuplé en cinquante ans et se sera élevée à un chiffre que tous les trésors réunis du monde ne pourraient payer.
Supposons, maintenant, que l’Allemagne veuille amortir sa dette de 100 milliards, portant 5 % d’intérêts. Il lui faudrait verser annuellement 5 milliards 477 millions.
Si on suppose que la dette ne porte pas intérêts, un versement annuel de 2 milliards pendant cinquante ans suffirait à l’annuler.
Tous les moratoires que sollicite l’Allemagne auraient pour résultat, remarque importante, de réduire beaucoup la valeur réelle de sa dette, par la perte résultant du jeu des intérêts composés.
La valeur _actuelle_ d’une somme de 1 milliard, dont on retarde le paiement pendant onze ans, n’est en effet que de 584 millions 679.000 francs. Avec un retard de vingt ans, sa valeur _actuelle_ tombe à 377 millions, puis à 87 millions seulement si le paiement est reculé de cinquante ans. S’il l’était de quatre siècles, la valeur _actuelle_ du milliard tomberait à trois francs seulement.
Cette réduction à 3 francs d’une dette de mille millions est un des exemples montrant le mieux le rôle du temps en matière financière. Grâce à son intervention, il est possible de réduire dans d’immenses proportions la valeur d’une somme quelconque, ou, au contraire, de l’accroître infiniment. On a calculé que 1 franc placé à intérêts composés sous J.-C. aurait, maintenant, une valeur représentée par un globe d’or plus gros que la Terre.
C’est grâce à cette influence du temps qu’on peut se procurer un immeuble ayant une valeur très supérieure aux ressources actuelles de l’acquéreur. Avec un chiffre d’amortissement annuel faible, mais prolongé, la dette s’éteint assez rapidement. Notre institution du Crédit Foncier est basée sur ce principe.
La vie individuelle étant très courte, le montant d’un amortissement annuel est relativement élevé, si la dette doit être amortie rapidement. Mais pour une collectivité, dont la vie est théoriquement éternelle, l’annuité peut devenir aussi petite qu’on le désire. C’est pour cette raison que les États peuvent emprunter de grosses sommes et les rembourser facilement. Ils reportent simplement sur un temps très long le paiement de sommes dont le remboursement immédiat serait impossible.
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Les chiffres précédents montrent l’énormité des dettes qu’accumule, en théorie, sur l’Allemagne le moindre retard dans ses paiements. Il faudrait une dose invraisemblable d’illusions pour ne pas voir l’impossibilité d’obtenir d’elle de pareilles sommes.
Dans nos calculs, nous avons, cependant, ramené la dette à 100 milliards, au lieu des 132 milliards actuellement admis.
Au début, le chiffre de la dette allemande était beaucoup plus élevé. Il fut réduit à plusieurs reprises sous la pression du gouvernement anglais.
L’irritation de la France contre l’Angleterre tient justement à cette réduction de la dette germanique. D’abord fixée à 259 milliards de marks à Boulogne, elle fut ramenée à la Conférence de Paris, en 1921, à 226 milliards, payables en quarante-deux ans; puis, après celle de Londres, à 132 milliards, toujours payables en annuités.
Les hommes d’État anglais qui provoquèrent ces réductions eurent bien tort, en vérité, d’irriter une puissante alliée pour des chiffres dont le côté illusoire n’aurait pas dû leur échapper. Supposaient-ils vraiment que, pendant un demi-siècle, un peuple de 60 millions d’âmes payerait un énorme tribut annuel à ses vainqueurs? Les réflexions suivantes de l’ancien premier ministre, M. Asquith, sont d’une indiscutable justesse:
«Ceux qui s’imaginent aujourd’hui qu’une poignée d’hommes assis à Paris autour d’une table, quelles que soient leur sagesse et leurs capacités politiques, puissent aviser à ce qui se passera d’ici vingt, trente ou quarante ans, sous le rapport des paiements, font preuve d’une dose de crédulité et d’un manque d’imagination qui ne font pas honneur aux hommes d’État de l’époque actuelle.»
Il serait inutile de rechercher ici quelles eussent été, pour les diverses nations de l’Europe, les conséquences des paiements de l’Allemagne, puisqu’elle s’est soustraite à toute possibilité de tels paiements par une inflation monétaire assez grande pour amener la valeur de ses billets de banque à un chiffre voisin de zéro. Nous avons vu dans un autre chapitre sur quels peuples retomberont, en réalité, les frais de la guerre.
CHAPITRE V
LES CAUSES DE LA VIE CHÈRE
Pour l’imagination populaire, les événements dérivent toujours d’une seule cause. Peu importe que cette cause soit réelle, il suffit qu’elle soit simple. L’enchaînement compliqué des phénomènes n’est pas accessible aux collectivités et pas davantage d’ailleurs aux législateurs conduits par des sentiments collectifs.
Les idées simples poussent les multitudes à exiger des solutions rudimentaires aux problèmes les plus difficiles. Le prix des marchandises ou des loyers vient-il à augmenter, quoi de plus facile en apparence que d’y remédier par une taxation. Des expériences multiples ont montré que le but atteint était exactement contraire à l’espérance poursuivie, mais l’expérience figure bien rarement parmi les éléments de persuasion des peuples.
Pour qu’une idée simple soit écoutée, il suffit qu’elle soit chargée d’espérances.
Dans les pays où l’opinion règne sans contrepoids, les idées simples, quelle que soit leur fausseté, acquièrent vite une force telle que les gouvernements sont impuissants à les dominer. Il en résulte pour eux une très grande faiblesse et, par voie de conséquence, des changements de conduite incessants.
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Une brève étude du problème de la vie chère permettra d’illustrer les propositions qui précèdent sur le danger des idées simples.
Pour l’esprit populaire, et même pour quelques esprits un peu cultivés, la vie chère a des causes simples, telles que par exemple l’avidité des intermédiaires. Cette persuasion fut si enracinée à un certain moment que pour obliger le gouvernement à sévir contre les marchands, la Confédération générale du travail décréta une grève générale.
Or, ce problème, si facile à résoudre pour les esprits peu réfléchis est, au contraire, d’une complication excessive. On en jugera par l’énumération qui va suivre de ses principales causes.
1º _Influence des exigences du producteur._--L’élévation des salaires et des bénéfices commerciaux pendant la guerre a notablement accru les moyens d’achat de beaucoup de consommateurs, alors que la production diminuait. En raison de l’indestructible loi de l’offre et de la demande, les commerçants profitèrent de l’accroissement des ressources de leurs clients pour élever le prix des marchandises.
Supposons, pour fixer les idées par un exemple très clair que, sur le marché hebdomadaire d’une île protégée de toute introduction étrangère par des barrières douanières prohibitives, arrivent chaque semaine cent lapins, et qu’il se présente deux cents acheteurs.
L’inéluctable loi de l’offre et de la demande précédemment rappelée fera monter le prix des lapins constituant l’offre jusqu’à ce que 100 des demandeurs soient éliminés par insuffisance de ressources.
Irrités de ce déboire, les 100 éliminés se mettent en grève pour obtenir de leurs patrons un accroissement de salaire leur permettant, à eux aussi, d’acheter un lapin.
Ayant conquis l’augmentation réclamée, ils retournent au prochain marché dans l’espoir d’obtenir le lapin convoité. Mais comme il faut toujours que 100 acheteurs soient éliminés, puisque chaque marché ne reçoit que cent lapins, le prix monte encore et atteint un niveau assez élevé pour que cent acheteurs seulement puissent obtenir l’animal convoité. Ce résultat restera invariablement le même, si élevé que soit le salaire des aspirants à la propriété d’un lapin.
Quand, par suite de la concurrence que se font les acheteurs, le prix du lapin devient extravagant, le public s’indigne et sollicite l’intervention du gouvernement.
Peu familiarisé avec les lois de l’offre et de la demande, celui-ci taxe à un maximum le prix de vente du lapin.
Le résultat est immédiat et, d’ailleurs, exactement contraire au but poursuivi. Sitôt la taxe promulguée, les cent lapins hebdomadaires disparaissent de l’étalage pour passer dans l’arrière-boutique où ils sont vendus plus cher encore, en raison des risques de poursuites auxquels le marchand s’expose.
Cet apologue n’est pas du tout aussi imaginaire qu’on pourrait le croire. Il synthétise des faits répétés des milliers de fois depuis les débuts de la guerre et qui n’ont, du reste, instruit personne. Les lois récentes sur les spéculations illicites, sur les loyers, etc., montrent l’incompréhension tout à fait totale de nos législateurs devant certains phénomènes économiques.
_La loi de huit heures._--Alors que la production était insuffisante partout et qu’il eût fallu l’augmenter, les socialistes firent voter la loi interdisant d’employer les ouvriers plus de huit heures par jour. Ses résultats les plus directs furent d’accroître, notablement le prix de la vie et d’enrichir les marchands de vin.
Cette désastreuse loi eut d’autres conséquences encore. Les chemins de fer et les navires étant obligés de doubler leur personnel, le prix des transports se trouva énormément augmenté. L’augmentation devint telle que, sous peine de voir notre commerce maritime totalement anéanti par la concurrence étrangère, la loi de huit heures dut être supprimée pour la navigation.
_Progrès de l’Étatisme et désorganisation administrative._--Sous la poussée socialiste, l’extension de l’Étatisme et les complications bureaucratiques qu’il entraîne ont nécessité de colossales dépenses; d’où création forcée d’impôts nouveaux, et, par voie de conséquence, nouvelle élévation du prix de la vie.
La moindre mesure ne peut être prise, dans notre pays, sans le concours d’innombrables agents appartenant à divers ministères indépendants et qui ne s’entendent jamais. Si, comme nous l’avons relaté d’après un rapport présenté à la Chambre des députés, des bateaux étatisés partaient vides de Bizerte pour la France, alors qu’à côté d’eux pourrissaient des montagnes de céréales, c’était simplement parce que les agents qui donnaient aux bateaux l’ordre de partir n’avaient aucune relation avec ceux qui auraient pu donner l’ordre de les charger.