Le déséquilibre du monde

Part 9

Chapter 93,528 wordsPublic domain

«Ni unité de conduite, ni coordination des organes, écrit M. G. Bourdon: les Ministères, les services se chevauchent, s’entremêlent, s’entrechoquent, se paralysent. A la tête, des hommes bien intentionnés, mais jetés dans une organisation sans cohérence, aux prises avec des rivalités de services concurrents, desservis par des agents tiraillés en sens contraires; des instructions qui se déforment dans la cascade des hiérarchies; des ordres rapportés par des contre-ordres, contrebattus à leur tour par des autorités divergentes; des circulaires qui se superposent en se contredisant, et que les intéressés ne prennent même plus la peine de lire. Nous en sommes encore à chercher les secrets de l’organisation.»

Malgré les plus manifestes évidences, nous persistons dans nos méthodes. La gestion étatiste conduira fatalement à la ruine tous les pays ne sachant pas s’y soustraire.

Dans un travail fort documenté, M. le sénateur Gaston Japy donnait à ce sujet les chiffres suivants, fort démonstratifs.

En 1922, le déficit des Chemins de fer de l’État était de 430 millions. L’exploitation de la flotte commerciale étatiste coûtait 300 millions. La régie des tabacs rapporte au Trésor environ trois fois moins que les impôts sur le tabac en Angleterre, pays dans lequel l’administration ne s’occupe pas de fabriquer.

_L’inflation fiduciaire et l’élévation des salaires._--La multiplication excessive des billets à cours forcé, dont nous avons plus haut étudié la genèse, entraîne des conséquences diverses que j’aurai plusieurs fois occasion d’examiner dans cet ouvrage. Je ne parlerai ici que de son influence sur l’augmentation du coût de la vie.

Un des premiers effets de cette inflation fut de permettre d’élever énormément les traitements des fonctionnaires, des employés de chemin de fer[5] et de tous les ouvriers.

[5] De 1.800 francs avant la guerre un homme d’équipe est passé à 6.000 francs avec 2 mois de congé par an, 8 heures de travail par jour et une retraite à 55 ans. Les dépenses annuelles des Compagnies pour le personnel ont passé de 750 millions à 3 milliards. Il en résulte que le déficit des Compagnies atteint aujourd’hui près de 4 milliards et, d’après les prévisions, sera bientôt augmenté d’environ 2 milliards. C’est une véritable course à la ruine.

Il en résulta pour eux la possibilité d’accroître leurs dépenses alors qu’il eût fallu les restreindre, puisque la production était insuffisante.

Les progrès de l’inflation fiduciaire réduisirent très rapidement la confiance en notre billet de banque à l’étranger. En Angleterre, en Amérique et en Suisse, le franc n’est plus accepté que pour le tiers environ de sa valeur.

_Conséquences de la vie chère._--Les conséquences de la vie chère sont trop nombreuses pour être énumérées ici. Quelques-unes sont lointaines, telles que la réduction de la natalité; d’autres, comme la diminution de qualité d’un grand nombre d’objets fabriqués, sont immédiates.

Les prix de revient des produits de bonne qualité étant très élevés et les ressources de beaucoup d’acheteurs limitées,--car les nouveaux riches sont entourés d’une légion de nouveaux pauvres formée des débris de l’ancienne bourgeoisie,--il a bien fallu, pour abaisser les prix de vente, réduire notablement la qualité des objets. Qu’il s’agisse de vêtements ou d’articles d’ameublement, cette diminution de la qualité est telle que leur exportation deviendra bientôt impossible.

_Valeur des moyens proposés pour remédier à la vie chère._--La totale impuissance des moyens essayés pour remédier à la vie chère, prouvent suffisamment à quel point sont méconnues certaines lois économiques fondamentales. Nos législateurs peuvent constater chaque jour que les lois réglant le déroulement des choses, dominent toutes leurs volontés.

Les remèdes législatifs tentés contre la vie chère furent les suivants: 1º Élévation des salaires; 2º Taxation des marchandises; 3º Promulgation de pénalités sévères contre les spéculateurs et les marchands.

Tous ces remèdes à la vie chère n’ont fait que la rendre un peu plus chère encore. Il est facile d’expliquer pourquoi.

En ce qui concerne l’élévation des salaires, j’ai montré plus haut que cette élévation, _quelle qu’en puisse être le taux_, n’avait d’autre résultat que d’augmenter encore le prix des marchandises. L’expérience a trop nettement vérifié cette assertion pour qu’il soit nécessaire d’y insister.

Les taxations auxquelles des législateurs, en vérité bien peu éclairés, reviennent inlassablement, ont la même influence que l’accroissement des salaires sur le coût de la vie. Ils en élèvent le prix et ne le réduisent jamais.

Si l’expérience, et non les exigences d’une opinion aveugle, avait guidé nos législateurs, ils se seraient souvenus que la Convention, après avoir essayé, elle aussi, de taxer les marchandises, finit par y renoncer et proclama publiquement son erreur.

Le troisième moyen pour remédier à la vie chère, c’est-à-dire les pénalités sévères contre les marchands vendant trop cher, a été plus illusoire encore que les précédents. Il se heurtait, en effet, comme je l’ai montré plus haut, par un exemple précis, à l’éternelle loi de l’offre et de la demande qui toujours fixa le prix des choses en dehors de l’intervention des législateurs.

En fait, toutes les lois imaginées contre «les mercantis» n’ont jamais fait baisser d’un centime le prix d’une denrée quelconque pendant ou après la guerre. Pour obéir en apparence aux règlements, les marchands mettaient en vente une faible quantité de produits au prix taxé. Elle était distribuée aux acquéreurs par petites portions, après des heures de stationnement devant les boutiques. La plus grande partie de la marchandise se trouvait livrée clandestinement ensuite aux clients consentant à la payer un prix plus élevé.

Quant aux lois nouvelles, notamment celles relatives aux taxations de loyers, leurs conséquences immédiates furent de raréfier encore la construction des immeubles, au moment où la crise des loyers s’accroissait tous les jours. Les promoteurs de ces mesures ont fait preuve d’un aveuglement vraiment inconcevable. Il faudra bien les abroger après de ruineux essais, quand on constatera, par exemple, que personne ne consentira plus à bâtir des maisons. Ayant montré combien étaient illusoires les remèdes proposés jusqu’ici contre la vie chère, il nous reste à chercher s’il n’en existerait pas d’autres plus efficaces.

On n’en peut guère citer que trois: 1º les associations coopératives de consommateurs; 2º la suppression des taxes douanières; 3º l’accroissement de la production.

L’efficacité des deux premiers moyens est immédiate, mais faible. Celle du troisième est lointaine, mais considérable. C’est même la seule sur laquelle on puisse sérieusement compter. Il est facile de le montrer sans qu’il soit besoin de longs développements.

Des associations coopératives, inutile de beaucoup parler, puisqu’elles ont toujours médiocrement réussi en France. Elles pourraient, mais en théorie seulement, faire bénéficier le public de l’écart énorme, moitié, généralement, depuis la guerre, existant entre le prix donné au producteur et celui payé par le consommateur. L’esprit de solidarité et d’organisation nécessaire à la réalisation des entreprises coopératives, manque en France malheureusement.

La facilité des importations qui résulterait d’une suppression de taxations douanières prohibitives serait un moyen meilleur que le précédent de réduire dans une notable mesure le prix de la vie, mais la puissance des grands producteurs sur le Parlement est telle que nous sommes condamnés pour longtemps à un régime protectionniste excessif.

Nos gouvernants, qui semblent parfois hantés par la crainte de l’invasion des produits allemands sont en ceci victimes d’une illusion économique, à laquelle les Anglais, les Américains et les Italiens ont su se soustraire. En y réfléchissant un peu ils découvriront sûrement que si les Allemands arrivent à fabriquer de bonnes marchandises à des prix avantageux, elles se répandront sur notre marché, quelles que soient les barrières imaginées. D’abord achetées très au-dessous de leur valeur, grâce au cours du change, par l’Angleterre, la Belgique, la Suisse, etc., elles nous reviennent ensuite fortement majorées par les divers pays avec lesquels nous sommes bien obligés de faire du commerce, à moins de nous entourer d’une Muraille de Chine qui entraînerait une ruine définitive.

Les importations sans exportations compensatrices ne constituent d’ailleurs, je l’ai fait remarquer déjà, qu’une opération transitoire puisque les marchandises ne se paient en définitive qu’avec des marchandises. Sans doute, le crédit permet de remplacer ces dernières par du papier, c’est-à-dire par des promesses, mais un tel mécanisme ne peut se prolonger longtemps. L’importation sans exportation n’est qu’une forme d’emprunt et un peuple ne saurait vivre en empruntant toujours.

Pour réparer nos ruines, payer nos dettes, et diminuer le coût de la vie, il ne reste qu’un seul des moyens énumérés plus haut, intensifier énormément et à des prix rendant l’exportation possible notre production, la production agricole surtout.

La formule est d’un énoncé facile: il faudrait un volume pour bien montrer non seulement son importance, mais aussi les difficultés de sa réalisation.

Bien que la France soit un pays surtout agricole, son agriculture reste si mal exploitée qu’elle est obligée d’importer, pour des sommes énormes, du blé, du sucre, des fruits, des pommes de terre, etc.

Nos colonies ne sont pas mieux exploitées. Avant la guerre elles étaient commercialement dans les mains d’étrangers. _Le Journal de Genève_ insistait récemment sur la grandeur de notre empire colonial et sur notre prodigieuse incapacité à l’utiliser. «C’était l’étranger, disait-il, qui tirait parti des colonies françaises. La France abandonnait à ses rivaux plus de la moitié du commerce, comme en Tunisie, souvent même plus des trois quarts. En Indochine, elle ne tirait parti que du tiers des entrées et du cinquième des sorties.»

Toutes ces choses et bien d’autres du même ordre devront être dites, redites et répétées sans trêve. D’un labeur obstiné, intelligemment orienté, dépend notre avenir. Le travail bien dirigé, c’est l’assurance d’une destinée prospère. L’indolence, l’incapacité et les querelles de partis, c’est la décadence où sombrèrent tous les peuples qui ne surent pas s’adapter aux nécessités nouvelles que les événements faisaient surgir.

LIVRE IV

LE DÉSÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE DU MONDE

CHAPITRE PREMIER

LES FORCES NOUVELLES QUI MÈNENT LE MONDE

Les raisons premières étant inaccessibles, la nature intime des forces physiques demeure inconnue. Pour les définir, on en est réduit à dire qu’elles sont «des causes de mouvement».

La nature intime des mobiles qui font agir les hommes restant aussi ignorée que celle des forces physiques, il faut imiter la réserve des savants et donner simplement le nom de forces aux causes diverses de nos actions.

Ces forces peuvent être internes, c’est-à-dire issues de nous-mêmes: telles les forces biologiques, affectives, mystiques et intellectuelles. Elles peuvent aussi être indépendantes de nous: tels le milieu et les influences économiques.

Pendant toute la durée de la préhistoire, les forces biologiques, la faim surtout, dominèrent presque exclusivement l’existence. L’humanité n’avait d’autre idéal possible que se nourrir et se reproduire.

Après des entassements d’âges, la vie devint un peu plus facile et des ébauches de sociétés naquirent. A la tribu nomade succédèrent des villages, des cités et enfin des empires.

C’est alors seulement que purent s’édifier les grandes civilisations. Elles furent de types différents, suivant les forces qui les orientèrent.

Les besoins biologiques et certains éléments affectifs, tels que l’ambition, engendrèrent des civilisations de type militaire analogues à celles de Rome et des grandes monarchies asiatiques.

Lorsque les forces intellectuelles devinrent prépondérantes, ce fut la civilisation hellénique avec ses merveilles de la pensée et de l’art. Quand les forces mystiques l’emportèrent, ce fut le Moyen âge avec ses cathédrales et sa vie religieuse intense.

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Les grandes civilisations qui se développèrent à la surface du globe eurent donc des mobiles variés. Mais on retrouve chez toutes ce caractère commun d’être influencées par des divinités diverses douées d’un souverain pouvoir.

Bien qu’étant la simple synthèse des sentiments et des besoins des hommes, de leurs rêves, de leurs craintes et de leurs espérances, les Dieux furent considérés pendant longtemps comme seuls capables de diriger le monde et de fournir des explications aux «pourquoi» sans fin que se posaient des êtres entourés de choses redoutables qu’ils ne comprenaient pas.

A cette domination des forces mystiques, aucune collectivité, grande ou petite, ne put jamais se soustraire. Leur rôle fut tel que les plus importantes civilisations, celles dites bouddhique, chrétienne et musulmane, notamment, sont désignées par les noms de leurs Dieux.

Le besoin mystique de croyances semble un élément si irréductible de la nature humaine qu’aucune raison ne saurait l’ébranler. Quand les dieux personnels s’évanouissent, ils sont aussitôt remplacés par des divinités impersonnelles: dogmes et formules auxquels leurs adeptes attribuent les mêmes pouvoirs qu’aux anciens dieux. L’esprit religieux est, en réalité, aussi intense aujourd’hui qu’aux plus crédules périodes, c’est à peine s’il a changé de forme.

Les croyances nouvelles: socialisme, spiritisme, communisme, etc., ont les mêmes fondements psychologiques que l’ancienne foi. Ils possèdent leurs apôtres et aussi leurs martyrs. J’ai trop insisté dans divers ouvrages sur le rôle capital du mysticisme dans l’histoire pour qu’il soit utile d’y revenir encore.

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Aux forces biologiques, affectives et mystiques qui conduisirent presque exclusivement les peuples pendant une partie de leur évolution s’ajoutèrent plus tard les forces intellectuelles dont le rôle est devenu considérable. Elles ont transformé toutes les conditions d’existence de l’homme. Leur action sur les sentiments, les passions et les croyances reste malheureusement faible. Loin de restreindre les haines qui séparent les nations et les classes de chaque nation, l’intelligence s’est mise à leur service et ne fait que rendre plus meurtriers les conflits qui divisèrent toujours les hommes.

Toutes les forces précédemment énumérées possèdent ce caractère commun de se trouver en nous-mêmes et d’être plus ou moins modifiables par les volontés issues de nos besoins et de nos croyances.

Mais, ainsi que je l’ai montré dès le début de cet ouvrage, les temps modernes ont vu naître des puissances nouvelles: les forces économiques, sur lesquelles volontés et croyances restent sans action.

Et c’est ainsi qu’après avoir été gouvernée par un panthéon d’illusions au cours de son histoire: illusions religieuses, politiques et sociales, l’humanité est arrivée à une phase nouvelle où les forces économiques dominent toutes les chimères.

Jadis peu actives, quand les peuples étaient séparés par d’infranchissables distances, ces forces sont devenues si prépondérantes qu’elles régissent impérieusement la destinée des nations. Elles les ont forcées à renoncer à leur isolement et créé entre elles une interdépendance accentuée chaque jour et qui finira par dominer les haines.

La ruine économique de l’Europe à la suite de la défaite allemande est un exemple frappant de cette interdépendance.

L’Angleterre, qui a vu ses exportations réduites de moitié depuis qu’elle a perdu la clientèle germanique, se demande comment sortir d’une situation acculant au chômage et à la misère plusieurs millions de ses ouvriers.

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Si nous revenons si souvent au cours de cet ouvrage sur le rôle des forces économiques, c’est que leur influence grandit chaque jour. Elles se trouvent en lutte aujourd’hui contre celles qui menaient jadis le monde. Sans doute, des législateurs imprévoyants, des adeptes de chimères troubleront encore l’existence des peuples, mais leur action restera éphémère. Le monde prochain aura pour maître des forces économiques nouvelles dérivées elles-mêmes des forces matérielles, jadis insoupçonnées, qui ont transformé l’existence des peuples. Nous allons montrer leur rôle.

CHAPITRE II

RÔLE SOCIAL DES FORCES NOUVELLES DÉRIVÉES DE LA HOUILLE ET DU PÉTROLE

Ignoré jusqu’à une époque bien récente puisqu’elle ne remonte guère plus haut que Napoléon, le rôle des puissances motrices nouvelles est devenu si prépondérant que la civilisation n’est plus concevable sans elles.

La puissance des États modernes se mesure de plus en plus à leur richesse en houille ou en pétrole. Privés de ces générateurs de forces ils tomberaient fatalement sous la tutelle économique d’abord, politique ensuite de ceux qui en possèdent.

Le rôle des grandes puissances motrices modernes apparaît d’une saisissante façon quand on traduit en chiffres leur production mécanique et qu’on la compare à celle que pouvaient jadis développer l’homme et les animaux.

Des calculs qu’il serait trop long d’expliquer ici, m’ont permis de démontrer que les 190 millions de tonnes de charbon extraites annuellement par l’Allemagne de ses mines avant la guerre pouvaient accomplir un travail mécanique égal à celui qu’auraient fourni 950 millions d’ouvriers. L’ouvrier-houille possède en plus cette immense supériorité qu’il fabrique pour trois francs un travail pour lequel l’ouvrier humain demanderait au moins 1.500 francs[6].

[6] J’ai indiqué les bases de mes calculs dans mon livre: _Enseignements Psychologiques de la Guerre_. Un membre éminent de l’Académie des Sciences, M. Lecornu, les adopte dans son ouvrage: _La Mécanique_. Ses résultats ne diffèrent un peu des miens, que parce qu’il a pris un chiffre plus élevé pour le prix de la houille en Allemagne avant la guerre. Avec les prix actuels de la houille, mes chiffres devraient être naturellement modifiés suivant ces prix.

Ajoutons encore que 5.000 mineurs, travaillant pendant un an, suffisent à extraire un million de tonnes de houille capables de produire le travail de cinq millions d’ouvriers.

Augmenter la richesse d’un pays en houille revient, en réalité, à multiplier énormément le nombre de ses habitants. Beaucoup de houille et peu d’habitants valent mieux que peu de houille avec beaucoup d’habitants.

Il faut remarquer, d’ailleurs, que la houille est aussi une véritable créatrice d’habitants. Le savant professeur de Launay a démontré que les grandes villes anglaises ont vu croître énormément leur population avec la production houillère de leur voisinage. Glasgow, par exemple, qui avait 80.000 habitants en 1801, en a 800.000 aujourd’hui. Sheffield, qui n’était qu’un bourg féodal à la même époque, compte maintenant 380.000 habitants. De 5.000 habitants en 1700, Liverpool est monté à 750.000. Ces populations nouvelles représentent de la houille transformée, et elles seraient condamnées à mourir de faim si un cataclysme géologique venait détruire le charbon dont elles sont nées et dont elles vivent.

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Le plus sommaire coup d’œil jeté autour de soi montre à quel point la civilisation moderne repose sur l’usage de la houille ou des produits similaires tels que le pétrole. Chacun voit bien que si ces produits disparaissaient, les chemins de fer s’arrêteraient; mais il faut des statistiques pour montrer que ce ne sont pas nos locomotives qui absorbent le plus de charbon. Les chemins de fer dépensent 18 p. 100 seulement de la consommation totale de la houille, alors que l’industrie, y compris la métallurgie, exige 47 p. 100; les usages domestiques, 19 p. 100; les usines à gaz 7 p. 100.

Pendant la guerre, le rôle de la houille et du pétrole a été prépondérant. Sans eux, nous n’aurions eu ni canons, ni munitions, ni vivres, et les Américains n’auraient pu franchir l’océan pour venir prendre part à la lutte.

La houille est dans l’âge actuel si indispensable à tous les peuples que ceux qui n’en possèdent pas assez, comme l’Italie, semblent destinés à devenir vassaux des pays qui en possèdent beaucoup, comme l’Angleterre.

On sait quel formidable moyen de pression la possession du charbon donne à cette dernière sur les nations réduites à lui en acheter pour alimenter leur industrie.

C’est ainsi qu’au congrès de Spa, la Grande-Bretagne força la France, grâce à des droits d’exportation exorbitants, à lui payer 100 shillings la tonne de charbon livrée pour 40 shillings à ses nationaux. Seule la concurrence du charbon américain mit fin à cette exploitation qui montra notamment combien peu pèsent les alliances devant les intérêts économiques.

Le rôle dominateur conféré à certains peuples par leur richesse houillère est également mis en évidence par l’histoire industrielle et commerciale de l’Allemagne. Son grand développement, commencé en 1880 seulement, résulta surtout d’une surproduction considérable de ses mines.

Produisant plus de houille, elle fabriqua davantage. Fabriquant davantage, elle dut accroître ses exportations et se créer, par conséquent, des débouchés nouveaux. En 1913, son exportation atteignait l’énorme chiffre de 13 milliards.

Fatalement, alors, elle se heurta partout à la concurrence anglaise. Dans l’espérance de l’abattre, l’Allemagne se constitua une puissante marine militaire et prépara la guerre qui finit par éclater. La richesse en houille de l’Allemagne fut donc une des causes indirectes du conflit qui devait bouleverser le monde.

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Pour pronostiquer avec vraisemblance l’avenir économique des peuples, il suffit de connaître leur production en charbon. Les États-Unis en extraient annuellement près de 600 millions de tonnes; la Grande-Bretagne, 300 millions (chiffre auquel arrivait l’Allemagne avant la guerre); la France, 40 millions sur les 60 millions dont elle a besoin. L’Espagne, presque au bas de l’échelle industrielle du monde, en produit 4 millions et demi seulement.

Tous les faits que je viens de rappeler montrent que la richesse en charbon qui détermine la puissance industrielle des peuples déterminera aussi leur situation politique. Un pays obligé d’acheter au dehors et de transporter à grands frais la houille dont il a besoin ne peut fabriquer économiquement, et par conséquent exporter. Il doit donc concentrer ses efforts sur des produits n’exigeant pas beaucoup de force motrice: horlogerie, objets d’art, modes, etc., et s’attacher surtout à perfectionner l’agriculture, base nécessaire de son existence.

Les peuples latins dont les capacités industrielles sont médiocres, ont donc tout intérêt à porter leurs efforts sur l’agriculture et la fabrication d’objets de luxe. Ces nécessités sont les conséquences de ces lois économiques dont j’ai montré la force.

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De nouvelles découvertes scientifiques permettront sans doute un jour de remplacer la houille comme source de force motrice. Des recherches de laboratoire m’ayant demandé une dizaine d’années de travail me conduisirent à prouver qu’une matière quelconque, un minime fragment de cuivre par exemple, est un réservoir colossal d’une énergie jadis insoupçonnée, que j’ai appelée: l’_énergie intra-atomique_[7]. Nous ne pouvons en extraire actuellement que d’infimes parcelles, mais si on réussit, dans l’avenir, à dissocier facilement la matière, la face du monde sera changée. Une source indéfinie de force motrice, et par conséquent de richesse, étant à la disposition de l’homme, les problèmes politiques et sociaux d’aujourd’hui ne se poseront plus.

[7] Ces recherches sont exposées dans mon volume: _L’Évolution de la Matière_ (trente-septième édition) avec 68 figures dessinées au laboratoire de l’auteur.

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