Part 13
Ce personnel royalement doté a été recruté un peu partout, suivant le poids des recommandations. On y voit figurer un petit professeur de lycée, un modeste correspondant de journaux, etc...
Les membres de la Société des Nations ne furent pas, d’ailleurs, les seuls à s’attribuer d’extravagants salaires. La France et l’Europe sont submergées aujourd’hui par d’innombrables délégations parasites qui, depuis les agents chargés de liquider les stocks jusqu’à ceux surveillant les réparations, se trouvent, grâce à leurs traitements princiers, en voie de réaliser des fortunes. A Vienne, par exemple, les membres de la Commission des réparations sont logés dans des palais somptueux et entourés d’un luxe asiatique.
De même, en Allemagne. D’après les renseignements publiés par _Le Matin_, le traitement des fonctionnaires de la Commission des réparations varie entre 30.000 et 400.000 francs.
Nous avons reproduit ces chiffres, parce qu’ils contribuent à montrer combien, dans les conflits modernes, devient dur le sort du vaincu. C’est là un enseignement philosophique que méditeraient avec profit les théoriciens comptant uniquement sur des Sociétés pacifistes pour assurer la paix et empêcher les invasions.
Derrière le voile dangereux de leurs illusions, fermente la haine d’un peuple de soixante millions d’hommes qui ne songe même pas à dissimuler son intense désir de revanche dès qu’il croira la France affaiblie par ses dissensions. Plus encore qu’autrefois, les futures luttes ignoreront la pitié et justifieront la sentence prononcée voici deux mille ans par le Gaulois Brennus: «Malheur aux vaincus!» Il formulait ainsi une de ces vérités éternelles qui gouverneront les êtres jusqu’au refroidissement total de notre planète.
Malgré sa totale impuissance actuelle, la Société des Nations mérite cependant d’être conservée pour tenter d’apaiser à leurs débuts les petites querelles sans importance qui, envenimées par l’amour-propre, deviennent l’origine de grands conflits. Dans l’atmosphère d’instabilité et de menaces qui enveloppe l’Europe, il n’est pas inutile d’avoir un tribunal possédant, si peu que ce soit, des vestiges de l’autorité et du prestige que perdent chaque jour les dieux, les institutions et les rois.
CHAPITRE VI
LE RÔLE POLITIQUE DU PRESTIGE
J’ai déjà insisté sur le rôle du prestige dans la vie des peuples. Il ne sera pas inutile d’y revenir encore.
Les économistes assurent que les guerres deviennent inutiles, puisqu’elles ruinent le vainqueur autant que le vaincu. Il ne faut pas oublier cependant que la victoire reste la grande génératrice du prestige nécessaire à la prospérité des peuples.
Aujourd’hui comme à tous les âges de l’histoire, les hommes ont été gouvernés par le prestige. C’est la guerre avec la Russie qui a élevé le Japon au rang des grandes puissances et c’est la guerre également qui a transféré à l’Angleterre l’hégémonie européenne que possédait jadis l’Allemagne.
La conférence de Lausanne et l’occupation de la Ruhr aussi, constituent d’éclatantes preuves de l’influence que le prestige donne à un peuple. Ces deux événements représentent peut-être, au double point de vue politique et psychologique, les plus importants observés depuis le traité de paix.
En ce qui concerne la France, son entrée dans la Ruhr, malgré l’énergique opposition britannique, marqua une libération du joug grandissant de l’Angleterre et le début du relèvement de notre prestige.
Quant à la Turquie, la veille de la foudroyante victoire de Kemal sur les Grecs, les chancelleries étudiaient les moyens d’expulser définitivement les Turcs de l’Europe et ne daignaient même pas recevoir leurs envoyés.
Au lendemain de la victoire turque, changement radical et instantané. L’altier ministre des Affaires Étrangères britannique alla lui-même discuter pendant trois mois à Lausanne avec des délégués turcs, que le prestige acquis par la victoire rendait aussi exigeants qu’ironiques, les conditions d’une paix forçant l’Angleterre à renoncer à toutes ses prétentions.
La France, associée à ces discussions, dut subir les conséquences des trop visibles divergences séparant les Alliés. Les Turcs en profitèrent pour présenter des réclamations qu’ils n’eussent jamais osé formuler devant des adversaires plus unis.
* * * * *
L’occupation de la Ruhr a bouleversé toutes les idées du gouvernement anglais persuadé que la France resterait à la remorque des volontés britanniques.
Lorsqu’elle soutenait l’Allemagne contre nous, l’Angleterre obéissait à des intérêts politiques dont il ne faut pas méconnaître la force.
La conduite d’un adversaire n’est compréhensible qu’après avoir réalisé l’effort nécessaire pour raisonner avec ses idées.
Essayons donc de substituer à notre mentalité celle des diplomates anglais depuis les débuts de la paix et demandons-nous quels furent les mobiles directeurs de leur politique.
Après s’être emparé de tout ce qu’elle trouvait prendre à l’Allemagne: colonies, vaisseaux de guerre, marine marchande, etc., l’Angleterre avait un intérêt évident à favoriser son relèvement économique afin de lui vendre, comme autrefois, ses marchandises. Il fallait donc empêcher que l’argent allemand, au lieu d’être dirigé vers les caisses des commerçants britanniques, fût versé à la France pour réparer ses départements ravagés.
En dehors des avantages commerciaux que la Grande-Bretagne retirait de son assistance aux Allemands, elle suivait cette règle traditionnelle de sa politique: empêcher la France de devenir trop forte devant une Allemagne trop faible.
Ce résumé de la politique anglaise plus développé dans d’autres parties de cet ouvrage permet de comprendre son opposition et pourquoi le prestige de la France se fût affaibli complètement en Europe si elle ne l’avait pas reconquis par un acte d’indépendance. L’hégémonie anglaise eût alors définitivement remplacé en Europe l’hégémonie germanique.
Beaucoup d’Anglais éclairés avouent maintenant l’imprudence de leur politique. Le duc de Northumberland reconnaissait dans une conférence que tous les efforts du gouvernement anglais avaient eu pour but «de permettre à l’Allemagne d’échapper aux conséquences de sa défaite... M. Lloyd George est allé jusqu’à menacer de rompre avec la France et de conclure une alliance avec l’Allemagne».
Le même orateur terminait en disant qu’avec la continuation d’une telle politique, «aussi sûrement que le soleil se lèvera demain, nous aurons avant longtemps une nouvelle guerre en Europe».
* * * * *
Le rôle capital du prestige est souvent oublié de nos gouvernants. Ils l’oublièrent totalement en pénétrant timidement dans la Ruhr alors qu’il fallait y entrer au contraire solennellement tambours battants, drapeaux déployés et escortés de mitrailleuses.
Malheureusement, les chefs de cette expédition oublièrent entièrement certains éléments fondamentaux de la genèse du prestige, celui-ci, entre autres: le prestige qu’on n’a pas su imposer aux débuts d’une opération ne s’obtient que très difficilement plus tard.
C’est justement par suite de la négligence d’un tel principe, qu’au lieu de pénétrer militairement dans la Ruhr, les troupes françaises y entrèrent timidement, de façon à ne gêner personne.
Jamais les Allemands n’eussent commis pareille faute de psychologie. Suivant leurs méthodes, appliquées tant de fois dans nos départements envahis, les auteurs des premiers sabotages ou déraillements eussent été fusillés sommairement. Un nombre infime d’exemples suffisait.
Notre ignorance psychologique eut pour conséquence une insurrection générale. Comme le faisait justement observer l’ancien chancelier allemand Hermann Muller, «l’état d’esprit régnant dans la Ruhr n’aurait pu être maintenu que si les masses avaient eu l’impression que la résistance était _matériellement impossible_».
Comment nos dirigeants ont-ils pu négliger d’aussi élémentaires principes de la psychologie des foules, et oublier qu’un peu plus de vigueur eût facilement fait comprendre à la population l’impossibilité de toute résistance?
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Ce n’est pas, en réalité, avec la force mais avec le prestige que les maîtres des peuples ont toujours gouverné. Leur puissance disparaît quand s’évanouit leur prestige. Cette règle fondamentale de l’art de gouverner ne souffre guère d’exception.
Le prestige restera toujours le grand élément dominateur de multitudes aussi incapables de pressentir les événements prochains que de comprendre les réalités présentes. L’homme d’État doué de prestige sait inspirer les opinions collectives et donne ainsi la force du nombre à ses décisions personnelles. C’est surtout dans cette opération que réside aujourd’hui l’art de gouverner.
En fait, depuis les débuts de la guerre, l’Europe a été dominée par un petit nombre de chefs absolus doués de prestige, et n’utilisant les collectivités que pour conférer la force nécessaire à leurs résolutions personnelles.
Tel fut notamment le rôle du président Wilson, considéré comme le représentant d’un peuple ayant aidé à terminer la guerre. Son immense prestige lui permit de bouleverser toutes les créations de l’histoire et transformer la plus vieille monarchie de l’Europe en petits États sans existence économique possible.
Ce fut également sur le prestige que s’appuya pour exercer pendant plusieurs années une véritable dictature européenne le premier ministre britannique, M. Lloyd George. Grâce à ce prestige, il put pendant la rédaction du traité de paix empêcher la France de reprendre la vieille frontière du Rhin, si nécessaire à sa sécurité pourtant. Toujours appuyé sur le même prestige il aida plus tard l’Allemagne à refuser le paiement des réparations dues à la France.
Ce pouvoir sans contrôle, car un parlement subjugué n’est pas un contrôle, peut devenir d’ailleurs générateur de catastrophes. On ne le verra que plus tard pour l’action du président Wilson. On l’a déjà vu pour celle du premier ministre anglais lorsque sa méconnaissance de certaines forces psychologiques fit perdre à son pays, l’Irlande, la Perse, l’Égypte, la Mésopotamie et la domination de l’Orient.
Sans doute, le clavier des mobiles déterminant les actions contient beaucoup de régions inexplorées. Mais nos connaissances sont cependant assez étendues pour être utilisables. Les hommes d’État ne doivent pas oublier que si les lois économiques conditionnent la vie matérielle des peuples, les lois psychologiques régissent leurs opinions et leur conduite.
LIVRE VI
COMMENT SE RÉFORME LA MENTALITÉ D’UN PEUPLE
CHAPITRE PREMIER
LES IDÉES AMÉRICAINES SUR L’ÉDUCATION
Lorsque le 27 mai 1905 la grande flotte de l’Empire russe se trouva totalement anéantie, en quelques heures, à Toushima par les cuirassés japonais, la stupeur fut grande dans le monde. Il devenait brusquement évident, en effet, que contrairement à toutes les idées reçues, l’infime Japon à peine connu depuis un demi-siècle, était devenu une grande puissance. On le vit mieux encore en apprenant que dans toutes les batailles livrées au Japon, les Russes, bien que toujours fort supérieurs en nombre, avaient été invariablement vaincus.
A une question sur les causes de cette supériorité que je posai alors à l’ambassadeur du Japon à Paris, M. Motono, l’éminent homme d’État me répondit:
«Le développement actuel du Japon tient surtout à l’éducation qu’il sut choisir quand une révolution le fit récemment sortir du régime féodal. Cette éducation intelligemment choisie fut orientée de façon à développer aussi les qualités de caractère léguées par nos aïeux.»
Pendant la même période, d’un demi-siècle à peine, l’Allemagne avait réussi à se placer, au point de vue scientifique et industriel, à la tête des Nations. Cette supériorité, elle l’obtint également grâce à des méthodes d’enseignement fort différentes des nôtres et grâce aussi d’après la déclaration d’un de ses Ministres aux qualités d’ordre et de discipline inculqués par son régime militaire.
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Les chapitres qui précèdent ont montré à quel point la guerre avait déséquilibré la vie des peuples.
Ce déséquilibre, nous l’avons rencontré partout: déséquilibre politique, déséquilibre économique, déséquilibre financier, déséquilibre des pensées.
Le monde détruit est à refaire, mais ils ne sont pas nombreux, les moyens de le reconstruire.
Compter sur les institutions politiques serait tout à fait chimérique. Étant des effets et non des causes, elles suivent l’état mental d’un peuple, mais ne le précèdent pas.
Les influences capables de modifier l’âme d’une nation, notamment celle des générations assez jeunes pour que leurs idées n’aient pas encore été fixées dans un moule définitif se ramènent, en dehors des religions dont l’influence n’est possible qu’aux siècles de foi, à ces deux moyens: L’Éducation et le régime militaire.
Bien des années se sont écoulées depuis que j’inscrivais comme épigraphe sur un de mes ouvrages: _le choix d’un système d’éducation est beaucoup plus important pour un peuple que le choix de son gouvernement._
Les erreurs en matière d’éducation sont devenues fort dangereuses.
A l’époque où l’industrie n’était pas née, où les forces de l’économie politique n’avaient pas surgi, où les hommes trouvaient dès leur naissance une ligne d’existence toute tracée et où l’éducation ne représentait qu’un luxe sans grande importance, son action restait un peu secondaire.
Actuellement, la valeur d’un individu dépend en grande partie de l’éducation qu’il a reçue. On ne s’étonnera donc pas qu’ayant déjà traité ce sujet dans plusieurs ouvrages, j’y revienne encore.
* * * * *
J’ai beaucoup regretté la mort de Théodore Roosevelt qui fut un des plus remarquables présidents des États-Unis.
Je ne l’ai pas regretté seulement parce qu’il fut toujours un grand ami de la France, mais aussi parce que je comptais sur son concours pour rendre à mon pays un important service.
J’étais, depuis longtemps déjà, connu du célèbre homme d’État par mes livres. Je n’eus occasion de le rencontrer que deux mois avant la guerre, à un déjeuner qui lui était offert par mon éminent ami, Hanotaux, ancien ministre des Affaires étrangères. M. Roosevelt avait désigné lui-même les convives qu’il désirait voir à ses côtés.
Pendant le repas, l’ancien président fut, à la fois, étincelant et profond. Sa logique ferme et précise arrivait vite au nœud de chaque question.
Après avoir parlé du rôle des idées dans l’orientation des grands conducteurs de peuples, Roosevelt, fixant sur moi son pénétrant regard, me dit d’une voix grave:
--Il est un petit livre qui ne m’a jamais quitté dans tous mes voyages et qui resta toujours sur ma table pendant ma présidence. Ce livre est votre volume: _Lois Psychologiques de l’Évolution des Peuples_.
Le président expliqua longuement, ensuite, les enseignements que, suivant lui, cet ouvrage contenait.
Je m’inclinais, très charmé, assurément, mais un peu étonné que les vues d’un modeste philosophe pussent avoir un aussi lointain rayonnement. Sans doute les hommes de pensée sont les inspirateurs des hommes d’action, mais les seconds reconnaissent rarement l’influence des premiers.
Dès ce moment, naquit dans mon esprit un projet auquel l’illustre président voulut bien s’associer, mais que sa mort interrompit. Si j’en parle dans ce chapitre, c’est dans l’espoir qu’il tombera sous les yeux d’un de ses compatriotes assez influent pour en provoquer la réalisation.
* * * * *
On sait, par les innombrables écrits publiés depuis longtemps, combien est lamentablement inférieur notre système d’éducation classique.
Tous les efforts tentés pour le modifier ont complètement échoué. Cet enseignement reste ce qu’il était jadis: purement livresque et n’exerçant que la mémoire. Il en résulte, comme l’avait déjà fait observer Taine, que les connaissances ainsi acquises se trouvent oubliées six mois après l’examen.
Notre antique système pouvait être suffisant aux époques qui demandaient surtout des juristes et des orateurs. L’évolution actuelle du monde l’a rendu funeste. Nous sommes d’ailleurs, avec les Espagnols et les Russes, à peu près les seuls peuples de l’univers l’ayant conservé.
Changer de nous-mêmes nos méthodes semble impossible puisque toutes les tentatives de réforme ont invariablement échoué.
La raison en est qu’aucun des réformateurs ne comprit que c’étaient les méthodes d’enseignement et non les programmes qu’il fallait transformer. Tous les programmes sont bons. La façon dont ils sont appliqués détermine leur valeur.
On saisit nettement les causes de l’incompréhension des maîtres de notre Université, en parcourant leurs déclarations. L’infériorité de notre enseignement y est unanimement signalée, mais les explications qu’en donnent ces savants professeurs prouvent qu’ils n’en ont jamais perçu les vraies causes.
Du haut en bas de l’échelle universitaire, l’incompréhension est la même.
Les professeurs se trouvent seulement d’accord pour reconnaître que nos méthodes d’enseignement sont détestables. Une partie de mon ouvrage: _Psychologie de l’Éducation_, arrivé aujourd’hui à sa vingt-septième édition, et que le président de l’Académie des Sciences de l’empire russe fit jadis traduire pour servir de guide à l’enseignement en Russie, est consacrée à l’énumération des critiques que formulèrent les universitaires convoqués devant une grande commission d’enquête. Notre éducation classique ne trouva presque aucun défenseur parmi eux.
Une preuve nouvelle de notre inaptitude à changer nous-mêmes nos méthodes me fut donnée lors d’une circonstance relatée dans le livre cité à l’instant, mais qu’il ne sera pas inutile de rappeler ici.
A la suite de la publication de cet ouvrage je reçus la visite d’un illustre savant, M. Léon Labbé, qui me tint à peu près ce langage:
--Étant sénateur, membre de l’Académie des Sciences, membre de l’Académie de Médecine et professeur à la faculté, je possède plusieurs tribunes d’où je puis me faire entendre. La réforme de notre éducation me semble absolument urgente. Voulez-vous me préparer des notes pour un discours que je prononcerai d’abord au Sénat?
Je réunis immédiatement les notes réclamées. L’éminent savant revint plusieurs fois; mais ayant consulté en même temps des professeurs qui lui montrèrent l’impossibilité de toute réforme, il reconnut avec tristesse, dans une de ses dernières visites, que pour modifier notre système d’éducation il faudrait changer d’abord l’âme des professeurs, puis celle des parents et enfin celle des élèves. Hercule lui-même eût reculé devant une telle tâche.
* * * * *
La guerre militaire est à peu près terminée, mais une guerre économique va nécessairement la suivre.
Les succès des peuples qui nous avaient dépassés avant le grand conflit étaient dus surtout à un système d’éducation complètement différent du nôtre.
Cette dissemblance paraît particulièrement frappante aux États-Unis. C’est à leur éducation que les Américains doivent le dédain des complications administratives, la rapidité de décision et d’exécution, l’initiative, la méthode, en un mot toutes les qualités manifestées dans les travaux qu’ils exécutèrent en France durant la guerre, et que constatait aisément l’observateur le moins exercé.
L’éducation américaine se préoccupe surtout de créer des habitudes mentales. Peu importe ce que l’élève apprend si sa réflexion, son esprit d’observation, son jugement et sa volonté ont été développés.
Alors que notre enseignement classique cherche uniquement, sans d’ailleurs y réussir beaucoup, à instruire, l’enseignement américain cherche surtout à éduquer. Éducation de l’esprit, éducation du caractère. Tandis que le manuel appris par cœur constitue la base fondamentale de notre enseignement, les universitaires américains ont découvert depuis longtemps qu’une acquisition faite seulement par la mémoire y reste juste le temps nécessaire pour subir un examen.
Les livres sont, pour cette raison, à peu près entièrement éliminés des classes américaines et remplacés par l’étude expérimentale des phénomènes.
On trouvera un long exposé de ces méthodes dans le très remarquable livre du professeur Buyse, écrit à la suite d’une mission en Amérique dont l’avait chargée le gouvernement belge avant la guerre.
Un illustre savant français écrivait, à ce sujet, que «des peuples éduqués avec de pareilles méthodes sont appelés à former une humanité supérieure à la nôtre». Voici d’ailleurs, un court extrait du volume de Buyse:
«Tout est expérimental dans l’éducation américaine. Les branches d’enseignement les plus abstraites sont présentées sous des formes matérielles et concrètes et nécessitent, pour être assimilées, aussi bien l’habileté des mains que la vivacité de penser.
A nos méthodes passives basées sur la mémoire des mots, les Américains opposent leur méthode active et éducative qui met en œuvre l’effort, la volonté, l’habileté.
Pour eux, les écoles européennes témoignent de la plus grossière méconnaissance de la nature enfantine et humaine.»
Étant bien démontré par des faits répétés qu’on ne peut demander une réforme réelle à des professeurs dont le moule universitaire a depuis longtemps pétrifié l’esprit, il faut rechercher d’autres moyens de transformations. Les trouver devient indispensable pour n’être pas vaincu dans la lutte économique qui va commencer.
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Après y avoir longuement réfléchi, il me sembla que la seule possibilité de modifier tout notre système d’enseignement était de fonder en France une Université américaine avec des professeurs exclusivement américains.
Les résultats obtenus auraient vite démontré la valeur de leurs méthodes et la contagion de l’exemple eût obligé peu à peu notre Université à se transformer.
Tel était le projet dont j’espérais la réalisation grâce au concours de M. Roosevelt, lui faisant observer qu’il resterait probablement après la guerre assez de jeunes Américains en France pour alimenter une Université américaine, en attendant que des étudiants français se décidassent à la fréquenter.
L’illustre homme d’État avait accepté ma proposition et me demandait de lui indiquer exactement la marche qu’on pourrait adopter. Sa mort a malheureusement empêché l’exécution de ce projet.
Nos journaux ont ouvert une souscription pour des laboratoires dont les mieux dotés restaient le plus souvent vides. Une souscription faite pour réaliser en France une école du type américain eût été infiniment plus utile.
CHAPITRE II
LES RÉFORMES DE L’ENSEIGNEMENT EN FRANCE ET LES UNIVERSITÉS GERMANIQUES
Il y a déjà vingt ans que M. Ribot, l’éminent président de la Commission parlementaire réunie pour examiner la valeur de notre enseignement universitaire, formulait comme conclusion de cette enquête la dure sentence que voici:
«_Notre système d’éducation est dans une certaine mesure responsable des maux de la société française._»
Malgré cette solennelle déclaration, rien, absolument rien, n’a été changé dans nos méthodes universitaires. Les manuels que, du baccalauréat à l’agrégation, les candidats doivent apprendre par cœur sont de plus en plus lourds, les grands laboratoires entretenus par l’État de plus en plus vides. Les rares savants indépendants qui subsistaient encore disparaissent chaque jour. Les professeurs officiels restent seuls maîtres et ne se doutent même pas à quel point est funeste l’influence qu’ils exercent sur l’avenir de leur pays.
On devait naturellement s’attendre à voir l’Université déduire des vertus manifestées par l’armée pendant la guerre que l’honneur en revenait à son enseignement. Elle oubliait ainsi que la très immense majorité des hommes qui déployèrent ces qualités--officiers ou soldats--s’étaient formés en dehors de toute influence universitaire.
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