Le déséquilibre du monde

Part 12

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Certes, les socialistes n’ont pas plus de caractère que leurs adversaires, mais l’habitude d’obéir à des meneurs despotiques leur confère la puissance qu’une troupe disciplinée possède toujours.

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Une assemblée n’est, en général, ni très bonne ni très mauvaise. Elle est ce que la font ses meneurs. C’est pourquoi une volonté forte et continue permet de se rendre facilement maître des collectivités.

Le problème de chaque assemblée nouvelle est de savoir si, de la foule flottante de ses membres surgira quelques hommes de volonté tenace, capables de continuité dans l’effort et possédant assez de jugement pour distinguer les possibilités des chimères.

Autour de tels chefs, les opinions hésitantes se groupent bientôt. Depuis l’aurore de l’humanité et dans tout le cours de l’histoire, les hommes ne se sont jamais révoltés pendant longtemps. Leur secret désir fut toujours d’être gouvernés.

Les gouvernants qui disent nettement ce qu’ils veulent acquièrent rapidement l’autorité et le prestige, bases nécessaires d’un pouvoir durable. Ils réunissent alors facilement une majorité obéissant à quelques idées directrices fondamentales au lieu de suivre tous les courants momentanés qui agitent les hommes dont la mentalité n’est pas orientée. Les assemblées ont l’âme incertaine des foules et se rangent d’instinct derrière le chef qui leur montre clairement le chemin.

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Les grandes questions à résoudre au sein des parlements ne peuvent être résolues qu’avec une majorité fortement groupée autour d’un homme d’État capable de la diriger et non avec ces majorités de hasard que la même semaine voit naître et disparaître.

Tous les autres moyens proposés, y compris l’édification de nouvelles Constitutions, représentent de vaines paroles. Les Anglais n’ont pas changé leur constitution depuis la reine Anne, et à vrai dire ils n’en ont jamais possédé une définitivement formulée.

C’est l’inaltérable foi mystique des peuples latins dans le pouvoir surnaturel des formules qui leur fait si souvent changer de constitutions. Ces changements restèrent toujours d’ailleurs sans effet.

Les institutions n’ont aucune vertu. Ce n’est pas avec elles qu’on refait les âmes. Un peuple ne saurait obtenir un gouvernement meilleur que lui-même. Aux âmes incertaines correspondront toujours des gouvernements incertains.

La plus dangereuse et malheureusement la plus irréductible des erreurs latines, est justement de croire que les sociétés peuvent se reconstruire avec des lois. C’est la généralité de cette erreur qui donne au socialisme sa principale force.

Quels que soient les ambitions et les rêves des politiciens, le monde marche en dehors d’eux et de plus en plus sans eux. Savants, artistes, industriels, agriculteurs, c’est-à-dire les hommes qui font la force et la richesse d’une nation, ne demandent à la politique que de ne pas les entraver. Les théoriciens révolutionnaires sont incapables de rien créer mais ils peuvent détruire. Le monde a été souvent victime de leurs aberrations. Sous leur néfaste influence bien des pays, depuis la Grèce antique, sombrèrent dans la ruine ou la servitude.

CHAPITRE IV

L’ÉVOLUTION DES COLLECTIVITÉS VERS DES FORMES DIVERSES DE DESPOTISME

La dernière grève des chemins de fer belges et les mouvements analogues en France, en Angleterre et dans divers pays sont des indices des nouvelles aspirations populaires.

Plusieurs de ces grèves, en effet, résultèrent non d’une discussion de salaires, mais des prétentions politiques de la classe ouvrière. Les formules nouvelles: la mine aux mineurs, les chemins de fer aux cheminots, la dictature du prolétariat, etc., traduisent nettement les nouvelles conceptions du prolétariat.

Il devient évident, aujourd’hui, que les peuples, et leurs gouvernements aussi, évoluent vers des formes nouvelles de dictature. Collectives en apparence, elles sont toujours individuelles en réalité. Même chez les socialistes les plus avancés, comme les communistes russes, un gouvernement collectif représente simplement, il faut le rappeler, la dictature de quelques meneurs.

Ces despotismes, les multitudes les acceptent toujours aisément parce qu’elles n’ont jamais en réalité compris d’autres formes de gouvernement. Leurs chefs de syndicats, par exemple, sont de petits potentats aussi facilement obéis que les anciens despotes asiatiques. Les serviteurs de ces despotes modernes ont l’illusion d’être des maîtres et une telle illusion leur suffit.

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Donc, aujourd’hui, l’ouvrier aspire non seulement à une élévation constante des salaires, mais surtout au renversement de la société dite capitaliste, que remplacerait une dictature à son profit.

Les classes ouvrières croient aussi pouvoir établir une paix universelle en rapprochant les travailleurs de tous les pays. Mais dans leur rêve elles oublient que d’après les constants enseignements de l’Histoire, les gouvernements populaires furent toujours plus belliqueux que les gouvernements monarchiques.

L’internationalisme superficiel des classes ouvrières se heurte, d’ailleurs, à un développement nouveau du nationalisme dans tous les pays. Séparés par leurs haines et leurs intérêts, les peuples s’entourent de barrières douanières ou militaires chaque jour plus hautes. Dans la devise républicaine toujours inscrite sur nos murs, la fraternité figure encore. Elle a depuis longtemps disparu des cœurs!

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Les causes des nouvelles aspirations populaires sont variées. Ne pouvant les étudier toutes ici, je me bornerai à remarquer qu’elles ont été fortifiées par la totale impuissance des gouvernants, d’abord à empêcher une guerre désastreuse, puis à obtenir une paix capable d’éviter de nouveaux conflits.

Un gouvernement, quel qu’il soit, ne se maintient que par le prestige qu’engendre le succès. Il s’affaiblit puis disparaît quand s’évanouit son prestige.

Le prestige disparaît sous des influences diverses, notamment une défaite militaire. Sa chute peut alors être instantanée. Ce fut justement le cas de l’Empire en France, après Sedan, du tsarisme en Russie, après ses défaites, de toutes les monarchies allemandes après le désastre germanique.

Pareil phénomène est assez naturel. On comprend que les catastrophes dont un peuple est victime l’amènent à se révolter contre les gouvernants qui ne surent pas les empêcher.

Le gouvernement vainqueur voit au contraire croître son prestige, pourvu que sa victoire soit bien réelle.

Or, si notre victoire fut très réelle, ses conséquences ne se montrent pas brillantes. La France victorieuse est plus appauvrie que l’Allemagne, qui ne fut jamais ravagée. Elle n’a obtenu aucune indemnité et se trouve obligée d’exécuter elle-même des réparations, dont la valeur s’élève déjà à 80 milliards.

Les Allemands éclairés reconnaissent eux-mêmes que leur situation est financièrement meilleure que celle de la France.

«Au point de vue financier, écrit l’Allemand Parvus, notre situation n’est pas plus mauvaise, elle est plutôt meilleure que celle des États victorieux. Ces derniers nous ont imposé des contributions énormes, mais ils se sont aussi imposé à eux-mêmes des armements énormes. Les contributions qu’on nous a imposées sont tout de même limitées, tandis que les armements ne connaissent pas de limites et ont tendance à s’étendre toujours davantage. En outre, nous économisons au moins 500.000 hommes par an, qui, au lieu d’être dans les casernes, sont employés dans l’industrie, où ils peuvent créer annuellement au moins 2 milliards de marks-or de valeurs nouvelles.»

Abandonnée par l’Amérique d’abord, par l’Angleterre ensuite, la France sent davantage chaque jour isolement et les dangers qui en résultent, notamment son celui d’une nouvelle invasion.

Sa situation à l’égard de ses anciens alliés n’est pas non plus satisfaisante. Un écrivain anglais, qui ne compte cependant pas parmi nos amis, M. Keynes, le constate dans les termes suivants:

«La France, bien que victorieuse, doit payer à ses alliés plus de quatre fois l’indemnité que, vaincue en 1870, elle paya à l’Allemagne. La main de Bismarck fut légère pour elle en face de la main de ses alliés.»

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Le mécontentement général est donc assez justifié et contribue aux aspirations dictatoriales de la classe ouvrière. On remarquera pourtant que cette classe, dont les réclamations sont si bruyantes, n’a nullement souffert financièrement de la guerre.

Elle a vu au contraire sa situation très améliorée alors que l’ancienne bourgeoisie a au contraire beaucoup périclité. Quelques chiffres suffiront à le montrer.

L’ouvrier et l’employé gagnent quatre ou cinq fois plus aujourd’hui qu’avant la guerre, alors que les carrières libérales ont vu leurs revenus s’élever à peine d’un tiers. Certains ouvriers de choix comme les correcteurs d’imprimerie par exemple, arrivent à gagner plus de quarante francs par jour.

Pour les rentiers de l’État, du commerce ou de l’industrie, la situation est devenue tout à fait précaire. Supposons un de ces rentiers qui, après une vie active de travail manuel ou intellectuel, se soit, vers sa soixantième année, retiré avec six mille francs de rente, pour ne parler que des plus fortunés. Dans l’espoir d’être sûr du lendemain, il a placé son capital en rentes sur l’État, ou en obligations de chemins de fer, etc.

De ces valeurs dites «de tout repos», il continue à toucher les mêmes revenus; mais comme la monnaie fiduciaire avec laquelle il est payé a perdu les deux tiers de son pouvoir d’achat, c’est exactement comme si on lui avait retiré les deux tiers de son revenu. Ses six mille francs de rentes sont donc, en réalité, tombés à deux mille.

L’ouvrier ignore de telles réductions. Son salaire s’élève presque automatiquement dès que s’abaisse le pouvoir d’achat de la monnaie avec laquelle il est payé.

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Ces considérations nous ont éloigné du sujet fondamental de ce chapitre: l’évolution des pouvoirs politiques vers des formes diverses de dictature.

Après avoir indiqué cette évolution dans les classes populaires, il nous reste à la constater dans la classe politique chargée du gouvernement des nations.

Cette évolution a été précédée d’une désagrégation complète des anciens partis politiques. Ils ont tous pris cet aspect de vétusté qui annonce la fin des choses.

Radicaux, socialistes unifiés, royalistes, communistes même et bien d’autres, parlent une langue usée n’ayant plus d’écho dans les âmes.

Les questions qui passionnaient hier et qu’ils voudraient faire revivre ne provoquent plus que l’indifférence devant les réalités de l’heure présente. Qui s’intéresse, maintenant, à des sujets tels que la lutte contre le cléricalisme, la laïcisation des hôpitaux et des écoles, l’expulsion des congrégations, la séparation de l’Église et de l’État, etc.?

Les vieux partis politiques des autres peuples subissent la même décadence. L’ancienne politique anglaise, par exemple, se montre de plus en plus impossible aujourd’hui. Que deviennent les doctrines «sur le splendide isolement», la prétention de régner sur les mers, de dominer l’Orient? etc.

Mais les idées et les dieux ne périssent pas en un jour. Avant de descendre au sépulcre, ils luttent longtemps.

Et c’est pourquoi nous voyons dans tous les pays les vieux partis essayer de reconquérir du prestige en superposant à leurs vieilles doctrines des idées nouvelles, les plus extrêmes surtout.

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Pendant que les partis politiques discutent, les gouvernements sont obligés d’agir. Devant la lenteur et l’impuissance des collectivités tous les premiers ministres des divers pays sont progressivement devenus de véritables potentats. Les autres ministres, jadis leurs égaux, ne représentent plus que des subordonnés exécutant simplement les ordres du maître.

Ce pouvoir absolu, né pendant la guerre, ne diffère essentiellement des anciennes autocraties que sur un seul point. L’autocrate de jadis ne pouvait être renversé que par une révolution, alors que l’autocrate moderne peut l’être par un vote. Ainsi M. Lloyd George, après avoir gouverné dictatorialement l’Angleterre et un peu aussi l’Europe pendant plusieurs années, fut-il renversé par un simple vote, à la suite de sa désastreuse politique en Orient.

Jusqu’ici, les premiers ministres se sont inclinés devant les votes des Parlements qui les renversaient. Mais une évolution nouvelle, déjà commencée en Italie, se dessine maintenant. Le dédain pour les votes parlementaires du premier ministre, issu du triomphe du fascisme, semble indiquer que le renversement des ministres ne sera pas toujours aussi facile qu’actuellement.

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Les intérêts des peuples sont tellement enchevêtrés que l’absolutisme, qui grandit à l’intérieur des pays, diminue de plus en plus au contraire à l’extérieur. Pour les questions d’intérêts communs, il a fallu recourir à des ébauches de gouvernements collectifs: congrès, conférences, délégations, Société des Nations, etc. Ils se multiplient chaque jour, sans, d’ailleurs, que les résultats obtenus soient devenus bien efficaces.

Le plus célèbre de ces pouvoirs collectifs est la Société des Nations dont nous parlerons en détail bientôt. Son influence actuelle est à peu près nulle, mais il est bien visible que le jour où elle posséderait une autorité réelle, c’est-à-dire le moyen de faire respecter ses décisions, le monde se trouverait régi par un super-gouvernement absolu.

C’est parce qu’ils ont nettement perçu cette évidence, échappée aux hommes d’État européens, que les États-Unis ont, je l’ai fait remarquer déjà, énergiquement refusé de faire partie de la Société des Nations. Il leur semblait inadmissible qu’un grand peuple pût être forcé d’obéir aux décisions d’une collectivité étrangère.

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De toutes les formes de despotisme dont le monde est menacé, la plus intolérable serait sûrement celle du socialisme triomphant. Il ferait peser sur les pays tombés sous ses lois une misère sans espoir.

Après avoir ruiné la Russie et ravagé pendant quelques mois l’Allemagne et la Hongrie, il menaçait la vie sociale de l’Italie qui s’en débarrassa par le violent mouvement de réaction du fascisme.

La France est, heureusement, un des pays le moins exposé à la réalisation des doctrines socialistes, grâce à la classe agricole, qui forme la partie stable de sa population.

Le paysan français est devenu le principal détenteur de la vraie richesse. Peu lui importe que le franc perde les deux tiers de son pouvoir d’achat, ou davantage. Ses produits agricoles: blé, sucre, bétail, etc., constituent une monnaie d’échange dont la valeur ne baisse pas, et que l’avilissement du papier-monnaie ne saurait toucher.

La classe rurale s’est enrichie beaucoup pendant la guerre et ne demande qu’à conserver la terre acquise. Elle n’a besoin de personne, et tout le monde a besoin d’elle.

Cette classe est restée durant la paix, comme elle le fut, au cours de la guerre, la véritable armature de sociétés agitées par des ambitieux avides et des hallucinés chimériques. Elle constitue un des noyaux de résistance aux dictatures populaires qui ont déjà causé tant de ravages en Europe.

CHAPITRE V

LES ILLUSIONS SUR LA SOCIÉTÉ DES NATIONS

L’histoire des illusions dont les peuples disparus ont été victimes remplirait un lourd volume. Celles qui dominent les temps modernes formeraient un volume plus lourd encore.

A aucune époque, en effet, même aux âges de foi naïve des croisades, le monde n’a été plus influencé qu’aujourd’hui par des illusions mystiques et les formules qui en dérivent.

Il serait difficile, par exemple, de méconnaître qu’au nombre des causes essentielles de la grande guerre, figurèrent, en premier rang, les illusions mystiques d’un peuple convaincu que la volonté du ciel et sa supériorité ethnique le destinaient à régir l’univers.

La paix qui termina cette mystique épopée vit naître d’autres illusions aussi funestes. Elles bouleversent maintenant l’Europe et la menacent de guerres, beaucoup plus destructives que les conflits dont le monde est à peine sorti.

La science moderne sépare les continents, transmet au loin la pensée avec la vitesse de l’éclair; mais elle n’est pas assez puissante pour dissiper les illusions qui aveuglent les hommes.

Parmi ces illusions figurent celles servant de base à la Société des Nations.

S’il suffisait, pour établir des institutions durables, de la volonté d’un homme et de l’assentiment des peuples, la Société des Nations se fût imposée d’une façon définitive.

Elle eut, en effet, pour créateur un chef d’État que les circonstances avaient doué d’un absolu pouvoir. Son projet, renouvelant d’anciens projets analogues, fut accueilli avec enthousiasme par les nations auxquelles il faisait espérer une paix éternelle. De toutes les contrées du globe, l’Amérique fut seule à repousser le présent offert au monde par un de ses fils. L’étonnement en Europe fut grand, mais la foi persista inébranlée jusqu’au jour où elle se heurta au mur de l’expérience.

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Bien peu d’années nous séparent de l’époque où, sur des bases d’aspect indestructible, s’éleva la Société des Nations. Aujourd’hui, les désillusions à son égard sont aussi profondes que furent grandes les espérances. Son impuissance se manifesta complète, en effet, sur toutes les questions.

Aucun de ses avis ne fut écouté, sauf la décision relative au partage de la Haute-Silésie.

En dehors de ce cas, assez exceptionnel puisque les intéressés acceptaient d’avance sans discussion la solution formulée, toutes les autres décisions de la Société des Nations se virent rejetées par les parties en présence.

Le premier différend dont elle eut à s’occuper fut celui porté devant son tribunal par la Bolivie contre le Chili.

Le représentant du Chili refusa de reconnaître la compétence de la Société des Nations, ajoutant, avec ironie, que si elle avait la prétention de refaire la carte du monde, «cet organisme, créé pour consolider la paix, finirait par déclencher la guerre universelle». Le même représentant dénia d’ailleurs à la Société des Nations le droit d’intervenir dans les affaires d’Amérique.

L’assemblée accepta modestement la leçon, puis pour sauver un peu les apparences, nomma une Commission destinée à définir ses pouvoirs.

Les Polonais ne furent pas moins catégoriques. Avec un dédaigneux sans-gêne, la diète de Pologne déclara, relativement à l’attribution du territoire de Vilna, «que la Pologne ne donnera jamais son assentiment à la solution adoptée par la Société des Nations».

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Pour donner quelque force à ses décisions, que personne ne respectait, la Société des Nations proposa de s’attribuer le droit d’établir un blocus économique contre les États refusant de lui obéir.

Menace bien vaine. Un tel blocus, en effet, exigerait, pour être constitué, l’improbable assentiment des quarante États représentés. On sait, d’ailleurs, que, malgré sa toute-puissance, Napoléon ne réussit pas à maintenir pareil blocus contre l’Angleterre.

Le représentant de l’Italie fit justement observer que cette méthode du blocus était inapplicable en raison de la nécessité «de respecter l’autonomie des divers États». Il est évident qu’à moins de renoncer à son indépendance, aucun État ne saurait s’incliner devant les décisions d’une sorte de super-gouvernement étranger.

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Si l’impuissance de la Société des Nations est complète, c’est qu’elle n’a aucun moyen de faire respecter ses décisions. Tous les codes religieux ou sociaux, sans une seule exception, s’appuient sur ces éléments fondamentaux, châtiments et récompenses, Paradis et Enfer.

Les décisions de la Société des Nations représentant un code dépourvu de sanctions reste sans force. Pourrait-on songer à la doter d’une armée capable de faire respecter ses arrêts? Une telle armée ne serait efficace qu’à la condition d’être nombreuse et, par conséquent, coûteuse. Composée, d’ailleurs, de soldats empruntés à tous les pays, elle n’aurait aucune cohésion et serait peu redoutable.

Affirmer qu’un code dépourvu de sanctions, c’est-à-dire de contrainte, ne sera jamais respecté, revient à soutenir que la force, constituant l’armature nécessaire du droit, il n’existe pas de droit sans force.

Cette vérité, que la puérile phraséologie des moralistes essaie vainement d’obscurcir, est reconnue par tous les juristes ayant un peu creusé les fondements de leur science.

Dans son livre récent: _Les Constantes du Droit_, le grand juriste belge, Edmond Picard, insiste longuement sur ce fait que «l’élément contrainte est fondamental dans le droit», et il ajoute:

«La formule que la force ne peut créer le droit n’est qu’un cri naïf de généreuse ignorance juridique.»

Qu’une force soit morale ou matérielle, le résultat est le même dès que cette force parvient à s’imposer. Si le pape Grégoire VII put jadis obliger un puissant empereur d’Allemagne à venir le solliciter à genoux devant la porte de sa cathédrale, à Canossa, c’est que ce pape disposait, aux yeux de l’empereur, de toutes les forces du Ciel et de l’Enfer. Doué d’un tel pouvoir, le pontife paraissait invincible.

Le prestige peut donc devenir une force morale supérieure aux forces matérielles. Si la Société des Nations finissait, à une époque encore imprévisible, par acquérir un suffisant prestige, son influence serait réelle. Pour le moment, elle est totalement nulle.

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Inutile de disserter sur le rôle futur de la Société des Nations. Les haines actuelles entre peuples sont trop vives, les intérêts qui les séparent trop contradictoires, pour qu’un tribunal international puisse arrêter aucun conflit.

Ce ne seront pas, assurément, ses décisions qui empêcheront l’Égypte, la Turquie et l’Inde, etc., de réclamer à main armée leur indépendance, lorsqu’elles seront devenues assez fortes pour se faire entendre. Ce n’est pas non plus un tel tribunal qui empêchera le Japon, trop peuplé, d’exiger la libre entrée de ses nationaux sur le territoire des États-Unis.

Personne ne peut vraiment croire aujourd’hui qu’une Société des Nations puisse liquider les difficultés que nous voyons grandir entre les États et supprimer toutes les causes de conflit?

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Les anciens défenseurs de la Société des Nations ont eux-mêmes rapidement perdu leur confiance. J’en citerai comme preuve les passages suivants du journal _Le Temps_, qui fut à un certain moment son plus ardent prosélyte.

«_La Société des Nations est-elle en mesure d’empêcher ou d’arrêter une guerre? L’expérience répond._

«_En 1920, les bolchevistes russes ont failli prendre Varsovie. La Société des Nations s’est bien gardée d’intervenir._

«_En 1921, les Grecs font la guerre aux Turcs. La Société des Nations s’abstient soigneusement de s’en occuper._

«_A vrai dire, elle a tenté de régler l’affaire de Wilna. Mais le Gouvernement lithuanien a refusé froidement la transaction approuvée par le Conseil de la Société des Nations._

«_Tel est le genre d’autorité que possède la Société des Nations, lorsqu’il s’agit d’empêcher ou d’arrêter l’effusion du sang._»

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Les membres de la Société des Nations désireux de rehausser un peu leur maigre prestige, et persuadés, d’ailleurs, de la grande utilité de leurs fonctions, se sont attribué, ainsi qu’à la foule de leurs protégés, des émoluments tout à fait princiers. Dans le rapport de M. Noblemaire, on voit que les secrétaires reçoivent un traitement annuel de 250.000 francs. Les sous-secrétaires se contentent de 200.000 francs. Les chefs de sections, parmi lesquels figure un socialiste fort connu, touchent 300.000 francs. De modestes employés ont la solde d’un maréchal de France.