Le déséquilibre du monde

Part 11

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Leurs auteurs sont d’ailleurs dominés par des théories sur lesquelles l’accord semble impossible. Libre-Échangistes, Protectionnistes, Interventionnistes, etc... se querellent depuis longtemps sans avoir jamais réussi à se convertir.

Dans l’état actuel de nos connaissances et en tenant compte des Enseignements de la guerre les principes fondamentaux de l’Économie politique peuvent, je crois, se résumer dans les propositions suivantes.

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1º La richesse d’un peuple dépend surtout de l’intensité de sa production et de la rapidité d’écoulement de cette production.

2º Un produit ne peut être exporté utilement que si son prix de vente ne dépasse pas celui des concurrents étrangers. Il en résulte que les méthodes de fabrication, la division du travail et l’abondance des capitaux d’exploitation jouent un rôle prépondérant en matière d’exportation.

3º L’activité dans la circulation terrestre et maritime peut devenir à elle seule une source de richesse. Des pays petits et sans production comme la Hollande se sont jadis enrichis, simplement par le transport de marchandises qu’ils ne fabriquaient pas.

4º Les marchandises ne pouvant se payer qu’avec d’autres marchandises, un pays important beaucoup plus qu’il n’exporte est obligé de recourir au crédit. Continuer à importer plus que l’on exporte engendre la ruine, à moins de posséder, comme la France avant la guerre, une grande réserve de valeurs mobilières placées depuis longtemps au dehors et portant intérêt.

5º La production étatiste, c’est-à-dire la socialisation et la monopolisation substituées aux initiatives privées, a pour résultat invariable une raréfaction de la production et l’accroissement énorme des prix de revient. La psychologie suffisait à prévoir ce phénomène surabondamment démontré par l’expérience.

6º En dehors de son rôle d’étalon, la monnaie métallique représente simplement une marchandise d’un poids déterminé, échangeable contre d’autres marchandises qui, au besoin, peuvent, elles aussi, servir de monnaie. Il en résulte qu’un peuple peut être dans une situation prospère sans posséder aucune monnaie métallique.

7º La monnaie fiduciaire constituée par des billets ne conserve sa valeur que si elle est échangeable dans un délai assez court contre de la monnaie métallique ou des marchandises. La prolongation du cours forcé du papier réduit rapidement son pouvoir d’achat.

8º Le prix de vente d’une marchandise étant automatiquement déterminé par le rapport entre l’offre et la demande, aucune loi ne saurait fixer sa valeur. Le seul résultat possible des taxations est, d’abord, de raréfier la marchandise taxée, puis de provoquer sa vente clandestine à des prix dépassant ceux qui motivèrent la taxation.

9º Protectionnisme et libre-échange correspondent à des phases différentes de la vitalité industrielle d’un pays. A une vitalité faible, le protectionnisme est utile, bien que coûteux et ralentissant le progrès des industries protégées contre la concurrence étrangère.

10º L’aisance d’un ouvrier ne dépend pas de l’élévation de son salaire, mais du pouvoir d’achat de ce salaire. Dans les pays où la production reste inférieure à la consommation, chaque élévation de salaire a pour conséquence l’élévation du prix des objets de consommation dans une proportion supérieure à l’accroissement des salaires. Chez les peuples à production insuffisante, l’aisance de l’ouvrier diminue à mesure que son salaire augmente.

11º Réduire le nombre des heures de travail dans un pays appauvri, où la production est inférieure aux besoins, c’est accroître la pauvreté de ce pays et rendre la vie plus chère.

12º Quand, sous l’influence de grandes catastrophes, les croyances politiques, religieuses et sociales qui formaient l’armature mentale d’un peuple s’affaiblissent, elles sont bientôt remplacées par des aspirations nouvelles dépassant toute possibilité de réalisation.

13º Les peuples méconnaissant le rôle des nécessités économiques, se laissent dominer par des illusions mystiques ou sentimentales étrangères aux réalités et génératrices de bouleversements profonds.

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Ces brèves vérités n’instruiront probablement personne. Il n’était pas cependant inutile de les formuler. Les pensées sont comparables à ces graines qui entraînées par le vent arrivent à germer sur les plus durs rochers.

LIVRE V

LES NOUVEAUX POUVOIRS COLLECTIFS

CHAPITRE PREMIER

LES ILLUSIONS MYSTIQUES SUR LE POUVOIR DES COLLECTIVITÉS

«Le bon sens, écrit Descartes au début de son célèbre _Discours de la Méthode_, est la chose du monde la mieux partagée: car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toutes autres choses n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils n’en ont.

«Cela témoigne, ajoute le grand philosophe, que la puissance de bien juger et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes.»

A moins que l’opinion émise par Descartes soit simplement ironique, on s’explique difficilement pareil optimisme. Il semble assez évident en effet que loin d’être «la chose du monde la mieux partagée», le bon sens est au contraire la plus rare.

Chacun possède assurément ce bon sens nécessaire à l’exercice d’un métier, que l’on pourrait appeler le bon sens professionnel. Il n’en est nullement de même pour ce bon sens général qui, dans les diverses circonstances de la vie, montre l’enchaînement des causes et détermine la conduite.

Le bon sens collectif est-il plus sûr que le bon sens individuel? Malgré un universel préjugé il est encore plus rare. Des milliers d’exemples, parmi lesquels pourraient figurer les conférences ayant précédé et suivi la guerre, montrent à quel point le bon sens collectif est rare même chez des collectivités d’élites.

Malgré les preuves expérimentales de cette dernière vérité, la croyance mystique dans l’intelligence des collectivités est telle que, durant la guerre, comme durant la paix, ce fut toujours à des collectivités que les hommes d’État demandèrent la solution des plus difficiles problèmes.

Elles n’en résolurent aucun. Les quatorze conférences réunies depuis la fin des hostilités n’ont servi qu’à montrer la faible valeur des collectivités.

De vagues discours sur la fraternité des peuples et les bienfaits de la paix y furent prononcés et chaleureusement applaudis. Nulle solution efficace n’en résulta.

Parmi les vaines conférences, auxquelles je fais allusion, on ne doit pas compter celles qui aboutirent au traité de paix. Bien que dû à la collaboration de nombreux auteurs, ce traité ne constitue pas, en réalité, une œuvre collective. La collectivité n’intervint que pour formuler en termes obscurs une rédaction dérivée de principes chimériques et d’intérêts dont l’origine exacte ne fut pas d’abord comprise.

Ils furent, d’ailleurs, parfois assez contradictoires, ces principes. Ceux du président Wilson découlaient de rêves humanitaires destinés à créer le bonheur du genre humain.

Ceux du ministre Lloyd George, véritable inspirateur du traité, étaient fort différents. Ses buts essentiels furent l’agrandissement territorial de l’Angleterre, la fondation de l’hégémonie britannique, la recherche des moyens à employer pour empêcher la France de devenir trop forte devant une Allemagne trop faible. Cette dernière préoccupation l’empêcha de favoriser la désagrégation alors spontanée de l’unité allemande, d’où serait résultée une paix prolongée.

Un tel exemple marque bien le seul rôle réel des congrès. Ils servent surtout à conférer l’autorité du nombre aux décisions d’individualités assez fortes pour imposer leur volonté. Le collectif ne sert alors qu’à fortifier l’individuel.

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Je ne saurais développer ici ce sujet que j’ai longuement traité ailleurs. Les savants désireux d’écrire des livres de psychologie moins vides que ceux dont se contente notre enseignement classique n’auront qu’à étudier les événements écoulés depuis les débuts de la guerre. Jamais mine plus féconde ne s’offrit aux observateurs.

Un important chapitre de ces futurs livres serait utilement consacré à la persistance des illusions sur la supériorité attribuée aux jugements collectifs.

Tous les hommes politiques, en Angleterre surtout, restent en effet convaincus de l’efficacité des discussions collectives--bien qu’elles aient failli nous faire perdre la guerre--pour résoudre les problèmes dont la solution échappe aux individus isolés. Pendant les quatre années de guerre, conférences et conseils de guerre se multiplièrent à l’infini sans autres résultats que d’inutiles batailles. Ce fut seulement quand les conférenciers se virent au bord de l’abîme qu’ils renoncèrent momentanément à leurs illusions sur la puissance intellectuelle des collectivités. Le commandement individuel remplaça alors le commandement collectif et la victoire changea de camp.

Des expériences analogues se succèdent en Russie depuis plusieurs années. Les théoriciens qui l’ont conduite à sa ruine étaient persuadés, eux aussi, que les collectivités qualifiées soviets transformeraient leur pays en paradis. Elles en firent un enfer.

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Une des caractéristiques intéressantes des discussions collectives est que les questions importantes sont généralement écartées par les orateurs. Ce fait constaté dans la plupart des conférences de la paix fut surtout frappant dans celles de Washington et de Lausanne.

Durant celle de Washington, le problème qui obsédait tous les esprits, celui du droit réclamé par le Japon d’établir ses nationaux aux États-Unis, ne fut même pas effleuré. Pendant celles de Lausanne aucun des orateurs en présence, ceux de la Turquie et de l’Angleterre surtout, ne dirent jamais un seul mot des préoccupations réelles qui remplissaient leurs pensées.

Malgré ces évidences, l’âge actuel se voit de plus en plus dirigé par des volontés collectives. Dès qu’une question difficile se présente, les gouvernants nomment, pour la résoudre, des commissions bientôt divisées en sous-commissions, qui découpent les problèmes en minuscules fragments, puis élaborent des solutions moyennes susceptibles des plus contradictoires interprétations.

En s’abandonnant ainsi aux décisions collectives les hommes d’État modernes ne font qu’obéir à une des grandes tendances qui mènent le monde aujourd’hui.

La direction collective et la direction individualiste représentent deux principes en conflit dont aucun ne saurait triompher, par cette simple raison que l’un ne pourrait subsister sans l’autre.

L’évolution moderne a évidemment de plus en plus conduit au travail collectif. L’usine, la mine, le chemin de fer, l’armée, la diplomatie même, sont des œuvres collectives mais ne pouvant prospérer qu’à la condition d’être dirigées par des individualités suffisamment habiles.

Cette nécessité d’une direction unique résulte de principes psychologiques irréductibles que j’ai exposés ailleurs et qu’il serait trop long de rappeler ici. Ils expliquent aussi bien l’insuccès des congrès et des entreprises étatistes que celui de nos armées, tant qu’elles restèrent sous des influences collectives.

De ces fondamentales notions de psychologie, ni le socialisme, ni le collectivisme, ni le radicalisme, ni la plupart des partis politiques ne veulent tenir compte. L’avenir seul leur apprendra que la nature de l’homme est l’héritage d’un long passé et ne se change pas au gré de nos désirs.

CHAPITRE II

LE CONGRÈS DE GÊNES COMME EXEMPLE DES RÉSULTATS QU’UNE COLLECTIVITÉ PEUT OBTENIR

Nous venons de montrer que les congrès ou tout autre collectivité du même ordre sont impuissants à résoudre les problèmes qui leur sont posés. Nous allons voir qu’ils arrivent parfois à des résultats différant complètement de ceux espérés.

Ce phénomène s’observa souvent au cours des nombreuses conférences réunies dans diverses capitales de l’Europe depuis les débuts de la paix. Elles eurent la plupart pour inspirateur, celle de Gênes notamment, le subtil ministre, M. Lloyd George, qui présidait alors aux destinées de l’Angleterre.

Le but avoué de la Conférence de Gènes était la restauration économique de l’Europe et l’établissement d’une paix durable.

Elle fut, d’ailleurs, accueillie avec peu d’enthousiasme par les États convoqués. Tous comprenaient l’intérêt de l’Angleterre, qui ne vit que d’exportations, à se créer des débouchés nouveaux pour relever son commerce; mais aucun d’eux n’arrivait à saisir en quoi une collectivité aussi hétérogène que celle des constructeurs de la Tour de Babel serait apte à découvrir des méthodes de restauration ayant échappé aux spécialistes les plus habiles.

En fait, les causes de l’anarchie économique européenne que devaient expliquer les délégués réunis à Gênes étaient si visibles qu’il n’était vraiment pas besoin de nouvelles lumières pour les mettre en évidence. On peut les résumer comme il suit:

Avant la guerre, les progrès de la technique industrielle et la facilité des moyens de transport avaient conduit chaque peuple à se spécialiser dans la fabrication de certains produits, et ils vivaient de l’échange de ces produits. Les nations formaient un bloc économique assez bien équilibré.

Et non seulement cet équilibre est rompu aujourd’hui, mais l’atmosphère de haine et de méfiance qui pèse sur le monde conduit les peuples à s’entourer de barrières douanières, sous prétexte de protéger leurs industries nationales. Elles sont si bien protégées d’ailleurs, qu’on peut observer dans beaucoup de pays une surproduction de produits presque invendables. Tel le fer, pour la France, par exemple.

Toutes ces choses étant connues, les diverses délégations n’ont pu que répéter ce que chacun savait déjà depuis longtemps. Était-il dans le pouvoir d’un congrès d’y trouver un remède ou même de faire varier d’un centime le cours du change dans aucun pays?

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La conférence de Gênes ne pouvait réussir à solutionner les grandes questions générales. Elle a montré la même impuissance sur des questions particulières, notamment celle des mines russes de pétrole dont se sont emparés les bolchevistes.

On assure que ce fut la question du pétrole, capitale pour l’Angleterre, qui l’amena à provoquer la conférence de Gênes. Elle s’est cependant exagéré un peu la puissance pétrolifère de la Russie. Alors qu’avant la guerre, la production des États-Unis atteignait trente-neuf millions de tonnes, celle de la Russie dépassait à peine neuf millions. La production des autres pays limitrophes: Pologne, Roumanie, etc., est relativement insignifiante.

Bien que l’extraction annuelle du pétrole dans le monde dépasse à peine 100 millions de tonnes, alors que celle du charbon s’élève à 1.300 millions.

Ce liquide est si précieux dans une foule d’usages que l’on comprend les efforts de l’Angleterre pour mettre la main sur les principales sources du monde. En vingt ans, elle a réussi à devenir maîtresse de tous les gisements pétrolifères importants de l’univers, ceux des États-Unis exceptés. Aujourd’hui, l’Angleterre peut concurrencer la colossale Compagnie américaine, la Standard Oil, dont le budget dépasse celui de bien des États. Les autres Compagnies sont anglo-hollandaises et réunies dans un grand trust comprenant, notamment, la Royal Dutch, la Mexican Eagle, la Shell, etc. Ce consortium tombe, d’ailleurs, de plus en plus sous la domination britannique.

Ces faits qui semblent nous éloigner du but de ce chapitre devaient cependant être rappelés pour montrer combien les buts cachés d’un congrès peuvent différer des buts proclamés.

Pendant quelques jours, très peu d’ailleurs, le premier ministre anglais demeura maître du Congrès. Mais les haines et les conflits d’intérêts contradictoires rendirent bientôt ses efforts impuissants. Finalement, la direction du Congrès passa des mains anglaises dans celles des extrémistes russes conformément à une loi constante des collectivités politiques.

«Certes, écrivait _Le Journal de Genève_, les délégués bolchevistes n’en espéraient pas autant quand ils se glissaient à travers l’Europe, tremblant de rencontrer quelqu’une de leurs victimes, inquiets de l’accueil qui les attendait.»

Si la conférence de Gènes échoua plus encore que ses aînées, c’est qu’à l’impuissance habituelle de ces collectivités se joignit l’influence de forces mystiques très puissantes sur les collectivités mais dont l’instigateur de ce congrès, M. Lloyd George, ne comprit jamais le rôle. J’ai rappelé comment, pour s’être attaqué à l’Islam, puissance mystique redoutable, l’empire britannique perdit en quelques mois l’Égypte, la Perse, la Mésopotamie et voit actuellement son empire de l’Inde très ébranlé.

A Gènes, le même ministre se heurta encore à une autre force mystique: le communisme, religion nouvelle, toute-puissante sur l’âme des croyants.

Pour obtenir les capitaux dont ils avaient un si impérieux besoin, les délégués russes eussent volontiers abandonné l’exploitation des mines de pétrole dont ils ne tirent aucun parti et signé tous les engagements, puisque les promesses faites à des infidèles n’engagent pas les croyants. Mais renoncer publiquement aux principes fondamentaux de leur foi en admettant des propriétés privées était impossible. Un tel abandon se fût aussitôt trouvé désavoué par leurs coreligionnaires.

Les Anglais auraient pu se consoler aisément du refus des bolchevistes en songeant que leurs concessions les plus complètes ne pouvaient pas beaucoup modifier la crise économique dont ils souffrent «puisque, dans les années précédant la guerre, moins de 3 % du commerce extérieur de l’Angleterre se faisait avec la Russie».

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Toujours confiant dans l’illusoire pouvoir des collectivités, M. Lloyd George se proposait de faire signer à Gênes par les délégués des puissances un «pacte de non agression» qu’il considérait sans doute comme une sorte de monnaie d’échange capable de séduire ses alliés. Je me demande encore à quoi pouvait bien penser l’auteur d’un tel projet? Pouvait-il vraiment supposer l’existence dans le monde d’un homme d’État assez naïf pour croire à l’efficacité d’un pareil pacte. Un tel engagement n’empêcherait jamais une agression brusquée puisque l’agresseur pourrait toujours se justifier en affirmant que son territoire a été bombardé par des avions analogues à ceux de Nuremberg qui servirent à l’Allemagne de prétexte pour nous déclarer la guerre en 1914.

Il semble d’ailleurs évident que les Russes n’auraient jamais signé le pacte proposé. Le sombre juif qui, le sabre d’une main, l’évangile judéo-communiste de l’autre, dirige les massacres et les pillages de l’armée rouge, faisait annoncer hautement à Gênes l’invasion de l’Europe par sa troupe dans l’espoir d’intimider les membres du congrès. Confiants dans l’influence que peuvent exercer la crainte et les menaces sur l’âme des collectivités, les délégués russes ramenaient leurs discours sous des formes peu déguisées, à ce dilemme: de l’argent ou une invasion.

Les arrogances et les maladresses de la bande bolcheviste évitèrent aux hommes d’État anglais de subir la honte de paraître influencés par de tels propos. M. Lloyd George lui-même recula et la conférence se termina comme toutes les précédentes, par une démonstration nouvelle de la totale impuissance des collectivités à résoudre un problème, surtout quand les membres de cette collectivité représentent des intérêts différents.

CHAPITRE III

LES GRANDES COLLECTIVITÉS PARLEMENTAIRES

Tous les gouvernements modernes ont à leur tête des collectivités désignées sous le nom de Parlements. Ils ne constituent pas assurément la meilleure forme de gouvernement possible, mais à peu près la seule acceptable aujourd’hui. Les démocraties triomphantes oscillèrent toujours entre la dictature et la domination du nombre.

Les parlements possèdent les caractères des collectivités. Ils en ont la mobilité, les indécisions, les violences et obéissent aussi à ces formules mystiques, dont l’influence sur la foule fut toujours si grande.

Une des caractéristiques des Parlements actuels est l’extension des partis extrêmes: socialisme, communisme, etc. Notre Parlement ne diffère pas sensiblement à ce point de vue des autres assemblées européennes. Il compte lui aussi un certain nombre de conservateurs et une minorité d’extrémistes: socialistes révolutionnaires, internationalistes, etc.

Ainsi qu’il arrive toujours, ces partis extrêmes ont rallié de plus en plus à eux les anciens partis jadis considérés comme avancés, le radicalisme notamment.

Leurs projets sont chaque jour plus révolutionnaires. Un des membres de ce groupe les a brièvement formulés dans les termes suivants: «Exproprier l’individu et lui enlever, pour les socialiser, les moyens de production qu’il détient.»

Quant à l’impôt sur le revenu, le même député s’exprimait ainsi: «Plus l’impôt sera vexatoire et inquisitorial, plus il servira les fins du collectivisme.»

Ces aveux dégagent une rayonnante clarté. Les socialistes savent très bien que ruiner les classes industrielles et commerçantes, serait fatalement ruiner par incidence les autres classes, mais c’est là, justement, le but poursuivi pour arriver à une révolution qu’ils s’imaginent devoir tourner à leur profit.

Révolutionnaires dans leurs propos, ces apôtres d’une foi nouvelle le sont beaucoup moins dans leurs pensées. Ils ne savent pas toujours gouverner leurs paroles, mais des maîtres redoutés les obligent à gouverner leurs actions. Solidement hiérarchisés, ils acceptent, avec une respectueuse crainte, les programmes imposés par les chefs de comités, français ou moscovites connaissant très bien l’art de se faire obéir.

Les origines de ces nouveaux apôtres sont diverses. Quelques-uns vinrent au socialisme révolutionnaire parce qu’il semblait une carrière d’avenir. Il en est cependant quelques-uns convaincus de la valeur de la foi nouvelle. Ce sont généralement des esprits mystiques dont les conceptions politiques revêtent toujours la forme d’une croyance religieuse. Les mots et les formules ont pour eux une puissance magique. Ils savent de source sûre qu’avec quelques impérieux décrets on peut faire régner le bonheur ici-bas.

Pris en bloc, ils constituent une masse révoltée en apparence, mais docile en réalité. Leur âme grégaire est facilement maniée par les meneurs. Leur personnalité faible est enveloppée d’influences collectives très fortes.

Les socialistes révolutionnaires sont dangereux surtout par la crainte qu’ils inspirent. Les timides s’effacent toujours devant les violents. L’histoire de nos grandes assemblées révolutionnaires a constamment vérifié cette loi. La Montagne de notre grande révolution terrorisa longtemps la Plaine, trois fois plus nombreuse pourtant. La veille même du jour où tomba Robespierre, il était chaudement acclamé par des collègues qui quelques heures plus tard devaient l’envoyer à l’échafaud.

C’est pour ces raisons psychologiques très simples que les socialistes absorbent de plus en plus l’ancien parti radical. La faiblesse de ce dernier est grande, parce que ses convictions sont incertaines. Il suit les socialistes comme la Plaine suivait Robespierre par peur du couteau que d’ailleurs elle n’évita pas.

Il est frappant de constater combien a progressé depuis quelques années le rôle de la peur dans nos assemblées parlementaires. Ce n’est plus avec leur volonté que les ministres agissent, mais avec les erreurs qu’on leur impose. D’opinions personnelles, ils ont depuis longtemps renoncé à en posséder et surtout à en défendre.

Ce qui manque le plus souvent aux gouvernants modernes, ce n’est pas l’intelligence, mais le caractère. Au lieu de tâcher d’éclairer et diriger L’opinion, ils se mettent à sa remorque. L’opinion, pour eux, c’est celle de quelques sectaires ou d’obscurs comités puisant leur force apparente dans la violence.