Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr
Part 8
_6 avril._ — Le ciel est toujours sans nuages. La lumière zodiacale est magnifique ce soir ; elle avait disparu pendant plusieurs jours, malgré la sérénité du ciel.
_7 avril._ — Le cheikh, a qui la boucle en argent a fait un sensible plaisir, m’envoie aujourd’hui un peu de grain. Je suis allé lui dire que j’étais décidé à aller chercher mes bagages à Ghât, plutôt que d’attendre ici dans l’incertitude. Il m’a fort approuvé et m’a promis de me prêter des chameaux et de bons esclaves. La première caravane doit, paraît-il, arriver du Soudan à tout moment : ce sont des gens de Zinder qui amènent un convoi d’esclaves[160].
_8 avril._ — La chaleur devient chaque jour plus forte. Mon thermomètre a marqué 38 degrés dans la case, et l’on ne peut faire la moindre des choses, le jour, sans éprouver une grande fatigue.
_9 avril._ — Cet après-midi, 39 degrés à l’ombre dans ma case, 37 degrés en plein air, 55 degrés au soleil. J’étais allé vers le soir prendre une vue du volcan, lorsqu’on franchissant le lit de l’oued, j’aperçus un grand animal à moi inconnu, qui à ma vue s’enfuit en quelques bonds. J’en parlai au cheikh, croyant que c’était un fauve, et il sortit avec moi pour examiner la trace. Reconnaissance faite, il s’agissait d’un grand singe, que les gens d’ici appellent _ourked_ ; il paraît qu’il y en a des centaines sur le Baghzen, au voisinage de l’eau. Le pelage est jaune ; la face postérieure des jambes est blanche, et le museau est noir.
_10 avril._ — J’ai rencontré près de l’ouadi un lézard d’environ un pied et demi de long, qui courait sur les roches ; il avait la tête et le cou d’un blanc jaunâtre, le corps gris de fer, et sur la queue et de côté quelques protubérances, que je n’ai pu voir distinctement à distance. Tué un hibou en revenant au village ce soir.
_11 avril._ — Allé à la chasse aux gazelles avec le jeune Barka, qui me désigne les arbres par leur nom indigène. On appelle _tamat_ un petit acacia à écorce brune, dont l’épiderme jaune se détache en lambeaux. Il est en ce moment en fleur. Le _talha_[161] porte ici le nom de _tegart_[162] ; il a une écorce claire, lisse, coupée de longues gerçures ; il ne fleurit pas encore. J’ai vu un grand arbre de l’espèce nommée _dokou_, Barka me dit qu’il s’appelle _tadomt_[163] (en haoussa ?).
Le village qui se trouve sur les hauteurs du Baghzen s’appelle Aguélalaben et n’est habité que par des esclaves.
_12 avril._ — Le _Senecio coronopifolius_, que Duveyrier appelle _temasasoui_, se nomme ici _tobéras_. Il a une forte odeur aromatique.
_13 avril._ — Vu à la chasse un animal semblable à une marmotte, qui a disparu rapidement entre les roches.
_14 avril._ — La solanée dont j’ai parlé plus haut, à feuilles velues et blanchâtres, à épines recourbées, à fleurs couleur lilas s’appelle _tadegra_.
L’esclave du cheikh m’apporte à ma grande surprise vingt œufs de poule, mais je m’aperçois plus tard qu’ils ont été couvés. Le cheikh s’est dit sans doute que l’infidèle les mangerait quand même ; bien entendu, je les ai fait jeter.
Je suis allé me promener de nouveau dans les rochers et j’ai eu la chance de tuer un jeune animal nommé _tarhalam_, de la taille d’un rat, mais aux pattes et à la queue très courtes. Chaque patte a quatre doigts revêtus de poils raides, blanchâtres à l’extrémité ; le dos de l’animal est gris souris, le ventre d’un gris argenté, la fourrure soyeuse ; la queue, longue d’un pouce et demi, est entièrement velue ; le museau arrondi, avec de fortes moustaches, les oreilles larges et ouvertes, garnies de poils raides à l’intérieur ; les pattes garnies de petites grilles noires.
_15 avril._ — Le cheikh m’a demandé un cadenas, que je lui ai donné de suite. Sa politesse m’a frappé. Il m’a parlé de tuer un mouton, mais je lui ai dit que ce n’était pas nécessaire, puisque j’étais pauvre maintenant.
Cet après-midi de gros nuages gris se sont montrés dans le sud, et il est tombé quelques gouttes de pluie. Ce sont les premières de l’année.
_16 avril._ — 38 degrés à l’ombre. Le vent souffle avec violence jusqu’à la nuit close, mais n’amène point de nuages de sable. Le ciel reste voilé.
_17 avril._ — Le ciel reste toute la journée caché derrière un voile de brumes. Tempête violente du sud, mais pas de poussière. Les gens du village réparent leurs cases en vue de la saison des pluies ; ils s’en acquittent très proprement. Le soleil étant resté voilé, la chaleur a été supportable.
_18 avril._ — Ce matin, visite du nommé Bou-Tassa, qui a été le seul convenable des compagnons de voyage de Staoui. Je veux faire avec lui l’ascension du Baghzen.
Le cheikh me raconte qu’il a vu hier le kadi d’Ingal : c’est une grande oasis, à population mixte[164], comme celle de Ghât ; elle est entourée de hamadas, mais elles sont coupées de vallées plus fertiles.
Les Aouélimiden se fournissent de sel à Tiguéda[165], où il y a des sebkhas. Ces Touareg ne vont ni au Soudan ni dans aucun pays organisé, et ils n’ont pas de villes ; ils sont liés d’amitié avec El-Aoutsar (on prononce El-Iousar[166]), un chef aouélimiden très puissant, ami du Sokoto, et aussi d’El-Bakay. Les Hoggar et les Aouélimiden ont en ce moment rompu toutes relations, parce que les Aïthoguen[167] ont enlevé des chameaux à El-Bakay, et refusent de les rendre, malgré les instances de ce grand marabout.
_19 avril._ — Je me suis levé avant l’aube et ai fait mes préparatifs pour l’ascension du Baghzen ; mais de guide, point. Staoui est allé le chercher ; il a demandé quel serait son salaire, et comme on lui montrait un pentalon neuf, il l’a trouvé trop court et a réclamé des thalers ou de la cotonnade. Voilà mon excursion finie ! Le cheikh m’a dit plus tard qu’il me ferait accompagner par un de ses gens, lorsque le blé serait mûr là-haut ; que Bou-Tassa n’était pas un assez grand personnage pour me faire respecter !
J’ai demandé au cheikh par quel chemin les Tin-el-Koum[168] viennent jusqu’à l’Aïr : ils passent à l’est du Tinkeradès[169] et à l’ouest du pays des Tibbous. On me dit que sur cette route il y a de l’eau en abondance, et c’est seulement en approchant de l’Aïr qu’on traverse une région entièrement aride. Serait-ce l’ancien chemin des Garamantes[170] ? Ces Tin-el-Koum, me dit le cheikh, vont à Kano ; ils n’ont pas passé par Ghât, mais sont venus directement de leur oasis de Tadrat.
Point de vent. Les montagnes se cachent dans un brouillard de poussière ; la chaleur est terriblement lourde.
_20 avril._ — Deux Touareg du Baghzen viennent admirer mon fusil. Ces gens n’ont de leur vie vu d’autre pays que l’Aïr ; c’est à peine s’ils ont entendu parler du pays des Aouélimiden et des Tibbous.
_21 avril._ — Le ciel est tellement couvert, que le soleil n’a pas percé la brume. Quelques gouttes d’eau sont tombées. Vers midi, le ciel s’éclaircit, pour se voiler de nouveau vers le soir. La chaleur est suffocante.
Un des fils du cheikh m’apprend que les Kel-Fadé habitent un pays montagneux du nom de Kelfo. Ils n’ont que des tentes de cuir, et sont amis des Hoggar. Leur cheikh actuel s’appelle Baka. Ils sont frères de race des Kel-Ouï, mais en guerre avec l’Aïr.
_22 avril._ — Un arbre, que j’avais confondu jusqu’ici avec le _Maerua rigida_, s’en distingue nettement maintenant qu’il a des fleurs. Elles présentent seulement cinq étamines et quatre pétales blancs, étroits, duvetés, déjetés, légèrement teintés de lilas aux extrémités ; un pétale est soudé en tube au gynophore.
_24 avril._ — Tempête de sable, soufflant du sud-sud-est, puis du sud-ouest, par rafales violentes et régulières. Elle dure tout le jour.
_25 avril._ — Staoui veut faire l’ascension du Baghzen, pour acheter des vivres. Le cheikh a, par conséquent, fait chercher notre chameau au pâturage. Il devait être tout près, car il nous est arrivé au bout de quelques heures.
_26 avril._ — Staoui est parti de grand matin. Le cheikh a eu l’amabilité de m’envoyer des vivres pour la route, croyant que j’accompagnerais mon porteur ; mais il faudrait aller à pied, et je n’en ai plus le courage.
_27 avril._ — J’ai dormi en plein air devant ma case, et n’ai pas eu froid, malgré mes vêtements légers. Le cheikh est venu me voir et a été très aimable[171]. Je lui ai demandé si, à mon retour de Ghât, je ne pourrais pas aller directement par Agadès à Sokoto. Il a dit qu’il s’assurerait d’abord si le sultan d’Agadès veut bien me promettre la protection nécessaire. Ce sultan n’est pas un nouveau venu, comme on me l’avait fait croire ; il est simplement allé à Sokoto recueillir la succession d’une de ses femmes. Dans quatre à six semaines, me dit le cheikh, il sera de retour.
_30 avril._ — J’ai vu pour la première fois de grands vautours perchés sur les rochers près du village. Ils étaient cinq ou six, et avaient leurs petits auprès d’eux. Leur taille est bien plus grande que celle des vautours égyptiens. Le corps, la queue, la tête sont blancs, les pattes jaunâtres.
Staoui est revenu ce soir sans rapporter la moindre provision. On ne voulait lui donner des vivres qu’en échange d’argent ou de cotonnade. Par contre, l’esclave qui l’accompagnait a rapporté beaucoup de grain pour le cheikh.
_1er mai._ — Staoui raconte que, pour aller au village d’Aguelalaben, il a dû suivre un sentier tellement escarpé, que son chameau est tombé à plusieurs reprises. Il a trouvé là-haut un ruisseau d’eau courante[172] provenant de la source du village et dérivé dans des canaux d’irrigation. Les dattiers sont nombreux ; on cultive en outre l’orge et le mil. Tous les habitants sont esclaves et appartiennent au cheikh. Le soir, on enferme soigneusement les chèvres, par crainte des lions[173], qui sont nombreux sur ces hauteurs.
Le cheikh a parlé avec dédain des marchandises que Staoui avait emportées : s’il avait su, dit-il, qu’il n’avait rien de mieux, il ne l’aurait certes pas laissé monter au village !
_2 mai._ — Air chargé de poussière. Le cheikh fait laver son linge par mon domestique.
_3 mai._ — Air calme et chargé de poussière. Beaucoup de petites trombes de sable aux environs. J’ai dormi en plein air à cause de la chaleur.
_5 mai._ — Mon domestique est allé dans un village éloigné, il y a vu des canaux d’irrigation avec de l’eau courante. Ce village s’appelle Immidian (?).
_6 mai._ — Nuit fraîche. Trois Kel-Fadé montés à méhari sont venus au village et m’ont rendu visite. Deux d’entre eux avaient de longues tresses pendantes, telles que je n’en avais jamais vu chez les Touareg[174] ; l’un avait même de chaque côté de la tête de petites houppes tressées, qui lui donnaient un air presque féminin. C’étaient de beaux hommes au teint blanc. Leur pays porte bien le nom de Kelfo.
_7 mai._ — J’ai questionné un Touareg sur les _ed-debbeni_[175]. Il me dit que ce ne sont pas des Touareg qui y sont ensevelis ; ces tombeaux datent d’une époque beaucoup plus ancienne. Cet homme savait très bien que les cadavres y sont accroupis ; on trouve parfois deux individus dans la même tombe. Il me dit aussi que les tombeaux renferment toujours dans l’anfractuosité du haut une couche de morceaux de quartz blanc, ce que j’ai vérifié moi-même plusieurs fois. C’est une règle générale, dans l’Aïr, partout où il y a du quartz dans le voisinage, ce qui arrive le plus souvent.
_8 mai._ — Les Kel-Ouï, me dit-on, accordent à tous les sultans le titre de khalife, et font la prière pour eux dans les rares mosquées qui existent, mais ils ne veulent pas entendre parler d’impôts.
_9 mai._ — Deux Touareg viennent voir mes vivres. Ils ont plus tard au village une violente discussion, au sujet d’un esclave qu’ils avaient razzié avec trois chameaux à de pauvres gens.
_13 mai._ — Deux autres Kel-Fadé viennent me voir. Eux aussi ont les tresses caractéristiques. Leurs cheveux sont d’un noir de jais. Le cheikh des Kel-Fadé s’appelle Nefzar. Ils ont été étonnés de me voir la peau si blanche, ont tâté la plante de mes pieds, et se sont extasiés sur la finesse de la peau : c’est chez eux un signe de noblesse, parce que cela prouve qu’on passe son temps à fumer. Ils m’ont dit que, dans leur peuplade, les femmes des Iwarwaren se distinguent par leur teint blanc ; leurs campements ne sont pas à plus de quatre jours d’ici. Les Kel-Fadé n’ont que des tentes de cuir.
Les gens d’Adjiro fabriquent des anneaux de bras avec une argile qui leur vient de fort loin, d’un endroit nommé Deffer ; mais ces anneaux cassent facilement et sont beaucoup moins estimés que les anneaux de serpentine qui viennent de chez les Aouélimiden.
Le cheikh fait abattre une vache et distribue la viande entre toutes les femmes du village. Il y en avait 55 petites portions. Nous autres en avons reçu bien davantage, la valeur de 10 portions, et c’étaient les meilleurs morceaux.
_14 mai._ — Vent violent du sud et du sud-ouest. Trombes de poussière aux environs. Le cheikh a mal aux yeux et me demande du _koheul_. Il me raconte qu’il est venu dans l’ouadi Telak un _rezou_ de gens de l’Extrême-Ouest ; ce sont des Arabes, des Berabra[176], qu’on appelle aussi Kel-Eidilet. Ils étaient associés avec des Ifoghas. Cette bande a été si bien battue par les Kel-Ouï unis aux Ihadanaren, que sept hommes seulement en ont réchappé. Et cela, bien que les envahisseurs fussent pourvus de fusils.
On s’attend tous les jours à voir arriver la caravane du Soudan.
_15 mai._ — Les montagnes sont tout à fait invisibles, tant l’atmosphère est pleine de poussière.
_17 mai._ — Les gens d’ici mangent les peaux des chèvres et des moutons : ils les débarrassent de leurs poils et les découpent en lanières qu’ils grillent légèrement sur le feu. Ils mangent également les os, après les avoir réduits en poussière.
_20 mai._ — L’arbrisseau dont j’ai décrit les fleurs à cinq pétales blancs (1er avril) s’appelle _terrakat_[177]. Il porte de petites baies rouges à quatre loges, que les gens du village mélangent à leurs galettes.
_21 mai._ — Les _tamat_ sont maintenant pleins de feuilles vertes. C’est cette espèce de gommiers qui forme la masse de la végétation arborescente de la région, car l’oued apparaît maintenant tout vert, tandis qu’auparavant le _talha_ et l’_adjar_ n’y mettaient que quelques taches de verdure. Des sauterelles ont fait leur apparition par individus isolés ; un oiseau noir, nommé _témoulet_, s’en nourrit.
Le cheikh m’apprend que ses gens méditent une razzia contre les Tibbous de l’oasis d’Abo[178], à 17 jours d’ici. Il prescrit de ne tuer personne et de ne pas emmener d’enfants comme esclaves, mais de prendre tous les chameaux. Il ne m’a pas dit les motifs de cette mesure.
Il y a des palmiers _akoka_[179] en grand nombre dans l’oued Aoudéras ; il ne semble pas qu’ils descendent plus bas.
_23 mai._ — Les _tamat_ se couvrent de blancs boutons de fleurs ; quelques-uns de ces arbres donnent une ombre épaisse. Ce développement de la végétation est surprenant, alors qu’il n’est encore tombé que quelques gouttes de pluie.
_24 mai._ — Un peu de pluie ce matin. Le _hadjilidj_[180] commence à fleurir. Le fruit de l’_abagou_, cet arbre si semblable à l’_adjar_, est une capsule bivalve qui s’ouvre et se replie, laissant à découvert la graine d’un rouge vif.
Le représentant du sultan d’Agadès, qui m’a dévalisé, s’appelle Ouaschiga ; on dit qu’il recueille pour le compte du sultan 2 à 3000 thalers Marie-Thérèse par an.
_26 mai._ — Nous attendons avec impatience l’approche de la caravane ; à sa place, nous arrive la nouvelle qu’un gros de Kel-Fadé, de Kel-Guérès et d’Aouélimiden se sont embusqués pour l’intercepter ! La caravane était heureusement prévenue et s’est repliée en hâte sur le Damergou. Le _rezou_ a voulu se dédommager dans l’Aïr et s’est avancé jusqu’à Afazas. Cette même nuit, au clair de lune, tout notre village s’est réfugié avec les troupeaux dans la montagne.
Le cheikh nous a conseillé de faire de même, en nous disant qu’une razzia de ce genre est aussi rapide que le feu. Il a fait venir notre chameau et nous avons porté notre bagage dans un ouadi voisin. Le cheikh lui-même, monté sur son mehari, attendait impatiemment que nous eussions fini et quitta le village, même avant nous, pour aller avec les Touareg voisins à la rencontre de l’ennemi.
Nous avons dormi à la belle étoile, le fusil à portée de la main et le revolver sous l’oreiller. Mais nous ne fûmes mis en alerte que par un gros scorpion que je trouvai en train de grimper sur mon oreiller.
_27 mai._ — Nous sommes toujours dans la montagne. Ce matin, je suis descendu avec précaution au village pour chercher une outre que nous avions oubliée. Staoui s’est même risqué à aller chercher de l’eau au puits. Il règne dans le village un silence de mort. Toutes les portes sont restées ouvertes, l’impression est lugubre.
Nous avons très peu de vivres : un peu de grain que le cheikh nous a laissé avant de partir et que nous avons grillé, faute de temps pour le moudre.
_28 et 29 mai._ — En me promenant sur les pentes supérieures du Baghzen, pour tâcher de découvrir la retraite des esclaves du cheikh et leur donner à moudre notre provision de mil, j’ai trouvé un arbuste inconnu de la hauteur d’un homme, à feuilles alternes, assez semblables à celles du laurier. La fleur et le fruit me sont inconnus. Le nom indigène est _tefa_, _etefa_ avec l’article[181]. Quelques feuilles de cet arbre, broutées par les chameaux, suffisent pour leur donner la mort ; la plante est moins dangereuse pour les hommes, mais on évite cependant de s’en servir.
Deux hommes de la famille du forgeron nous demandent de l’eau en passant : ils reviennent de porter un message. Ces gens nous racontent que l’ennemi a été hier à Afazas ; les Kel-Ouï sont embusqués au puits d’Erhalguéouen.
Cet après-midi des cumulus à l’horizon du sud. Le thermomètre marque 39 degrés à l’ombre, suspendu dans un courant d’air.
_30 mai._ — Brume épaisse ce matin. Dès que le soleil perce, la chaleur devient excessive. Le voile de poussière persiste jusque dans la nuit. Point de vent. Nous croyons entendre des coups de fusil, ce n’est qu’un tonnerre lointain. Les éclairs et le tonnerre se sont prolongés bien avant dans la nuit. Quelques gouttes de pluie.
_31 mai._ — Je suis allé au village et au puits : tout est solitaire.
J’ai revu près de notre camp de la montagne ce lézard à tête jaune et au corps gris de fer ; j’ai pu distinguer cette fois une crête qui court le long du dos.
La pluie est tombée cette après-midi sans orage et s’est prolongée jusque dans la nuit. Comme nous sommes sans abri dans la montagne, j’ai préféré revenir au village. Le bruit court que les Aouélimiden sont retournés dans leur pays.
_1er juin._ — Nous passons la nuit sous les armes. Staoui est inquiet ; il n’aime pas ce silence de mort. Cet après-midi, orage dans l’est ; pluie persistante et abondante, de sorte que nous sommes très heureux d’être rentrés chez nous. Faute d’autre chose, j’ai fait une bouillie de marc de café et de farine. Nous l’avons mangée avec plaisir.
Vers minuit, j’ai entendu tout à coup des voix et des aboiements de chien ; c’était le forgeron et sa famille qui retournaient dans le village. Ils nous ont salués avec une cordialité inaccoutumée et nous ont priés de leur donner de l’eau et du feu. Je suis heureux d’entendre de nouveau des voix humaines.
_2 juin._ — Il paraît que le _rezou_ a eu beaucoup à souffrir de la soif, au point que quelques hommes ont dû boire le sang de leurs chevaux. Les Kel-Ouï sont à la poursuite de l’ennemi. Aujourd’hui, rentrée générale des habitants du village.
Les femmes du cheik nous apportent un bélier. Il n’y a plus de grain, disent-elles ; on n’en aura plus jusqu’à l’arrivée de la caravane du Soudan. Il nous reste heureusement un peu de riz. L’attitude des gens est plus cordiale.
_3 juin._ — Cette nuit nous avons entendu un bruit de cascade dans la montagne, et ce matin, le premier torrent descend en bouillonnant dans l’oued à l’est du village[182]. Tout est enveloppé de brouillard, comme en hiver. Le soleil ne se montre pas.
Le cheikh est revenu, accompagné d’un Targui qui a de grands tambours suspendus à sa selle. Il nous envoie de suite du _gueçob_ et un grand nombre de magnifiques oignons, qui mettent Staoui en extase.
_4 juin._ — Rendu visite au cheikh qui m’a fait un cordial accueil et m’a raconté son expédition. Le _rezou_ s’est replié dès qu’il a su l’approche des Kel-Ouï, de sorte qu’il n’y a pas eu bataille. L’ennemi n’a pu voler que quelques esclaves. Le cheikh croit qu’il y avait environ 500 hommes, tandis que les Kel-Ouï étaient 1500 (?).
Les grands oignons proviennent de l’ouadi Aouderas, où il y en a un grand nombre ; mais personne ne les achète.
_6 juin._ — Le cheikh va chez les Kel-Tafidet, ce sont eux qui ont été razziés. On apprend maintenant qu’ils ont perdu quand même une trentaine d’esclaves, et beaucoup d’ânes et de chèvres. On croit que les esclaves ont été complices.
Cet après-midi, visite de plusieurs Kel-Fadé, dont l’un sait lire les caractères _tefinar_. Ils ont les cheveux longs, un peu bouclés, et maintenus de telle sorte, que deux boucles seulement pendent de côté[183]. Ils m’ont demandé si je voulais prendre femme ; j’ai répondu oui, mais seulement une femme libre, une noble Targuie, ce dont ils se sont fort amusés. L’un d’eux m’a dit en riant qu’il m’en amènerait une des Iwarwaren, que celles-là ont le teint blanc comme moi-même.
_7 juin._ — Les Kel-Guérès ne vivent que de laitage, me dit-on ; ils ont beaucoup de chevaux, de vaches, de chèvres et de chameaux. Leur pays, l’Ader[184], renferme beaucoup d’eaux courantes ; on n’y voit point de montagnes.
_8 juin._ — Le cheikh a fait tuer une vache et nous en envoie un quartier ; le reste a été distribué aux gens du village.
J’ai vu aujourd’hui un serpent, le premier depuis que je suis en Afrique ; c’est une vipère céroste d’environ un pied de long, à queue très courte, de couleur rougeâtre, de sorte qu’elle se distingue difficilement du sol. On dit cette vipère très irritable ; elle s’appelle ici _tachelt_.
Ciel couvert. Les nuages viennent de l’ouest, et bientôt tombe une pluie formidable, qui fait couler l’oued à pleins bords. De nombreuses cascades descendent le long des pentes méridionales de la montagne. La femme du cheikh me dit que ces eaux se perdent dans la hamada au sud de l’Aïr, et que jamais elles n’atteignent le Soudan[185].
Rendu visite au cheikh, qui s’est montré poli et aimable. J’apprends à cette occasion qu’il est né à Katséna ; c’est de là qu’il a entrepris il y a dix ans sa grande razzia dans le Kanem. Les Oulad-Sliman et les Ouled-Ali étaient alors renforcés par beaucoup de Tibbous du Borgou, et restèrent treize mois dans l’Aïr, pillant et saccageant, tandis que les habitants vivaient réfugiés dans la montagne ; des deux côtés il y eut beaucoup de morts.
_9 juin._ — L’oued d’Adjiro est maintenant plein de crapauds, qui nous régalent la nuit de leurs concerts. Les Kel-Ouï appellent les crocodiles _keffi_, mais ils ne les connaissent que pour en avoir vu au Soudan.
Cette nuit, un chien a dévoré mes souliers arabes, de sorte que je suis obligé de me contenter désormais de sandales.
Je profite de ce que l’eau coule en abondance pour prendre un bain, mais je produis une sensation énorme, car toutes les femmes et les jeunes filles accourent pour admirer la blancheur de ma peau ; on s’étonne aussi de me voir nager ; aucun Touareg n’en fait autant. J’ai vu plusieurs crapauds d’assez près : ils ont la taille d’une grenouille, les yeux à fleur de tête, l’iris jaune, le cou gros, le dos d’un brun grisâtre, le ventre blanc. Des scarabées noirs se montrent également à la surface de l’eau.
_10 juin._ — Point de pluie. Le ciel est de nouveau sans nuages. Bou-Tassa est arrivé de l’oued Aouderas avec des ânes chargés de noix d’_akokaï_.
_11 juin._ — Je lave mon linge dans l’oued, où il reste encore assez d’eau pour que les ânes, les chiens et les vaches viennent à l’abreuvoir.
Les habitants de l’oued Aouderas sont de la tribu des Kel-Ataram[186].