Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr

Part 7

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_5 mars._ — Vent froid et violent pendant toute la nuit. Le cheikh m’a rendu visite et j’en ai profité pour prendre quelques renseignements. Les Kel-Guérès et les Kel-Ouï parlent d’après lui la même langue. Par contre, les Aouélimiden parlent comme les Hoggar.

Le chef du Gober, Damboskori, est un ami du cheikh Bilkhou ; ses ancêtres ont été les premiers sultans haoussa, et c’est encore le haoussa qu’on parle dans le Gober. Les forces militaires du pays se montent à deux mille cavaliers, et elles sont grossies de toutes sortes d’aventuriers belliqueux, dont la principale occupation est la razzia d’esclaves[143].

Les rapports de l’Aïr avec les Hoggar sont en ce moment très tendus, car lors du pillage de la caravane des Ihadanaren au puits de Tadent[144], les Hoggar ont pris des marchandises qui appartenaient aux Kel-Ouï et environ mille thalers d’argent monnayé. Toufik est allé en ambassadeur dans l’Ahaggar, et Hadj Bilkhou me déclare que, si ces objets ne sont pas rendus, aucun des Hoggar ne pourra plus mettre le pied sur son territoire[145] : et alors ils n’auront plus de pays où ils puissent acheter leur grain et les autres choses dont ils ont besoin.

Hadj Bilkhou lui-même paraît un assez brave homme, mais il n’est pas redouté, et chaque cheikh fait ce qu’il veut[146].

Les Aouélimiden n’ont pas de grand chef en ce moment ; le dernier a été tué par Hadj Bilkhou, lors d’une de leurs incursions dans l’Aïr, et son fils est encore trop jeune pour avoir de l’influence. Hadj Bilkhou me dit que, chez les Aouélimiden, le fils de la sœur n’hérite pas du pouvoir comme chez les autres Touareg[147].

Ce soir, au moment où je m’y attendais le moins, mes affaires ont pris de nouveau mauvaise tournure. Le cheikh a fait appeler mon serviteur et a réclamé cinq agates supplémentaires, en observant que je ne lui ai pas encore donné ce qui lui revient ! Et cela après avoir reçu en argent et en marchandises la valeur de près de 50 thalers ! Ce langage ne me présage rien de bon, et je m’attends à être dépouillé à fond. Le pire est que le cheikh a jeté son dévolu sur mon fusil, et l’a fait entendre à Staoui ! Que deviendrai-je au Soudan sans armes ?

_6 mars._ — Nuit froide et tempêtueuse ; au jour, le ciel s’est éclairci. Je n’ai pas revu le cheikh et j’essaye de lui opposer la force d’inertie.

_7 mars._ — J’ai remarqué ce matin trois Touareg étrangers près de la maison des hôtes. Ils sont venus ce soir avec l’interprète, et il se trouve que l’un d’eux est le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui remplace en ce moment le sultan à Agadès[148]. C’est un homme grand et maigre, qui m’a fait une très bonne impression. Il est curieux que ces trois Touareg, appartenant à la fraction des Kel-Ferouan, soient venus me voir sans être accompagnés du cheikh. J’en conclus qu’il y a des dissentiments entre eux. Le premier mot de Bou-Bekr a été : « Veux-tu m’accompagner à Agadès ? »

« Si tu me promets ta protection pour moi et mon bagage, je suis prêt », lui répondis-je. A quoi il répartit que je n’avais à craindre personne autre que Dieu. Je lui dis que j’étais actuellement sans ressources, et qu’il lui faudrait me mener à Sokoto pour y recevoir son salaire : il n’y fit aucune objection. Il avait eu au préalable un long entretien avec le cheikh, et était évidemment instruit de tout. Il me demanda si je n’avais pas de soieries à vendre, et je lui expliquai que j’étais médecin, et non marchand, que je n’avais que des médicaments : « Cela vaut encore mieux », observa-t-il.

Là-dessus, mes visiteurs s’éloignèrent, me laissant l’espérance d’échapper enfin à ma quasi-captivité. Je m’attendais bien à quelque résistance de la part du hadj Bilkhou, mais je pensais que le sultan intérimaire d’Agadès était plus influent que lui. Les étrangers restèrent longtemps dans la maison des hôtes ; ils avaient évidemment bien des choses à débattre. Lorsqu’enfin je vis qu’on leur amenait leurs montures, je me décidai à aller les trouver pour m’informer moi-même du résultat de toutes ces discussions ; mais on ne me laissa pas un instant seul en leur présence ; je ne cessai d’être surveillé, soit par l’interprète, soit par son père, de peur que je ne pusse dire quelque chose de la conduite du cheikh Bilkhou. Je demandai si Bou-Bekr reviendrait à Djiro pour m’emmener avec lui ; on me répondit : « Je ne sais pas. » Finalement j’appris que le vieux cheikh s’était opposé à mon départ et qu’il voulait me conduire lui-même à Agadès. Mais Dieu sait quand ! Evidemment, il veut d’abord tirer de moi tout ce que je peux donner.

J’ai laissé entendre que je restais ici à contre-cœur, mais j’ai allégué comme motif le manque de nourriture convenable : il n’y a ici ni lait, ni beurre, ni oignons, tandis qu’à Agadès on a tout cela en abondance ! La variole règne encore là-bas, mais au dire de Bou-Bekr elle est devenue très bénigne, et la mortalité est insignifiante. Il y a trois petites journées de marche d’ici à Agadès, et dix jours d’Agadès à Sokoto.

Je quittai les Touareg, passablement déçu, et peu édifié surtout des dispositions de mon geôlier. On avait dû lui rapporter immédiatement mes paroles, car je vis arriver peu après du fromage frais destiné à compléter mon ordinaire. Jusqu’à quand durera mon séjour involontaire ?

_8 mars._ — Aujourd’hui les obsessions recommencent, cette harpie de cheikh a dit à mon serviteur : « Si ton maître ne me donne pas 5 thalers Marie-Thérèse de plus, je ne fais rien pour lui ! » — Et cela, après avoir reçu 50 Marie-Thérèse ! Il me reste en tout et pour tout 3 thalers !

Le cheikh m’a maintenant coupé les vivres ; personne ne m’apporte plus rien ; il veut évidemment me forcer par la famine à lui faire des présents considérables. Je ne vis plus que de farine et de lentilles ! Mais avant de mourir de faim, je lui enverrai une balle, à lui d’abord, et à moi ensuite ! Comme il se peut que le moment approche, j’écris ces notes en clair[149], pour que les miens puissent lire les dernières lignes que j’aurai écrites. Mon serviteur Staoui a l’ordre, s’il échappe à la mort, de conserver précieusement ce journal, et de le remettre entre les mains du consul d’Italie à Tripoli.

_9 mars._ — Staoui a voulu se rendre au village qui se trouve en haut du Baghzen, pour tâcher de se procurer des vivres ; mais le cheikh a fait disparaître le chameau qui est ma propriété, et n’a pas consenti davantage à lui prêter un âne comme monture ; ce qui équivaut à rendre impossible la course projetée par mon vieux serviteur ! Il est allé cet après-midi trouver le cheikh pour tâcher d’obtenir du beurre en échange de marchandises ; le cheikh l’a renvoyé à demain, et pourtant je sais qu’il a des vivres en abondance, car plus de trente ânes chargés de provisions sont arrivés aujourd’hui, venant d’une autre partie de l’Aïr. La caravane de vivres du Soudan est attendue dans quelques jours, et alors on nagera dans l’abondance[150].

_10 mars._ — Le cheikh m’a surpris ce matin par le don d’une boîte pleine de beurre ; il nous fait dire que nous devons acheter nous-mêmes le blé et le riz. Mais avec quoi le payer, maintenant que j’ai tout donné ?

Lorsque mon domestique est allé au puits, les femmes esclaves lui ont dit que j’étais un infidèle, que je mangeais de la viande de porc et buvais des boissons fermentées. Elles répètent évidemment les propos qu’on tient chez le cheikh sur mon compte. Ils ne me présagent rien de bon.

Le vent d’ouest souffle souvent avec violence le matin ; il amène de telles masses de poussière, qu’on n’aperçoit plus les montagnes d’alentour. L’après-midi, le temps s’éclaircit.

_11 mars._ — Je me suis décidé à demander au cheikh combien de temps il compte me garder encore. Je l’ai trouvé en train de lire le Koran, et j’ai dû attendre une demi-heure qu’il lui plût de fermer son livre. Je lui racontai que j’avais été bien reçu à Ghât, que Safi s’était montré très satisfait de mes modestes présents, qu’il n’avait jamais exigé davantage ; qu’un homme qui m’avait appelé _kafir_ avait été jeté en prison ; mais le cheikh, à ce qui me sembla, n’en crut pas un mot. Lorsque je lui parlai de mon départ, il me demanda pourquoi j’étais si pressé ; à son avis, c’était indifférent de rester ici quelques mois de plus ou de moins ! Je répondis que ce n’était pas indifférent du tout, parce que je n’avais rien à manger et que je n’avais plus d’argent. Personne ici ne me prêterait quelque chose, tandis que, au Soudan, je trouverais des amis qui me tireraient de peine. Il finit alors par dire qu’il aurait soin de moi, mais que je ne pouvais pas partir maintenant, qu’il me fallait attendre un ou deux mois le départ d’une caravane : voyager autrement serait trop dangereux. Or, comme je sais qu’il n’y a pas d’autre caravane que celle qui viendra de Ghât, c’est trois ou quatre mois que j’ai la perspective de passer dans l’Aïr !

_12 mars._ — Les vents du sud et de l’ouest obscurcissent l’atmosphère au point que je ne vois plus la montagne, à peine éloignée de deux lieues. Ces masses de poussière viennent évidemment du désert.

J’ai fait une nouvelle excursion au mont Tekindouhir ; son aspect est tout autre du côté du nord-ouest. Le cratère est ici largement ouvert, et ses débris couvrent le champ de laves ; une ascension serait peut-être possible, car les coulées se détournent ici vers le sud et forment une protubérance en pente douce, par laquelle on pourrait peut-être pénétrer dans l’intérieur.

Comme j’étais allé à pied, et qu’avec mes souliers déchirés je n’avançais qu’avec lenteur sur ces roches tranchantes, la nuit était venue avant que je fusse de retour. A Adjiro, on avait été inquiet de mon absence : le vieux cheikh me fit dire qu’à l’avenir, si j’allais à la chasse aux gazelles, je devrais partir le matin et non vers le soir.

_13 mars._ — Demain, quelques personnes d’ici doivent partir pour Agadès ; je vais essayer de leur adjoindre Staoui pour qu’il me procure des vivres.

Un Touareg bien mis, du nom de Bina, est venu me demander quels cadeaux j’avais faits au cheikh, et combien je lui donnerais, à lui, s’il me menait à Agadès et à Kano. Je lui ai promis un burnous et quelques petits objets ; mais il voulait recevoir la moitié d’avance, et, sur mon refus, il est allé trouver le cheikh et lui a rapporté toute notre conversation : bien mieux, à l’en croire, j’avais dit que je n’avais jamais vu un cheikh inhospitalier comme celui-là. Ceci n’a pas fait bonne impression, comme on pense, et le soir je les ai entendus distinctement rire aux dépens du _kafir_.

_14 mars._ — Staoui, à qui le cheikh, à ma grande stupéfaction, a prêté un âne, est parti aujourd’hui avec quelques indigènes pour Agadès. Je lui ai donné tout ce que je possédais encore en fait d’étoffes, de petites glaces, d’aiguilles, etc., pour qu’il m’achète des vivres.

Au départ, le cheikh lui a dit assez haut pour que j’aie pu l’entendre : « Si ce n’était toi, je n’aurais pas donné l’hospitalité à ton maître, et je l’aurais renvoyé depuis longtemps. » Ce sont évidemment les suites de la conversation d’hier.

L’air est resté chargé de poussière et la montagne invisible pendant tout le matin, la chaleur est étouffante. Le thermomètre marque 28 degrés centigrades au fond de ma case.

Vers le soir, j’ai fait une visite au cheikh. Il m’a reçu sans impolitesse, et m’a dit que, si je le désirais expressément, il me mènerait à Agadès, mais qu’il ferait d’abord pressentir le Sultan pour savoir s’il voulait me prendre sous sa protection, qu’il valait mieux le savoir d’avance plutôt que de se faire refuser l’accès de la ville.

Il a dit que Safi est le seul homme qui ait de la sympathie pour les Turcs, que tous les Touareg leur sont hostiles. Si les Turcs exigent d’eux une redevance quelconque, les Touareg répondront en coupant toutes les routes de caravanes. Le cheikh lui-même semble peu enchanté d’avoir les Turcs pour voisins.

Le nouveau sultan d’Agadès est un Touareg de la tribu des Kel-Guérès[151] ; le cheikh croit ces derniers plus nombreux que les Aouélimiden ; il ne connaît évidemment que les tribus de cette confédération qui sont les plus voisines de son pays ; il confond les autres avec les Arabes.

La variole qui règne à Agadès est toujours importée du Soudan ; elle se montre également de temps à autre dans l’Aïr, mais la mortalité n’est pas grande. Quant aux fièvres, on les contracte au Soudan pendant la saison des pluies ; il y en a même dans l’Aïr à cette époque, mais elles sont beaucoup plus bénignes. L’oued qui passe près du village est alors plein d’eau, qui s’écoule vers le sud.

_15 mars._ — Le cheikh me rend ma visite. Le vent souffle presque toujours avec violence au moment le plus chaud de la journée, et après le coucher du soleil.

_16 mars._ — J’ai été surpris aujourd’hui par la visite du kadi d’Agadès ; il est évident que tout ce monde a entendu parler de mes richesses, sans quoi je n’exciterais pas cet intérêt. Le vieux kadi m’a fait bonne impression ; il connaît plusieurs de mes amis de Ghât et parle assez bien l’arabe. Il m’a appris que le cheikh Bou-Bekr des Kel-Guérès, qui a été ici, ne gouverne pas à Agadès ; ce n’est que le chef d’une tribu campée hors de la ville. C’est ainsi qu’on ne cesse de me faire des mensonges, pour me donner une haute idée des gens qui vont me voir. Le kadi me révèle qu’en ce moment le personnage le plus haut placé est le « sultan du marché », lequel est en mauvais termes avec Hadj Bilkhou. Dans quatre mois les Kel-Guérès viendront introniser le nouveau sultan[152], qui sera sans doute le fils du sultan défunt, et, à ce que dit le kadi, un brave homme. Ainsi, Hadj Bilkhou veut me garder encore quatre mois ! Quelle perspective !

_17 mars._ — Le cheikh me fait appeler ce matin pour montrer à un Targui étranger le maniement de mon revolver ; le vieux grigou m’invite en même temps à acheter du grain en le payant avec des agates ou des douros. Je lui ai dit qu’il savait bien que je n’en avais plus, sans quoi je les lui aurais donnés depuis longtemps pour satisfaire à ses exigences. Il m’a répondu qu’il ne savait pas ce qu’il y avait dans mon bagage ! J’ai fini par le prier de venir chez moi et de visiter toutes mes caisses, puisqu’il persiste à me croire cousu d’or.

Alors il s’est mis à parler en targui, avec un air de mépris, des voyageurs qui n’ont pas d’argent.

« Et comment paieras-tu tes chameaux pour aller au Soudan ? » m’a-t-il demandé encore. Je lui ai expliqué qu’à Kano les Ghadamésiens me prêteraient de l’argent. Il est visible qu’il ne croit plus aussi fermement à ma richesse.

_18 mars._ — Le ciel est sans nuages ; la nuit a été froide et tempêtueuse.

Depuis que je ne fais plus de cadeaux, personne ne m’apporte plus de vivres. Espérons que Staoui va rentrer bientôt.

_19 mars._ — Le temps se rafraîchit sensiblement ; dans ma case, le thermomètre ne monte plus au-dessus de 22 degrés et, dehors, il fait plus froid encore, à cause du vent.

Je suis allé chez le _mallem_ qui demeure à côté de ma hutte, et lui ai montré mon Koran et les lettres de recommandation du kadi de Ghât et du marabout Toufik. Il a été très surpris, m’a exprimé sa satisfaction, et s’est rendu de suite chez le cheikh pour lui lire la lettre et lui montrer le Koran. Le cheikh a eu l’air moins satisfait : est-ce parce qu’il n’a plus de prétexte de me dépouiller ? Il a fini cependant par me dire : « tu as les mêmes droits que chacun de nous et tu n’as à craindre que les infidèles. »

Vent violent ce soir. Un chien essaie de voler quelque chose dans ma case, mais je l’accueille avec un bâton. Ces pauvres animaux ne reçoivent des Touareg aucune nourriture, et en sont à vivre de rapines.

_20 mars._ — J’apprends du cheikh que l’oued Falezlez n’est pas un affluent du Tafassasset, mais qu’il va à Kaouar[153] ; plus loin, son cours est inconnu. Le cheikh en fait un tributaire du Tchad qui, d’après lui, s’écoule lui-même dans le Nil.

Lorsque la grande caravane des Kel-Ouï va chercher le sel à Bilma[154], elle fait une marche de cinq jours sans eau, jusqu’à Achagour. Il faut emporter du fourrage, et marcher jour et nuit, car on ne trouve sur le parcours que la hamada et des montagnes tabulaires. D’Achagour à Bilma, on compte deux jours de marche ; nulle part on ne trouve d’habitants ; il semble donc qu’on ait affaire à un plateau absolument nu et en même temps d’altitude considérable, car on me parle beaucoup du froid dont on souffre sur le parcours. Il paraît que la température n’est jamais aussi fraîche dans l’Aïr.

La caravane du sel devait partir ce mois-ci ; mais tous les chameaux sont encore au Soudan ; on partira pour Bilma dès leur retour. Le rapace Bilkhou me permettra-t-il de me joindre au convoi ?

_21 mars._ — Personne ne vient chez moi, et je ne vais chez personne, car je sais que, si je n’apporte rien, je ne suis pas le bienvenu. Combien différents sont à cet égard les Touareg du Nord, plus loquaces, plus sociables et plus gais.

Point de lumière zodiacale ce soir, le croissant lunaire étant trop près du triangle lumineux.

_22 mars._ — Ma solitude me pèse ; je soupire après le retour de mon serviteur. Je pense qu’il rentrera d’ici un ou deux jours. Alors il y aura au moins un homme avec qui je puisse causer à cœur ouvert.

_23 mars._ — Ce matin, vent violent. La nuit a été froide. On conçoit, que par des vents pareils, on n’ait pas chaud sur le plateau des Tibbous.

La tempête soulève tant de poussière, que les montagnes paraissent toutes grises.

_24 mars._ — J’ai dû prier l’esclave du cheikh de me donner un peu de sel, et lui ai offert en échange un miroir, qu’elle a accepté avec grand plaisir. Aujourd’hui encore, beaucoup de vent et de poussière. A midi, le thermomètre est monté à 30 degrés centigrades dans ma case.

_25 mars._ — L’air est encore chargé de poussière. Dès le matin, le thermomètre monte à 32 degrés dans ma case ; bien entendu, ce sable brûlant élève encore la température au dehors.

_26 mars._ — Personne ne vient plus me voir depuis que je n’ai plus de présents à distribuer. Voilà la fameuse hospitalité des Kel-Ouï ! J’entends le cheikh, assis devant sa tente, tenir des discours, d’où il ressort qu’il va me soumettre à de nouvelles exigences.

Le thermomètre marque 30 degrés dans ma case ; dehors la chaleur est étouffante ; pas un souffle de vent.

_27 mars._ — On bat aujourd’hui le tambour de guerre, tout est en révolution : on annonce l’approche des Kel-Fadé[155]. Quelques hommes s’arment en hâte et s’en vont à leur rencontre. Le cheikh veut les suivre, mais il est rappelé par les femmes et les enfants. Il n’y a plus ici que quatre à cinq hommes pour défendre le village. On cache les troupeaux de chèvres dans les ravins ; beaucoup de femmes se réfugient avec leurs objets précieux dans la montagne. Le cheikh me prie de charger le revolver que je lui ai donné.

Brume de poussière pendant tout le jour. Le village est abandonné ; à part quelques esclaves, tout a fui dans la montagne. J’ai appris à cette occasion qu’il existe une source là-haut. Vers le soir, on apprend que c’était une fausse alerte : on avait pris pour l’ennemi une caravane qui venait du Soudan. Les femmes, les enfants, les troupeaux sont donc revenus au village, et tout le monde rend grâce à Allah de cette heureuse issue. J’en suis très heureux pour mon domestique qui est en route ; autrement, les Kel-Fadé seraient plutôt les bienvenus.

_28 mars._ — Les touffes d’acacias se mettent à fleurir. La _Maerua rigida_ est également en fleur et déploie ses longues étamines. Je n’aperçois que des fleurs hermaphrodites. Les oiseaux vont maintenant par couples : corbeaux, pies, vautours, ces derniers en majorité, avec les petits _temoulet_. Je note également un oiseau qui se rapproche du _Lonius_ ; il a le ventre blanc, les côtés gris, les yeux et les ailes bordés de noir.

Cet après-midi, j’ai eu la joie de voir arriver mon serviteur Staoui ; il revient très satisfait des habitants d’Agadès, et me dit que tous m’invitent à les venir voir. La ville même, me dit Staoui, est en forte décadence : beaucoup de maisons sont en ruines[156].

Comme Staoui a dû donner beaucoup de choses, il n’a pu acheter des provisions considérables. Mais je suis très heureux d’avoir retrouvé mon unique compagnon. Staoui a rencontré en route, non loin d’ici, beaucoup d’arbres nommés _Faraoun_, et dont le fruit est une friandise pour les enfants.

_29 mars._ — Staoui a eu une entrevue avec le cheikh : il voulait obtenir pour nous la permission de partir, mais il est revenu persuadé que le cheikh avait raison d’attendre l’arrivée du nouveau sultan d’Agadès. Le cheikh lui a dit que je pouvais partir demain, si j’y tenais, mais que dans ce cas il s’en lavait les mains, tant il était sûr de ce qui m’attendait à Agadès[157]. Partout, disait-il, on parlait déjà du _kafir_[158] et de ses richesses ; son fils venait encore d’en avoir la preuve à Zinder. Ces racontars malveillants ont évidemment Ghât pour origine, et je soupçonne particulièrement les chérifs du Touât. Ayons donc encore deux mois de patience !

_30 mars._ — On a chanté toute la nuit, en l’honneur de la fête du _miloud_. Mais c’est en cela que consiste toute la solennité, on n’a fait aucun festin, et on n’a pas mis d’habits de fête ; seuls, Staoui et moi nous avions revêtu les nôtres. Ce qui n’a pas empêché les gamins de me poursuivre du cri de _kafir_, bien qu’il n’y en ait pas un qui soit capable de dire convenablement sa prière.

_31 mars._ — Le vent a soufflé ce matin, amenant la fraîcheur. Le manque d’eau commence à se faire sentir. L’esclave chargée de remplir notre cruche met deux heures à cette opération. Tous les puits de la plaine sont près de tarir ; seuls, ceux de la montagne donnent encore de l’eau en abondance, mais il est très pénible d’aller la chercher là-haut.

_1er avril._ — En faisant une promenade dans les environs, j’ai trouvé des _Stapelia_ couverts simultanément de fleurs et de fruits. Les panicules grosses comme le poing, en forme de boule sont situées au bout des rameaux.

Les fleurs en forme d’étoile sont pressées les unes contre les autres, au point de cacher complètement leurs pédicelles ; elles sont noires et velues, bordées de rouge pourpre au bout des pétales. J’en ai pris un échantillon ; le nom indigène est _okoua_. Vu aussi un arbrisseau inconnu en fleur. Les feuilles sont petites, ovales, dentées, sessiles ; les fleurs sont solitaires, peu nombreuses, également sessiles ; le calice composé de sépales lancéolés, plus longs que la corolle à cinq pétales. Les pétales sont blancs, légèrement dentés à l’extrémité ; il y a cinq étamines, de nombreux styles qui ont la même longueur que les étamines ; les cicatrices sont vertes, peltées ; l’arbuste atteint la hauteur d’homme.

_2 avril._ — Pour la première fois, le cheikh m’envoie du _goumach_ fait dans du lait. Cette attention me surprend beaucoup. Les acacias-gommiers sont maintenant couverts de fleurettes jaunes, et les _adoular_[159] sont tout tachetés de longues et blanches étamines ; le printemps est décidément venu.

_3 avril._ — J’ai fait une excursion, par d’âpres sentiers de montagnes, le long des flancs du Baghzen. Il s’y trouve, entre autres plantes nouvelles, un arbuste assez semblable au _sedra_, mais à feuilles doublement ailées ; les folioles sont plus grandes que celles de l’acacia. Le fruit consiste en une cosse mince comme du papier, avec deux ou trois graines. Vu également en fleur un arbuste beaucoup plus petit, il a des feuilles cordiformes, avec des épines recourbées : il appartient à la famille des solanées.

_5 avril._ — Journée très chaude ; maximum 30 degrés dans ma case. Le vent souffle avec violence au moment de la plus grande chaleur.

Le cheikh a fait tuer un mouton et m’en a envoyé un morceau, sans que je lui en eusse exprimé le désir. Je lui envoie en retour une boucle en argent. Staoui lui a demandé si je dois retourner à Ghât, et il a approuvé ce projet. Maintenant que tout le monde sait au Soudan que je suis son hôte, il aurait honte, dit-il, de me laisser arriver là-bas sans argent.