Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr
Part 6
Nous ne cessons de cheminer entre des montagnes de granite ; des cimes magnifiques se montrent à l’horizon ; la route monte toujours.
A 5 heures, nous campons dans un oued très vert, où se voient des traces de moutons. Il semble que des hommes soient dans le voisinage. Le nom de cet oued est Zerzou.
_5 fév._ — Nous quittons l’oued Zerzou à 8 heures, pour marcher vers le sud. Halte entre deux collines de granite nommées _Tchikedouen-ourach_ ou « montagnes de l’Or ».
_6 fév._ — Nous rencontrons un troupeau de chèvres, mais les jeunes filles qui le conduisent ne veulent rien nous vendre. Nous avons devant nous une véritable chaîne de montagnes, et deux fois déjà pour les éviter, nous avons dû faire un détour dans l’ouest. Je note des quartzites au voisinage de notre camp.
_7 fév._ — Nous faisons route au sud. A 4 heures, nous campons sur le versant occidental de la chaîne de montagnes. Demain nous serons dans la zone habitée de l’Aïr !
* * * * *
CHAPITRE V
=AU PAYS D’AÏR=
_8 fév._ — De très grand matin, deux Touareg vêtus de noir se présentent à l’entrée de ma tente : ce sont des Ifadan, qui demandent une redevance pour l’eau du puits de Tiout. Je les renvoie à notre chef de caravane, qui répond que nous payerons tous ensemble. Sur quoi mes deux Touareg se retirent en maugréant.
Nous suivons une série d’ouadi peu profonds, et abondamment pourvus d’_adjar_ et de gommiers. Après avoir traversé une véritable forêt de _Calotropis procera_[123], si hauts que nos chameaux cheminent sous leurs branches en fleurs, nous atteignons le premier village[124] de gourbis, et nous faisons halte près du puits, à l’ombre de fourrés de _Salvadora persica_.
Les habitants ressemblent plus à des nègres qu’à des Touareg ; tous parlent le haoussa ; quelques-uns seulement comprennent la langue targuie. Ils sont habillés de tobés noires ; leurs huttes coniques entourées de haies de _Calotropis_ ont l’air fort logeables.
Beaucoup de personnes viennent nous saluer ; entre autres le cheikh Omar de Ghât et l’_oukil_ ou représentant du sultan d’Agadès. C’est un homme au teint noir, mais aux traits européens ; il porte un voile blanc sur le visage. Il salue plusieurs personnes de la caravane, mais passe devant moi sans s’arrêter.
Le cheikh Omar, qui est parent du hadj Bilkhou, et qui habite Kano, me dit que les gens de l’Aïr s’attendent depuis longtemps à ma venue. D’abord on avait entendu dire qu’un chrétien voulait visiter le pays, ce qui avait soulevé de l’opposition. Puis on apprit que Safi avait mis en prison ses propres frères et un autre habitant de Ghât, parce qu’ils m’avaient traité d’infidèle, et ceci avait fait grande impression et calmé les esprits.
_9 fév._ — Aujourd’hui l’_oukil_ du sultan d’Agadès, qu’on appelle ici Touraoua[125], perçoit la redevance due par tous les marchands. Ce noir s’assied sur une natte juste en face de ma tente, et je n’en augure rien de bon. En effet, il me réclame également une redevance ; mais Bidouma se charge de négocier avec lui, et il en résulte que je ne dois rien, parce que je n’ai pas de marchandises.
Les gens du village ont apporté du fromage qui est très fade, parce qu’il manque de sel. J’ai eu toutes les peines du monde à trouver un peu de beurre, pour la somme d’un thaler.
_10 fév._ — J’apprends ce matin que le _serki-n-touraoua_ attend de moi une grosse somme. Et en effet il ne tarde pas à venir dans ma tente et me réclame 100 thalers et deux burnous ! Tous mes amis de la caravane sont indignés. Bidouma vient à mon secours en donnant sa parole que je n’ai rien que des livres et des médicaments. Finalement je suis obligé de donner 10 thalers à ce bandit, bien qu’il ait déjà reçu de moi une pièce de malti[126] d’une valeur de 2 thalers.
Malheureusement, mes peines ne sont pas finies. Ce soir, une troupe de Touareg armés de sabres et de lances va droit à ma tente, au grand émoi de mes voisins, qui préviennent Bidouma. Les Touareg s’approchent tout près de moi, et m’entourent, mais comme ils parlent haoussa, je ne puis m’entretenir avec eux. Je reste donc tranquillement assis près de mon feu, comme si ma personne n’était pas en jeu. J’entends bientôt le mot de _kafir_, et la discussion entre les Touareg et Bidouma devient de plus en plus vive. Ils demandent, paraît-il, que je fasse publiquement profession de foi mahométane, mais Bidouma s’oppose à ce qu’on me fasse cette injure. Ses gens sont accourus, et lorsque les Touareg laissent finalement entrevoir leur véritable intention, qui est de piller mon bagage, Bidouma leur déclare qu’alors il leur faudra piller toute la caravane, et non pas moi seul !
L’heure de la prière était venue sur ces entrefaites, et je m’éloignai pour faire mes dévotions sur une colline voisine.
Lorsque je revins, les choses avaient changé de face, car Bidouma avait rendu les Touareg attentifs à mes faits et gestes, et personne ne doutait plus de ma qualité de vrai croyant.
_11 fév._ — Mon expérience d’hier m’a démontré la nécessité impérieuse de ne rien faire qui puisse éveiller les soupçons. Je renonce donc à relever ma route à la boussole, comme d’ordinaire, lorsque je ne puis le faire sans être vu. Nous faisons halte dans un petit oued.
_12 fév._ — J’ai vu aujourd’hui pour la première fois des tarentules. Route en terrain plat.
_13 fév._ — Nous cheminons dans un large ouadi ; de hautes montagnes se profilent à l’horizon de droite[127], et à gauche les hauteurs sont tout près. Vu un nouvel arbuste, nommé _dilou_[128], dont les feuilles ressemblent à celles du laurier. Halte dans l’oued Egoulaf. Une plante parasite, sorte de _Loranthus_ à couronne de fleurs rouges, croît ici sur les gommiers. Nous laissons aujourd’hui la localité d’Asodi à notre droite[129].
_14 fév._ — Vers 10 heures nous avons à notre gauche le massif important du Bendaï[130]. Nous passons un puits dans l’oued Ounankerane, et faisons halte dans l’oued Ilassane, à environ 2 lieues du pied méridional du Bendaï.
_15 fév._ — Nous apercevons à gauche de notre route une montagne complètement isolée, qui s’appelle Aourer[131]. A midi, passage d’un col difficile. Vu, pour la première fois, dans l’Aïr, une huppe. J’avais déjà aperçu des pies auparavant, à Iferouane. Nous avons dépassé le rocher de Dokou, remarquable par sa pointe en forme d’obélisque, et surtout par les figures d’hommes, de chameaux et de chevaux qui y sont gravées. Les dessins ne sont pas taillés dans la pierre à l’aide d’un ciseau, et résultent seulement d’un grattage. Nous campons sur une colline, avec vue au sud-ouest sur le massif du Baghzen.
_16 fév._ — Nous partons dans la direction du massif du Tchéhémia, qui compte cinq ou six sommets arrondis. Halte dans l’oued Amfisak, sur un large plateau incliné vers le massif du Baghzen. Dans l’est apparaissent des crêtes horizontales : c’est le commencement des plateaux du pays tibbou.
_17 fév._ — Après bien des pourparlers, je me décide à quitter la caravane, et à séjourner à Adjiro chez le cheikh Bilkhou, en attendant que de nouveaux subsides me parviennent. Je dis à mes amis que, si le sultan Hussein de Zinder me prie de venir soigner ses yeux malades, je me rendrai de suite à son appel ; mais qu’autrement j’aurais honte d’arriver au Soudan dans un pareil dénûment. Je crains également la saison des pluies.
Tout le monde m’assure que je serai en sûreté chez le hadj Bilkhou, quand même je ne trouverais qu’un esclave dans sa maison. Lui-même est en ce moment parti en razzia. Je distribue quelques petits cadeaux à mes amis, je paye mes chameliers et j’achète aux marchands de quoi faire des présents aux gens d’Adjiro. Ce n’est pas sans émotion que j’ai dit adieu aux gens de la caravane : tous ont été pour moi pleins d’égards.
Nous prenons la direction de l’ouest, en longeant le versant septentrional du massif du Baghzen ; c’est là, dans un oued, que je rencontre pour la première fois de petits sangliers gris à large groin et à queue en trompette[132].
A 2 heures et demie, nous arrivons au gros village d’Adjiro, bâti sur un contrefort du Baghzen. Le cheikh a envoyé un Targui chargé de me recevoir ; mais celui-ci reste bien embarrassé, car il ne sait pas un mot d’arabe. On dresse ma tente près de la hutte du cheikh.
_18 fév._ — Tout le village s’est rassemblé autour de ma tente. Pour le moindre petit service, on me demande un cadeau : je passe évidemment pour un homme très riche. J’ai appris dans la suite que les esclaves chargés de transporter mon bagage avaient, malignement ou non, fait des descriptions fantastiques de mes trésors.
On me raconte qu’il y a des lions sur le Baghzen ; on y trouve également un village avec des palmiers et de l’eau courante.
_19 fév._ — J’entends dire que la dernière caravane de Ghât a apporté deux lettres à l’uléma de Rezer ; l’une de Safi, qui me recommande à lui, et l’autre d’Ikhenoukhen, qui demande qu’on me renvoie à Ghât. Je ne sais que penser. Un jeune noir nommé Mousa, qui me sert d’interprète, bien qu’il ne comprenne que l’arabe du Koran, et moi la langue vulgaire, me raconte que l’uléma a rejeté avec vivacité la lettre d’Ikhenoukhen, et affirmé que je ne quitterais pas le pays avant d’avoir vu le cheikh Bilkhou. Est-ce dans un but de rapine ?
_10 fév._ — De grand matin le serki-n-touraoua et Mousa font irruption dans ma tente, et le premier me fait comprendre que je dois lui donner quelque chose. Je lui offre deux agates et une paire de ciseaux, mais il les refuse. Comme je lui demande alors ce qu’il désire, il se décide à parler : il sait bien que je n’ai pas de marchandises, mais je n’ai qu’à lui donner 100 thalers, et je pourrai aller sans encombre d’Agadès à Sokoto !
J’ai beau protester que je ne possède pas cette somme : vains efforts. Le bandit n’a pas honte de me dire que j’ai un sac plein de thalers, que les Arabes de la caravane l’ont vu, lorsque j’ai acheté un mouton ! « Cherche toi-même », lui répondis-je. Et le voilà qui me fait ouvrir tous mes coffres, prenant en main tout ce qui lui paraît devoir contenir de l’argent : c’est ainsi qu’il extrait d’un air désappointé mon sac à cartouches de la caisse où sont mes livres. Ne trouvant rien dans la première caisse, il va à l’autre, et découvre l’élégante petite boîte où est renfermé le revolver. Il me dit de l’ouvrir ; mais je n’ai pas la clef sous la main, et je ne me soucie pas d’ailleurs de lui montrer le contenu. Du coup il est persuadé qu’il tient le trésor, et il fait sauter la serrure !
J’eus beau lui dire que c’étaient des cadeaux destinés au sultan de Sokoto, il n’en continua pas moins ses recherches. Il me prit ainsi ma culotte rouge, mes agates et 22 thalers, et m’en réclama encore 40 autres ! Je me voilai le visage et ne dis plus un mot. Un Targui qui, paraît-il, était le fils du cheikh Bilkhou, assistait impassible à la scène. Un instant j’eus l’idée d’envoyer une balle à ce brigand, mais je songeai à ma femme et à mon enfant, et dans mon impuissance, j’éclatai en sanglots.
Le bandit crut que je pleurais mon argent, et à partir de ce moment, il ne me demanda plus rien. En partant, il voulut me donner la main, car tout ce qu’il avait pris fût alors devenu sa propriété légitime. Mais je m’y refusai, sans prononcer une parole. Il partit et revint encore pour me donner la main, sans plus de succès.
La chose avait causé un grand émoi ; tout le monde était stupéfait de me découvrir si pauvre. A partir de ce moment, je ne montrai plus mon visage à personne, et je ne dis plus une parole. Je ne pouvais protester autrement contre cette odieuse violation de l’hospitalité.
_21 fév._ — Je suis resté enfermé dans ma tente. Beaucoup de personnes sont venues, et ont essayé en vain de me faire parler.
_22 fév._ — Je reçois la visite des gens du cheikh Bilkhou ; l’un d’eux, son frère, paraît-il, dit que c’est une honte de m’avoir traité ainsi. Un autre me demande des remèdes, mais je reste muet, au grand mécontentement de Staoui.
Cet après-midi j’ai fait une promenade dans les montagnes au sud d’Adjiro ; les hautes vallées renferment un grand nombre de _Stapelia_ dont les fruits sont en train de mûrir. Je n’ai jamais vu cette plante dans les ouadis du désert[133]. J’ai été également étonné de revoir des _Zizyphus lotus_[134].
En revenant au village, j’ai rencontré des tombeaux de dimensions inusitées. L’un d’eux, d’aspect peu ancien, était entouré d’un grand cercle de pierres dressées. Presque au même endroit, se trouvent des restes de cabanes bâties avec des cailloux roulés et du sable pour mortier ; elles sont si petites, que de loin je les avais prises pour des tombes.
_23 fév._ — J’ai été surpris par la visite du Ghadamésien Sermoï-ben-Darar, qui avait fait avec nous le voyage de l’Aïr. Il a entendu parler de l’exploit du serki-n-touraoua, et il est le seul parmi mes connaissances, qui ait songé à m’aller voir. Il est presque noir, car sa mère est esclave de Tombouctou, mais il vaut mieux que les Arabes. Il m’assure que tout me sera restitué au retour du hadj Bilkhou. Chacun s’étonne, dit-il, qu’on ait osé violer les lois de l’hospitalité dans sa demeure.
_24 fév._ — J’ai fait une promenade dans la direction du volcan Tekindouhir, car il est trop loin d’ici pour que j’ose m’aventurer jusque-là sans guide. J’ai rencontré en route des maisons de pierre encore habitées, et qui sont revêtues d’un enduit d’argile. Le cratère du volcan est sur le versant nord ; mais la coulée de laves, arrêtée par des hauteurs, s’est détournée principalement vers le sud. Tout est noir et nu[135].
_25 fév._ — On est venu hier chercher mes lettres de recommandation pour Hadj Bilkhou et on les a portées à Rezer, où il y aura sans doute grande délibération à mon sujet.
Cet après-midi j’ai essayé de faire l’ascension du volcan. Au bout d’une heure et demie de marche à travers une plaine semée de gommiers et d’adjars, j’étais arrivé au bord du champ de laves, qui se présente du côté de l’oued comme un mur de 20 à 25 pieds de hauteur. J’arrivai avec peine jusqu’au sommet, mais il me fut impossible de traverser cette surface coupée d’innombrables crevasses et hérissée de pointes aiguës. J’essayerai la prochaine fois d’aborder le volcan par le versant nord, qui, je l’espère me donnera accès dans le cratère. Vu de près, le cône terminal a l’air de se composer de cendres, bien que sa pente soit d’environ 45 degrés du côté sud. Un grand nombre de petits couloirs en rayent la surface.
Deux sangliers se sont trouvés sur mon chemin, et m’ont regardé tranquillement sans se déranger. Les défenses, très grandes, s’écartent fortement de la tête.
_26 fév._ — Cet après-midi sont arrivés cinq à six cavaliers à mehari escortant un vieillard monté sur un âne. J’ai deviné que c’était le cheikh tant attendu. J’ai couru à ma tente et chargé mes armes à tout hasard, car il se peut qu’il soit encore pire que l’autre, et je ne veux pas être tué comme un chien. Le cheikh s’est rendu dans la hutte qui sert de mosquée et y est resté une quinzaine de minutes, qui m’ont paru bien longues. Enfin, a paru le forgeron du village, qui m’a invité à me rendre dans la hutte du cheikh.
Je me trouvai en face de deux Touareg assis sur une natte, et entourés de quelques autres. Je leur donnai la main, et, sans attendre qu’on m’en priât, je m’assis en face d’eux. J’avais reconnu le cheikh de suite. C’était un vieillard au teint foncé, qui décelait une parenté de sang nègre ; il portait une vieille tobé bleue, et, sous son voile noir, on voyait passer une barbe d’un blanc de neige.
Il me salua en arabe, et c’est d’une voix tremblante d’émotion qu’il me demanda à plusieurs reprises comment j’allais. Comme je ne savais pas à qui s’adressait sa colère, je me contentai de répondre : « Louange à Dieu ! » Mais il continua à me questionner en arabe : « Que t’est-il arrivé pendant mon absence ? » Je fis une réponse aussi vague que possible ; alors il s’impatienta de tous ces faux-fuyants, et s’écria : « J’ai reçu tes deux lettres, et je les ai lues. » Et, comme je me taisais toujours, il s’exprima avec une telle violence, que je n’eus plus aucun doute, et lui répondis sur le même ton : « Que voulais-tu que je fisse, du moment que ton fils assistait tranquillement à cette scène de brigandage ; ne devais-je pas admettre que vous étiez d’accord ? »
Avec une violence croissante, le vieux cheikh repartit : « Ne sais-tu donc pas que je n’ai point de fils ? — Je viens de loin, lui dis-je, et je suis bien obligé de croire ce que m’affirment les gens de ton pays ! » Il me demanda alors ce que le serki m’avait pris. J’énumérai 22 thalers, une _djouba_ de drap rouge, un pantalon de même couleur, et cinq agates. « Voilà, dis-je, ce que j’ai vu prendre ; je ne sais pas s’il n’a pas encore emporté autre chose. — Comment, s’écria le cheikh, tu ne lui as pas donné tout cela de ta main ? — Non, il a pris lui-même dans les caisses les objets à sa convenance. » Aussitôt le scribe de l’endroit fut appelé, et le cheikh lui dicta la lettre suivante :
« Dès que tu auras cette lettre sous les yeux, tu rendras tout ce que tu as pris à mon hôte, et sans retard. Les Aouélimiden et les Kel-Guérès n’ont pas encore pillé ma maison, et toi tu l’oses ! Sache que je tuerai quiconque viole mon domicile. »
Une deuxième lettre fut écrite à un cheikh, Bou-Bekr, qui fut prié de veiller à l’exécution de cet ordre[136]. Un des Touareg revenus tout à l’heure d’une razzia lointaine chez les Kel-Fadé[137], n’en dut pas moins remonter sur son chameau pour aller prendre livraison à Rezer de tout ce qui serait restitué. En même temps, le cheikh m’apprit que le serki avait distribué aux gens d’Adjiro une partie de mes dépouilles, et me rendit trois thalers et le pantalon rouge. Peu après, je vis réapparaître trois agates et trois thalers, que le serki avait donnés aux femmes. Le vieux cheikh déclara ne vouloir accepter aucun de ces objets volés.
Je retournai tout heureux dans ma tente, et lui envoyai le soir même le présent que je lui avais destiné ; un revolver à six coups avec dix-huit cartouches, un caftan brodé d’or et un séroual de drap rouge. Mais il me retourna les habits en me faisant dire que ces belles choses étaient bonnes pour les sultans du Soudan ; s’il revêtait ces splendides atours, tous les chefs le prieraient de les leur prêter, et il n’en aurait plus aucun plaisir ; par contre, il recevrait volontiers, soit un fusil, soit un peu d’argent ou des agates pour ses enfants. Il m’était impossible de lui donner mon fusil ; j’attendis donc au lendemain pour réfléchir à ce que j’avais à faire.
Ce soir, le cheikh m’a fait présent d’un jeune taureau.
_27 fév._ — Beaucoup de Touareg sont assis devant ma tente et admirent tout ce qui leur est étranger. L’un demande de l’argent, l’autre des remèdes ; tous semblent persuadés que je suis cousu d’or, mais ils ne sont pas insolents lorsque je les éconduis. Les habitants du village qui ont assisté, indifférents ou moqueurs, à la scène du pillage, ont maintenant pris parti pour moi et approuvent le cheikh. J’ai envoyé à celui-ci les vingt derniers thalers qui me restaient encore.
On me dit que la variole règne à Agadès et y fait beaucoup de victimes ; on me conseille de n’y pas aller.
Les Kel-Ouï sont en ce moment en guerre avec les Aouélimiden ; ceux-ci n’ont pas de fusil et craignent les balles ; par contre, ils sont pourvus de chevaux, tandis qu’ici cet animal est très rare.
Ce matin, le taureau a été dépecé par le forgeron, qui a reçu pour son salaire la tête, la peau et les entrailles. Le cheikh m’a dit de ne distribuer de viande à personne, mais de sécher la viande au soleil. Lorsqu’elle sera mangée, il m’en enverra d’autre.
_28 fév._ — Le cheikh est venu m’informer que, dans un à deux mois, il y aura à Agadès un sultan véritable, à la protection de qui il pourra me confier. Ceci répond à mes désirs, car je suis obligé d’attendre les envois de Ghât, et je tiens à passer un mois à Agadès, pour apprendre à connaître cette ville. Je veux aussi visiter[138] les sources chaudes qu’on me signale dans l’Ouest.
_1er mars._ — Le cheikh a fait apporter une hutte à côté de ma tente. Après qu’on eut enlevé les pieux qui la retenaient au sol, une masse d’hommes et de femmes l’ont soulevée tout d’une pièce et portée jusqu’ici. Ces huttes rondes s’appellent _oa_. Je suis allé pour la première fois visiter le vieux chef dans sa maison, et lui ai apporté une paire de lunettes avec monture en corne. Il en a été ravi, et m’a dit que, depuis son retour de la Mecque, il n’avait pu en obtenir de personne.
Je l’ai questionné sur l’origine des Kel-Ouï, il ne savait guère qu’une chose : c’est qu’ils sont venus du pays d’Alakkos, entre Zinder et Kouka[139]. Les Touareg occupent toute la lisière méridionale du Sahara ; au dire du cheikh, ceux du Douggama et du Damergou sont également des Kel-Ouï.
Il me dit que, sur le Baghzen, il y a des palmeraies et des champs de mil ; ce massif est également le seul où les lions aient leurs tanières. Ces lions descendent souvent de la montagne pour enlever des ânes et des chameaux. On essaye de s’en débarrasser avec des pièges.
Le cheikh appelle le pays des Aouélimiden « Bogaël » ; c’est, dit-il, une hamada rocheuse, sans ouadi fertiles et sans eau[140].
Les Aoulad-Sliman sont venus, il y a environ cinq ans, piller et saccager l’Aïr ; ils avaient avec eux des Aoulad-Ali et des Ourfellas. Le cheikh Bilkhou accourut du Soudan et les poursuivit jusqu’au Kanem ; il prétend leur avoir tué jusqu’à mille hommes, en quoi il exagère sans doute un peu.
_2 mars._ — On travaille activement à la hutte que je dois habiter. J’essaye de causer avec les femmes en langue targuie, et j’y réussis mieux qu’en me servant du haoussa. Une esclave du cheikh m’a frappé par la finesse et la régularité de ses traits. Dans mon ignorance, je lui demandai si elle était la fille du cheikh, ce qui ne la mit pas dans un médiocre embarras. Elle finit par me dire qu’elle ne connaissait pas ses parents, parce qu’elle était venue toute petite dans le pays, et qu’elle était une _Foulani_. Comme je lui demandais s’il y avait beaucoup de Foulani à Agadès, elle me répondit, oui, et dit en riant à son amie : « Il paraît qu’il veut s’en acheter une. »
J’ai pris possession de ma case, et je m’y trouve mieux que sous ma tente : elle est fraîche et aérée.
_3 mars._ — Le cheikh a fait abattre aujourd’hui une vache, et chacun en a reçu sa part. C’est en l’honneur de la fête du _Miloud_. Je ne puis malheureusement me procurer du lait. On me dit qu’il y en a fort peu ; mais, comme je vois beaucoup de fromages, je crois qu’on le réserve pour cet usage. C’est à peine si l’esclave du cheikh m’en apporte quelques cuillerées. Il est vrai que chèvres, brebis et vaches ont ici le pis extrêmement petit.
Je suis allé visiter, cet après-midi, Sousso, un des fils du cheikh, qui souffre de rhumatismes ; je lui ai ordonné des bains chauds, mais il ne croit pas à leur efficacité, et reste assis à demi nu en plein air ; naturellement, il ne va pas mieux.
_4 mars._ — Depuis quatre à cinq jours, le ciel n’est plus sans nuages. Il est tout couvert de fins cirrus, qui viennent de l’ouest et du nord-ouest. Je n’en vois pas venir du sud. La chaleur est modérée et me rappelle le climat italien.
J’ai donné ma dernière agate à la Foulani, qui n’avait cessé de m’en prier. Bien des personnes ont voulu m’en acheter[141], d’autres m’ont offert du _turkedi_ en échange, malheureusement je n’en avais plus.
J’ai peur que le manque de nourriture convenable ne me permette pas de rester ici ; mes forces s’en vont encore plus vite qu’avant. Si j’étais à Agadès, je pourrais sans doute vendre mes chameaux et me procurer des vivres.
La tribu des Ihadanaren est en ce moment dans l’Aïr ; elle a émigré en masse par crainte des Hoggar, qui lui ont enlevé ses troupeaux ; elle se trouve en ce moment dans le nord-ouest d’Adjiro, à Telak[142], dans l’ouadi Aouderas.