Le dernier rapport d'un Européen sur Ghât et les Touareg de l'Aïr

Part 9

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_15 juin._ — En contournant le mont Tekindouhir par la gauche, j’ai aperçu une douzaine de singes assis au bord de la coulée de laves, et plus loin un renard (ou un chacal ?) à queue noire. Du côté nord de la montagne, la coulée de lave s’amincit, et il serait peut-être possible de la franchir et de faire l’ascension du cône. Le volcan ne semble avoir eu qu’une seule éruption, qui s’est épanchée tout entière vers l’est, après l’écroulement de la paroi orientale du cratère.

_17 juin._ — J’ai capturé trois coléoptères (cétonides) ; il y en a une masse qui bourdonnent autour du gommier près de ma maison. Recueilli aussi deux scarabées rouges (bousiers) dans le voisinage de l’oued.

_22 juin._ — Des gens d’Agadès sont venus apporter du gueçob et du riz du Soudan, qu’ils veulent échanger contre du sel. Le cheikh m’envoie une petite quantité de gueçob ; je crois qu’il n’en a pas beaucoup lui-même. Il me dit qu’il n’y a pas de vivres en ce moment. Tout le monde attend la caravane du Soudan ; sans elle, l’Aïr ne pourrait pas subsister[187] !

Avant le coucher du soleil, une forte bourrasque de sable nous arrive de l’est. Le ciel devient d’un jaune de soufre, le soleil s’obscurcit ; cela dure plusieurs heures. Le vent nous a apporté quelques sauterelles et quelques gouttes de pluie.

_25 juin._ — On nomme _aza_[188] un petit acacia à folioles recourbées en croissant, avec fleurs blanches, très parfumées ; les chameaux mangent ses feuilles avec avidité.

Le _faki_ d’un village voisin me dit qu’il y a sur le Baghzen beaucoup d’inscriptions rupestres, et des maisons de pierre qui ne sont plus habitées.

_26 juin._ — Le _terrakat_[189] est en ce moment en pleine floraison ; ses grandes fleurs blanches solitaires sont magnifiques. Les feuilles sont simples, alternes, dentées, longues d’un pouce et demi au plus ; les sépales verts à l’extérieur, blancs à l’intérieur ; les pétales, plus étroits et plus courts que les sépales, le style plus long que les étamines. Le fruit, à quatre loges et à noyau, devient rouge brun à maturité.

_27 juin._ — Nombreux vols de sauterelles qui passent souvent à une grande hauteur. Il y a deux espèces : l’une jaune, l’autre rouge, à ce qu’il semble.

_28 juin._ — Un des jeunes élèves du faki a appelé mon serviteur _kafir_ et lui a jeté des pierres pendant la prière. Staoui s’est plaint au cheikh, qui a administré au garnement une correction de sa main.

_29 juin._ — Il y a maintenant toujours plus ou moins de poussière dans l’air, et, lorsqu’on regarde les montagnes, elles paraissent couvertes d’un voile.

Aujourd’hui, enfin, nous avons eu la visite de Touareg qui font partie d’une caravane de Zinder. Le cheikh nous promet des chameaux pour nous envoyer la rejoindre à Rhezer[190]. La caravane va bientôt repartir pour Ghât. Le cheikh me dit qu’il a reçu des lettres des sultans de Zinder et de Sokoto. Ce dernier le prie de faire la paix avec les Kel-Guérès. Est-ce une vanterie ? Le cheikh prétend que, si les Kel-Ouï font la paix avec les Kel-Guérès, il y aura cessation d’hostilités entre le Sokoto et le Tessaoua. Depuis quelque temps, le cheikh est toujours aimable et cordial.

_30 juin._ — Le cheikh nous a envoyé un peu de blé du Maradé, au grain petit et d’un blanc sale, mais qui n’en vaut pas moins cent fois mieux que du gueçob. Mon domestique a eu la chance de troquer un couteau contre un peu de beurre, de sorte que nous pouvons enfin manger de nouveau à notre faim.

Le sultan d’Agadès, qui doit prochainement revenir de Sokoto, s’appelle Ahmed Rafaï ; il est assez âgé et n’a point de relations cordiales avec les Kel-Ouï, du moins avec Hadj Bilkhou[191].

Les Aouélimiden sont en guerre avec tout le monde, même avec les Hoggar. Aucune caravane ne passe chez eux, mais seulement quelques marchands d’Agadès, qui vont leur vendre des sabres et des poignards, et leur prennent en échange des chameaux et des ânes. Ingal et Djéboli sont les centres principaux des Kel Guérès.

_6 juillet._ — Deux familles ont tour à tour l’honneur de fournir un sultan à Agadès.

Les dattes sont mauvaises dans l’Aïr ; aussi l’on en importe du Fezzan.

_9 juil._ — Nous nous levons de grand matin pour nous préparer au départ. Les chameaux ont été amenés pendant la nuit. Le cheikh vient me trouver, et pâle d’émotion — évidemment son amour-propre en souffre, — il m’avoue qu’il n’a pas de provisions à nous donner, parce que sa caravane n’est pas encore revenue du Soudan ; mais il me remet une lettre pour Hadj Iata de Tintarhodé, qui nous pourvoira de tout. Quant à la note que j’ai rédigée des vivres qu’il nous a fournis, il me la rend en me disant que de sa vie il n’a jamais rien écrit de pareil ; que, si j’étais un homme bien élevé, je savais ce que j’avais à faire ; sinon il ne veut rien de moi[192].

Nous nous mettons en chemin une heure après le lever du soleil. Tous les parents du cheikh prennent congé de nous ; lui-même et le _faki_ du village nous font la conduite.

Enfin, nous tournons le dos à ce maudit endroit, et nous marchons en avant avec bonheur. Nous prenons la direction du nord-ouest, à travers un pays de plus en plus accidenté, et traversons encore une fois l’oued Tekindjir[193], dont le large lit aux berges accores contient encore quelques mares. On me dit que l’oued passe à Rhezer et s’appelle alors oued Terhezer.

Au bout de trois heures de marche, nous cheminons dans une profonde vallée où aboutit une coulée de lave qui forme une muraille de 15 pieds de haut. Un examen plus attentif me fit découvrir à une assez grande hauteur, sur le flanc d’une colline de granite, un cône noir d’une vingtaine de pieds de haut, d’où la lave était descendue dans la vallée. Sa couleur noire tranche sur la teinte rougeâtre du granite. Ce cône s’appelle Tarhel.

Nous sommes ici dans une gorge latérale du grand oued Tekindjir ; j’y vois pour la première fois des bouquets de palmiers _Faraoun_[194].

Nous continuons à suivre l’oued qui serpente dans la direction du nord, et nous arrivons enfin dans l’après-midi à un groupe de huttes de paille ; c’est le village du cheikh Kindirka. La vallée est fortement boisée ; je remarque un certain nombre d’arbres à moi inconnus ; un entre autres, que j’ai confondu d’abord avec le _sedra_, mais qui s’en distingue par des épines droites, et des feuilles dentées et très petites. En général la végétation de ces oueds est bien plus riche que celle d’Adjiro.

Nous avons campé à l’ombre des buissons d’_abesgui_ qui portent en ce moment des fruits noirs d’une saveur fortement poivrée.

_10 juil._ — Départ au lever du soleil. Nous suivons un ouadi latéral, presque aussi large que le précédent. Il est évident qu’un large torrent coule ici pendant la saison des pluies. Les arbres qui le bordent atteignent souvent la hauteur de nos chênes.

Nous avons à droite la muraille d’une coulée de basalte, qui provient des monts Djimilen et Djemia. Les eaux des pentes supérieures se sont frayé un chemin en dessus et en dessous des laves. Nous grimpons par une gorge très étroite entre deux murs de lave. Notre guide me dit que ce défilé mène chez les Kel-Djemia ; jamais une razzia n’a passé par ici : quelques hommes suffiraient à le défendre. Il est si étroit que les caisses de notre chameau frôlent les parois.

Arrivés en haut, dans l’oued de nouveau élargi, nous apercevons des couronnes de dattiers et, vers midi un village au fond d’un cirque de montagnes : un vieux cheikh, du nom de Haja, nous reçoit avec cordialité.

Je n’aperçois pas encore la fin de la coulée de laves. Dans le défilé se voyaient de nombreuses traces de singes, venus ici pour boire.

_11 juil._ — Beaucoup de moustiques et autres insectes, cette nuit. Vu, ce matin, un grand grillon de couleur claire. A quelques pas du village se trouve un jardin de palmiers bien irrigué ; on y cultive du maïs, du tabac, du gueçob, du poivre, et le ricin qui sert de médecine pour les chameaux. L’oued Engui, dans le lit duquel se trouve cette oasis, se jette à l’ouest dans l’oued Terhezer, qui s’appelle plus loin oued Tekindjir.

_12 juil._ — Nous apprenons que le marabout Toufik vient d’arriver à Rhezer et a déconseillé à la caravane d’aller en ce moment à Ghât, parce que des rezous d’Aïthoguen (Taïtoq) de Tibbous et d’Aoulad-Sliman sont en route. Les Aïthoguen ont rencontré les Aoulad-Sliman et en ont tué trente. On va donc attendre la caravane du hadj Bilkhou, pour faire route ensemble.

Hier, un Touareg m’a demandé si j’étais un juif[195] : je l’appelai juif lui-même, et comme il protestait violemment, je lui demandai pourquoi il m’appelait ainsi. Je ne lui parlai plus et n’acceptai rien de ce qu’il m’offrit. Le soir, il revint en compagnie d’un homme de Ghât, qui m’expliqua en son nom qu’il n’avait pas voulu m’offenser et qu’il voulait de nouveau faire amitié avec moi. En signe de quoi il ramassa un peu de sable et le laissa retomber. Il avait l’air vraiment repentant, et le Ghâti me dit que c’était un bon musulman, qu’il était désolé de m’avoir pris pour un juif, et que, s’il ne craignait pas Dieu, il ne serait certes pas venu me présenter ses excuses. Cette attitude d’un musulman rigide vis-à-vis d’un Européen me surprit fort, et me fit tant de plaisir que je lui fis présent d’un chapelet d’assez grande valeur. Quelques marchands ont confié leurs bagages à la garde des gens du village. Les Kel-Djemia, en général, ont une excellente réputation.

_13 juil._ — Comme il faut renoncer à un départ immédiat, nous prenons possession d’une case, les gens de Djémia viennent nous rendre visite et nous apportent le repas. J’irai demain à Tintarhodé avec la lettre du hadj Bilkhou pour demander des vivres au marabout Hadj Iata. J’ai donné au fils de notre hôte une caisse en fer-blanc pour y enfermer ses livres[196], et il répond à cette politesse en m’envoyant une paire de sandales du Soudan ; c’est la première fois qu’un Touareg me fait cadeau de quelque chose.

_14 juil._ — Nous allons à Tintarhodé. Nous marchons vers le nord-est, en traversant successivement l’oued Ezellil et le village de Teguir avec un jardin de palmiers, puis celui d’Ezellil, dans une plaine boisée où l’on voit beaucoup d’_ahatès_[197], enfin celui de Serar, près duquel nous campons dans l’oued Ouanankerane.

_15 juil._ — Nous avons à droite la chaîne des monts de Serra, à gauche, dans le lointain, les deux cimes de la montagne d’Asodi. Dépassant le mont Afodet, nous gagnons le village d’Aguéraguer, au pied de la montagne du même nom, appelée aussi Afiz.

_16 juil._ — Une vaste plaine s’étend entre les monts Afiz et Afodet. Nous laissons ce dernier à gauche, et nous arrivons le soir à Tintarhodé, qui se distingue avantageusement des autres villages par ses maisons de pierre pittoresquement disséminées sur des monticules de granit, au pied de la chaîne abrupte du Timgué.

Nous descendons devant la demeure du hadj Iata ; des esclaves déchargent notre bagage et nous invitent à nous reposer sous la véranda. Le hadj est absent ; il arrive tard dans le nuit, et, avant de nous voir, il commence par bâtonner un esclave, parce que celui-ci ne l’a pas informé de notre arrivée. Hadj Iata est un aimable vieillard, aux manières extrêmement polies ; il nous reçoit avec les plus grands égards.

_17 juil._ — On me traite ici comme un fils de la maison. La nourriture est excellente, et l’on m’offre même du thé et du café.

Je reçois la visite d’un pèlerin de la Mecque, qui m’a vu à Ouenserig, et qui retourne chez les Arabes Kounta, non loin de Tombouctou. Il me raconte que les Hoggar sont en guerre avec les Aouélimiden[198], que le cheikh El-Bakay est sans influence chez les Hoggar, que ceux-ci passent encore pour des païens, qui n’observent pas les prescriptions de la religion, et ne se gênent pas pour dépouiller et même tuer les plus saints marabouts.

Hadj Iata se déclare prêt à me fournir des vivres qui seront payés à Ghât.

_18 juil._ — Hadj Iata et moi nous allons rendre visite au marabout Toufik, qui habite au pied de la montagne sur une colline éloignée. C’est un vieillard à barbe blanche, d’aspect très sympathique, comme ses deux fils. Il ne vient pas directement de Ghât, mais de l’Ahaggar, où il a visité tous les chefs et s’est efforcé en vain de rétablir la paix entre eux et les Azdjer. Il attribue son insuccès aux Turcs, qui ne désirent pas que les Touareg soient unis. Ahitaghel[199] a entendu parler de moi. Il a dit que, si je venais dans l’Ahaggar en compagnie de Toufik, il me recevrait bien. Hadj Iata me recommandera au sultan d’Agadès, pour que j’arrive au Sokoto sans encombre. Il me dit que le sultan d’Agadès redoute les gens de Sokoto[200].

_19 juil._ — On annonce que Sidi-Erkeb[201], le chef des Aïthoguen, est parti en razzia.

Le jeune pèlerin des Arabes Kounta me fait une description favorable des Aouélimiden Motti-bodal, dont le pays, dit-il, n’est pas loin d’Agadès. Ils sont très riches en troupeaux de chameaux et de chevaux. Entre l’Adgag et le Hoggar vivent plusieurs tribus arabes[202].

Je crois que Toufik ne songe pas sérieusement à me mener chez les Hoggar ; lui-même a perdu de l’argent lors du pillage d’une des dernières caravanes, et ils ne lui ont rendu que le dixième de ce qu’ils avaient pris !

Hadj Iata appelle _Imrhad_ les gens qui, venant d’autres pays, se sont fixés sur le territoire d’une tribu touareg et se sont soumis à elle[203]. Tous étaient primitivement des hommes libres. Cette distinction n’existe plus dans l’Aïr, sans doute par suite des alliances fréquentes avec l’élément haoussa. De même, le fils d’un Kel-Ouï et d’une esclave est libre comme son père et a les mêmes droits.

Les Kel-Rhezer demeurent dans l’Aguelal ; c’est un pays de montagnes situé dans l’ouest de l’Aïr, et qu’on aperçoit d’ici[204].

On me demande des médicaments pour un homme des Ifaden qui a reçu une balle dans le genou lors de la dernière incursion des Mechagra. Ces Mechagra sont des Arabes qui vivaient autrefois à côté des Kounta, près de Tombouctou ; mais la guerre que se font les Kounta et les Igdalen les a chassés de leur territoire, et ils se sont établis dans l’Adgag chez les Aouélimiden. C’est de là qu’ils ont fait irruption sur le territoire des Ifaden[205].

_21 juil._ — On me dit qu’à l’ouest de l’Aguelal il n’y a plus de montagnes.

Hadj Iata m’a invité à aller chercher mon bagage et à m’établir provisoirement auprès de lui. Il me confie des lettres écrites dans ce sens pour Hadj Bilkhou et pour Kindirka.

_22 juil._ — Nous reprenons notre route en sens inverse. Nous marchons vers la montagne d’Asodi en laissant Aguéraguer à gauche. Mon guide me dit qu’Aguéraguer a été autrefois une grande ville, plus grande qu’Agadès, avant que les Kel-Guérès ne l’eussent détruite.

_23 juil._ — Halte dans l’oued Ouanankerane. Nous sommes surpris par une pluie d’orage, la première depuis longtemps.

_24 juil._ — De retour à Djémia. Assisté cette nuit à une noce. La solennité consiste en une musique de tambourins, et en danses exécutées par des jeunes gens armés et lourdement costumés. Ces danses sont très lentes et ont quelque chose de grave ; les femmes et les hommes assistent au spectacle, assis en deux groupes séparés. A un moment donné, on fait une pause et on mange abondamment. Les jeunes filles ne dansent pas dans l’Aïr, tandis que la danse leur est permise chez les Touareg de Ghât.

_25 juil._ — Adjiro. Mon domestique n’a pas reçu de vivres pendant mon absence et n’a vécu que de gueçob. Je veux m’en aller d’ici le plus vite possible. Mais on ne semble pas satisfait de me voir partir ; on espérait sans doute tirer encore quelque avantage de mon séjour. On me fait des difficultés pour la location des chameaux, et on me demande le double du prix ordinaire. Au bruit de la dispute, le cheikh Bilkhou arrive et me promet des chameaux pour demain.

_27 juil._ — Nous étions déjà en route quand Adal, le Targui qui m’avait pris pour un juif, est venu nous rejoindre. Il m’a fait cadeau de ses beaux anneaux de bras. Nous campons en vue du massif du Benday, dans le large oued Teguédmaouen[206].

_30 juil._ — Arrivée à Tintarhodé, où le cheikh Hadj Iata nous accueille et nous régale de son mieux. Nous demeurons dans une case, au milieu d’une cour entourée d’une haie de _tountafia_[207]. Je reçois une masse de visites de soi-disant malades.

_1er août._ — Hadj Iata fait grand cas de la lettre du kadi de Ghât, et me conseille de la montrer à tout le monde.

Il me raconte que les lions de l’Aïr ont une forte crinière ; lui-même a été assailli par un de ces lions tout près du village, et son bras porte encore des traces de morsures. On trouve également des girafes à trois jours de marche dans l’ouest de l’Aïr ; leur nom indigène est _amderh_.

_5 août._ — Hier soir, grand tumulte au village, à la nouvelle que les Kel-Ifadéen ont envoyé dix-huit hommes armés pour prendre de force des dattes à Seloufiet. Tous les hommes valides sont partis en courant pour s’y opposer. Mais la chose s’est arrangée sans effusion de sang.

Le gendre du hadj Iata me raconte qu’on vendait autrefois à bas prix des _Imrhad_ des Aouélimiden sur le marché d’Agadès ; mais que maintenant ces esclaves blancs sont hors de prix. Jamais on n’enlève les femmes et les enfants des Imocharh[208].

_7 août._ — La pluie est tombée cette nuit et un filet d’eau a recommencé à couler dans l’oued. Le brouillard dure jusque vers midi. La chaleur est insupportable.

Le territoire des Kel-Ouï s’étend depuis Achagour, à l’est, jusqu’au puits d’Enguichan, à l’ouest ; ce puits est situé sur une hamada inhabitée.

Hadj Iata me dit que les Tibbous, pour se défendre contre les Kel-Ouï, ont demandé au Sultan de Stamboul d’occuper leur territoire[209]. Toute l’oasis de Bilma appartient au cheikh kel-ouï Hosseïn d’Azanarès ; lorsqu’un Kel-Ouï vient à Bilma, il commande en maître, et traite l’oasis en pays conquis.

J’observai chez les Kel-Ouï bien des maladies qui n’existent pas chez les Touareg de teint blanc et de race pure. Rien qu’à Tintarhodé, j’ai noté des cas d’épilepsie, d’atrophie chez les enfants, de maladies de foie consécutives aux fièvres du Soudan ; la syphilis vient également du Soudan : j’ai vu de larges condylomes, des éruptions cutanées ; la variole est universellement répandue et entraîne souvent la perforation de la cornée. Très fréquentes également sont les maladies des voies digestives, conséquence d’une alimentation défectueuse, l’hypocondrie, la folie. L’obésité est la règle chez les femmes des Kel-Ouï et atteint, paraît-il, des proportions monstrueuses chez celles du Damergou[210]. Par contre, je n’ai jamais vu de femmes aussi obèses chez les Touareg du Nord. La menstruation est très souvent irrégulière chez les femmes kel-ouï. J’ai observé deux cas de scorbut.

Hadj Iata, auprès de qui je m’enquiers sur le cours de l’ouadi Falezlez, m’affirme qu’il « meurt par le vent », sur le chemin d’Asiou, c’est-à-dire qu’il se perd dans le désert[211]. Les oueds qui se trouvent entre Tintarhodé et Adjiro se dirigent tous vers l’ouest.

_9 août._ — Il y a quatre jours, une caravane est partie pour Ghât ; Hadj Iata me l’a caché, de peur que je ne voulusse aller avec elle. Elle est beaucoup trop petite pour offrir la moindre sécurité. Hadj Iata me dit qu’il y a beaucoup d’or accumulé à Ghadamès, chaque négociant ayant la coutume d’en mettre de côté pour les mauvais jours.

_11 août._ — Ce matin tout est dans la brume. Les Kel-Ouï appellent ce brouillard _tara_ ou _dara_. Toufik m’envoie du thé et du sucre.

Je reçois la visite d’un patient qui vient de l’Aguelal. Ce pays, à l’ouest d’ici, n’est habité que par des marabouts. De là, il n’y a qu’un jour de marche jusqu’à l’oued Telak ; il y en a dix jusqu’au pays des Aouélimiden Mossi-bodal. Les Kel-Tédéli, au nord de l’Aguelal, sont serfs des Kel-Ferouan, qui résident, les uns dans l’oued Iferouan, les autres à Agadès.

_13 août._ — Nous faisons une excursion à Zéloufiet. En chemin, nombreuses traces de hérissons, de porcs-épics et d’un animal appelé _guerbra edaouï_. Nous suivons l’oued de Tintarhodé, dans la direction du nord. Dans le lointain, une haute montagne dentelée, du nom d’Ekhzan ; elle est inhabitée.

Zéloufiet est un riant village de maisons de pierres et de cases, entourées de haies de _tountafia_ et perchées sur des collines ou sur d’anciennes terrasses fluviatiles[212] que l’ouadi a sectionnées ; dans le lit de la rivière sont les jardins de palmiers qui font le charme de cet endroit.

Je trouve établis ici quelques hommes de la tribu des Ifoghas, qui me parlent de leur patrie Tademekket[213]. Ils ont une longue tresse de chaque côté de la tête ; une troisième tresse est dissimulée par le _keffi_ noué autour du crâne. Les Ifoghas de Tademekket, l’ancienne Es-Souk, paient actuellement le _garama_[214] à Ahitarhel, pour ne pas être pillés par les Hoggar. Ils parlent la même langue que les Ihaggaren (nobles) et leur ressemblent par le teint et la manière de se vêtir.

_15 août._ — Retour à Tintarhodé. Hadj Iata me confirme que l’Aïr a été habité autrefois par des nègres haoussa.

Vu en rentrant un très grand tumulus : le sommet très plat, couvert d’une couche de petites pierres ; à la base, un cercle de rochers bas ; le diamètre est d’une dizaine de mètres. Aujourd’hui encore, les femmes de l’Aïr ont la coutume d’aller dormir sur ces _ed-debbeni_ pour avoir des nouvelles de leurs maris absents ; elles se mettent, à cette occasion, dans leurs plus beaux atours. Pendant leur sommeil, arrive « l’ami du tombeau » (_djine-eddebbeni_), qui leur donne des informations sûres sur le sort de l’époux parti en razzia.

_16 août._ — Nous sommes allés assister à une noce dans un village voisin. Le fiancé est le fils du cheikh de Zéloufiet. On voit venir une foule d’invités en grand gala sur des méharis magnifiquement harnachés. La principale attraction est la musique, exécutée par des esclaves et les forgerons, tandis que les guerriers, en habits de fête et montés à méhari, en font lentement le tour. Lorsque les méharis se reposent, les esclaves se mettent à danser. La chère est des plus abondantes. Un taureau est poussé par les cavaliers jusque sur la place, où il reçoit le premier javelot ; aussitôt, les esclaves se précipitent et lui tranchent le jarret à coups de sabre ; la bête, ainsi abattue, est ensuite livrée aux bouchers. Beaucoup de nobles viennent me saluer et, me voyant en société du hadj Iata, me traitent avec beaucoup de déférence[215]. Parmi eux, j’ai le plaisir de reconnaître Ouinsig, le cheikh des Ihadanaren réfugiés dans l’oued Telak. C’est un des Touareg les plus instruits que j’aie vus. Même des Kel-Fadé viennent à la noce. J’ai pu remarquer qu’on ne les voit pas avec plaisir ; ils ne cessent d’espionner dans le pays et puis vont dire aux Aouélimiden où il y a une razzia à faire.

_18 août._ — De retour à Tintarhodé. En échange des remèdes que j’ai distribués, on me donne d’excellentes dattes qui viennent du petit village d’Imberkane, situé dans la montagne.

Un jeune Touatien de dix-huit ans, qui a été à Agadès avec son père pour acheter des plumes d’autruche, me donne des détails sur les Hoggar. Il dit qu’il ne fait que passer et repasser chez eux, et que jamais il n’a été dépouillé, même pas par les Aïthoguen[216]. Hadj Iata me dit qu’autrefois un seul marchand envoyait facilement quatre-vingts dépouilles d’autruches par an au marché de Ghât ; mais ces animaux sont devenus si rares qu’il est difficile d’en rassembler aujourd’hui une dizaine tous les ans. Les dépouilles se vendent à Tripoli 150 thalers, l’une dans l’autre ; c’est du moins le prix qu’on paie pour celles que hadj Iata y envoie.

_19 août._ — Les Arabes Meschagra s’habillent, me dit-on, comme les Touareg, montent à cheval et à chameau et payent comme les Ifoghas la _garama_ à Ahitarhel. Ouinsig m’assure qu’aucun des Hoggar ne va à Tombouctou, parce que les Aouélimiden les tueraient en route.