Le Démon Secret

Part 9

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Clotilde se leva, donna un coup de pied à mon pauvre Tchéragan et alla se coucher, gardant sur son visage un air tout à la fois digne et offusqué.

Cela me promet, pour demain, une journée agréable.

Samedi, 5 octobre.

Oui, je crois que mourir par l’esprit, est la seule guérison efficace du spleen. C’est aussi le seul moyen de voler la vie, de se sentir un peu seul, dans la foule des tracas, des remords, des mauvaises illusions et des peines inutiles qui viennent chaque matin frapper à notre porte... Mais, quelle est la meilleure façon d’employer ce remède?

Mourir par l’esprit?

Comment mourir par l’esprit?

Dormir ne vaut rien, à cause des rêves, personnes terribles qui entrent dans la cervelle sans être invitées. Je l’accorde, on se détruit en dormant, mais les rêves vous ressuscitent, _volens nolens_. Et quelle chose excédante que de vivre, fût-ce le temps d’un songe, sous des espèces antipathiques! Je rêve le moins possible, et les rêves, se sentant surveillés et comprenant (car ils sont malins, les bougres!) qu’il n’y aurait aucun plaisir à tirer de moi, s’éloignent, vont ailleurs, chez le concierge de mon immeuble, chez la dame hydropique du second, dans la cervelle de Clotilde... et alors, le concierge se réveille en sursaut, et la dame hydropique beugle, et Clotilde pousse des cris, tout en dormant au fond de la ruelle ou sur les nattes.--Me voyez-vous poussant des cris sous le prétexte que je me suis perdu dans les carrefours du sommeil?--J’en mourrais de honte!--Non,--dormir ne vaut rien.

Lanthelme préconisait jadis les alcools. Je ne saurais en faire autant. Ne demandez rien aux alcools, ils vous trahiraient.--L’alcool est un baladin qui amuse par des jeux que l’on ne saurait diriger. Il est un hypnotiseur déloyal qui allège notre souffrance de façon louche. Il nous laisse dans une convalescence incertaine... et puis, la guérison est trop courte. On n’a pas senti le temps passer. On se retrouve, sous la table, baisant cette même froide bouche que l’on voulait fuir.

A l’avis de Zanko, partisan des solutions nettes, si l’on veut tuer son esprit, il n’y a qu’un moyen: mourir pour tout de bon. C’est là une bien vive imprudence! Voyons! supposez que les partisans de la métempsycose aient deviné justement les secrets du destin: on renaîtrait chat ou insecte... Il paraît inutile de hâter ce destin.--Renaître dans la peau d’un chat spleenétique! être une araignée mécontente! une baleine affamée d’idéal! une hirondelle pessimiste!--songez-y donc!

Ou bien, si la volonté personnelle s’annihile, au jour de la mort, il est possible que Perséphone nous dirigera, précisément, vers les régions desquelles nous tendions de plus à nous éloigner. Privé de cet amour de l’art qui te faisait fuir le laid, tu renaîtrais, entouré de choses laides, dans le plus laid des paysages, près d’une femme laide, monstrueusement; et toi, que l’activité requerrait peu, tu renaîtrais, sitôt ton dernier soupir exhalé, sous les rayures d’un zèbre ou la fourrure d’un écureuil.--Les passions que l’on ne ressent pas, s’accumulent au fond de nous-même et c’est peut-être dans leurs bras que le vieux Caron nous fera tomber. Enfin la Nature, qui tient les ficelles, n’ayant jamais laissé passer une occasion de nous torturer, mettra en notre esprit, je le gage, comme un souvenir d’une existence antérieure, pour empoisonner le goût des brises dans notre nouvelle vie...

_J’ai longtemps habité sous de vastes portiques..._

Ne vous tuez donc point par haine du spleen et de l’odieux «au jour le jour» du siècle présent; vous renaîtriez concierge, et, par aventure, concierge à l’âme insatisfaite!

Vivez plutôt!

Et, croyez-moi, pour mourir par l’esprit, il n’est qu’un moyen: l’exil... l’exil physique du voyage, qui vous crée, parfois, une âme nouvelle, devant un océan, une forêt, un désert nouveaux, ou l’exil spirituel de l’opium, qui vous crée toujours une âme heureuse, sur les nattes fraîches, et lui donne en pâture des rêves plaisants.

Mercredi, 9 octobre.

Aux heures de spleen, le spectacle de l’humanité n’est vraiment pas consolant. Regarder les bêtes, amuse; le jardin zoologique plaît par sa naïveté. La compagnie des girafes est délicieuse; celle des hommes l’est beaucoup moins.

Hier, au café, j’ai vu des êtres humains qui ressemblaient à des caricatures de bêtes. Une ménagerie, vous dis-je! une ménagerie abjecte! Il y avait là de vieilles juments fatiguées, quelques limaces, beaucoup de chiens galeux. Sous le masque de l’homme, on voyait le groin paraître et j’eus peur, un instant, que la transformation allait s’accentuer encore, que toute cette assemblée, sortie d’une arche invisible, se mettrait soudain à braire, à beugler, à glousser, à barrir, et marcherait à quatre pattes.

Je voyais une taupe, une belette, un porc, d’imbéciles lapins, des profils d’oiseaux, des faces reptiliennes, des moutons, des dindons, un phénix-rastaqouère.--Et tout cela mangeait et tout cela buvait!--Ah! que l’humanité est donc laide mon Dieu!... Mais, j’en suis, moi! J’appartiens à cette ménagerie humaine! De quelle famille mes traits se réclament-ils? suis-je lièvre, singe ou crapaud?

Alors, me sentant soudain des affinités secrètes et natives pour chacune de ces bêtes, je ramassai une jeune guenon, qui se grattait les côtes en grimaçant, et je fus me jeter dans ses bras, puis dans son lit, comme on se laisse tomber dans un ruisseau, par fatigue de marcher au clair de lune, la lune étant toujours trop loin!

Jeudi, 17 octobre.

J’ai eu tout à fait pitié de Lanthelme, hier soir. Vers dix heures, il est entré dans mon atelier, se plaignant du froid et de la pluie. J’étais seul; il venait me demander quelques pipes. Nous avons causé jusqu’au jour. Décidément, le mauvais temps lui convient mal. Il était triste, triste à hurler. Vous ne sauriez croire quelle piteuse figure il présente à ces moments-là! On dirait que son petit ventre s’alourdit, que ses joues se flétrissent, qu’il plie sur ses jambes. Il prend l’air honteux de certains objets de rebut qui s’ennuient dans les coins des greniers. S’il perd en apparence extérieure, il gagne, du moins, en sincérité.

Figurez-vous, encore une fois, ma fumerie. L’atelier parcouru de brusques lueurs rouges qui naissent et s’évanouissent suivant les convulsions du feu de bois. Sur un chevalet, ce détestable paysage que je n’arrive pas à finir, où un arbre trop vert, dont la perspective est absolument fausse, fait tache sur un ciel mal venu. Derrière la tenture à demi tirée, les nattes, la petite lampe, le plateau, la théière, et nous deux, couchés à terre, vêtus de robes chinoises.

«Vois-tu, disait Lanthelme, (Lanthelme ne me tutoie qu’aux heures de spleen), vois-tu, de même qu’il y a dans la matière une part incombustible, il existe, dans le for de l’esprit, un résidu que la vie n’arrive pas à détruire, une «façon d’être» qui subsiste et qui, proprement, figure notre essence. En elle se découvre la qualité de «fils de roi», comme tu dis, ou celle de valet. Mon essence à moi est vile, je suis surtout vil, oui, oui, je suis surtout une chose vile.»

Il murmurait cela d’une voix lasse, en mots anéantis, bredouillés et qui coulaient de sa bouche plutôt qu’ils n’étaient dits.

«Un jour, Zanko se fatiguera de voyager, un jour, Ted Williams se fatiguera de collectionner des papillons; chacun finit par avoir assez de ce qu’il fait; il t’arrivera de ne plus supporter ton inaction, il m’arrivera de ne plus supporter mon abaissement et de vouloir reprendre place...»

Il secoua la tête.

«Reprendre place!... comme si l’on pouvait!»

Il se plaignit jusqu’au matin avec ces mêmes phrases lentes, bourbeuses, presque pas infléchies, n’interrompant sa lamentation que pour me parler d’opium.

«Et crois-tu, sérieusement, que Zanko soit heureux? Dans toute cette agitation qui fait sa vie, a-t-il un instant de vrai bonheur? Courir de l’un à l’autre pôle, est-ce un sûr moyen de fuir l’ennui?--La dernière pipe m’a paru trop cuite, mon cher, elle était même un peu brûlée.--Et moi? J’avoue que je suis un carrefour de vices et que mes vices m’ont procuré de l’agrément, mais ces distractions, qui me mèneront un jour en correctionnelle, crois-tu qu’elles m’évitent le spleen?--Donne-moi une tasse de thé, j’ai la gorge sèche.--J’ai su jouir de la vie mieux qu’un autre. Je m’adapte à tous les plaisirs. Je change de sincérité, suivant le lit où je couche.--Oui, ma sincérité est une chemise de nuit. Je suis l’homme-putain. Je suis un homme en carte comme sont les filles du trottoir. Je fais signe à la volupté qui passe et je l’emmène avec moi. Je suis l’homme-putain.»

Et Lanthelme se mit à pleurer, à la façon d’une vieille putain dont le fard se serait écaillé mal à propos.

Jeudi, 31 octobre.

A certaines heures, le sentiment de ma solitude devient vraiment insupportable.--Il me semble que je suis un petit arbre étiolé, au milieu de la vaste plaine. Je vois le cercle de l’horizon et le ciel et la terre; je vois les caravanes qui portent des épices vers le nord, et celles qui portent des cotonnades vers le midi. Des marchands passent devant moi, courbés sous le faix des pierreries, et d’autres marchands, qui vendent des oiseaux rares et des illusions, s’arrêtent quelques heures et se reposent dans ma petite ombre.

Je vois encore des princesses en voyage qui vont rejoindre leurs amants. De nombreux esclaves les précèdent, annonçant leur venue à sons de trompe, et, quand elles m’aperçoivent, elles rient de me voir si solitaire, au milieu de la vaste plaine. Elles rient, puis elles s’en vont sur de beaux chevaux noirs et j’entends encore quelque temps leurs joyaux tinter dans le crépuscule.--Et aucune n’a fixé sur mes branches un de ses bracelets, comme le fit Xerxès pour un bel arbre, car je ne suis qu’une pauvre frondaison étiolée, au milieu de la vaste plaine.

Ainsi, j’ai vu des personnes de haut rang et de grande renommée, et j’ai vu des mendiants vêtus de guenilles, et des astrologues qui marchaient les yeux au ciel, et j’ai vu des forcenés possédés par un rêve, et des prophètes au regard annonciateur, mais aucun d’eux ne s’est retourné pour me jeter une aumône ou un souvenir, car aucun d’eux ne voulait perdre une seconde du précieux temps qu’il avait à vivre, pour un arbre solitaire au milieu de la vaste plaine.

Les aubes ont amolli la nuit, l’aurore a percé l’air de pâles flèches, midi a triomphé, le crépuscule a tendu ses voiles, l’ombre a de nouveau régné, sans rien changer à mon sort, et je contemplais tristement les flammes des bivouacs qui rappelaient mal l’espérance, car elles s’éteignaient au matin.

Oui, j’ai vu toutes ces choses, je les vois encore, et, aujourd’hui, retrouvant ma figure d’homme, sous laquelle je parais aux yeux du commun, je goûte plus sinistrement ma solitude. Dans cette chambre froide où Clotilde, par fantaisie, ne veut pas que l’on allume du feu (à cause de sa migraine!) je me demande si, la semaine prochaine, ou durant l’année qui va venir, l’heure sera moins lente, mon spleen moins accablant, et cette solitude plus facile à supporter.

Ted Williams ne vient presque plus. Il s’est remis à s’occuper de ses papillons avec une ardeur nouvelle. Les phalènes donnent tort à l’amitié. Mes autres amis fréquentent peu (et je ne saurais les en blâmer) une maison où la mauvaise humeur de Clotilde met toujours une contrainte. Parfois, les petites grues dont la conversation plaît à Clotilde, viennent piailler autour de moi; parfois, un ancien camarade me rend visite, puis s’en va discrètement, avec un air apitoyé comme s’il pensait: «est-il assez démoli!» et, toujours, je vois, autour de moi, des hommes et des femmes composer leur vie, jouir, souffrir, et... passer, dédaigneux de moi qui suis seul.

Le spleen mène vite à désirer la solitude. Il n’admet guère qu’une causerie exaspérante dont le propos est sans cesse rompu et qui devient une occupation analogue à certains jeux prolongés au-delà de la fatigue.--On se rejette le ballon sans intention de vaincre,--par habitude. Bientôt on ne joue plus; on se tait.--D’ailleurs, cet état oppressé de l’âme, ayant une raison déterminante assez trouble, on ne peut, ordinairement, la communiquer par les seuls mots simples qu’on a le courage d’émettre.

Si l’on n’est pas dans la fumerie, lampe allumée et pipe prête, quel travail, un soir de spleen, pour habiller sa pensée d’une robe seyante et qui la moule!--Les vocables s’enfuient, la syntaxe se refuse et vous dites: «arbalète» en voulant dire: «moulin à vent». Même un ami intime qui a ses entrées dans votre esprit, ne peut, s’il voit que vous êtes possédé par le spleen, compatir effectivement, car il n’a point dû saisir la raison profonde de votre malaise, et, comme le spleen se manifeste sous la figure innombrable de Protée, l’ami, voulant le chasser de vous, ne pousse devant lui et ne force qu’une illusion. A la longue, la peine qu’il se donne devient blessante, par maladresse.

Oui, le spleen doit être savouré sans témoin, comme une rage de dents, au lieu qu’une grande douleur peut quelquefois être mangée en commun, chacun sachant bien que c’est au même plat qu’il goûte, au lieu que la très large mélancolie du soir reste douce à partager et qu’il est certaines variétés de l’ennui dont l’essence ne s’adultère pas si l’on a prié des gens pour s’en repaître.

_Homo homini lupus_... Ah! je n’ai guère besoin d’un compagnon pour illustrer ces trois mots! car je suis mon propre loup, un loup enragé qui s’innocule incessamment et recrée le mal dont il agonise.

Et puis, j’ai l’atroce vision des jours qui vont venir, qui viendront assurément! où l’on dira:

«Oui, oui, je l’ai beaucoup connu, dans le temps... Oh! il a coulé!... je ne le vois plus... il est mort... ou c’est tout comme!»

Alors, je reste seul, je regarde l’architecture de mes songes, j’admire la beauté de mes anciens temples spirituels, de ces temples jadis dorés par le soleil, mais qui, dans l’ombre, menacent déjà ruine et tremblent sur leurs bases... oui... je considère cela et... ne m’en veuillez pas, mes derniers amis, si je demande souvent aux heures bleues de l’opium un allègement à mes peines!--Laissez faire! laissez faire!--C’est la cigarette du condamné!

Dimanche, 3 novembre.

Quel surcroît de douleur que de souffrir d’un mal que l’on méprise!--Perdez votre unique enfant, voyez mourir le plus sûr de vos amis, mais ne soyez pas torturé par une épreuve abjecte. Me suis-je assez plaint de Clotilde, ai-je assez décrit le supplice qu’elle me fait subir! Je le croyais d’une atrocité sans pareille. Aujourd’hui je deviens modeste. Il est des façons d’être malheureux qui sont plus honorables que les miennes. J’en suis jaloux.

Voici la lettre que je reçois d’une ancienne amie. Elle s’est exilée en Amérique, il y a dix ans, après avoir perdu son mari et ses deux enfants dans un incendie. Elle a voulu recommencer à vivre. Je l’estime beaucoup. Je lui écris de temps en temps. Il me plaît de savoir que, dans la Caroline du Sud, un être humain pense parfois à moi.

INDD «Mon cher enfant,

«Votre billet du 15 juin me fit grand plaisir, car vous m’aviez laissée sans nouvelles depuis longtemps. Plusieurs fois j’ai eu l’intention de vous répondre, mais j’ai différé, attendant le jour où j’aurais quelque chose de satisfaisant à communiquer. Voilà qui prouve ma sottise! car ce jour n’est jamais venu. Maintenant, le petit monde où je vis est dans un état de chaos. Si je n’écris pas ce soir, jamais je ne m’y résoudrai. Le désespoir et l’effroi m’envahissent l’âme. Mon esprit est plein d’ombre.

«Le lundi, 16 septembre, un ouragan frappa notre petit village. Huit heures durant, je pus voir les grands sapins se briser et tomber autour de moi. La maison tremblait, gémissait, craquait par toutes ces poutres.--Elle aussi semblait devoir s’anéantir, mais je ne voyais aucun endroit où j’eusse été plus en sûreté.--Comme l’effroi régnait, je réunis les domestiques dans le salon et leur dis qu’ils étaient dans les mains de Dieu, le Dieu de la tourmente aussi bien que du ciel pur. Durant qu’ils se tenaient debout autour de moi, je leur lus le quatre-vingt treizième Psaume, puis, nous nous agenouillâmes, et je fis à voix haute une ardente prière, enfin je leur dis:

«Maintenant nous nous sommes confiés au Seigneur, nous devons nous en remettre à lui et chasser toute crainte.»

«L’effet de cette oraison fut admirable. Maria reprit les mailles de son tricot, et s’assit tranquillement dans un coin de la cuisine.--Un instant après, elle accourut pour me dire qu’un énorme chêne avait crevé le mur de l’écurie.--La seule miséricorde de Dieu fit que Bobs, mon groom, ne fût pas tué, car il se trouvait à deux mètres de là.--Vers une heure il y eut une accalmie.--Bobs en profita pour aller aux nouvelles. Quelques moments plus tard, il vint me dire que la maison des Wesley s’était écroulée.--Heureusement, il n’y avait pas eu d’accidents de personnes. Je tâchai d’aller porter secours à ces pauvres gens et parvins jusqu’à chez eux en contournant une centaine de sapins, renversés au milieu de la route.--Les Wesley s’étaient montrés d’un courage admirable. Trempés jusqu’aux os, ils s’abritaient, tant bien que mal, sous les ruines de leur maison. Je les ramenai chez moi et les hébergeai pour la nuit.

«La journée du lendemain fut pluvieuse et sombre. Je m’inquiétais beaucoup du sort de cette pauvre Lily qui surveille les travaux de la ferme que je possède, à huit milles d’ici.--Je priai Bobs de seller ma jument et résolus de faire le voyage. «Princesse» est une bête tranquille qui ne trouvait pas l’aventure de son goût. Il fallait franchir des troncs d’arbres, des fossés, or elle aime ses habitudes et les chemins faciles.

«C’était folie de suivre la route pleine de décombres, aussi me décidai-je à prendre par les bois. La voie est plus courte, mais il est difficile de s’orienter. Bobs qui m’accompagnait à pied, ne voyait pas ce projet d’un bon œil. Son cœur était plein de crainte. Comme ma jument, il ne goûte guère l’aventure. L’ombre des arbres, quand le ciel est couvert, ne lui dit rien qui vaille.

«Le soleil était voilé par un ciel de plomb. Il pleuvait une pluie fine et harcelante. Il fallait éviter avec soin deux petits marais où nous nous serions certainement embourbés. Il fallait surtout ne pas perdre la tête.--Quel voyage!--De plus, il était malaisé de garder la bonne direction, à cause des méandres de notre route, car on ne pouvait songer à sauter par dessus tous les troncs d’arbres.--Le petit Bobs avait repris courage, et se montrait d’une gaîté charmante. Il marchait et courait près de moi, la main sur mon étrier et, quand Princesse refusait à un obstacle, il le franchissait, puis, se tournant, disait à la brave bête:

«Regarde-moi, Princesse! pour sûr, je suis plus petit que toi, et pourtant, j’y arrive!»

«Lorsque je vis enfin les abords de ma ferme et que nous sortîmes de la forêt, je sentis qu’en vérité, nous avions été guidés par la main du Seigneur.

«Hélas! nous trouvâmes Lily et son frère dans un triste état de dépression. L’écurie et l’étable avaient été renversées par le vent et les bêtes s’étaient échappées. Foulant les palissades brisées, les cochons, les moutons et les vaches mangeaient avidement ces récoltes qui m’avaient coûté tant de peine et tant d’argent. Mes champs de coton, qui passaient pour les plus beaux du pays, étaient battus jusqu’à terre et il en allait de même pour le blé.--Pas un brin qui fût resté droit!

«Sur le moment, je ne pensai pas trop à ma mauvaise fortune; je consolai les gens de la ferme qui avaient si vaillamment supporté ce jour d’épreuve. Puis, je songeai au retour, mais j’étais restée si longtemps à causer que je craignais d’être surprise par la nuit, en plein bois. La course fut encore plus ardue que celle du matin, mais nous arrivâmes à la maison, comme tombait le crépuscule.

«Mon cher enfant, j’espère ne vous avoir pas trop ennuyé avec ma longue histoire, mais votre billet du mois de juin me disait que vous étiez malheureux et je sais que les cœurs qui ont souffert, s’intéressent aux cœurs qui souffrent.--Je tâche de réparer un peu les désastres causés par l’ouragan, mais, que voulez-vous! ma ruine est trop complète, il est des moments où je perds courage. Soyez plus vaillant. Ayez foi en Celui qui scrute les consciences.

«Aujourd’hui, Dieu merci, le beau soleil est revenu et nous sentons cette paix, ce charme qui conviennent si bien au jour du Seigneur. Je n’ose pas encore penser à l’avenir; je vis au jour le jour.

«Voici la cloche de l’église qui tinte. Il me faut vous dire adieu, mon cher enfant. Donnez-moi de vos nouvelles; que la vie vous soit douce, et n’oubliez pas,

«votre vieille amie, «Jeanne Dutrieux.»

Et comment voulez-vous que je me plaigne, maintenant, de mes propres misères!

Dimanche, 10 novembre.

Si j’éprouve une douleur, parfois très vive, à voir grandir les défauts de Clotilde, si je souffre de constater qu’elle est, chaque jour, plus insupportable et plus hargneuse que la veille, s’il m’est pénible de sentir croître sa mauvaise humeur en raison directe de sa beauté, c’est que l’espoir, quand il vous vient, a souvent bonne prise, et que, toujours, je me dis:

«Qui sait? peut-être s’amendera-t-elle? peut-être finira-t-elle par s’apercevoir que je suis, à tout prendre, un brave homme, quelque peu fou, quelque peu bizarre, mais très maniable, et que, me faire une vie plus tranquille serait se faire, du même coup, une vie plus heureuse.»

J’espère cela, comme les gens dont la foi est médiocre espèrent une immortalité.

Et cependant, ces derniers jours, j’ai tué mes suprêmes illusions.--Non! Clotilde ne changera jamais, Clotilde restera la Bête inconvenante que l’on voudrait cuire à petit feu, torturer chinoisement, supplicier en détail. Elle est pareille à elle-même, si variable que soit son humeur, et Clotilde triste, Clotilde gaie, Clotilde furieuse, Clotilde froide ou Clotilde en amour ne cesse jamais d’être Clotilde, la seule Clotilde, celle qui m’a dérobé le goût de vivre.

Oui, oui, je l’avoue, j’ai de bonnes heures, oui, parfois je ne pense plus à ma peine et je me repais simplement du beau corps offert!... Oui... mais, le lendemain! songez-y!... et la nausée!--En vérité, Clotilde n’est plus pour moi qu’une image féminine de l’enfer. A son seuil, j’ai «laissé toute espérance» et par conséquent, je ne me désole plus, j’ai le spleen.

On se désole quand la solution d’un problème est malaisée, non quand un problème est insoluble. Je n’imagine pas un homme éprouvant du désespoir devant une impossibilité absolue. Ceux qui cherchent le mouvement perpétuel sont des fous. On ne pleure guère parce que A est A et ne sera jamais B, parce que l’application d’une formule chimique donne toujours le produit qu’elle figure. Une certitude parfaite, où la logique n’a plus rien à voir, une certitude _classée_, n’excite pas la douleur, au lieu que je sais des aboutissements extrêmes d’un effort inutile où le spleen trouve son compte.