Part 8
Clotilde a grand tort de dormir devant moi. Les instants de son sommeil me dégoûtent d’elle au plus haut point. Je lui pardonne ses colères, ses rancunes, ses caprices les moins fondés, mais je ne peux lui pardonner son sommeil. L’aspect de ce sommeil imbécile me fait trop cruellement sentir à quelle chair ma chair est liée.
Clotilde dort la bouche ouverte, et toute sa face prend alors une expression de stupidité vraiment bestiale.--Quoi! Clotilde! pas un rêve? pas la plus légère ombre de cauchemar? Ta vie est-elle à ce point blanche de toute souillure que ton sommeil puisse avoir la sérénité des linges séchant sur les prairies?
Et, ce soir, tu parais dormir de façon plus calme encore que de coutume. La vache dort ainsi dans son étable, mais quelle bucolique ce noble repos inspire, à qui sait bien voir les images d’herbe humide qui passent dans le fond des yeux clos!--Au lieu que l’on imagine mal, que l’on n’imagine pas, fut-ce le plus habile des poètes composant un quatrain sur ton sommeil.
Réveille-toi! réveille-toi vite! ou je vais employer, pour te donner un songe, des moyens pernicieux!--Ah! pense, ma chère! quelle serait ta stupéfaction, si, tout à coup, dans ce sommeil vulgairement paisible, un rêve te surprenait! le rêve de mourir... d’être morte!... et si tu te réveillais, soudain, de l’autre côté de la vie, près d’un fleuve huileux, bordé de grands cyprès!... Une barque est là qui semble t’attendre... trois vieilles dames y filent la quenouille... le nocher te demande une obole... que tu n’as pas!... Quelle stupéfaction pour toi, Clotilde, et, pour moi, ah! quel soulagement!
Mercredi, 4 septembre.
Et quand je songe aux siestes de Férida!
Belle et brune, elle reposait sous un palmier. Le soleil occupait tout l’espace, mais respectait le doux visage de mon amie. L’heure lente s’écoulait comme une onde. J’étais heureux!--Non loin, je voyais briller la margelle d’un puits et je songeais, dans cet excès de jour, à l’eau bleue de ce puits, à cette eau si froide, et si pure et si tranquille.--Belle et brune, Férida reposait près de moi... Ah! qu’il faisait bon rêver sous les palmes!
Un lézard passait dans l’herbe. Un oiseau chantait. Une sauterelle bondissait. Dans l’air, des parfums se caressaient et des papillons se faisaient la cour. Des fleurs, épanouies sur leurs tiges, me souriaient délicatement. Au bord du ruisseau proche, le père des palmiers, triomphant et poussiéreux, semblait nous bénir... Ah! Férida qu’il faisait bon veiller sur ton repos.
Je pense que tu ne rêvais pas, car je rêvais pour toi. Sur ta bouche, tu gardais l’expression du bonheur. Dès que tu ouvrais les yeux, le rire animait ton visage. Tu étais prête à tous les divertissements, et nous luttions sur l’herbe courte à la façon des bergers. Puis, les mains jointes, nous regardions à travers les palmes, le ciel qui se dégradait. Nous suivions la nef du jour, jusqu’à l’heure où elle chavire sur l’horizon et répand toutes ses corolles. Et dans la nuit violette nous attendions, anxieux, le moment où l’aube, de sa main gauche, pâlit un coin de l’orient.
Et puis nous dormions encore, tout près l’un de l’autre, et les _gennis_ du bien nous éventaient avec de grandes fleurs!--Ah! Férida! que ton repos était harmonieux et quel supplice j’éprouve à voir Clotilde dormir comme une vache.
Mardi, 10 septembre.
Je viens de me réfugier dans la fumerie pour échapper à un homme bleu, à une femme barbue, à un enfant crapaud, à une chèvre bicéphale et à plusieurs rats à trompe.
Me voilà en sûreté!
C’était, il y a une heure, à la foire. Clotilde s’y promenait allègrement.--Les yeux avides, elle regardait, de droite et de gauche, montait sur tous les chevaux de bois, entrait dans toutes les boutiques, et ne cessait de rire que pour publier sa bruyante admiration à propos de n’importe quoi, de rien du tout et de moins encore.--Elle marchait menu et tenait, comme un sceptre, ce soleil de papier jaune dont je lui avais fait hommage. De temps à autre, elle m’en chatouillait le menton, me donnant des noms d’animaux et de légumes, à très haute voix, pour égayer les passants.--Je la suivais, résigné, car, pendant la journée d’hier, elle s’était montrée fort aimable, et Clotilde ne saurait avoir quarante-huit heures consécutives de charité, quand, soudain, elle me dit:
«Je veux entrer là!»
«Là», c’était une boutique triste qui portait comme enseigne: _Aux Erreurs de la Nature_. Une pancarte, en grosses lettres, précisait la qualité de l’exhibition, interdisait l’entrée aux enfants et aux personnes nerveuses ou _sensitives_, et promettait Golconde avec Eldorado à qui découvrirait une supercherie.--Enfin, le discours du forain qui gardait la porte proclamait que la science seule était en cause et que, pour vingt centimes «quatre sous», on pouvait à la fois s’instruire et s’amuser.
«Je veux entrer là!»
Et, bien entendu, je ne tardai pas à céder.
Clotilde resta près d’une heure dans cet enfer chinois. Vraiment elle se délectait. Durant le cours de son inspection, elle se mouillait les lèvres en même temps qu’elle souriait d’un petit sourire. Ah! que je l’eusse volontiers étranglée avec ces mêmes mains qui la caressent chaque soir! Je pense que si, par aventure, l’homme bleu ou l’homme velu ou bien encore l’homme tatoué lui avait déclaré sa flamme, cette flamme, elle l’eût couronnée sans hésitation, de préférence sous mes yeux.
Oui, les monstres ont, pour certaines femmes, un attrait violent. Elles ne ressentent pas ce double dégoût qui nous soulève d’horreur et nous jette ensuite dans le spleen le plus sombre: dégoût pour ceux qui regardent le monstre et dégoût pour le monstre lui-même.
Je viens de demander à Ted Williams ce qu’il pense de cette dépravation. Il est rentré ce soir même de Londres, rayonnant d’une abondante joie, parce qu’il a trouvé chez un entomologiste de Regent street trois phalènes madécasses, inconnues des collectionneurs.
«A cet amour immodéré de l’horrible, dit-il, je vois plus d’un motif.--L’homme est fier de son corps. Ce corps est à lui seul. Même durant l’accouplement, il ne le donne pas, il l’impose. Si peu qu’il s’en rende compte, il est tout de même glorieux de son intégrité musculaire. Aussi, la vue d’un monstre le rebute-t-il, comme le rebutent les spectateurs que cette difformité passionne.--Il n’en va pas de même pour la femme. Sa personne physique est l’objet de transactions très précises: ventes, prêts, louages, donations entre vifs... N’est-ce pas, Poussière?...
--Insolent!
--... Elle en arrive à considérer ce corps avec des sentiments assez mélangés: ceux qu’éveille un objet d’art demandant mille soins et que l’on peut céder, à condition d’observer certains rites, assez peu variables, en somme. L’objet de chair que la femme représente l’intéresse; de là à s’intéresser au spectacle d’objets analogues, mais tarés, il n’y a pas loin. La belle fille qui se paye l’étreinte d’un nabot doit vivre de bien étranges minutes, quand elle voit l’expression humble mais éblouie de son amant d’un soir. C’est le mariage de l’oiseau-lyre et du crapaud.--En résumé, l’homme n’est pas curieux des tares d’autrui parce qu’il n’est pas curieux de son propre corps et que, s’il est lui-même taré, il s’en cachera avec soin. Tout au contraire, la femme cherchera le mâle physiquement taré, l’exception, afin de pimenter ses jeux de chair. La femme sourit au monstre, l’homme s’en détourne.
--Ne maltraitez pas les monstres! dit Lanthelme qui venait d’entrer. Bien souvent vous me faites sentir que j’en suis un, et, cependant, je crois être votre ami.
--Je ne parlais que du monstre physique, répondit Williams avec le plus grand sérieux. Il semble, en effet, que, pour le monstre moral, nous ayons tous une façon de tendresse. En cela, l’homme et la femme se ressemblent. La raison me paraît être que l’on peut, à la rigueur, s’imaginer pourvu d’une âme monstrueuse, si répugnante que vous la choisissiez, au lieu qu’il est tout à fait impossible de se figurer sous les espèces d’un homme à trois jambes ou d’une amazone bicéphale.
--Ajoutez, dit Lanthelme en riant, que le monstre moral peut vivre un grand nombre d’heures sans être trop remarqué. Songez que je me promène chaque jour dans Paris et que je n’ameute guère les passants. Ma monstruosité est, extérieurement, intermittente. L’anomalie qui me singularise est, sans plus, d’avoir choisi dans ma conduite une fausse échelle de valeurs. Pour dire le vrai, je ne suis monstre qu’aux instants où je m’applique à mes actions, or c’est là, tout aussi bien, le fait du grand homme auquel on dédie des statues et des monuments. Le génie, si vaste qu’il soit, n’a pas de manifestations continues. Homais, Troppmann et Napoléon mangeaient leur côtelette de même. C’est de la philosophie courante. Vous êtes, dans la plupart de vos manifestations quotidiennes, les frères des montres moraux... mes frères, par conséquent. Le seul monstre moral parfait serait le fou... non point le monomane, mais une espèce de fou qui résumerait toutes les folies.
--Lanthelme a parfois du bon sens, dit Ted Williams. Oui, le monstre moral passe inaperçu! Combien différente est la situation du monstre physique, du vrai monstre! Son anomalie n’est discontinue que dans l’espace, elle est continue dans le temps et, par conséquent, toujours visible. Sans trêve, par nature, le monde lui est hostile. Tel nabot souffre des distances, tel homme obèse souffre de l’étroitesse des fauteuils, tel géant souffre de se courber sous les portes et tous trois souffrent des railleries du premier venu, car le premier venu ne cessera jamais de s’étonner que l’on puisse dépasser les moyennes, ces moyennes où il vit à l’aise.
--Si j’ai du bon sens, murmura Lanthelme, de son côté, Ted Williams a l’âme d’un prédicateur. Je crois entendre le prophète Ezéchiel!»
Cette causerie me donnait le spleen. Mon esprit se peuplait d’anatomies incomplètes, de singularités physiques, de centimanes, d’empuses, d’hermaphrodites et de pygmées!
«Oh! m’écriai-je, quel romancier dira la tragique histoire d’un monstre conscient de son faux rapport avec la vie? On parle souvent de la solitude de nos pensées, de la solitude des cœurs humains... se trouvera-t-il un psychologue assez délié pour nous dire la solitude autrement abominable de l’homme à douze doigts, de l’homme à l’épiderme bleu, de l’homme au nez divisé, ou bien de cet homme velu pour qui Clotilde a eu de doux regards?... Et quel horreur! ah! quelle prodigieuse et virulente horreur ce doit être, dans cette boutique de foire, que de considérer tous ces monstres prenant un repas en commun et mesurant leurs monstruosités!»
Jeudi, 12 septembre.
Clotilde continue à s’instruire. Hier, elle a désiré connaître l’histoire de Barbe-Bleue.
Voici la forme que j’ai donnée à mon récit.
D’abord, j’ai longuement regardé Clotilde dans les yeux, dans ses grands yeux exaspérants où règne toujours une sorte de paix bourgeoise et peu charitable, puis, soudain, je me suis écrié:
«Tu veux m’épouser?
«Ecoute.
«Ma première femme s’appelait Hortense.
«Elle était bonne fille et douce de peau, mais je l’ai tuée à cause du son de sa voix. Certaines voix sont communes. La sienne semblait l’écho d’une fête de banlieue.
«Ma seconde femme s’appelait Julie.
«Elle était fort belle, mais je l’ai tuée à cause d’un penchant détestable à se regarder dans les miroirs. Les glaces de mon appartement restaient pleines de son image. Cela devenait fastidieux. Je n’étais plus chez moi. Avec elle, presque tous ses reflets sont morts, et, si j’en retrouve un, dans une chambre peu fréquentée, je brise le miroir.
«Ma troisième femme s’appelait Eulalie.
«Durant les premiers temps de notre amour, je la trouvai parfaite. Elle était experte aux jeux de l’alcôve, elle figurait à merveille les divers personnages d’amoureuses que j’ai décrits dans les livres que j’aurais voulu écrire, mais, une nuit que je l’adorais, je crus voir qu’elle imitait l’héroïne du dernier ouvrage d’un de mes confrères. Je l’ai tuée pour cette insulte trop directe.
«Ma quatrième femme s’appelait Lucienne.
«Elle avait ce qu’il faut pour plaire, et, celle-là, je puis te la donner en exemple, car je l’eusse gardée toute ma vie, sans une fâcheuse rencontre qui me la fit tuer.--Elle portait sous le sein droit un petit signe rouge, et cela donnait à son corps une asymétrie dont je souffrais beaucoup. Un soir, je voulus faire à cette tache une réplique en piquant Lucienne, sous le sein gauche, avec une longue épingle. Par malheur elle mourut aussitôt.
«Ma cinquième femme s’appelait Fausta.
«Elle était fort savante. Sa présence remplaçait une bibliothèque, et je n’avais qu’à la feuilleter pour assurer mon érudition. Mais elle se mit en tête d’apprendre le cambodgien, idiome sur lequel j’ai peu de lumières. La pensée que ses songes s’exprimeraient parfois en un langage que je ne comprendrais point, fut si douloureuse que, ne pouvant me résoudre à perdre ainsi une part de Fausta, je la perdis toute entière en la faisant mourir.
«Ma sixième femme s’appelait Antoinette.
«Elle me fut suspecte, dès l’abord, parce que ses yeux et sa bouche n’appartenaient pas à la même personne. Elle passait pour avoir été coureuse, de sorte que son être, trop prostitué, avait pris un trait à chacun des amants qu’elle avait subis, et il s’ensuivait cette chose (effrayante si on la considère sous son vrai jour) que je ne pouvais posséder ma bien-aimée complètement, car elle était la propriété d’une foule anonyme, disparate et démocratique. J’ai donc tué Antoinette pour qu’elle retrouvât sa personnalité dans un cadavre.
«C’est depuis lors que je cherche une bien-aimée qui soit toute à moi.
«Te voilà avertie.
«Je t’aime, bien que tu louches.
«A cette heure mon lit est vide... Viens t’y coucher!»
* * * * *
Et, maintenant, Clotilde sait l’histoire de Barbe-Bleue!
Vendredi, 13 septembre.
Quelles joies merveilleuses on trouve à suivre une grand’route, loin des villes, dans la poussière et le soleil, ou bien, la nuit, quelle griserie de marcher droit devant soi, sous la lune, entre des prairies vêtues de brouillard bleu!--A Paris même, je prends parfois la monnaie de ce plaisir, quand Clotilde m’a trop excédé.--Je lui laisse la maison, je sors, je me promène dans les rues, presque au hasard; je vais où mes pas me conduisent.
Je vois vivre le Paris nocturne. Je ne tâche pas d’observer, non, je regarde, tout simplement. Je marche. Je vais de Passy à la Bastille, puis à Montrouge... n’importe où. Je reviens au matin, presque sans souvenirs, moins fatigué qu’après une promenade hygiénique en plein jour. Alors je me couche et m’endors du sommeil des bienheureux, celui où l’on ne rêve pas.
Ah! j’ai fait dans Paris de belles randonnées! J’ai côtoyé ce peuple singulier qui anime les heures noires et, dès que le jour s’affirme, va dormir dans je ne sais quelles tanières, peuple de troglodytes qui pare la grande putain pour l’usage du bourgeois diurne.
Mais combien ce serait mieux de courir ainsi dans la campagne, où la brise n’est pas canalisée, où l’on voit toutes les étoiles! Rencontrer ces mystérieux trimards qui marmottent, pour s’entraîner, d’âpres chansons! voir tourner le ciel au-dessus de sa tête! entendre dans le bois voisin l’hymne des rossignols!--Ah! mon Dieu! s’il était possible de s’alléger l’âme ainsi!
Qu’est-ce qui m’en empêche?
... Qu’est-ce qui m’empêche de quitter ma maîtresse?... de me quitter moi-même?
C’est, en somme, la résolution que je prendrai. Me quitter moi-même... Un flacon de laudanum se chargera de la rupture... et, peut-être, mon âme ira-t-elle écouter, sur les grand’routes, le chant des rossignols.
Jeudi, 26 septembre.
Le spectacle de la vie est odieux à ceux qui vivent sans plaisir.--Je regarde un homme qui passe dans la rue. Il se hâte. Un encombrement l’arrête. Il tire sa montre et hausse les épaules d’un air impatient. Heureux homme! Il vit!--Ces minutes, pendant lesquelles il a tâché de gagner du temps, sont du temps gagné sur l’ennui. Il est absorbé par le projet de se rendre en tel lieu, avant telle heure. Voilà un bénéfice qui a son prix.
J’envie cet homme. Je l’envie de toutes mes forces. Il subit un ordre qu’il s’est donné à lui-même ou qui vient d’autrui, peu importe; toujours est-il que cet ordre détermine les quelques milliers de gestes qu’il fera durant l’heure prochaine. Lorsque, enfin, cet homme aura atteint son but, il sera tout pénétré d’un sentiment délicieux: celui de la chose faite, et faite sans remords. Cela n’a rien à voir avec le sentiment du devoir accompli que vantent les moralistes. Non, il s’agit d’une satisfaction d’artisan; rien de plus. C’est déjà beaucoup.
Jamais cet homme ne tombera sous la griffe du spleen, jamais il ne sera persécuté par l’affreuse anxiété de l’erreur possible.--Elle me gâte des journées entières:
«Si j’avais fait telle chose à telle heure, au lieu de faire telle autre chose, cela n’aurait-il pas mieux valu?...»
«Si j’avais tourné à gauche, au lieu de tourner à droite?...»
«Si j’avais...»
Croire que l’on a évité le bonheur, quand on pouvait l’atteindre, est une insupportable sensation. Ne pas reconnaître la figure de la joie, passer à côté de la fortune sont des coups de dés que l’on déplore avec insistance. Au tirage d’une loterie, le porteur du numéro 612 se plaindra surtout parce que le 611 obtint le gros lot. Cette proximité l’affolle. Mon regret est de nature pareille. Mais quoi! la logique n’a rien à voir dans cet ordre d’émotions!
A ce sujet, ne pensez-vous pas que l’étymologie du mot «trivial» est un bon enseignement? Les petits faits de la vie, les petits accidents, les petits problèmes, les «trivialités» en un mot, nous offrent toujours trois voies, entre lesquelles il faut choisir. Le spleen trouve son compte dans nos erreurs. Il nous dégoûte d’une existence, où, à chaque minute du jour, on est forcé de prendre un parti. Il mène à cette introspection absurde et continue dont je parlais. Le sentiment de l’«à quoi bon?» y prédomine de façon dangereuse, et nous en arrivons, bientôt, à ne plus vouloir agir, par peur de nous tromper.
Hier soir, en fumant, j’avais cette vision de la jeunesse: une congrégation de carrefours où l’humanité s’était perdue, un labyrinthe, situé entre l’enfance et l’âge mûr, comme une marche dévastée entre deux états prospères. Pourtant, ne vous laissez pas séduire par cette image, car la plupart des hommes ne se doutent guère qu’ils sont dans un labyrinthe et, si quelques-uns s’embrouillent dans les carrefours, manquent les bifurcations et se trompent de chemin, ne sachant pas lire les indications des poteaux, d’autres se promènent avec simplicité dans ce dédale, comme s’ils parcouraient une avenue.--Ce sont les heureux de ce monde.
L’homme qui passait, il y a un instant, sous mes fenêtres, a-t-il donc un fil d’Ariane?
Moi, je désespère de sortir jamais du réseau de sentiers qui m’entoure, car c’est Clotilde, vous le savez, qui garde mon labyrinthe.
Je craindrais moins le Minotaure.
Mardi, 1ᵉʳ octobre.
«Je me demande, dit Ted Williams, ce que sont devenus les personnages de la comédie italienne?»
J’ai passé à mes amis le goût violent que j’ai pour l’entourage de Colombine, d’Arlequin et de Pierrot. Après quelques pipes, nous causons volontiers de ces chères figures qui nous semblent plus réelles, l’opium aidant, que les passants des rues. A ces moments, Clotilde est exaspérée. Son amour de la précision souffre de nous voir rêver.
«Certainement, dit Ted Williams qui tournait au dessus de la lampe une superbe boulette dorée, ils ne sont pas morts. Ils ont trop bien vécu pour mourir.
--Ils doivent être dans une maison de retraite, dit Zanko, dans une maison de retraite, au milieu d’un grand bois.
--Pourtant, dis-je, Pierrot est mort. Un soir, ayant fait un quatrain sublime, où il avait mis le meilleur de son génie, il ne trouva personne qui voulût l’entendre. Alors il se poussa un grand poignard dans le cœur, et sa face était encore plus pâle après qu’avant.
--C’est très triste, dit Poussière, qui ne sent jamais si l’on plaisante ou si l’on parle sérieusement. Quel âge avait-il?
--On ne sait pas, répondis-je; il cachait son âge, comme les jolies femmes, et puis, il se fardait beaucoup.
--Et Colombine? demanda Lanthelme.
--Colombine? dit Williams, mais, c’est de notoriété publique! Colombine devint courtisane à Paris, et connut tous les désagréments de ce métier. Elle reçut dans son lit des vieillards calamiteux, et des usuriers, et des adolescents maladroits, et des paralytiques, et des va-nu-pieds, et des bossus...
--Ça porte bonheur, dit Bichon.
--Maintenant, elle est à l’hôpital, pour des raisons que vous pouvez comprendre.
--Oh! la pauvre fille! dit Poussière.
--Et Arlequin?» demandai-je.
Williams rassembla ses souvenirs:
«Je crois avoir entendu dire que le bel Arlequin était tout à fait déconsidéré. On ne lui rend pas son salut. Les uns affirment qu’il a triché au jeu, les autres qu’il est allé faire la guerre en Italie. Or, l’Italie, vous le savez, a la forme d’une botte et, comme Arlequin est fort insolent, cette botte, il la reçut dans le cul, après quoi il s’enfuit honteusement, car il est très couard. Je pense qu’il ne se réhabilitera jamais.
--A propos! dit Lanthelme, vous a-t-on raconté la petite aventure du docteur Bolonais?--Non!--Eh bien, voici:
«Ce bon docteur venait d’accoucher la fille de l’Herboriste, et il revenait par la route, à petits pas, dans le beau clair de lune de pantomime, heureux et l’âme légère.
«Son âme était très légère, car, en l’honneur de l’enfant si récemment mis au monde, il avait bu plus d’un coup de vin, du meilleur, de sorte qu’il zigzaguait un peu et que son bonnet pointu lui tombait sur l’oreille, et que sa grande robe d’azur, semée d’étoiles d’or, devenait le jouet du vent.
«C’était, disais-je, par un beau clair de lune; le ciel cendré faisait plaisir à voir; les collines étaient bleues; la route, où des ombres se dessinaient crûment, avait le ton blafard du visage de Pierrot, et le petit lac, où toute fille-mère jure qu’elle se noiera si son amant ne l’épouse, brillait comme le miroir des sylphides.
«Or, le docteur Bolonais atteignit sa demeure et, poussant la grille, pénétra dans son potager. Cette entrée, coupa court à des causeries. La pimprenelle et la haute asperge à baies rouges, et la barbe de bouc, et toutes les salades, et l’endive tout comme l’estragon, et le petit cerfeuil avec l’artichaut, et les betteraves aussi, et les tomates encore pâles, et les grands choux prétentieux, et les melons, espoirs du bon docteur, murmurèrent:
«Fixe! voilà le patron!»
«Mais le patron n’en avait cure et, entre les rosiers et les buis taillés en boule, devant les géraniums et le peuple comestible, au pied de sa maison que la lune tendait de blanc, le docteur Bolonais, tenant entre ses doigts les coins de sa robe, et après avoir posé son bonnet en éteignoir sur la pointe d’un tuteur, se mit à chanter d’une voix stentoréenne, au risque d’éveiller tous les voisins, des chansons d’une scandaleuse indécence que je n’oserais vous répéter.
--Et les légumes, dit Williams, que faisaient-ils?
--Les légumes? ils regardaient cette scène, profondément ébahis.--Je vous donne l’histoire, telle que me l’a contée Mezzetin. Elle risque de faire perdre au docteur toute sa clientèle bien pensante.
--Je ne comprends pas, interrompit Clotilde, en me regardant d’un air désagréable, quel plaisir Lanthelme peut trouver à inventer des stupidités pareilles! Lui et toi, vous avez la manie de parler pour ne rien dire. C’est très agaçant.
--Oui, murmura Lanthelme d’une voix douce, Clotilde n’aime que les discours qui lui sont adressés directement; elle n’a aucun goût pour les divagations.
--Ce soir, répondis-je, Clotilde n’a de goût pour rien: elle est de mauvaise humeur. Ne lui parlez pas, cher ami, elle vous accablerait d’injures et je serais forcé de la battre.»