Part 10
Vous n’atteindrez pas Dieu en discutant sa vertu. Vous n’entrerez pas dans l’âme de cette créature en la questionnant ou en rêvant à son sujet.--Ce sont les arches saintes. Ne les considérez pas! Le spleen vous surprendrait durant votre adoration.--Mais, à ce spleen il existe un remède. Il est efficace, car il détruit le spleen pour le muer en joie ou en désespoir, mystérieux parce que jamais on ne joue à coup sûr. Et ce remède le voici: recréez l’espérance.--Si elle vit, si elle prospère, vous connaîtrez la béatitude, si elle ne revit que pour un jour, alors, mon ami, cassez-vous la tête contre un mur solide, vous ne sauriez faire mieux!--Tout est préférable à ce spleen où périt la raison.
Mercredi, 13 novembre.
J’ai fait aujourd’hui, une bien curieuse expérience de psychologie. Elle m’apprend que l’un des sentiments les plus naturels à l’homme, (je parle de l’instinct de la conservation), s’affaiblit en moi, au point de disparaître.
* * * * *
Cela se passait rue Saint-Honoré. J’avais pris un fiacre. Bien calé dans le coin de gauche, je fumais tranquillement, sans penser à mal, quand, par la portière dont la vitre était baissée, j’aperçus, à vingt mètres environ, un omnibus qui venait au grand trot.
Or, de cet instant jusqu’à la fin de mon aventure, il s’écoula, je pense, vingt secondes, et voici, très précisément, la chaîne de pensées que je vis se dérouler dans ma cervelle, durant ce tiers de minute.
«Si mon fiacre continue à obliquer, il y aura un accident.
«Le timon de cet omnibus est bien haut! Il passerait juste dans la portière de mon fiacre.
«Cet omnibus marche vite.
«Le pavé glisse, aujourd’hui. Le cocher ne pourrait certainement pas arrêter ses chevaux.
«Mon fiacre oblique toujours.
«L’omnibus vient en ligne droite.
«Si ces deux mouvements restent constants, l’accident est inévitable.
«Le timon de l’omnibus, en cas d’accident, me touchera en pleine poitrine.
«Je puis l’éviter en me déplaçant un peu vers la droite.
«Faut-il me déplacer un peu vers la droite?
«Non, je ne crois pas. Ce genre de mort en vaut un autre, bien qu’il soit un peu sale, car l’omnibus vient si vite que je serai très rapidement défoncé.
«Allons, c’est décidé, je ne me déplacerai pas.
«En somme, j’ai de la chance. Je disparais d’une façon honnête sans que l’on puisse supposer un suicide, et mes quelques amis souffriront moins de me savoir mort que je n’ai souffert, moi-même, de me savoir vivant.
«Oh! que c’est donc ennuyeux. J’ai oublié dans mon testament de laisser ma montre à Ted Williams; j’aurais voulu qu’il la portât. Tant pis, mais, peut-être, ma montre sera-t-elle brisée dans l’accident.
«J’espère que l’on pensera à brûler ce paquet de lettres qui se trouve dans le dernier tiroir de mon bureau.
«Je regrette de ne pouvoir assister au veuvage de Clotilde. Elle fera de bien attendrissantes grimaces!
«C’est singulier! Je n’ai peur, en ce moment, ni dans mon esprit, ni dans mon corps.
«Elles seront de haut goût, les conversations de Lanthelme et de Zanko à mon sujet!
«Décidément, je ne vois rien qui m’empêche de mourir tranquille. Ma vie, durant ces dernières années, n’avait plus de sens. J’ai été fauché. Je tombe. C’est dans l’ordre.
«Ouf! c’est fait! Par sa fin, tout au moins, ma destinée est heureuse.
«Je ferme les yeux.»
Comme je l’avais prévu, le timon de l’omnibus entra par la portière et me toucha en pleine poitrine. Malheureusement il s’arrêta là. Le cocher avait de bons biceps: il retint ses chevaux. Je fus seulement un peu secoué.
Epouvante des passants, cris aigus, commentaires, jurons, agents de police, vacarme. Tout l’ordinaire d’un accident de rue. Rien que cela.
C’était raté.
Samedi, 10 novembre.
Ted Williams est à Londres. Avant-hier, j’ai reçu une lettre de lui.--Son petit cousin Cheftel qui est parti pour le Tchad, avec l’expédition Farlaud, n’a point écrit ni télégraphié depuis deux mois.--Williams, inquiet, me priait d’aller aux nouvelles.--D’autre part, tous les journaux du matin signalaient l’arrivée à Paris du général Felte, l’ancien explorateur, qui est, aujourd’hui, proconsul de la République dans l’Ouest Africain.--J’ai prié le Général Felte à déjeuner, après avoir réussi, par les tours d’une diplomatie cauteleuse, à dépêcher Clotilde chez sa tante Ursule... est-ce bien Ursule?.. ou Mélanie?.. mettons Ursule... laquelle vit de ses rentes, en Seine-et-Oise.
C’était pour une heure, ce déjeuner. Felte est entré à midi cinquante-neuf minutes, exactement. Par hasard, je consultais ma montre à cet instant...
Jean-Claude Felte, général de brigade, est un homme de cinquante-cinq ans, mince et droit, les cheveux tout blancs, la moustache gris de fer. Il ne fait point de gestes, sourit rarement, ne raille jamais.
D’abord il m’a rassuré sur le sort du cousin, de Williams:
«Il n’écrit plus, ce petit? Bah! Pour quoi faire, écrire? A quoi bon? S’il n’écrit plus, c’est qu’il se trouve bien où il est, qu’il oublie le reste du monde. Le désert l’a pris par le cœur! voilà tout! Cela arrive à tous ceux qui travaillent là-bas!»
«Là-bas!» Un éclair passe dans les yeux songeurs. Et, tout aussitôt, Felte, poli, me complimente sur ma table.
«Vous avez un excellent cuisinier...»
J’interroge, curieux d’autre chose que de cuisine:
«On travaille donc, mon général, là-bas?... On travaille encore?
--On travaille. Les temps héroïques sont passés, mais il est aussi dur d’organiser que de conquérir et le petit Cheftel aura, sans doute, autant de besogne sur les bords de son lac Tchad, que j’en ai abattu, moi, il y a quinze ans, lorsque je créais cet empire africain que j’ai donné à la France.»
* * * * *
... Et c’est un homme qui est devant moi!... rien d’autre qu’un homme!--Un homme qui vient de prononcer (avec quelle simplicité stupéfiante!) ce peu de mots:
«J’ai créé un empire.»
Je considère les quatre murs entre lesquels, moi, j’ai enfermé ma pauvre vie; je regarde ces meubles, ces tapis, ce rideau, l’escalier qui mène à mon atelier vide, où je ne travaille plus, à la fumerie où, parmi les feuillages et les oiseaux brodés, je me console tant bien que mal, de ne pouvoir être heureux. J’évoque Clotilde dans ce décor fait à sa taille,--petit, petit, petit!
Et l’homme qui est là a créé un empire!
Avec deux bras, deux jambes, un corps, un visage, comme moi... il a créé un empire!
Le général Felte a créé...
Je lui dis:
«Vous êtes heureux?»
Il répond:
«Oui.»
Tout sec.--Puis, il ajoute:
«Vous aussi, je présume? Quelle tristesse y aurait-il dans votre vie? Vous êtes libre, bien portant, riche, par surcroît...»
Malgré le respect qui me subjugue, je hausse les épaules:
«Dans ma vie à moi, il y a le spleen.
--Parlez donc français! dites: l’ennui. Eh bien! travaillez! faites comme Cheftel, comme moi!
--Je suis rivé à mon oisiveté! J’ai une maîtresse...
--Vous l’aimez?... non, parbleu! si vous l’aimiez, vous ne vous ennuieriez pas!... Vous ne l’aimez pas?... Quittez-la!...»
* * * * *
Quitter Clotilde!
Dimanche, 17 novembre.
O Spleen! directeur de mes songes! délassement des guerriers sans valeur! pourriture de mon esprit! épargne-moi, ce soir, et permets que je vive de la vie bienheureuse des bêtes dans l’étable.
O Spleen! je voudrais être un passant qui n’aurait pas de rêves, celui-là qui se dit heureux, celui-ci dont la petite ambition est satisfaite, ou cet autre, qui ne pense plus!... Je voudrais être celui-là, celui-ci ou cet autre, pourvu qu’il fût libre de tes liens!
Donne-moi, tout au moins, le répit du condamné; accorde-moi la halte du voyageur, désigne-moi la source qui désaltère! O Spleen! régent de l’ombre! Toi qui doses les cauchemars! idole des hommes dans le désordre, enseigne-moi le secret de ton labyrinthe, le contre-poison de ta ciguë, le dictame de mes maux.
Spleen innombrable, obsédant, qui séduis et qui tortures, qui flétris les fleurs et ternis le plus beau rayon, dont l’essence est mystérieuse, dont la vertu ne se décrit pas, auprès de qui le désespoir semble doux, auprès de qui la tristesse est un pur délice, ô toi qui fais hurler dans l’ombre et se terrer dans le jour, Spleen fameux par tes exploits! Spleen couronné de jusquiames et de pavots, qui détestes voir s’épanouir les roses! Triomphateur sans rémission qui ne fais point verser de bonnes larmes et qui remportes tes victoires obscurément!
Spleen fulgurant, qui m’assailles au début d’un rire! Spleen patient, qui me guettes au coin des rues, qui me surprends dans mon fauteuil ou dans mon lit! Spleen qui dors entre les pages d’un livre, qui te mêles aux parfums, Spleen que je baise sur les lèvres de mon amie!
Toi qui parais au milieu des paysages, figure de la folie! lieu du désenchantement! toi qui rends stagnante l’onde spirituelle, écluse de mes pensées! barrière des brises! toi qui empêches le désir d’éclore! qui dessèches, qui changes en cadavre, qui entoures de bandelettes le plus vivant des songes! qui rends tout effort superflu! qui coupes toutes les ailes!
Spleen qui ravages! Spleen pénétrant! fléau de l’âme! erreur de Dieu! magicien que j’exècre et que j’implore!... donne-moi... donne-moi la paix de cette nuit!
Accorde-moi le repos pour _une_ nuit!... Que t’importent, ô Spleen, ces quelques heures?... Pour _une_ nuit!... sinon, je prendrai encore, sur cette table, un flacon d’alcool, ou la pire seringue, ou bien ce bambou et mon opium.
Mardi, 19 novembre.
Non! c’est trop! J’essaye de me faire une façade et je n’y parviens plus! Le masque se déchire. Je sors, je vois des gens, je les salue, je tâche de causer, d’être gai, de m’intéresser à leurs petites histoires qui, en somme, valent bien les miennes, «de paraître» enfin! et l’instant d’après, malgré tous mes efforts, le mensonge se découvre.
«Qu’avez-vous donc, mon ami? vous semblez changé! Physiquement... non, pourtant! votre santé est bonne, n’est-ce pas? Alors, quoi? des chagrins? des ennuis? Ah! la vie n’est pas facile à vivre tous les jours!... Allons! Adieu! mais, surveillez-vous! je vous trouve une mine fatiguée... l’air abattu!»
Notez que je n’ai rien dit... et ces gens me quittent avec l’idée arrêtée que je file un mauvais coton.--Mon regard a-t-il donc tellement changé, mon expression est-elle à ce point hagarde, que j’inquiète les passants?... car, je le sens bien, ce n’est pas l’hôpital qu’ils me prédisent, c’est l’hospice, l’asile, la maison blanche aux grandes cours!
Cela finira peut-être ainsi.
Je me vois déjà, lié dans un fauteuil, entouré d’internes qui noteront les traits de ma démence. Je me vois sous la douche. Je vois les instruments de psychiâtrie, les carnets de notes... Je fournirai des documents!--Que cette idée est donc plaisante: je fournirai des documents!--Et je vois, un peu plus tard, quand la maladie aura progressé, les infirmières qui me donneront à manger comme aux petits enfants; et j’aurai une serviette autour du cou, de peur que je me salisse.
La maison blanche, les grandes cours plantées régulièrement, les portes à grosses serrures, la salle des douches, les médecins, le chœur des fous qui hurlent, les fous malpropres, les fous hébétés, les fous extatiques, les fous furieux et les pauvres demi-fous... tout cela: ma patrie et mes frères de demain.
Et, peut-être, un jour, Clotilde viendra-t-elle me rendre visite.--Elle restera debout devant moi et pensera dans sa petite cervelle calme;
«Tiens! tiens! c’est donc ça qui m’a aimée!»
Alors, je me mettrai à glousser frénétiquement, et, dans ces cris de basse-cour, Clotilde voudra reconnaître des intonations tendres, au lieu qu’il s’agira d’un simple appel, un appel pour manger. _Manger_: toute ma vie tiendra dans ce mot.
Oui, oui! je vois ces choses!
Et Clotilde s’essuyera les yeux, puis elle partira en murmurant:
«Tout de même! ce pauvre loup!»
Apitoyée un peu, mais contente aussi de pouvoir, le lendemain, raconter à ses camarades une si dramatique entrevue.
Et moi, je glousserai toujours, jusqu’à l’instant où l’on m’apportera ma pâtée.
* * * * *
Vous verrez! ça finira ainsi! j’en suis sûr!
Jeudi, 21 novembre.
Cette visite du Général Felte... quel évènement dans ma vie!
J’ai simplement invité le Général Felte à déjeuner, pour causer du petit Cheftel, le cousin de Williams, et voilà que ces deux heures ont pris une importance énorme, que leur souvenir occupe tout mon esprit, que je ne songe plus à rien autre.
«Quittez-la!»
Felte a dit ces mots avec une tranquillité vraiment prodigieuse!
Quitter Clotilde!
Cela devient une obsession!... Il serait donc possible que j’en vinsse, un jour, à ne pas vivre avec Clotilde? à me sentir libre!
Se sentir libre, tout à fait! libre comme Felte! quelle volupté ce doit être!--Depuis samedi, toute autre pensée m’est indifférente.
Ces jours derniers, je songeais à mon entrée dans un asile, j’adressais une prière au spleen comme à une divinité... aujourd’hui, je songe à tout autre chose!... Je songe... à raisonner sur Clotilde...
Ecoutez...
En somme... si j’aime Clotilde, ce n’est pas seulement parce que sa chevelure est une flamme admirable, parce que ses mains sont exquises, sa chair, une création merveilleuse et que tout cela me fait oublier son esprit, cette incessante manifestation de nullité, mais aussi, parce que je suis fier de posséder une maîtresse que chacun m’envie. (Ah! si chacun savait!)
Cependant, si je l’aime pour toute ma vie, si je l’ai déjà aimée avec force un grand nombre de petits instants, il reste vrai que, durant un quelconque de ces petits instants, j’eusse mieux fait de prier Dieu, ou d’unir harmonieusement des couleurs sur une toile, ou de m’absorber dans un problème d’échecs...
Et je songe encore que, durant toute cette minute qui précéda la minute où je vis Clotilde pour la première fois, je vivais en paix, sans que l’image de Clotilde me harcelât de mille manières chinoises et sadiques... et je parviens, en suivant une pente facile, à me dire que, si j’avais répété cette minute dont je parle, si j’avais vécu toute ma vie en répétant cette minute là, comme l’accordeur, pour bien faire sonner une note de piano, la frappe un grand nombre de fois en écoutant les harmoniques, je ne porterais pas de chaînes aux mains et aux pieds et je ne me verrais pas conduit, Dieu sait où, par cet anneau que Clotilde m’a passé dans le nez.
Et, tout naturellement, comme le fruit qui tombe de l’arbre quand il est mûr, comme l’esprit qui s’en va de la cervelle quand il veut se promener, et, en résumé, comme toutes les choses qui se croient esclaves, alors qu’elles sont presque affranchies, déjà, je me décidai, peu à peu, par petits efforts, à envisager ce moment où je pourrais tâcher de répudier Clotilde.
Mercredi, 27 novembre.
Sans doute qu’au dehors, l’aube devait déjà nuancer l’air, quand je me sentis troublé dans un songe optimiste et de teinte orange.
Nous dormions sur les nattes, ayant commencé à fumer tôt. J’eus, en ouvrant les yeux, un moment d’effroi. Pourtant, l’aspect de la chambre n’offrait rien que d’habituel. Sauf Lanthelme, que Poussière avait excusé, nous étions tous là... mais, précisément, ce fut Poussière qui me surprit.--Son visage était d’une pâleur étrange et elle tremblait de tout son petit corps. Je remarquai avec malaise combien sa figure était convulsée.--Des deux mains, elle tirait sur le mouchoir que retenaient ses dents. Elle était une vraie statue de la peur. Son corps entier disait l’épouvante.
«Qu’y a-t-il donc, ma petite?»
Elle ne pouvait répondre. Je vis cependant qu’elle tâchait avec sa main, de désigner la porte de la chambre. Elle me saisit le bras, et me retint.
Nous restions là, tous deux, elle, tremblante, moi, vaguement alarmé d’une crise aussi vive, elle, nue, et moi, couvert d’une robe chinoise.--Voyant sa figure se décomposer encore, je l’attirai contre ma poitrine. Alors, toute blottie à la façon des petits enfants, elle approcha sa bouche de mon oreille, et, dans le silence coupé d’un ronflement de Bichon et du souffle des deux autres dormeurs, murmura, très bas, si bas et sur un ton si terrifié que cela semblait un bon effet de théâtre:
«Je crois qu’on a sonné.»
De fait, à l’instant qu’elle parla, j’entendis vibrer le timbre de ma porte. Chacun des trois dormeurs fit un léger mouvement, et Poussière, déchirant son mouchoir avec ses doigts crispés, soupira, comme l’on fait pour un dernier soupir.
Sans beaucoup méditer sur cette visite matinale, je m’en fus dans l’antichambre et j’ouvris la porte.--La concierge de Lanthelme était sur le palier.
«Monsieur! Monsieur! venez vite.»
C’est une vieille femme qui fut, je pense, entremetteuse, et que Macbeth dût voir, la nuit où les sorcières lui apparurent.
«Il y a un malheur! Monsieur Lanthelme...
--Eh bien!...
--Du sang coule sous sa porte!
--Allons! bon! c’est complet! attendez un instant, je reviens.»
Dans la fumerie, Poussière était assise, toujours épouvantée.
«Rassurez-vous, ma petite! C’est simplement Lanthelme qui me fait demander de passer chez lui.»
Je réveillai Ted Williams et lui dis à l’oreille:
«Je crois qu’il y a du nouveau chez Lanthelme...
--Quoi? la police?
--Non.
--Oh! alors, il est mort,» dit-il d’un ton calme.
Il se leva et se rhabilla.
Zanko prit la chose autrement. Il semblait très affecté.
Cinq minutes plus tard nous sortîmes, vêtus de hasard, laissant les trois femmes dans la fumerie, serrées en un petit groupe de chair. On eût dit qu’elles étaient transies par le froid.
L’appartement de Lanthelme n’est pas situé loin du mien. Cinq minutes de marche y conduisent. La vieille marchait devant nous en clopinant, puis venait Ted Williams qui se tirait la peau des joues, puis Luca Zanko et moi, qui causions à voix basse.
L’entrée sale et puante.--Tout d’abord, les allumettes ne veulent pas prendre.--Il fait froid.--Courants d’air.--Un chat efflanqué se sauve entre mes jambes.--La procession dans l’escalier qui craque.--On monte lentement.--La concierge tient une bougie.
Nous voilà au troisième palier.
C’est vrai, du sang coule sous la porte.
«J’allais au cinquième, explique la vieille, chez une dame malade, quand j’ai vu...
--Oui! oui! assez causé! donnez-moi la clef! dit Williams.
--Entrer là! oh! non! jamais! Il faut appeler la police.
--Taisez-vous! La clef!
--Voici.»
Nous entrons.
Williams allume le gaz.
Il n’y a, en effet, qu’à faire constater par la police.--Lanthelme s’est coupé la gorge avec un rasoir.--Il a été brave.--Assis dans son fauteuil, au milieu de la chambre, il s’est tranché la carotide, nettement, de gauche à droite. Puis, il est tombé sur le côté. Le rasoir est par terre. Les fleurs rouges du tapis entourent une plus sombre fleur de sang qui a coulé jusqu’à la porte.
Je prends, sur la table, une lettre qui m’est adressée. Je la mets dans ma poche.--Williams est debout devant le cadavre. Il regarde, le sourcil froncé.--Zanko est dans un coin, près du lavabo. Il pleure comme un enfant.--La vieille est restée sur le palier. Elle se parle tout bas et fait le bourdonnement d’une machine à coudre.
Nous posons Lanthelme sur le lit. Cela n’est pas sans peine. On allume quelques bougies. Non, vraiment, il n’y a plus rien à faire.--Zanko restera pour veiller le mort.
Allons! c’est fini! je lirai la lettre chez moi.
Tout de même, Lanthelme s’est bien tué. Je ne pense pas qu’il ait souffert.
Samedi, 30 novembre.
Les femmes ont beaucoup pleuré.--Il y a eu deux crises de nerfs.
Cette mort de Lanthelme, désorganise notre vie.--On a offert à Zanko une place bien rétribuée à Saïgon, dans une maison de commerce. Il part. Il emmène Poussière.
Bichon va vivre à la campagne. Elle a hérité du peu d’argent que possédait Lanthelme.
Moi, je ne sais que faire.
J’ai vu beaucoup de gens mourir. Leur souvenir est un baume aux heures où le spleen me possède. Je tâche de vivre avec les morts, quand la société des hommes devient amère. Mais, de Lanthelme, je garde une image insupportable.--Je sens qu’il a eu raison de se tuer.
D’ailleurs, voici le billet que je trouvai sur sa table:
«Mon ami,
«C’est à vous que j’écris, parce que j’ai connu sur les nattes de votre fumerie les quelques heures de tranquillité qui m’ont permis de vivre, jusqu’à ce jour, et que, d’autre part, vous serez sans doute le premier à être informé de la décision que je viens de prendre.
«Je vais me couper la gorge, mon ami. Ce parti est le seul qui me reste. Il y a des gens qui se relèvent, si bas qu’ils soient tombés. Je n’en suis pas. Vous m’avez tiré, au mois d’août, d’une assez vilaine situation. Elle se serait reproduite avant la fin de l’année.
«Je suis perdu. C’est ainsi. Je suis condamné sans recours. Je n’aime plus que les plaisirs de la crapule. Je me trouve voué à l’égout. Autant mourir. Mon rasoir coupe bien. J’aurai la main sûre.
«Allons! adieu, cher ami! adieu sans larmes! Fumez, ce soir, une pipe à la santé de mon âme.--Qui sait où elle se promènera dans une heure!»
Et moi, que vais-je faire? Je pense aux conseils du général Felte. Vivre toujours à côté de Clotilde m’épouvante!... et c’est très facile, en somme, de se couper la gorge!
Mardi, 10 décembre.
«Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte, demain matin. J’ai eu des nouvelles du cousin de Williams. Il sera content que je les lui communique.
--Le Général Felte? ah! oui! ce bonhomme qui est venu l’autre jour! C’est pour le recevoir que tu m’as envoyé chez ma tante Ursule! Tu me traites en esclave, en parente pauvre, depuis quelque temps. Tu sais, je finirai par regimber. D’ailleurs, j’avais encore autre chose à te dire. Je t’en prie, mon ami, ne reçois plus cet acrobate du cirque. Je l’ai vu, la semaine dernière. Il n’a pas l’air d’un homme du monde. Il a des durillons dans les mains. Il parle avec l’accent italien. Cela me dégoûte. Je n’ai pas l’habitude de fréquenter ces gens-là!
--Ma chère Clotilde! rappelle-moi que je dois écrire au Général Felte, demain matin, et l’inviter à déjeuner.
--Oui, et tu m’enverras encore à la campagne? Oh! je le sens! tu as honte de moi! Eh bien! tu n’écriras pas au général Felte! et il ne remettra plus les pieds ici! Voilà!
--Ma chère Clotilde! loin d’avoir honte de toi, j’aurais plutôt honte de moi-même. Cependant, laisse-moi te dire qu’aujourd’hui, tu parais dépasser un peu les bornes de ta mauvaise humeur habituelle, et...
--... Et, pour l’amour de Dieu, n’aie pas l’air de te moquer de moi, avec tes phrases polies! il pourrait t’en cuire!
--Ma chère Clotilde! il me semble que je vais perdre patience. Tu voudras bien me laisser recevoir chez moi qui me plaît.
--De vieilles badernes et des clowns malpropres? Tiens! tu m’exaspères! Je vais faire un tour au Bois!
--Ma chère Clotilde! je t’avertis que j’ai perdu patience. Si tu vas au Bois et si tu ne t’excuses immédiatement de ton inconvenance, tu ne rentreras plus ici.
--Imbécile! Je sors! Nous dînerons tôt, ce soir. Je compte voir la revue des Variétés. Tu feras prendre des places.
--Ma chère Clotilde! je te signifie ton congé. Tu peux dîner chez ta tante Ursule, tu peux y coucher aussi. Je te recommande le train de 6 heures 15. Allons! va-t-en! Adieu!... Nos petites transactions seront réglées par un intermédiaire, et je t’enverrai, demain soir, tes robes et ton linge. Allons! va-t-en vite!»
Clotilde sortit en haussant les épaules. Elle avait à peine fermé la porte qu’elle la rouvrait déjà.
«Tu veux le passe?
--Cela me dispensera de te le faire réclamer.»
Elle me jeta la clef au visage et sortit de nouveau. Je sonnai mon valet de chambre.
«Jules, si Madame rentre vers sept heures, vous ne lui ouvrirez pas; d’ailleurs, je vous donnerai plus tard mes instructions à ce sujet.
--Ah!... Bien, Monsieur! C’est entendu!»
Mais la conviction du domestique ne doit pas être grande. Il sait que, trois fois déjà, Clotilde fut congédiée, mais il sait que je la rappelai trois fois. Clotilde s’en souvient aussi. Tous deux doivent être sceptiques!...