Part 11
Pour ce coup, aurai-je plus de courage?
Tâchons!
Mercredi, 18 décembre.
C’est fait.--Je ne reverrai plus Clotilde.
Durant la dernière semaine, j’ai reçu huit lettres. Une chaque matin; deux avant-hier. Leur ton se dégradait de l’extrême colère à la supplication. De plus, Clotilde est venue trois fois. J’ai reconnu son coup de sonnette. Chaque fois, «Monsieur était sorti.» Du fond de la fumerie, ma pipe en main, j’entendais le valet de chambre réciter la leçon que je lui avais apprise. A sa dernière visite, Clotilde tâcha de forcer la consigne. Il y eut un petit orage,--puis «Madame» fut mise à la porte.
Voilà qui est excellent. Jamais je n’aurai la bassesse d’âme de reprendre Clotilde devant un valet de chambre qui l’a jetée dehors et jamais, je l’espère, l’impudeur de renvoyer un serviteur sans reproche.--Allons! l’exécution est faite,--le fil est coupé... Mais, vraiment, je suis bien seul! Aucun de mes amis n’est venu me voir. Ne fréquentaient-ils chez moi que pour assister à mon supplice? Entraient-ils donc ici comme au spectacle?... Qu’importe, en somme!... Ils ont vu la pièce entière, maintenant, jusqu’à la chute du rideau, jusqu’à l’extinction des feux.
Ces lettres de Clotilde!... Quelles pauvretés!
«Jamais je ne t’aurais cru capable d’une pareille...»
«La goujaterie de ta conduite...»
«Tu as donc oublié nos...»
«Je tâche de comprendre ta cruauté, mais...»
«Tant de bonnes heures, mon pauvre ami! tant de...»
«Eh bien! oui! admettons que... mais la douleur m’a transformée...»
«Ah! je me rends bien compte?...»
«Et c’est à travers mes larmes que...»
Oh! oh! cela a traîné partout!
Au panier!
Mais... je vais donc rester seul toute la soirée?
Tiens... on a sonné... Encore elle?
* * * * *
... Non! ce n’était pas Clotilde. Le valet de chambre souriait en annonçant:
«M. Altano.»
Je le fis entrer.--Je viens de causer une heure avec lui. Il y a quinze jours, son frère est mort, dans un accès de _delirium tremens_, après s’être saoulé plus que ne le comportait la prudence.
Altano est vraiment un brave garçon. Je regrette qu’il s’en aille. Il quitte Paris. Il s’est engagé dans un cirque de Londres, à de bonnes conditions. J’ai lu attentivement son traité. Tout à fait satisfaisant.
«Voyez-vous, Monsieur, il faut essayer du nouveau. En Angleterre, j’apprendrai des choses. Depuis que mon frère est mort, je ne sais plus où donner de la tête. Il me semble toujours que les personnes dans les fauteuils me veulent du mal. Je suis seul. J’ai peur. Oui... alors, maintenant, à Londres, ce sera un travail tout différent. Je vous expliquerai ça. Il a fallu changer, vous comprenez, depuis que Giacinto n’est plus là... Et, prendre un autre frère, un frère pas vrai, avec le même nom... ça ne me dit rien... Mon nouveau travail? Je vais vous dire: c’est comme qui dirait...»
Et il m’a décrit la chose tout au long. L’idée est ingénieuse. Puis, nous nous sommes serrés la main, et il est parti.
Me voilà seul de nouveau. Le valet de chambre est allé se coucher. Mon chat doit miauler sur les gouttières... c’est le temps de ses amours! Pas même une mouche dans la chambre. Rien... Et l’opium?... non! je n’ai pas envie de fumer, ce soir.
* * * * *
J’ai rêvé quelque temps, puis j’ai tâché de lire. Impossible. Puis je me suis promené de long en large. Puis j’ai feuilleté un atlas, un vieil atlas de 1850... J’ai regardé la carte d’Afrique. Il y avait, au milieu, de grands blancs. Et, dans l’Amérique du Sud, aussi, de grands blancs: «_Terres inconnues_...»
«Essayer de nouveau, disait Altano, il faut essayer de nouveau.»
Non, il serait mauvais de remplacer Clotilde...
«Essayer de nouveau...»
Des _Terres inconnues_?.. en existe-t-il encore?
Je m’occuperai de cela, demain.
Dimanche, 26 janvier.
Voilà plus d’un mois que je n’ai ouvert ce cahier où je racontais ma vie.--Si je le reprends, ce soir, c’est pour y ajouter quelques lignes qui le termineront.
Ted Williams disait que toute page écrite supposait un lecteur. Soit.--Eh bien! cher lecteur! voici mes dernières nouvelles: j’ai vendu ma fumerie, j’ai donné Tchéragan à Ted Williams; j’ai bouclé mes malles... et je te dis adieu.
Je te dis adieu à toi surtout, car, sur le quai de la gare, j’aurai peu de mains à serrer. En partant, je ne quitte pas grand chose. Mes amis se détachent de moi, s’en vont ou se détruisent. Il ne me reste guère que les morts, mais, depuis longtemps, mes racines ont pénétré leurs tombes. Si quelque noblesse subsiste en moi, c’est bien d’eux qu’elle vient. J’emporte leur beau souvenir.
Adieu! adieu! je vais tuer mon démon secret devant de nouveaux paysages.
FIN
Imprimerie Générale de Châtillon-s-Seine.--A. PICHAT.