Le Démon Secret

Part 2

Chapter 23,963 wordsPublic domain

L’abord est celui d’une maison moderne: des croisillons de vitres à l’entrée, un ascenseur autour duquel s’enroule l’escalier fleuri de lampes électriques, des bourgeois à tous les étages (je connais bien leur vie et la dirai un jour), six paliers... enfin, on arrive chez moi.

C’est, après l’antichambre, un grand atelier blanc, avec une vaste alcove tendue de vert et que peut fermer un rideau lourd.--Là, de façon intermittente et fugitive, je fais de la mauvaise peinture quand mes occupations ordinaires cessent de m’intéresser; là, j’écris des choses vagues, des notes, des fins de sonnets, des poèmes en prose... rien qui vaille.

Imaginez un capharnaüm encombré de chevalets, de tableaux inachevés, de petites tables. Dans le coin, un grand bureau. Au bas du mur, des toiles, retournées, montrent leurs clefs de bois. Cela est banal, mais voici l’alcove verte. Sous sa frise, j’ai accroché quelques masques en plâtre que l’opium a culottés. Au dessous des masques, gesticulent des acteurs japonais de Toyokouni... Plus bas, une douzaine de gravures modernes et un beau Goya.

Cette alcove est une petite chambre. Pas d’autres meubles que le chiffonnier où l’on met les pipes, les ringards, les aiguilles, les lampes, les boîtes d’opium. Sur une étagère, quelques livres... rien qui dispose au rêve, ni Baudelaire, ni Quincey... non! de bons livres d’honnête homme apprivoisé, qui n’a pour l’excessif que peu de goût. Par terre, les nattes matelassées, le plateau, posé sur une dalle de jade, un grand bol chinois; enfin, pour la tête, des coussins verts, carrés et durs.

La tenture que Zanko me rapporta jadis d’Indo-Chine et qui ferme la fumerie, est à grands ramages. Des branches s’y recourbent, de beaux oiseaux y volent, et il y a aussi des fruits rouges qui donnent soif.--Dans le coin de gauche, un paon fait la roue. Je ne parle ni des fleurs en fête, ni du concours de papillons.--Un délice, cette tenture!

Au fond de l’atelier, des marches en colimaçon mènent à la terrasse du toit. Ce jardin suspendu, où je cultive mes rosiers, est meublé de chaises en rotin et de guéridons. On y trouve encore une longue-vue pour la contemplation nocturne qui plaît à quelques-uns, trois citronniers en caisse et un buis taillé.

L’été, je vais éventer là une sieste ou me distraire par la vue plongeante de Paris. Comme nous ne sommes qu’au printemps, il y fait encore froid, après le crépuscule. On reste dans la fumerie.

Telle que je l’ai comprise et disposée, j’aime ma fumerie. On y peut songer à l’aise, et, pour que ma vie de bourgeois ne se mêle en rien à ma vie de fumeur, ni même à ma vie de peintre, j’habite, au-dessous de mon atelier, un appartement sans traits qui le distinguent, un petit appartement commode et clair, où je joue, de mon mieux, le personnage de n’importe qui... (de n’importe quel malheureux... car, en ce moment, j’aime qui ne m’aime pas).

Vendredi, 22 février.

Oui! Un démon secret m’habite et me rend intolérable chaque heure de chaque jour.

Déjà, lorsque j’étais enfant, il rôdait autour de moi, interrompait mes jeux, détruisait les belles complications de mes rêves. Quand je faisais de la stratégie, c’est lui qui renversait mes soldats de plomb, et c’est encore lui qui crevait les bulles que je gonflais au bout d’une paille.

Je perdis mes parents avant l’âge où je pouvais les regretter, mais je pense que l’atmosphère de deuil où je vécus donna des forces à mon spleen.

«Le petit est triste.

--Mais non! c’est de la mauvaise humeur!»

Combien de fois ai-je entendu ce dialogue! Pourtant, ce n’était ni de la tristesse ni de la mauvaise humeur c’était,--le spleen.

Plus tard, il reconnut en moi un bon sujet et, durant toute ma jeunesse, il ne me quitta guère. Il venait me harceler en classe. Il me forçait à dessiner des croquis ineptes en marge de mes cahiers.--Oh! le sombre ennui de l’étude, et cette façon de désespoir qui me prenait aux heures où le sommeil ne voulait pas encore m’engloutir!

Puis, soudain, ce fut la guérison.

Mon accablement quotidien ayant fini par me composer une maladie de nerfs, les docteurs m’envoyèrent en Algérie.--Sous les palmes, je crus renaître. En vérité, je goûtai tous les parfums de la brise, je fus ravi par toutes ses chansons, je tendis mes bras à tous les rayons de la lumière souveraine, et, comme pour achever l’enchantement, j’eus une compagne qui me livra son corps de kabyle, ce jeune corps dont la saveur était celle d’un fruit. Férida!... Quel souvenir!

Pourquoi n’existe-t-il que des paradis perdus?--Bientôt je dus revenir, mais je parlerai souvent des paysages de soleil qui sont encore devant mes yeux. Si je souffre tant d’être esclave, c’est que j’ai connu la liberté, la grande liberté des plaines de sable... Non! non! pensons à autre chose!

Et puis, ce fut mon installation à Paris, et les débuts de mes amours avec Clotilde, et l’esclavage absolu. Et ce fut aussi, dans la fumerie, Luca Zanko avec Poussière, Désiré Lanthelme avec Bichon, et, pour que ma compagnie ne devint pas tout à fait ignoble, Ted Williams dont l’esprit lucide et le bon sens me rappellent l’année où j’étais un adolescent ivre de courses en plein soleil et amoureux de Férida, de Férida la fille brune portant entre les yeux une petite étoile tatouée qui partageait son regard.

Lundi, 25 février.

Vous ai-je déjà parlé de mon vieux Tchéragan?

Tchéragan est le plus beau des chats, le meilleur de mes amis, le résumé des vertus félines. Tchéragan est tout le génie, toute la distinction, toute la dignité. Il marche dans ma chambre comme un archevêque ferait dans une rue boueuse. Parfois, il est assez bon pour se frotter contre ma jambe, et, parfois, il me donne le charmant spectacle de ses étirements.

Noir, de ce noir profond des eaux stygiennes, il se tient haut sur pattes et porte sa souple queue comme un emblème de noblesse. Pourtant il ne vient ni de Perse ni du Siam, ni d’Angora; il est, essentiellement, «de gouttière» mais, pour modeste que soit son extraction, son âme, croyez-moi, est toute impériale.

Lorsque je reste seul au coin du feu et que le spleen me tourmente, j’use les longues heures en faisant la lecture à Tchéragan. Il sait ce que les meilleurs auteurs ont dit de lui. Il connaît Edgar Poe. Il a du goût pour Baudelaire et ne s’endort qu’à la fin d’un sonnet.

Tchéragan aime l’opium. Quand je suis couché sur les nattes, il s’approche de moi et je lui souffle au nez la fumée noire. Il savoure cette joie délicate et ronronne alors voluptueusement.

Je vous le dis, Tchéragan est le plus beau des chats!... Il n’a qu’un seul défaut: son tempérament est un peu érotique.

Mercredi, 27 février.

Il y a quelques années, Clotilde appartenait en propre à l’un de mes anciens camarades. C’était un garçon maigre, doux et blond. Je l’avais connu au lycée. Peu après ma sortie du régiment, il avait, un jour, rencontré Clotilde à la porte d’un magasin de modes.--Elle était ouvrière. Sa vertu et ses vices n’offraient rien que de médiocre, mais elle se distinguait déjà par une humeur acariâtre. On la lui pardonnait à cause du joli visage.

Clotilde et mon ami se plurent.--Il s’ensuivit une oarystis de dix-huit mois.--Mon ami n’avait pas changé depuis le lycée. Il était toujours maigre, doux et blond. Fier de sa maîtresse, il tint à me présenter. Mal lui en prit. Je ne sais trop si Clotilde me séduisit et que je le laissai voir, ou si je la charmai et qu’elle me le laissa entendre, toujours est-il que la passion l’emporta sur les souvenirs de classe et que j’enlevai à mon ami l’objet de mes désirs.

Depuis ce temps, déjà lointain, Clotilde (et c’est à faire croire aux sanctions morales) m’inflige mille tortures. Je suis lié à sa chair dévêtue par d’innombrables et très précieux souvenirs qui me composent un trésor de voluptés, mais notre amour est un duel sans fin, une lutte de chaque seconde, un mutuel égorgement. Elle me trouve insupportable. Je la tiens pour exaspérante. Nous nous embrassons comme l’on se mord et, quand j’ai reçu ce que j’attends d’elle, il me vient d’irrésistibles et soudaines envies de me jeter aux égouts.

Je pense qu’un jour ma tête finira par éclater, tant Clotilde ressemble à une névralgie.

Oui! Clotilde, avec l’étonnante application qu’elle met à me supplicier, est la figure humaine de la névralgie.

Clotilde est une névralgie continue.

Samedi, 2 Mars.

Puisque, ce soir, l’heure est amère, je rappellerai ton souvenir, Férida, dans un paysage qui m’enchanta, jadis.

C’était vers l’heure où Vénus décline que tu voulus, inspirée par on ne sait quel mouvement de ton esprit, bondir d’un pied souple sur le gazon de l’oasis et t’arrêter parfois, la tête dans le pli de ton bras, comme si je t’avais battue, pour murmurer, à la façon d’une fontaine, de petits riens.

Dans ce lieu, où tu dessinais une danse, des ombres se traînaient, effrayantes, lourdes, humides, et que les fleurs avaient macérées de parfums. A ces ombres se mêlait le fuseau d’ombre qui doublait ton corps, fuseau rapide, passager, tournoyant, et, parce que des plantes piquantes et perfides se cachent dans l’herbe douce, je craignais que ne fût blessée ta délicate chair.

Plus tard, tu dansas sur la petite arène que je connais bien et qu’entourent des figuiers retordus. Sous l’argent vanné par la lune, tu dansas encore avec ton voile bleu, et, à la minute où, vers le ciel, tu lanças ce voile qui ressemblait vraiment à une fumée, un très étrange oiseau se mit à glapir sur l’arbre, au tronc duquel je m’appuyais.

Il glapit de façon discordante, comme s’il tenait beaucoup à troubler l’harmonieuse nuit. Soudain, avec un grand bruit de plumes froissées, il passa près de ton visage, et, bien que cette apparence évanouie ne fût en somme qu’un oiseau, nous crûmes à l’intervention de quelque malicieux _effrit_, car notre ami El Hadj nous avait, la veille, conté des histoires qui faisaient grelotter les petits enfants.

Tu te reculas, surprise, et, laissant tomber ton voile qui glissa longuement sur l’air et se déroula ainsi qu’une nuée, tu fis apparaître, aux yeux des nymphes forestières, toute ta belle nudité brune que, si tu veux, nous comparerons, une fois encore, à un fruit.

Lundi, 4 mars.

Je m’ennuie! je m’ennuie! Depuis quelques jours, je ne souffre même plus. Cette escale est passée. Maintenant c’est la houle lente, le vaste ennui du large. Mon accablement n’est fait que d’ennui et la peine semble plus amère. Je m’ennuie à crever, comme une vieille fille au fond de sa province, comme un arbre dans une cour. Je ne pense pas qu’il soit possible de s’ennuyer d’avantage, et, pourtant, nul ne peut se vanter de connaître _tout_ l’ennui, _tout_ l’insondable ennui, cette douleur proteïforme que chaque nouvelle année arme d’un nouveau glaive.

De sa leçon quotidienne, l’homme ne retient guère que des raisons inédites de s’ennuyer. C’est ce que l’on appelle du beau nom d’«expérience». Je m’ennuie plus que mes ancêtres et je gage que mes enfants s’ennuieront plus que moi. Je m’ennuie, chaque jour, plus subtilement, de façon plus appliquée, plus funèbre, plus cruelle, et, chaque jour, je comprends mieux que cet ennui durera toute la vie, qu’il ne s’achèvera que dans le hoquet de clôture.

Comme la pièce est longue, jusqu’au rideau! cette pièce égale, sans entr’actes, cette pièce que ne coupe même pas un sifflet!--Tout le monde est indifférent à la comédie, chacun s’imagine, de bonne foi, qu’il la sait par cœur...

Tuer quelqu’un! voir une belle blessure saigner en plein soleil!... Je m’ennuie tant!

Jeudi, 7 mars.

La vertu cardinale de l’opium est de ne point vous rendre étranger à vous-même.

Sous l’alcool, notre esprit devient morne ou brutalement joyeux; sous l’éther il se tourne vers l’érotisme; sous le haschich il se décompose en strophes d’une absurde épopée.--Avant de pénétrer dans ces ivresses on dépose sa vraie pensée au vestiaire. Le poison éveille une seconde conscience sur laquelle vous n’avez pas plus d’action que vous n’en avez sur ce monsieur qui passe. Au réveil, on retrouve sa personnalité comme, au sortir d’un bal, son pardessus.

Ces ivresses diminuent l’homme, car elles l’aident à s’évader de lui-même. Tout au contraire, l’opium affine la personnalité, bien loin de la détruire; de plus, il calme l’esprit, il lui enseigne une paix, une bonhommie satisfaite que l’on ne trouve pas au coin des rues. S’il nous trompe, c’est en nous persuadant que la vie n’est pas si mauvaise, et qu’en somme, pour peu que l’on y mette du sien, elle se laisse vivre.

Enfin, j’aime, dans l’opium, les visions qu’il me procure. Elles forment, souvent, les meilleurs instants de ma nuit.--Et ne vous imaginez pas que je me trouve entouré de dames blanches, de dragons hirsutes et baveux, de visages que le plus affreux des remords supplicie!--Ce sont là figures de rhétorique, inventions de gens qui n’ont jamais fumé.

Certes, il m’est arrivé, quand je prenais la pipe pour guérir un spleen trop suppliciant, d’avoir de mauvaises minutes. Un soir même, j’ai cru que le plafond allait se mettre à saigner. Je riais de cette fantaisie; cependant elle m’inquiétait un peu.--Pensez donc! de grosses gouttes d’un rouge pâle, perlant au plafond, et qui seraient tombées avec un bruit mat, pour former de grandes taches sombres, bientôt noires, sur le tapis!--Ma crainte resta vaine. Elle provenait d’un reflet rose de la lampe.--Non! les fantômes de l’opium ne sont pas, à l’ordinaire, de vrais fantômes et, durant l’heure bleue, une calme rêverie prend la place que l’on attribue au cauchemar.

Cette nuit, pendant que Ted Williams imaginait des papillons et que Clotilde n’imaginait rien du tout, la bonne drogue m’a montré le plus doux paysage. Par ce spectacle, mon âme fut rassérénée. D’où venait-il? je ne sais trop! Quelque ancienne lecture me l’inspira sans doute, ou un vieux souvenir sur lequel ma fantaisie se plut à broder.

Cela ne faisait pas au juste une hallucination. Dans ce jeu de mon rêve, je savais que la réalité n’était pour rien, et, cependant, je voyais avec clarté cette architecture de l’opium, durant que Tchéragan s’endormait sur mon bras avec des ronrons de plaisir. Oui, je voyais le plaisant tableau avec tout son soleil.

En m’appliquant un peu, je le vois encore.

Je vais vous le décrire.

C’est une belle prairie, bien verte, auprès d’une mer bien bleue.--Le ciel ne porte pas un nuage, les flots n’ont pas une ride et la prairie a l’air d’être un lieu de paix et de sérénité. On y rencontrerait, sans étonnement, des âmes bienheureuses, errant de ci de là, souriantes, légères, effleurant à peine de leurs pieds spirituels les coquelicots et les boutons d’or qui sont l’ordinaire parure de ces lieux.

Au milieu de la prairie, il y a des moutons, douze moutons pacifiques. Ils semblent assez blancs. Un petit berger qui, sans doute, les surveille, se tient non loin d’eux. J’estime qu’il doit être très préoccupé, moins par cette surveillance que par une douleur intime, car il pousse de profonds soupirs dont la fin est presque un gémissement.

L’amour le harcèle, ne pensez-vous pas?--Gageons qu’il songe à sa promise, bergère, bergère à paniers et à rubans roses, fille de madame Deshoulières, bergère florianesque, dont le rire est une vocalise et la démarche une gavotte.

Mais le voici qui se lève... Il court jusqu’à un buisson proche et tire d’une cachette un bol de faïence bleue dans lequel une paille trempe.--Le bol est plein d’eau savonneuse et le petit berger blond souffle des bulles que la brise balance et porte vers la mer.

Il souffle des bulles et suit, de ses yeux qui ont une tendance à rêver, leur course folle.--Les bulles crèvent au-dessus des flots.--Le petit berger danse mollement sur la plage. Dans un arbre rond, j’entends un rossignol qui chante... et tout cela est bien gentil!...

* * * * *

... Bien gentil... oui... mais, à cet instant, Clotilde se mit à rire... à rire d’un terrible rire gras, parce que Zanko lui racontait une histoire scatologique... et le charme fut rompu.

Dimanche, 10 mars.

Tout le monde était triste, ce soir. Chacun s’en plaignait à sa façon. Bichon bâillait. Poussière gémissait. Lanthelme, la bouche pâteuse, murmurait de sinistres choses. Zanko se promenait comme un ours en cage et, de temps à autre, insultait avec brutalité le ciel et ses habitants. Williams avait le front ridé d’un homme inquiet: son petit cousin Cheftel vient de partir pour le Tchad, (un coup de tête)... et Clotilde boudait depuis douze heures, sans arrêt.

«Consolez-nous, me dit Poussière d’une petite voix mince. Dites-nous comment on fait pour ne plus être triste, vous qui êtes triste si souvent.

--La tâche est difficile, répondis-je, mais j’ai, tout de même, trouvé ce que l’on appelait jadis un petit _soulas_. Il est de vertu singulière. Je vous le vends pour une bonne parole. Ne la choisissez pas. N’importe laquelle fera l’affaire. Un pauvre ne chicane guère sur les aumônes. Il empoche. Et, si l’aumône est démesurée, il s’éloigne au plus vite ou se fait petit, par crainte d’un repentir.

--Une bonne parole?... je ne saurai peut-être pas, mais je puis vous donner un baiser. Cela fait-il votre affaire? Tu permets, Clotilde?... Tu permets, Luca?...»

Clotilde et Zanko autorisèrent le baiser.

«Et, maintenant, dit Poussière en souriant, quel est votre moyen de ne plus être triste?

--Voici, ma petite; je le donne pour ce qu’il vaut. D’ordinaire, l’on vit un peu malgré soi, comme l’on glisse. Etre obsédé par la mélancolie ne fait pas vivre plus consciemment.--Or, ceux qui disent aux personnes accablées: «Distrayez-vous!» donnent, sans le savoir, un bon conseil, car l’intention seule de ce conseil est absurde, le sens en est judicieux.--Se distraire!... mais à quoi? mais de quoi? mais comment?--Je vais vous l’enseigner à tous. C’est un secret que l’opium m’a appris.--Il tient en trois mots: _Ecoutez-vous vivre_!--Ecoutez battre votre cœur et vos artères sans prononcer une parole. Je vous assure que l’on y parvient, avec un peu d’exercice, couché sur les nattes et la nuque soutenue par un petit coussin chinois.--Ecoutez-vous vivre! efforcez-vous de considérer votre cerveau comme une personne indépendante de vous-même. Ayez le sentiment de votre corps comme on a le sentiment d’une présence.--C’est la seule distraction qui puisse pâlir un spleen trop riche de sang noir. Elle distrait vraiment, elle écarte, et, lorsqu’on rentre dans son âme, on la retrouve vide, vide de ce visiteur importun qui effeuille les fleurs du désir et fait tourner le vin de la sagesse.--Allons! je vous ai dit mon petit soûlas, mais, de m’en être ainsi défait, il s’en suit que je n’oserai plus m’en servir.--Ah! vertu merveilleuse des remèdes secrets!... «Ma bonne! vous irez cueillir, demain soir, telle ou telle herbe sur la lande; vous la ferez macérer trente-deux heures, puis...» Et l’on guérit! mais gageons que le secret, connu par tout le village, aura perdu son efficacité.--Une ordonnance chuchotée à l’oreille est meilleure qu’une ordonnance écrite. Voici que la mienne se gâte à vous avoir été confiée.

«C’est idiot! affirma Clotilde.

--Mais... je n’ai rien compris du tout, gémit Poussière. Rendez-moi mon baiser!

--Votre ordonnance n’a jamais rien valu, mon cher! dit Zanko. Le vrai système pour se guérir du spleen est de se foutre une balle dans la peau!...»

Lanthelme haussa les épaules:

«Fumons,» dit-il.

Combien de fois ce mot a-t-il été le dernier de nos causeries!

Mardi, 12 mars.

Clotilde est chaque jour plus insupportable. Souvent il s’en faut de peu que je la renverse d’un soufflet. Ce soir, elle ne cessait, pour excuser sa mauvaise humeur, de me rappeler combien elle fut charmante, certain samedi de l’an passé.--Clotilde ne sait pas, Clotilde ne veut pas, devrais-je dire, achever ses bontés.--Le moindre instant heureux que je goûte auprès d’elle est gâté par le souvenir éternel qu’il me faut en avoir, et, si elle m’octroie un petit bienfait, je ne dois jamais cesser de le reconnaître.

Oui, faites la charité! oui, que votre aumônière soit toujours ouverte! mais, pour Dieu! n’obligez pas les pauvres à vous lancer des sourires de gratitude et se confondre en salutations jusqu’au jour de leur mort!

Voyez! les fleurs embaument sans qu’on soit tenu de les remercier et c’est gratuitement que les paons sont bleus, la mer violette et les rossignols musiciens! Imitez-les! Finissez bien vos actions.

Les bienfaits sont des couronnes que l’on jette dans la mer en sachant que le flux les emportera.--N’essayez pas de les repêcher; ne repêchez rien! Si le bonheur à venir est de savoir entreprendre, le bonheur d’aujourd’hui est d’avoir su conclure.

Jeudi, 14 mars.

Vous ai-je dit combien j’aime le cirque?... Voulant occuper ma soirée, c’est là que je me suis rendu et j’en reviens, à l’instant, l’imagination peuplée de pirouettes.

J’ai revu avec plaisir mon ami Altano. Ce clown est un artiste de race. Il sait voir, il sait entendre, il sait inventer, et puis, vraiment, il parle de culbutes et de rétablissements, il discourt de voltiges, comme un violoniste parlerait de traits et de gammes. Sa conversation m’éclaire la cervelle quand les brumes de mon spleen s’y sont établies. Altano est un bon compagnon.

Je le connais depuis longtemps. Il a, maintenant, une façon de célébrité dans le monde spécial des acrobates et des pierrots, mais, la première fois que je le vis, il était encore un seigneur de peu d’importance et gagnait son pain malaisément.

C’était en Algérie, à Biskra. Un cirque venait de s’y établir, pour quelques jours, un pauvre cirque de foire dont la tente rapiécée, les chevaux étiques, la troupe de rencontre étaient autant d’images de la misère. Sale, avec ses quinquets puants, ce n’en était pas moins un cirque, et toutes les Anglaises, maigres par raison de célibat ou de tuberculose, et leurs pères, et leurs sœurs, et leurs fiancés fréquentaient ce lieu de plaisir.--Moi, je n’y étais point encore allé, mais on m’avait parlé avec éloge du pitre de cette troupe foraine.

Or, par hasard, je le rencontrai, aux petites heures du matin, dans une clairière de l’oasis où se plaisait la lune.

Il marchait (pour se divertir, je pense) sur les mains, devant un public de palmiers. Il avait gardé son costume de banquiste et agitait ses pieds, comme s’ils étaient chaussés d’ailes, vers Altaïr, Bellatrix et la Chèvre.

Ayant repris sa position d’honnête homme, après quelques gambades et trois sauts périlleux, il me fit un grand salut de cour et dit:

«Monsieur, je suis votre serviteur!

--Monsieur, répondis-je, je suis le vôtre, mais, si vous n’êtes point las, perpétuez, je vous prie, ces culbutes qui m’enchantent. Votre acrobatie m’émeut plus que vous ne sauriez croire et je la contemplerai avec la même religion que font ces beaux palmiers qui nous entourent.»

Il sourit d’un petit air fin, me regarda quelques instants, puis:

«Merci,» murmura-t-il.

Tout incontinent il reprit ses jeux.

... Et les arbres le regardaient, semblant comprendre, car ils se mirent à chanter pour eux-mêmes et devant lui,--et moi, dont la sinécure est de rêver pour les autres, je me plus à rêver pour moi-même et devant lui, devant lui qui faisait toujours le baladin, tandis que la lune couvrait ses semelles d’argent pur.

Dimanche, 17 mars.

Le spleen le plus intolérable est, je crois bien, celui qui accompagne l’insomnie. Déjà, lorsqu’il nous visite durant le jour, le spleen ternit la figure lumineuse de la joie et fait grimacer le plaisir, mais l’homme n’est pas «difficile à vivre» comme il dit, et une petite béatitude le contente, fut-elle adultérée. Le baiser le plus médiocre garde toujours un goût de bouche; le plus faible paysage donne son plein air.

Au dessus du 39° degré de latitude nord, quand le spleen vous poursuit, on peut l’éviter en se réfugiant au soleil: il s’y trouve mal à l’aise, il s’agite, il s’inquiète, il finit par se détruire. Plus au sud, cette loi est fausse.