Le Démon Secret

Part 1

Chapter 13,789 wordsPublic domain

Le Démon Secret

LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cᴵᴱ

DU MÊME AUTEUR

_PARUS_

=Les moments perdus de John Shag= =3= fr. =L’Esprit impur=, roman. In-16 =6= fr. =Fantasques=, poèmes. Petit in-8 =22= fr. =Le Démon Secret=, roman. In-16 =6= fr. =Pour l’Amour du Laurier=, roman. In-16. =6= fr.

_SOUS PRESSE_

=Le Bar de la Fourche=, roman. In-16 =6= fr. =L’Enfant qui prit peur.= In-16 =6= fr.

_Copyright by Éditions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921._

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

GILBERT DE VOISINS

Le Démon Secret

Out, out, brief candle! Life’s but a walking shadow: a poor player That struts and frets his hour upon the stage, And then is heard no more: it is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing. W. S.

_NOUVELLE ÉDITION_

PARIS

LES EDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ 21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXI

A

BINET-VALMER

_Au frère et à l’ami de chaque jour._

LE

DÉMON SECRET

Mercredi, 6 février.

Je considérais ma table, ou bien encore le feu dans la cheminée, et, de temps à autre, ma lampe, quand l’entrée de Ted Williams me fit quitter cette inspection où je tâchais de trouver quelque plaisir.

Il vint à moi en souriant, et me dit, sûr de lui-même comme à son ordinaire:

«Je parierais que tu ne fais rien!

--Gros malin! m’écriai-je. Voilà qui est évident! Je ne fais rien, ou, du moins, rien que d’inutile et d’improfitable, mais, puisque te voilà, je cesserai aussitôt la seule occupation qui m’absorbe depuis hier: l’ennui!--Assieds-toi, fume, parle, renseigne-moi sur le temps, la politique, la dernière en date de tes passions, désigne-moi son objet: œuvre, pensée ou créature, et, s’il s’agit d’une créature, n’omets surtout pas de la dépeindre exactement.--Il y a trois jours que je ne suis sorti; j’ai oublié la couleur du ciel, le régime sous lequel nous vivons, et je n’ai pas vu de femmes, si j’excepte Clotilde que, d’ailleurs, tu ne verras pas, car elle fait, à cette heure, des emplettes indispensables chez sa modiste.--Allons, mon ami, bavarde! bavarde sans contrainte! J’ai peur de l’ennui plus que de la peste et je m’ennuie à mourir! j’ai peur du spleen plus que d’un supplice chinois et le spleen ne me quitte guère! je ne travaille pas... je crois, ma parole! que je ne rêve même plus! et, pourtant, je continue à vivre, partiellement, de façon inférieure, comme les escargots d’un potager.--Bavarde! le bruit de tes paroles m’occupera! ou, mieux, toi qui sembles un homme tout à fait sain, mon vieux Williams, donne-moi un conseil qui ne soit ni trop banal ni trop absurde et tire-moi de ce marécage.»

Ted Williams me regarda et fit la moue en balançant son monocle.

Je lui avais trop souvent présenté le spectacle qu’offre un être démoralisé pour qu’il s’en étonnât outre mesure, mais, comme il a pour moi une affection solide, il écoute mes plaintes attentivement. Souvent, il propose un remède et j’eus parfois à me louer de cette intervention.

«Pourquoi donc mènes-tu une vie aussi stupide? dit-il brusquement. Quand sera-t-elle prise, cette décision de jeter à la porte une maîtresse insupportable? Quelle honte t’arrête? Enfin, pourquoi ne travailles-tu pas, comme avant? Depuis quand n’as-tu pas sali une toile? Tu t’amusais à écrire. Pourquoi ne pas continuer?

--Mon cher Ted, interrompis-je, ton affection t’entraîne. Tu proposes une guérison trop complète. Autant dire: pourquoi n’être pas blond, au lieu d’être brun? Pourquoi garder tes yeux noirs, quand le regard des yeux bleus est plus clair?... C’est insensé!--Je n’ignore pas que tu montres peu de goût pour mon amie, mais je suis attaché à Clotilde par une tresse de fils obscurs. Rompre ce lien supposerait une vigueur qui me fait défaut. Et puis, vois-tu! je me console, à l’aide de la pipe d’être harcelé par cette mouche d’or. Tu m’as appris à fumer. C’est le plus grand service que tu pouvais me rendre. L’opium adoucit le martyre de mes amours. Tu me demandes enfin pourquoi je ne travaille pas! mais, mon pauvre ami, c’est que, proprement, je n’ai plus rien à dire! Il faut vivre pour rêver, or je ne vis que d’ennuyeuses heures; c’est donc par elles que mon rêve se forme, et c’est au spleen seul que j’aboutis, car le spleen n’est pas autre chose que la transposition en rêve de l’ennui. Voilà pourquoi je ne peins plus! voilà pourquoi je n’écris plus!

--Mais, s’écria Ted, travaille quand même! Raconte ton spleen, raconte ton opium, raconte Clotilde! Oui, raconte cela! On n’assassine jamais mieux une douleur de nature basse qu’en la prostituant!»

... Et alors, je me tus et me pris à songer.

Samedi, 9 février.

L’idée se développa.--Peu à peu, je me résolus à fixer le procès-verbal de mes délibérations intérieures.

Singulière démence!

S’il est agréable, voire utile, de noter ses gestes quand ils sont illustres et de s’en fournir ainsi une sorte de mémorandum, je ne conçois pas bien quelle vertu relève le journal d’un homme obscur qui ne représente que lui-même, quand cet homme ne se distingue d’aucune façon particulière.

Vieux de quelques décades, les mémoires d’un bourgeois de Paris renseignent sur l’état des mœurs et la température moyenne des passions, à une époque où les rares gazettes étaient muselées, mais, de nos jours, les feuilles grises qui tombent chaque matin de l’Arbre de Science nourrissent abondamment ces archives où puiseront nos arrière-neveux si, par une étrange aberration, ils s’intéressent jamais à notre pauvre époque.

J’écris donc pour mon seul plaisir, comme un autre prendrait des clichés photographiques du paysage, étant voyageur, ou bien encore, s’il était sociable, des figures humaines qui passent devant ses yeux.

«J’entends, direz-vous, mais... quel besoin d’écrire?»

Que voulez-vous! quand le vin est tiré!... Si j’avais pris quelques précautions élémentaires, j’eusse pu m’amuser, à l’heure que voici, au lieu de gratter ma plaie, mais, comme je fus insouciant, qu’il semble trop tard pour y remédier, et que se plaindre est superflu, j’entreprends de mettre ma blessure à vif, du mieux que je pourrai.

Donc, m’étant laissé gagner par cette maladie, je vais en suivre le cours. La tâche me sera facile, car le malade m’est très cher. Je lui tiendrai le pouls, j’ausculterai son cœur, et, spectateur qui se regarde vivre, je serai l’acteur qui s’écoute parler.

Pour quelques sous, j’ai fait l’emplette de ce cahier:

«Est-ce pour des comptes, Monsieur?» demanda la papetière.

Elle ne croyait pas si bien dire!

Oui, dès que j’aurai vécu quelques jours, je viendrai totaliser, sur ces pages, les peines qu’ils m’auront causées.--Sans doute ne parlerai-je guère que du goût délicieux de mon opium de Benarès, du mauvais goût de Clotilde, mes amours, et de l’âpre goût de mon spleen, surtout de l’âpre goût de mon spleen... Il est, en somme, la seule manifestation de moi-même qui sache encore m’intéresser.--Je crains qu’il devienne chronique.--Eh! qu’importe! ses figures sont assez changeantes pour retenir, assez subtiles pour intriguer et leur succession me donne parfois une comédie très savoureuse.

Dimanche, 10 février.

«Tout cela est très joli, dit Ted Williams, après qu’il eut parcouru mes pages d’hier, pourtant, sans t’offenser, laisse-moi te dire que tu ne sais rien du métier de romancier.--Oui, tu barbouilles la toile très médiocrement, nous le savons déjà; mais tu composes un livre plus mal encore. Ce roman débute d’une façon folle; le lecteur n’y comprendra rien. D’ailleurs...

--Arrête! mon ami! répliquai-je avec chaleur, ce n’est pas là un roman, du moins dans ma pensée, ce sont de simples notes personnelles qui, jamais, n’auront d’autre lecteur que moi. Tu t’imagines que je voudrais publier ces divagations? Elles me servent de passe-temps, elles sont un dérivatif, mais n’ont pas figure d’œuvre littéraire. Ce tiroir sera leur sépulcre.

--On écrit toujours pour un public, dit Williams en souriant. Je ne crois pas aux œuvres composées pour le tombeau. Dante-Gabriel Rossetti a fait, dit-on, exhumer le manuscrit de son volume de sonnets, _The House of Life_, bien que, par son ordre, on l’eût enseveli dans le cercueil de sa femme et que les pages fussent retenues par les doigts de la morte.--Que veux-tu! les poètes ont de ces repentirs!... Celui de Rossetti nous a valu une belle anecdote et un beau livre.--Crois-moi, ton public existait, en puissance, à la minute même où tu achevas ta première page. Se raconter est peut-être la plus belle forme du cabotinisme, mais, si élevés qu’ils soient, les tréteaux n’en supposent pas moins une salle. Il faut concevoir cette vérité fortement, pour trouver de l’agrément à son travail.

--Je suis donc un romancier involontaire. Soit. Et je te prends, tout aussitôt, comme critique! Allons! vitupère à ton aise! Quels défauts relèves-tu dans ces premières pages?

--Les plus graves! Oui, le lecteur ne sait pas de qui tu parles. Toi, moi, Clotilde... autant de fantoches sans musculature. Présente-les mieux, dès l’abord, ou tu n’intéresseras personne.

--Mais, mon ami, encore une fois, je ne voulais intéresser qui que ce fût!»

Ted Williams haussa les épaules et s’approcha de la porte. Il souffre mal d’être contredit.

Je le retins.

«Et le titre? Tu ne m’as pas donné le titre! Comment travailler à une œuvre anonyme? Je ne me sentirai pas créateur si je ne baptise l’enfant! De quel vocable décorer cela? Un titre! _Journal de mon ennui?_ Bien mauvais! _Mémoires d’un Homme accablé?_ Non, c’est bête! _Anatomie du Spleen?_ Trop prétentieux! Aide-moi donc!»

Ted Williams souriait à demi.

«Quel est le personnage principal de ta vie? demanda-t-il, Clotilde ou le spleen?

--Oh! le spleen, sans contredit! Dans ce drame bouffon de mes jours, le spleen est protagoniste. Il joue, à la fois, les rôles de jeune premier, de traître et d’utilité. Il est l’acteur, l’auteur et l’orchestre. Il occupe tout le plateau. C’est lui qui peint les décors, qui frappe les trois coups, qui souffle les répliques. Clotilde n’est qu’une figure de mon spleen. Le spleen est maître chez moi. Il est le ver intérieur qui me ronge. Il est mon petit vautour. Il est le vampire qui m’évente de son aile, pour que je ne crie pas quand il me torture. Il est le démon secret qui m’habite, qui détermine mon moindre geste, qui mûrit toutes mes pensées..

--Arrête! interrompit Williams. Voilà ton titre: _Le Démon secret._

--... _Le Démon secret?_... Cela ne sonne pas mal!... _Le Démon secret?_... Oui, je veux bien.»

Jeudi, 14 février.

Puisque le plan d’un roman l’exige, puisqu’il n’est d’œuvre passable sans exposition, je vais vous présenter, de mon mieux, la troupe de ces élus dont je fais ma compagnie habituelle. Ted Williams, d’abord, puis Luca Zanko et Désiré Lanthelme, ensuite Bichon, Poussière et Clotilde (hélas!) enfin Tchéragan, mon beau chat noir, le meilleur de mes amis.

* * * * *

Ted Williams a le même âge que moi: trente-deux ans. Je ne me souviens d’aucun jour où il ne me connut pas. Avec lui, j’ai bâti des châteaux de sable que la mer venait détruire, et, plus tard, des châteaux en Espagne tout aussi peu solides. Avec lui, j’ai fait d’interminables pensums et fumé les premières cigarettes, dans le coin des cours. Avec lui, j’ai concerté mes premières farces et passé mes premiers examens. Avec lui, j’ai décroché des enseignes de sage-femmes. Avec lui, j’ai tâché de me faire une âme juridique, et, quand de petites ouvrières furent cruelles à nos dix-huit ans, nous nous confiâmes longuement ces premières peines amoureuses.

Il n’a d’anglais que son nom et ses costumes. Il est un exemple du _sportsman_, vêtu suivant la dernière mode insulaire, mais, par l’esprit, il s’apparente à ce que la bourgeoisie française offre de plus sain.--Je le vois constamment. Son absence m’est pénible.

Ted Williams me sert quelquefois de conscience; il pèse sur le balancier quand le spleen m’entraîne. Bien souvent, il guérit ma tristesse à l’aide d’un mot juste interposé. J’ai besoin de lui.

Ted Williams mène une vie singulière. Pendant quelques dix années, il a couru le monde à la recherche d’insectes rares. C’est en Indo-Chine qu’il a pris l’habitude du Bambou et de la Drogue; c’est aussi là-bas qu’un accident de chasse l’immobilisa quelque temps.--Il traîne encore la jambe.--Je pense que les grands voyages lui seront toujours interdits. D’ailleurs, il se console fort bien de sa mésaventure en faisant venir des quatre coins de la terre des papillons prodigieux pour augmenter la collection qu’il forma jadis lui-même. J’y ai vu certaines ailes qui porteraient jusque dans le rêve une épicière de province.--Ted Williams ne s’ennuie jamais. Il contemple ces fleurs qui volèrent et qui retiennent dans leurs cercueils de plâtre les plus suaves nuances du ciel natal.

Vous décrirai-je Ted Williams au physique?

Il est grand. Sa face rasée a de la noblesse, deux grands yeux verts l’illuminent. Ted Williams parle d’une voix souvent trop éclatante. Il se tient très droit.--Je vous ai déjà dit qu’il boite un peu.

* * * * *

Et, voici Luca Zanko.

Vendredi, 15 février.

Avec Williams, Zanko fut le premier à fréquenter _la Verdure_. (On appelle ainsi ma fumerie parce qu’un jour, Poussière, émue par tant de vert et se croyant sans doute dans un bosquet, au lieu de parler, gazouilla.) Je ne sais trop où je connus Zanko. Un soir de septembre, il vint chez moi, accompagné d’une jeune siamoise qui, tout soudain, mourut sur mes nattes, dans une crise de nerfs, avec d’affreux petits hurlements dont je me souviens encore. Voilà bien cinq ans que je nomme ce drôle mon ami.

De sa mère cypriote, il tient sans doute ce masque effrayant d’Anubis aboyeur où la moustache rare fait plus malsaine une mauvaise lèvre. Il n’a d’autre profession constante que de voyager, dans un très vague but commercial, car son père maltais lui légua, avec quelque argent, l’amour d’être _autre part_: non point: _n’importe où hors du monde_, mais très précisément: _n’importe où dans ce monde-ci_ qu’il estime fait à sa taille.--Il revient toujours du Japon ou des Indes, trouve deux fois l’an des raisons, souvent lucratives pour s’expatrier... (a-t-il d’ailleurs une patrie?) vit sur les paquebots, dans les hôtels et dans les gares, se mettrait à courir s’il ne pouvait voyager.

Voulez-vous lancer une affaire à Cuba, au bord des Amazones, en Corée?--Servez-vous de Luca Zanko: sa valise est prête. Il prendra soin de vos intérêts, mais n’aura garde d’oublier les siens propres. Il troquera, vendra, achètera... (son père était maltais), fréquentera les tripots, fera un peu d’usure, je pense... (sa mère était cypriote), débarquera, riche de pièces d’or qu’il ira, aussitôt, distribuer aux filles, aux book-makers, aux croupiers, à tous les marchands de joie. Il aura toujours, en jetant sa bourse, le geste un peu princier, et il est étrangement fier de n’avoir jamais emprunté un sou à personne.

Zanko vivra quinze jours, à Paris, dans un bouge, quinze autres dans un bar ou sur un champ de courses; je l’aurai toute une semaine dans ma fumerie, car fumer c’est voyager encore. Sous l’opium il ne rêvera que bosses, grands combats, plaies ouvertes, viols et chevauchées. Il s’agitera, il aboiera, comme un chien qu’il est, un chien hargneux, vagabond... peut-être fidèle.

Il doit avoir eu des ancêtres pirates, marchands de nègres ou boucaniers, camarades d’Henri Morgan, grands chercheurs de trésors, compagnons de la flibuste, gentilshommes de fortune et qui finirent la corde au col ou la dague au poing. C’est le même sang qui gonfle ses veines. Le revolver en main, il crie dans la brise étrangère et, de retour, il n’imaginera qu’aventures nouvelles où se dépenser sans compter jamais.

Il mourra en chantant, non! en sacrant, mais d’une voix joyeuse!

Je l’aime bien.

Tout de même... quelle tête de bandit!

* * * * *

Et voici Désiré Lanthelme.

Samedi, 10 février.

Désiré Lanthelme a la figure des gens mal occupés. A la ville, il fait quinze métiers dont pas un seul n’est honorable, et quelques-uns très ignobles, assurément. Vêtu comme un jockey prétentieux, il rôde le long des murs en agitant une petite badine, et l’on se détournerait pour éviter son salut, tant il a l’air peu recommandable avec sa cravate rouge et son chapeau havane. Mais ne l’imaginez pas de mine patibulaire. Bien que son nez soit triste, tombant, un peu gros du bout, son apparence est plutôt réjouie. La bouche grasse, une fossette au menton, des mains potelées, un ventre à l’aise, tout cela justifie le sobriquet de _cochon rose_ qu’on lui donne dans l’intimité. Il a, de cet animal, la sensualité et la gourmandise. Certes, il n’est pas beau. Ses yeux clignent toujours et il porte, sur le sommet du crâne, une presque invisible et très mince couronne de cheveux blonds que l’on dirait décolorés, de sorte que sa tête paraît toute en chair, car il n’a ni barbe ni moustache.

Sa seule vertu est de faire rire par des histoires malsonnantes. Il fait rire comme Jocelyn fait pleurer. Il conte vite, d’une voix agile, en regardant ses petites mains qu’il soigne beaucoup. Puis, quand il a fini, il rougit un peu et contemple ses pieds, qui sont minuscules mais qu’il chausse large. C’est un tic, répété à chaque anecdote.

Oui, je l’avoue, Lanthelme n’a rien d’un héros. Lanthelme est couard, Lanthelme est un «faux chien»; je le sais peu scrupuleux, louche, d’âme vilaine... et, pourtant, je le vois volontiers.

Vers l’époque où j’étais déjà à la recherche de cette paix de l’âme qu’un bourgeois trouve dans son lit, je rencontrai Lanthelme à son retour d’Indo-Chine. Il avait meilleure tenue. Depuis lors, je l’ai vu descendre, pas à pas, jusqu’à sa couche actuelle, cette couche si basse où il s’est allongé sans remords. De l’Orient, il n’a aimé que la litière puante, les sucreries, la cantharide. Il semble toujours sortir d’un bouge chinois... oui... mais... écoutez-le rêver...

Lanthelme est le seul d’entre nous qui rêve ainsi que l’on rêve dans les livres. Il le fait pour son plaisir. Tout lui est sujet à divagations.--La Drogue n’est point créatrice de merveilles, mais elle éclaire et précise volontiers les détours d’une âme fantasque. Celle de Lanthelme, si inquiète et si délicieusement avilie, se donne en spectacle à tout instant.

Souvent, il nous dit les songes qui l’environnent, et les grands arbres de la forêt d’Ankor, évoqués tout frémissants de brise en ses discours, parlent de trépas ou d’agonie, comme parlent d’hyménée les cyprès de Théocrite.

Ce fut Zanko qui me présenta son ami Lanthelme dans un bar américain.--Quelle drôle d’association ils forment, tous deux! Ils sont amis intimes! Rentré à Paris, Zanko ne quitte plus Lanthelme. Il le traîne à sa suite, dans les mille courses qui l’occupent, chaque jour. On les voit dans les mêmes bars. Ils s’enivrent de concert. Le même tripot les reçoit, l’un avantageux et poitrinant, l’autre plus indécis qu’un acteur à ses débuts, mais souriant toujours avec une bouche mouillée.

Comment ce malandrin nomade peut-il être l’ami de ce pauvre individu?

Ils sont deux figures du vice, diraient les gens vertueux: le vice honteux que la peur étrangle; le vice armé qui se défend et mord.

Peut-être.

En tous cas, ils sont ainsi, ayant chacun trente cinq ans d’âge.

Dimanche, 17 février.

Je vous ai présenté mes amis, parlons un peu de leurs muses.

Bichon, que Lanthelme protège, est une grasse et forte fille, normande par la naissance, hollandaise par l’aspect. Belle de cette abondante beauté rousse qui séduit le soldat des promenades publiques, je la crois dépourvue d’esprit. Elle est bonne comme on s’imagine que doit être une vache laitière. D’ailleurs elle a, dans les yeux, cette inimitable expression de la vache qui regarde passer un train. Son goût pour l’opium semble paradoxal, mais elle fume bien, d’une seule haleine et dirige sans aide la cuisson de sa boulette.

Poussière se décrit autrement. Elle est mince comme un roseau. Elle a la voix persuasive d’une flûte de roseau. Lorsque Zanko la gronde, elle plie comme un roseau. Pour compléter l’analogie, je lui ai appris la fable du Chêne et du Roseau. Elle la récite avec l’accent persuadé d’une petite écolière, mais jamais elle ne se souvient de la fin.

Poussière a plusieurs défauts. Elle perd tout ce qu’on lui donne. L’ordre n’a pour elle que peu d’attraits. Elle salit le fourneau de mes pipes. Elle veut toujours se mettre nue: ses vêtements lui pèsent. Elle a, je ne sais pourquoi, pris l’habitude de murmurer à chaque instant, avec le plus doux sourire, d’abominables, de hideux jurons, érotiques et populaciers.

Elle a vingt ans.

Elle est charmante.

Mardi, 19 février.

Sans doute vous parlerai-je beaucoup de Clotilde, dans ce journal; je ne vous donnerai donc, aujourd’hui, qu’une légère esquisse de cette jeune personne.

J’aime Clotilde dans ses particularités. Elles sont nombreuses. Clotilde ne ressemble ni à Jeanne, ni à Lucienne, ni à Zéphyrine.

Clotilde est bien Clotilde.

Clotilde n’a jamais que des sentiments pleins de mesure. Si elle m’aime, c’est avec sagesse, comme on aime la tisane. Je ne pense pas qu’elle me trompe, ou, si elle le fait, je ne puis l’en blâmer, car ses amants doivent la séduire, chaque fois, par une dissertation concluante.

Jamais Clotilde ne rêve. Je l’ai menée sur les bords de lacs merveilleux où le songe s’évapore de chaque fleur, où des souvenirs d’amour, et des plaintes, et des sanglots, errent en gémissant comme les Ombres dans le onzième chant de l’Odyssée... mais, en ces lieux, Clotilde n’a point connu la mélancolie.

Clotilde digère bien. Clotilde est brune. Clotilde a du bon sens, non pas le bon sens lourd et large d’une paysanne, mais le bon sens étriqué de la petite bourgeoise. Jamais je ne gronde Clotilde, car elle a toujours raison. Même en ses pires fantaisies, Clotilde a toujours raison.--Retenez cela.--Souvent il me prend des envies de la cravacher.

Clotilde sourit rarement, bien qu’elle fasse parfois le geste de sourire.--Je l’adore,--mais, bientôt, j’étudierai des poisons rapides et secrets...

Enfin... enfin... Clotilde est belle! oh! belle à me damner!... bien qu’elle louche de l’œil gauche, à certains moments.

* * * * *

Voilà, cher lecteur! les présentations sont faites!

«Mais, répondrez-vous, pourquoi choisir votre compagnie quotidienne avec si peu de discernement? Quoi! si l’on excepte Ted Williams, cette congrégation n’est-elle pas singulière? Un homme extravagant, un autre homme dont la moralité semble douteuse! deux femmes faciles, une troisième intolérable!...»

Détrompez-vous! Mes amis sont fort bien choisis, car l’opium me les amena. Mieux qu’un sage réputé, le subtil opium distingue ce qui convient à ses clients et, s’il m’imposa Clotilde, je pense que c’est en expiation de quelque crime mal défini, que je commis jadis, dans une vie antérieure.

Ainsi, tout est bien.--Fumons.--J’ai de la nouvelle drogue. Le Chinois de la rue Lepelletier assure qu’elle est excellente.--Fumons.--Ce sera toujours quelques heures d’oubli.

Lundi, 18 février.

Et puisque, depuis hier, vous connaissez mes amis, entrez chez moi.--J’ai vu beaucoup de fumeries, mais, à plus d’un fumeur, je pourrais citer la mienne en exemple.--Ma fumerie est sincère.

* * * * *

Je pense que l’idée fut originale d’offrir des pipes d’opium, aux personnes dont j’aime le commerce, dans cet atelier si haut perché qui domine les jardins du Trocadéro.--Il y a trois ans, nous nous réunissions dans un petit rez-de-chaussée, près de la place Clichy, mais je préfère de beaucoup ma nouvelle installation.