Part 3
Il est un spleen qui aime le plein jour, le «spleen lumineux de l’orient» dont parle Gautier, celui qui marche au pas des caravanes, qui danse devant les mirages, qui surveille une sieste chaude.--Chez nous, sa race a le sang froid et ne se reproduit et ne germe et ne se met en rut et ne reproduit encore que dans l’ombre. Il est nocturne comme les larves, comme ces romantiques vampires qui suçaient le sang vers 1830 et sont passés de mode. Il aime l’ombre comme les phalènes dont la lune d’août éclaire les divertissements. Il est un ennemi de nuit.
Je suis couché, je cherche le sommeil, l’oreille pleine du fracas d’un music-hall ou des tracasseries de ma Clotilde... Le sommeil ne vient pas.--On étouffe dans cette ouate noire qu’est l’atmosphère d’une chambre aux lampes mortes, aux volets clos.--Soudain, la porte s’entr’ouvre sans bruit... (Nul autre que moi ne l’entendit s’ouvrir, n’aurait pu entendre ou deviner qu’elle s’ouvrait...) et le mauvais compagnon se glisse dans la boîte d’ombre où je suis empaqueté.
Le voilà qui danse, visible par les yeux de l’esprit, qui danse pour me séduire et, peu à peu, parce que les fées de tous les temps ont toujours séduit les pauvres humains, je permets à cette Salomé nouvelle de me plaire... je viens presque à la désirer... et je lui ouvre ma couche. Mais, à ce même instant, devant mes yeux que je ne pourrai plus fermer, une tête de Précurseur, que me tend le bras du nègre bourreau, saigne lentement.
C’est le début de la fête.
Tout contre moi, je sens le corps tiède, reptilien du spleen qui me caresse la peau (et cela est à la fois exquis et intolérable), tandis que, dans l’ombre d’alentour, naissent des visions multiformes et multicolores... fantômes nus que j’aimai jadis, fleurs qui saignent lourdement, éclairs violets, roues de couleur, éventails pourpres qui battent, puits noirs que du noir entoure, sourires que nulle face ne porte et (apparences plus terribles) images de moi-même aux instants où j’étais heureux!
Notez bien que ce n’est pas le cauchemar. Ces visions, on se plaît à les avoir; elles nous occupent comme un spectacle. Tandis que les horreurs du cauchemar sont gratuites, on sent que l’on a payé pour gagner celles du spleen, et le prix fut vos actions de la veille.
Le spleen vous rend en mauvais songes les mauvais gestes qu’on a faits.
Mercredi, 20 mars.
Je m’ennuie tant et Clotilde se montre si perversement insupportable, que je viens d’inventer un nouveau jeu pour me distraire. Je vais imaginer des façons diverses de tuer Clotilde. Cela m’amusera quelque temps.
Des façons diverses de tuer Clotilde...
Ah!... en voici une!
Depuis une semaine j’habite, avec Clotilde, un paysage fait pour elle. Je ne sais s’il s’est modifié pour suivre les flexions de la beauté de Clotilde, ou si, par une divination savante, j’avais choisi ce lieu afin que, plus tard, il pût concourir à l’extrême violence de mon amour, toujours est-il que le décor, composé d’arbres et d’eau, et de ciel aussi (un peu noir), qui s’encadre dans la fenêtre de ma chambre, sied fort bien aux perfections de Clotilde, non point à ses perfections physiques, au grain de sa peau, par exemple, qui, vue au microscope, n’est sans doute pas moins rugueuse qu’une autre, mais à ses vertus morales, divines, vous dis-je, de haut goût, et, pour parler net, au grain de sa conscience.
Le paysage se décrit comme suit.
Une plaine grise, livide, une plaine en deuil. Des buissons que le vent amaigrit chaque jour. De temps en temps un oiseau perdu qui se plaint et passe... Mais c’est là un événement. D’ordinaire, il n’y a pas d’oiseau; pas le moindre cygne, pas le moindre paon, moins encore d’aigle royal; jamais un colibri, jamais un oiseau lyre, et, à le voir si peu souvent, j’oublie quelle est la teinte exacte des plumes du phénix.
De ci, de là, s’étendent des cultures, sinistres comme le sont parfois les cultures pauvres... et puis il y a la route, si droite que c’en est attendrissant, et si poussièreuse!...
Mais, je vais vous dire... et vous comprendrez l’importance de la chose: au bord de la route se trouve un arbre qui m’est cher. Tout nu, tout droit, tout noir. Je le crois mort depuis longtemps. On ne l’arrache pas, car il ne gêne personne. Il est découronné et n’a qu’une branche, très longue.--L’ensemble a la figure d’une potence.
Quand un de ces oiseaux éventuels dont je parlais tout à l’heure vient à passer, il se perche sur le bras de ma potence, et cela forme tableau.
A vrai dire, je n’ai pas choisi ce lieu tout à fait au hasard. Nous sommes venus nous installer ici parce que, non loin, se dresse un établissement thermal dont la laideur est inconcevable, mais où coule une eau bienfaisante qui guérira, paraît-il, la gorge délicate de ma Clotilde.
Or, ma Clotilde, dans cette station calme et familiale, s’ennuie affreusement. Ni flirt, ni soirée dansante, ni papotages!... D’ailleurs, depuis quelque temps, Clotilde s’ennuie beaucoup. C’est là le caractère qui la distingue, l’état normal de sa conscience. Sa vertu cardinale est de savoir s’ennuyer plus que de raison, excessivement et avec une certaine fièvre qui, si ardente qu’elle paraisse, ne l’est jamais que _sub specie tædii_, sans jamais devenir le précieux adjuvant des transports de l’amour, car aimer, ce serait, fut-ce un instant, le temps d’une secousse ou d’un demi soupir, s’ennuyer moins, et Clotilde, jalouse de son ennui comme elle ne sait pas l’être d’une personne, veut l’avoir à elle seule, bouche contre bouche et cœur contre cœur.
Elle connaît, elle affecte, elle joue l’ennui sous toutes ses formes. La langueur, l’engourdissement, la maussaderie, l’accablement alternent dans ses manières. Elle soupire et voici qu’elle pleure (d’ennui, bien entendu); elle sèche ses larmes quand elle trouve à s’exprimer de façon inédite, et je la vois faire de faux efforts (si vains que le mensonge se découvre) pour être gaie.
Les motifs de son ennui?--Elle les chercha ces jours derniers dans le paysage. La route l’ennuyait, et les oiseaux peu fréquents, et les cultures, et jusqu’à l’arbre potence, mais, ce matin, elle a trouvé mieux.
Ce qui l’ennuie, c’est le ton laïque des dimanches de ce pays. L’église étant trop éloignée, on n’entend pas les cloches.--Je ne connais à Clotilde aucun sentiment religieux, ni penchant pour la métaphysique, ni tendresse pour un métaphysicien... N’importe... Elle s’ennuie à cause des cloches absentes.
Que n’y avait-elle pensé plus tôt!--Une heure ne s’écoule pas sans que Clotilde fasse une allusion dont les cloches sont le sujet, et, devant moi, Clotilde, vêtue de gris (couleur d’âme accablée) et la ceinture serrée par une écharpe verte (couleur de culture), passe et repasse en regrettant les cloches, les belles cloches, le joli bruit des cloches... Même, à propos de cloches, elle emploie l’adjectif _argentine_, qui, avec le mot _accorte_ et le mot _succint_, est un vocable que je ne puis souffrir.
Alors, vous comprenez, n’est-ce pas? C’est tout simple. Nous sommes samedi soir. Demain matin, s’il fait beau, j’engagerai le cou de Clotilde dans son écharpe verte, je passerai l’écharpe sur le bras de l’arbre potence qui m’est si cher, et, sans me déranger (car l’écharpe est longue), assis à mon bureau, je sonnerai Clotilde comme on sonne une cloche... et cela ne manquera pas d’égayer le beau dimanche.
Ah! ah! que ce serait donc beau!... sonner Clotilde!... Quel noble jeu! et qui guérirait sa gorge délicate!... sonner Clotilde!... Ah! dieux de l’Hellade!... Mais je n’oserai jamais.
Vendredi, 22 mars.
Je me réveille à l’instant. Une brise m’a tiré du sommeil en froissant le feuillage de vigne qui fait à la fenêtre un cadre de verdure.--L’air est noir. Il y flotte encore une vive odeur de fumée. Puis, le flacon d’eau de Cologne que l’on renversa, il y a quelque temps, et la natte imprégnée n’ont pas fini de dégager leur parfum végétal.--Une autre odeur encore: celle de la fumeuse. Clotilde est accablée par un sommeil récent. Couché sur le dos, Ted Williams rêve; à quoi? Le Bénarès était bon, ce soir, et ma pipe avait toute sa douceur.
J’ai dû beaucoup fumer, pourtant, je me suis assoupi plus tôt que mes compagnons à cause d’une fatigue extrême.--Maintenant, c’est l’aube.--Un à un, les fantômes qui m’habitent vont sortir de ma tête et tourbillonner jusqu’à l’heure du crépuscule.
Saviez-vous que nous vivons parmi des fantômes? que nous ne faisons pas un mouvement sans qu’ils nous suivent? Ils écoutent nos paroles, ils examinent nos pensées à l’instant même où nous les concevons.
Chaque homme a ses fantômes. Ils bourdonnent autour de lui. Ils sont tristes ou gais. Il en est qui sont charmants et d’autres qui nous torturent. Ils ne nous quittent jamais. Nous sommes leur ruche. Aux heures de soleil, ils butinent dans nos alentours, mais sans beaucoup s’éloigner; le soir, ils se rapprochent encore et, quand nous dormons, ils rentrent en nous et nous façonnent des rêves.
Et ils n’appartiennent pas tous à une même espèce. J’en sais qui sont éphémères, qui brillent de mille belles couleurs comme certains papillons de Malaisie ou du Brésil, puis qui s’éteignent brusquement et disparaissent, ne laissant dans leur sillage qu’un petit soupir triste qui, lui aussi, disparaît bientôt.
J’en sais d’autres qui ressemblent à des humains. Je les vois mal. Ils sont flous et silencieux. Ils restent dans les coins de la fumerie, sans bouger, et me contemplent avec un sourire douloureux. Ils tiennent entre leurs mains des encensoirs d’argent d’où montent les plus beaux parfums, et, dans l’air chargé de la fumerie, les parfums de l’encensoir et le parfum nombreux de l’opium se mêlent, composant d’incroyables danses. Là, le commun ne verrait que volutes, spirales, tourbillons, arabesques, ou ne verrait rien, mais les fumeurs y lisent une écriture de sens mystérieux.
Et je sais des fantômes qui ressemblent à des orchidées, et des fantômes habillés de plumes multicolores, fantômes d’une tropicale splendeur qui chantent toute la nuit comme des flûtes, et des fantômes qui sont des eaux courantes, des phrases mélodieuses des brises, des verreries... Et je sais, enfin, des fantômes au profil dur et précis qui me hantent depuis le jour où je me suis habitué à la pipe.
Ceux-là sont trois, toujours les mêmes.
Trois vieux remords.
Et ces trois fantômes veilleront mon dernier soir, où s’envolera, vers le plafond nu de ma chambre et toute habillée de sombres fumées, mon âme odorante de bon fumeur.
Lundi, 25 mars.
«Ah! quelle patience il faut avoir! Jamais tu ne me dis une parole aimable! En somme, tu me méprises! Tu me traites comme une servante! Oui, oui, tu me méprises parce que je ne suis pas de bonne famille! Que veux-tu! Est-ce ma faute? Et d’ailleurs, mes parents étaient d’honnêtes gens! ils valaient bien les tiens! Et puis...»
Vous sentez, n’est-ce pas? que je vous transcris un discours de Clotilde. Il dura quelques vingt minutes et se termina par des injures. Comme Ted Williams, présent à la scène, souriait, j’ornai mon visage de l’expression la plus douce et, me tournant vers Clotilde, je répondis:
«Ma chère amie, tu te plains de ce que je célèbre trop rarement tes mille et une vertus. En effet, cette louange t’es due, mais je n’avais pas encore osé te l’offrir. Non! non! ne parle plus! je t’ai comprise! ne parle plus! écoute! je vais célébrer ton excellence et ton charme naturel, je célébrerai même ton origine glorieuse! Ecoute, ma chère enfant!
«La nuit que tu choisis pour venir au monde fut, entre toutes, la plus belle de l’année! Des gens de ton village assurent que les séraphins chantèrent des hymnes de circonstance et que le bruit délicieux leur en parvint. Les anges inférieurs accompagnaient cette mélodie en pinçant des harpes et en grattant d’autres instruments de forme désuète mais traditionnelle.
«Au fond de son lit, ta mère souriait avec béatitude.--Dans sa chambre, remplie d’un parfum vague, il neigea, quelque temps, des plumes de cygne, et ton père, homme insusceptible de s’abuser, vit un grand lys éclore au milieu de la table.
«Il y eut aussi des merveilles d’un moindre effet.--Trois tourterelles voletèrent, de ci, de là, le cœur poignardé. Une banderole rouge dessina dans l’air de longues arabesques, et le vieux buffet de chêne, où se cristallisent les confitures, prononça quelques paroles édifiantes.
«Puis les visites commencèrent.
«Un gnome des bois, peu connu dans le pays et dont le manteau semblait de la verdure vue à travers une émeraude, parut au seuil, escorté de sept nègres qui enfourchaient un seul cheval pie. En phrases lentes, que nuançait un léger accent belge, il vous octroya la grâce d’un discours où tes vertus, Clotilde, étaient célébrées déjà sans modération. A l’écouter, tu devais être la plus belle des femmes, la plus suave des amantes, un archétype, un parangon, une entéléchie, dirais-je, si tu pouvais comprendre ces termes biscornus.
«Des parents, des amis, des relations apportèrent leurs compliments. Une cousine créole vous offrit des perruches et des fruits exotiques; un oncle, qui revenait de Sumatra, vint se jeter à plat ventre devant ton berceau, et sa fille te donna un hochet sculpté dans la corne d’une licorne; l’archevêque dansa une passacaille sur la pelouse du jardin,--enfin le roi lui-même honora votre maison, félicita l’accouchée d’avoir, si proprement, su mettre au monde une telle merveille et proposa, pour l’enfant élue, l’inoubliable nom de Clotilde.
«Depuis ce jour, chacun tâcha de découvrir, sur ton jeune visage, les signes avant-coureurs de la perfection. Tes onze sœurs, ton père et ta mère, groupés autour du berceau, guettaient anxieusement les belles prémisses. Longtemps, ils ne découvrirent rien du tout, mais, un beau soir de septembre, ils s’aperçurent que tu louchais un peu...»
A ce moment de mon récit, Clotilde, se jugeant offensée, me giffla.
Jeudi, 28 mars.
Le spleen surprend comme un orage.
Le ciel était pur; voici qu’il pleut.--Nul autre avertissement que ce grand souffle qui fait frémir les arbres et porte les premières larges gouttes.--Le spleen est tout aussi brusque. A peine ai-je senti son approche qu’il est déjà dans le for de moi-même.--Si c’est durant le jour, il dérange la structure de ma vie; il me fait voir en tous lieux de monstrueuses difformités. Si c’est dans l’ombre, l’épreuve est pire. Les apparences diurnes se défendent un peu et refusent le travestissement que le spleen leur propose, mais, après la mort du soleil et, plus tard, quand les lampes sont éteintes, aux heures où l’on ne voit plus que des souvenirs, tout est faussé par le spleen, tout: formes, couleurs, sons et parfums.
J’ai vécu une journée atroce. Les petits ennuis bas, les contrariétés, les mesquineries, semblaient s’y être donné rendez-vous. Je me suis disputé avec ma concierge. Des fâcheux m’ont importuné. Mon encre était boueuse, Clotilde agressive, le temps capricieux... Et puis, j’avais passé la matinée près de Meudon, pour rendre visite à un ami. Meudon, c’est déjà la campagne. Mon retour en ville fut navrant. Certes, je n’avais pas eu le temps de jouir de la nature, mais je m’étais trouvé dans son atmosphère; cela suffisait à me rendre insupportable une architecture citadine. Ce manque de liberté! cet affreux manque de liberté!--Comme l’arbre se développe librement!--Comme la ligne des toitures est sèche!
Je me mis à rêver à mille choses vagues: courses dans le désert, goëlettes filant au plus près, promenades sur la frange d’un glacier... et ce sont des ruisseaux que je vois, et des ouvertures d’égout, et des tuyautages!... la ville m’apparaît sous la figure d’une congrégation de tuyaux: tuyaux de gaz, d’eau potable, d’eau sale, d’air comprimé... tuyaux aériens, tuyaux souterrains.--Oh! que cela me change des racines et des ramures!
Je n’ai jamais mieux compris ces constructions qu’imaginait Baudelaire aux soirs de spleen; ces paysages faits de colonnades, d’escaliers monumentaux et d’étangs morts.
Mardi, 2 avril.
Et je reste assis à cette table de café, en face de Ted Williams.
Je n’ose lui parler beaucoup, car je lui parlerais tout le temps de moi-même et je sais, d’autre part, qu’il ne faut pas ennuyer les gens, même ceux qu’on estime. Je reste donc à peu près silencieux, et j’écris ceci en une petite écriture compliquée pour que cela prenne plus longtemps. Mais pourquoi donc ai-je glissé ce cahier dans ma poche avant de sortir?... Je ne prévoyais guère... Sait-on jamais?...
Aujourd’hui, mardi, 2 avril, j’ai vingt-sept raisons d’être malheureux. Vingt-sept tout juste. Dans cette somme, une quinzaine de raisons ne sont pas sérieuses. J’écarte aussi trois raisons que m’a fournies Clotilde et dont je ne puis, honnêtement tenir compte.--Les autres ont du poids; l’une, en particulier, a mangé les vingt-six qui l’accompagnent.--C’est elle je pense, qui me donne ce spleen affreux... car il ne s’agit pas de détresse, encore moins de mélancolie... _spleen_ est le mot qui convient: il a le son, les affinités, la température voulus.--Je me servirai de ce terme-là...
Mais... la vingt-septième raison, si importante?...
Eh bien, comme toutes les raisons du spleen, elle se cache avec subtilité. Parfois, il me semble l’entrevoir. Elle est ici, puis elle est là.--Elle m’échappe encore.--Je ne me souviens plus que des circonstances de ma rencontre avec elle.
C’était il y a une heure. Je regardais couler la Seine.--J’aime les fleuves. Leur cours régulier et sage invite à composer des lieux communs. Il est plaisant de voir leur peu de fantaisie, car un fleuve remonte si rarement vers sa source! Je regardais dans la Seine et me demandais avec mollesse quels débris pouvaient bien traîner dans la vase de son fond...
Je fis une liste imaginaire.
Un peigne de femme.
Un louis d’or.
La croix d’un ordre exotique.
Une bouteille de vin vieux.
Un sabot de cheval.
Une tasse à café portant la marque ancienne de Tortoni.
Une grosse pierre attachée à un fragment de corde (le chien mort s’était déjà liquéfié.)
Un poignard persan.
Un cadavre.
... Et alors, cela devint ennuyeux, car ce cadavre, je le reconnus, et c’était moi! moi, vous dis-je! moi, travesti en nouveau noyé!... Voilà qui était gênant.--Ce fut la vingt-septième raison de mon spleen.
Cadavre... je me vois en cadavre... je m’examine... mon cadavre est une chose innomable... et c’est moi!... je me reconnais... je fermente... ma charogne fermente... Ah! pouah!
Je pris donc l’omnibus et me rendis au café. Ted Williams s’y trouvait. Il m’accueillit joyeusement.
«Enfin, je l’ai reçu!
--Quoi?
--Il est arrivé hier!
--Qui donc?
--L’_Ornithoptera Victorix_, variété _Regis_, de l’île de Taloët. On n’en connaît que cinq en Europe, et celui du Muséum est un peu passé.--Le mien? Superbe! état parfait! On dirait d’un vieux velours jaune avec des taches de pourriture!--Une merveille!
--Il est mort?
--C’est probable!
--Moi aussi!... Et je suis moins beau que ton papillon!
--Clotilde t’a fait une scène?... Tu es nerveux, mon ami!
--Peut-être bien. Au revoir. Je te quitte. Viens fumer demain.»
Et je laissai Ted Williams à ses plaisirs de collectionneur. J’avais hâte de rentrer chez moi, d’être seul.
Vendredi, 5 avril.
Je rêve parfois d’une visiteuse qui viendrait me surprendre aux heures de sombre ennui. Elle aurait le plus doux visage, un sourire charitable, les yeux railleurs. Elle s’assiérait dans un fauteuil, devant le feu et me conterait mille et une petites choses sans apprêt.--Quant à moi, je lui décrirais mes peines, je me plaindrais de Clotilde, de mon spleen, de la couleur triste du ciel, d’autres choses encore... alors elle me prendrait la main et murmurerait d’une voix bien féminine:
«Mon pauvre ami!»
Elle ne serait pour moi qu’une amie et, même, je la voudrais amoureuse d’un de mes camarades afin qu’elle pût me parler de cet amour. Ainsi, j’aurais un délicat plaisir à savoir son cœur satisfait.
Elle viendrait chez moi en grand mystère, épaissement voilée, et tout cela aurait une charmante allure d’opéra-comique ou d’intrigue italienne. Je la nommerais d’un nom d’emprunt, mélodieux et singulier.--Je lui donnerais une fleur à chaque visite, une belle rose épanouie ou bien une anémone, et, quelquefois, lorsque je serais trop malheureux, je pleurerais, le front sur ses genoux.
Lundi, 8 avril.
Il ne m’est rien arrivé du tout depuis ce matin, mais je me souviens d’une histoire.--Je vais vous la conter.
La voici.
J’étais dans ma chambre, dans ma chambre d’enfant. J’avais fouetté ma toupie jusqu’au moment où elle s’était cachée (sans doute pour m’ennuyer) sous l’armoire à glace. Ne pouvant l’atteindre avec un manche à balai qui traînait par là, je me résolus à démolir mon chemin de fer. C’était un jouet assez vieux, il m’avait procuré des heures délicieuses, et semblait encore tout neuf. Ma tante Lucie me l’avait offert le 12 mai pour ma fête. Nous étions en novembre. Sept mois, pour un chemin de fer, c’est l’âge mûr. Pourtant le vernis tenait encore; il n’y avait qu’une roue faussée; aucun des wagons ne manquait. Un bel objet à démolir. Je me mis à l’œuvre avec le courage que j’ai toujours quand il faut goûter pleinement une volupté.
Or, je fus déçu.--Le chemin de fer succomba dès ma première attaque. Il devait être à ce moment de toutes les existences où la façade se présente encore bien quand l’intérieur est ruiné.--Bientôt on ne vit plus sur le tapis que du fil de fer et des écaillures.--C’était fini.
Je me souviens que m’étant alors approché du feu, je fondis quelques rails sans plaisir, et qu’ensuite, je m’assis par terre pour m’ennuyer plus à mon aise... mais, déjà mon ennui d’enfant ressemblait au spleen.
Depuis lors, ce même genre de déception le fit naître plus d’une fois.--Il est indubitable que détruire et créer sont les deux plaisirs dont la saveur est douce.--Détruire une matière ordonnée ou bien ordonner une matière brute.--Oui, c’est cela! détruire ou créer!--Eh bien! créer n’est pas toujours facile, (construire est aisé, mais encore faut-il souffler une âme dans ces maudites pierres!) alors on croit plus simple de détruire.
Quelle erreur!--Si les choses résistaient! mais elles ne résistent pas!--On fausse une conscience, on démolit une volonté, on brouille un plan avec moins de peine qu’il n’en faut pour rimer un distique. Les personnes que l’on attaque sont d’une lâcheté vraiment repoussante. Elles ne fuient même pas! (il y aurait du plaisir à les poursuivre) non, elles cèdent, elles mollissent. Alors, à se voir en lutte avec de si médiocres adversaires, on se laisse gagner par le spleen et l’on mollit à son tour.
Je n’ai trouvé, je pense que vous ne trouverez, qu’une seule personne dont la résistance soit vaillante. C’était moi-même, ce sera vous-même.--Tâchez de vous détruire spirituellement.--Ah! les beaux gestes de guerre! ah! les superbes combats! Il faudra ruser, ramper, feindre, mentir, tromper, paraître, vivre sous un masque et passer pour en porter un à l’instant que vous le mettez en poche.--Et croyez-moi! votre ennemi aura plus de tours que vous-même et de meilleurs artifices.
Mourir par l’esprit est la seule guérison efficace du spleen. Mais il faut connaître l’art de mourir et bien choisir son agonie. Ah! quelle merveilleuse mort pour l’esprit que l’opium, fumé avec une méthode sûre. Maintefois, je me suis plu à détruire ma conscience en tirant des bouffées noires de ma longue pipe en bois d’aigle. Mais, si mort que l’esprit paraisse il n’en renaît pas moins, et toujours trop tôt.
Mercredi, 10 avril.
Ce soir, j’ai cravaché Clotilde. Je veux bien que ce soit là une mesure sévère, mais c’était aussi une mesure extrême. La patience la plus marmoréenne finit par céder. Je ne pouvais endurer davantage. J’ai cédé. J’ai cravaché Clotilde.