Part 8
Quoi qu’il en soit, le respect est peu son fait et quand il règne ce n’est pas du respect que son exemple donne leçon. Le vieillard n’a pas dans la démocratie une amie fervente. Il est à noter que le mot _gérontocratie_, qui était pris fort au sérieux et avait la signification la plus honorable chez les anciens, n’a maintenant qu’un sens ridicule et désigne un gouvernement qui, étant réservé aux vieillards, sera le plus grotesque du monde.
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Cette disparition du respect, signalée, nous l’avons vu, par Platon, par Aristote et par Montesquieu comme un symptôme morbide, est tout au moins une chose assez grave. Kant, se demandant à quoi il faut obéir, à quel critérium se reconnaît ce à quoi, en nous-mêmes, nous devons obéir, a répondu: à ce qui, en nous, commande le respect et ne commande rien que le respect, à ce qui, en nous, ne demande pas qu’on l’aime, ou qu’on le craigne; mais à ce qui, en nous, nous paraît respectable; c’est le sentiment du respect qui seul, en cela, ne trompe pas.
De même dans la vie sociale c’est aux sentiments qui commandent le respect qu’il faut obéir et ce sont les hommes qui inspirent le respect qu’il convient d’honorer et d’écouter. C’est ce critérium qu’il faut prendre pour connaître à quoi et à qui doit s’appliquer, sinon notre obéissance absolue, du moins notre attention et notre déférence. Les vieillards sont la conscience de la nation. C’est une conscience sévère, morose, vétilleuse, opiniâtre, scrupuleuse, sermonneuse et qui répète toujours la même chose; enfin c’est une conscience; mais c’est la conscience.
La comparaison peut se poursuivre et pour autre chose que pour le divertissement de la continuer. On altère la conscience et on la corrompt à ne pas la respecter. Elle finit par se faire petite, humble, timide, retirée et à parler à voix basse; car on n’obtient jamais qu’elle se taise absolument.
Elle devient même sophistique; elle prend le langage des passions, non point des passions basses, mais enfin des passions; elle cesse d’être impérieuse pour devenir persuasive; elle n’a plus le doigt levé, elle se fait une main caressante.
Elle tombe plus bas: elle affecte l’indifférence, le scepticisme, le dilettantisme; pour glisser une parole sage à travers les séductions et les _lenocinia_, elle vous dit, ou à peu près: «il est probable que tout se vaut, que vice et vertu, crime et probité, péché et innocence, brutalité et politesse, libertinage et pureté sont des formes diverses d’une activité qui ne saurait se tromper absolument dans aucune de ses expansions; mais c’est précisément parce que tout se vaut qu’on n’a rien à perdre à être honnête homme et peut-être vaut-il mieux l’être.»
Tout de même la nation qui ne respecte pas ses vieillards les altère, les corrompt et les enlaidit. Que Montesquieu parle bien quand il dit que le respect des jeunes gens aide les vieillards à se respecter eux-mêmes! Les vieillards non respectés se désintéressent de leur office naturel; ils donnent leur démission de conseillers; ou bien ils ne conseillent que par détours et comme en demandant pardon de leur sagesse; ou bien ils affectent une morale presque relâchée pour glisser comme subrepticement quelque avis anodin;--et le pire encore c’est qu’à voir le rôle effacé que dans la société jouent les vieillards, ils ne veulent plus consentir à l’être.
IX
MŒURS GÉNÉRALES
Si le culte de l’incompétence a un retentissement qui n’est pas très heureux dans les mœurs familiales, il en a un aussi, qui n’est peut-être pas meilleur sur les mœurs sociales, sur les relations des hommes entre eux. On se demande souvent pourquoi la politesse disparaît de jour en jour et tout le monde répond en riant: «C’est démocratique.» Sans doute; mais il faudrait chercher un peu pourquoi c’est démocratique. Montesquieu fait observer que «s’affranchir des règles de la civilité c’est chercher le moyen de mettre ses défauts plus à l’aise». Il ajoute, faisant une distinction un peu subtile, que la «_politesse_ flatte les vices des autres et que la _civilité_ nous empêche de mettre les nôtres au jour: c’est une barrière que les hommes mettent entre eux pour s’empêcher de se corrompre.»--Ce qui flatte les vices ne peut guère s’appeler politesse et doit se nommer adulation. Civilité et politesse sont même chose avec une légère différence de degré; la civilité est un peu froide, elle est tout respect; la politesse est un commencement de flatterie élégante, mais qui s’adresse aux qualités d’autrui pour les mettre gracieusement en lumière et non aux défauts et moins encore aux vices.
Ce qu’il y a de vrai c’est que civilité et politesse sont bien moyens adroits pour marquer à son semblable un certain respect et un certain désir d’être respecté. Ce sont donc «barrières»; mais barrières sur lesquelles on s’appuie et qui séparent, mais qui soutiennent; et qui séparent sans vous tenir éloignés les uns des autres.
Et aussi il est très vrai que s’affranchir des règles, soit de la civilité soit de la politesse, est mettre ses défauts en liberté. Au fond de la politesse et de la civilité il y a respect des autres, respect de soi. C’est ce qui faisait dire très bien à l’abbé Barthélémy: «Dans la première classe des citoyens règne cette bienséance qui fait croire qu’un homme s’estime lui-même et cette politesse qui fait croire qu’il estime les autres.» C’est ce qui faisait dire à Pascal: «le respect est incommodez-vous»; et en effet, comme il l’explique, si l’on s’incommode en restant debout quand l’autre est assis, en restant découvert quand l’autre est couvert, et cela sans aucune utilité, cela prouve à l’autre combien nous nous incommoderions pour lui être utile puisque nous nous gênons par égard pour lui sans qu’il y ait service à lui rendre.
La politesse est une marque de respect et une promesse de dévouement.
Or tout cela n’est pas démocratique, parce que la démocratie, ne reconnaissant pas de supériorité, ne connaît pas de respect et ne reconnaissant pas de supériorité ne connaît pas de dévouement personnel. Le respect c’est se mettre au-dessous de quelqu’un et la politesse envers un égal est une affectation, excellente du reste, de le considérer comme un supérieur. Cela est tout à fait contraire à l’esprit démocratique: il n’y a pas de supérieur, en quoi que ce soit; et quant à affecter de traiter en supérieur quelqu’un qui est votre égal, c’est une double hypocrisie; car c’est une hypocrisie qui en réclame une autre réciproque; et si vous louez quelqu’un de son esprit c’est pour qu’il vous félicite du vôtre.
Sans même aller jusque-là, la politesse est condamnable par ce seul fait que, non contente de reconnaître des supérieurs, elle en crée. Elle traite un égal en supérieur pour inventer une supériorité, comme s’il n’y en avait pas assez. C’est comme si elle disait que si l’inégalité n’existait pas il faudrait l’inventer. C’est proclamer qu’il n’y a jamais assez d’aristocratie. Cela ne peut pas se souffrir.
Quant à la civilité considérée comme promesse de dévouement, elle est antidémocratique tout autant. Le citoyen ne doit de dévouement à aucun individu, il n’en doit qu’à la communauté. Il est très grave de se dire de quelqu’un le très humble serviteur. C’est distinguer quelqu’un parmi tous les autres et affirmer qu’on le servira. C’est reconnaître en lui je ne sais quelle supériorité, ou naturelle ou sociale et il n’y a pas de supériorités sociales ou naturelles; et, s’il y a des supériorités naturelles, la nature a eu tort de les établir. C’est proclamer une espèce de vassalité. Cela ne doit plus être toléré.
Quant à l’absence de politesse considérée comme «un moyen de mettre ses défauts plus à l’aise» ceci encore est essentiellement démocratique en un certain sens. Le démocrate n’est pas content de ses défauts ou fier de ses défauts; point du tout; seulement, par définition, il croit qu’il n’en a pas. Un défaut est une infériorité d’un homme relativement à un autre. Le mot même l’indique et défaut c’est quelque chose qui manque et par conséquent quelque chose qu’un autre a et que je n’ai pas. Or tous les hommes sont égaux. Donc je n’ai pas de défaut. Je n’ai donc pas à pratiquer cette orthopédie morale qui consiste, en dissimulant mes prétendus défauts, à les contenir; et je peux, ce que Montesquieu appelle impolitesse, mettre en liberté mes prétendus défauts, «mettre au jour» mes prétendus défauts, qui ne sont que des manières d’être et qui très probablement sont des qualités.
Le démocrate en effet, comme les adolescents, comme la plupart des femmes, comme tous les humains qui commencent à réfléchir mais qui ne réfléchissent pas beaucoup, connaît ses défauts et les prend pour des qualités, ce qui est tout naturel; car les défauts sont les traits saillants de notre caractère et quand nous en sommes encore à aimer notre caractère, ce sont nos défauts que nous chérissons et que nous admirons. Or la politesse, consistant à dissimuler nos défauts, est insupportable à un homme qui est plutôt impatient de montrer ce qui, en lui, lui paraît recommandable et plein de valeur. Ce qui fait que, pour la plupart, nous ne nous corrigeons pas de nos défauts, c’est que nous les prenons pour des qualités; la méthode qui consiste à refouler nos défauts dans l’ombre nous paraît donc tyrannique et absurdement tyrannique.
Au fond, persuadé d’une part que tous les hommes sont égaux et que le défaut considéré comme infériorité n’existe pas; d’autre part que ce que quelques-uns appellent ses défauts sont des traits intéressants de sa nature, le démocrate a cette idée générale que les défauts sont des préjugés, que les défauts ont été inventés par des intrigants, prêtres, nobles, puissants, gouvernants, pour inspirer au pauvre peuple l’humilité, très favorable à leurs mauvais desseins, pour le contenir par ce frein, d’autant plus puissant qu’il est un frein intérieur; pour le paralyser par ce scrupule intime et pour le dominer par ce sentiment d’infériorité qui se transforme en acceptation de la domination. La politesse considérée comme méthode pour refouler les défauts ne peut donc être tenue que pour artifice aristocratique et instrument de tyrannie.
De là est venu, par exemple, à l’époque de l’explosion de la démocratie française, chez un peuple naturellement ami des bonnes manières, cette fureur d’impolitesse qui a été si caractéristique. C’était une affirmation de l’inexistence des supériorités, quelles qu’elles fussent, et aussi de l’excellence de la nature humaine sous quelques espèces qu’elle parût et en quelque individu qu’elle se montrât. L’impolitesse est démocratique.
X
LES HABITUDES PROFESSIONNELLES
Le mépris de la compétence va assez loin même dans le domaine des professions, dans les habitudes professionnelles. On connaît le mot, peut-être légendaire, du président de Chambre à un avocat qui traitait consciencieusement «la question de droit»: «Maître, nous ne sommes pas ici pour faire du droit; mais pour traiter d’affaires.» Il n’y mettait aucune malice; il voulait dire: «Au Palais on n’examine plus les affaires au point de vue du droit; on les examine en elles-mêmes et l’on juge en équité et en bon sens; et on laisse l’étude et le débrouillement des textes aux professeurs. Ne soyez pas professeur de droit à la barre.» Cette théorie, qui, même adoucie comme je viens de l’adoucir, aurait scandalisé les magistrats anciens, est très courante au palais; elle est ce que l’on pourrait appeler une infiltration démocratique.
Quelques restes de l’ancien esprit de caste qu’il conserve encore, le magistrat moderne ne se tient pas pour lié par le texte des lois, ni par la jurisprudence, cette tradition écrite; quand il n’est pas purement fonctionnaire obéissant au gouvernement, ce qu’il considère comme un devoir, il est magistrat démocrate, c’est-à-dire Héliaste d’Athènes; il juge selon sa conscience individuelle, ne se considérant pas comme membre d’un corps savant et appliquant les décisions de ce corps, mais comme dépositaire du vrai, lui, aussi bien qu’un autre.
Un exemple excentrique, à la vérité, mais significatif de cette mentalité nouvelle, a été ce juge qui s’attribua formellement le droit de ne pas juger selon la loi, mais de la faire, et qui invoquait dans ses considérants, soit des idées générales et qui étaient celles qu’il préférait parmi toutes les idées générales qui courent le monde, soit des doctrines qui devaient _plus tard_, selon lui, trouver place dans la loi. Il jugeait selon le Code de l’avenir.
Ce n’est pas qu’un si singulier magistrat ait existé qui soit signe, marque ou symptôme de quoi que ce soit; c’est qu’il ait été pris au sérieux par beaucoup de personnes, même à demi éclairées; c’est qu’il ait été populaire; c’est qu’il ait été proclamé «bon juge» par une partie très considérable de l’opinion; c’est cela qui est un signe.
Il y en a un autre, beaucoup plus fréquent. Le pire de l’incompétence, peut-être, c’est d’être compétent et de ne pas croire qu’on le soit. C’est, dans les procès criminels, du moins, l’état d’esprit de la plupart des magistrats.
Il faut lire, sur ce point, une brochure très curieuse d’un magistrat de province, intitulée _Le pli professionnel_ (1909) et signée Marcel Lestranger. Elle est très topique. On y voit fort nettement que le magistrat d’aujourd’hui, tant de la magistrature assise que de la magistrature debout, d’abord n’a plus confiance en lui-même, ensuite a la terreur de l’opinion publique (journaux, cafés, loges, cercles politiques); ensuite sait ou croit savoir que son avancement dépend, non de sa sévérité, comme autrefois, mais de son indulgence.
En face des forces toujours coalisées contre lui: public _presque_ toujours favorable à l’accusé, presse locale et presse parisienne, médecine légale, presque constamment disposée à voir «des irresponsables» dans tous les accusés; ayant l’effroi de l’erreur judiciaire depuis que l’erreur judiciaire est une sorte d’hallucination universelle et que toute condamnation est considérée par une fraction très considérable de l’opinion comme une erreur judiciaire; le magistrat debout n’ose plus requérir sévèrement et le magistrat assis n’ose plus interroger avec ténacité.
Il y a des exceptions; mais ces exceptions, par l’étonnement qu’elles inspirent et par la réaction qu’elles suscitent, montrent assez, montrent plus que tout, à quel point elles sont anormales, hors de la règle nouvelle, hors des nouvelles habitudes.
Le plus souvent c’est avec timidité, réserves, atténuations, portes de sortie laissées entr’ouvertes, appels à demi-voix à l’indulgence, ou demi-aveux d’incertitude, que le magistrat debout requiert.
_Il_ demande sa tête et craint de l’obtenir.
Au fond ce qu’il désire, et le magistrat assis tout autant que lui, c’est que l’affaire soit liquidée par un acquittement, parce qu’une affaire liquidée par un acquittement est une affaire enterrée. Elle ne revient plus; elle ne ressuscite plus; on n’en parle plus. Elle n’est pas cette affaire que toujours quelqu’un trouve mal jugée et qui, toujours relevée par quelqu’un, soit par animosité, soit par passion politique, soit par simple amusement, vient obséder comme un fantôme, pendant dix ans, quinze ans, le magistrat qui en a connu.
M. Lestranger raconte, à ce propos, une histoire typique, qui, d’après tous les renseignements que je reçois de province et toutes les conversations dont j’ai gardé le souvenir, est la vérité même, est exactement figurative de mille affaires semblables.
Un braconnier de dix-neuf ans avait violenté, puis étranglé, dans les bois, une paysanne, mère de famille. Ce qu’il y avait à craindre, ce n’était pas, pour cette fois, l’erreur judiciaire ou les accusations, toujours prêtes à s’élancer, d’erreurs judiciaires. L’accusé ne faisait aucune difficulté d’avouer. Grand point. En France toute condamnation qui n’a pas pour base l’aveu de l’accusé est une erreur judiciaire; mais, devant l’aveu de l’accusé, les incriminations d’erreur judiciaire ne se produisent pas, encore qu’elles pussent se produire puisqu’il y a eu de faux aveux; mais enfin elles ne se produisent pas. L’affaire semblait donc être de tout repos.
Seulement la crainte des magistrats, c’était une condamnation à mort. Le crime était odieux, surtout pour un jury de villageois qui ont des femmes et des filles très souvent obligées de s’écarter du village. De plus, il y avait un homme insupportable, le veuf de la victime, qui était acharné à la vengeance, qui faisait l’éloge de sa femme, qui amenait, pleurant et criant, son fils, fils de la victime, pendant que lui-même déposait. Président et ministère public étaient désolés.
«J’ai fait ce que j’ai pu, disait le président au ministère public. J’ai insisté sur son âge. J’ai répété dix-neuf ans. J’ai fait tout ce que j’ai pu.»
--«J’ai fait ce que j’ai pu, disait le ministère public au président. Je n’ai pas parlé de la peine. Je n’ai pas dit un mot de la peine. J’ai seulement accusé. Je ne pouvais pas plaider pour. J’ai fait tout ce que j’ai pu.»
A l’issue de l’audience le capitaine de gendarmerie donne un peu de réconfort à ces messieurs. «Il n’a pas vingt ans. Il a eu une bonne tenue à l’audience. Il est sympathique. Il est impossible qu’on l’exécute. Une exécution capitale ici, dans une ville si paisible! Il ne sera pas condamné à mort.»
Il ne le fut point. Le jury trouva des circonstances atténuantes. Les magistrats recouvrèrent leur tranquillité.
Les chiffres viennent à l’appui des assertions de M. Lestranger. Les crimes susceptibles d’exciter la pitié, infanticides, avortements, sont de moins en moins poursuivis et ceux qui le sont, quelque patents qu’ils soient, sont très souvent impunis: moyenne, vingt-six acquittements pour cent depuis une douzaine d’années. Les magistrats contemporains sont des Saints François d’assises.
En somme le magistrat, ou ne croit pas à sa compétence, ou par goût de sa tranquillité, en fait bon marché. Il a plus souci de sa tranquillité que de la sécurité publique. La magistrature ne sera bientôt plus qu’une façade, imposante encore, intimidante très peu.
Déjà un symptôme assez grave du peu de confiance qu’a la foule dans la salutaire sévérité de la justice: le criminel pris en flagrant délit est souvent lynché ou à demi lynché. C’est qu’on sait que, s’il n’est pas puni immédiatement, il a de grandes chances pour ne jamais l’être.
--Mais cette même foule, sous forme de jury, est souvent, presque toujours, bien indulgente.
--Oui parce qu’entre le crime et la session d’assises il se passe six mois, et que ce qui émeut la foule au moment du crime c’est le malheur de la victime, au moment des assises c’est le malheur de l’accusé. Mais il reste que l’habitude du lynchage accuse formellement d’excès d’indulgence et les magistrats et le jury.
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Le clergé lui-même, beaucoup plus attaché à ses traditions que tout ordre de l’État, se démocratise aussi, en ce sens que, professeur de dogme et professeur de mystères, il n’enseigne plus que la morale. Il veut par là se rapprocher des humbles et, en s’en rapprochant, avoir prise sur eux. Évidemment il n’a pas tout le tort. Seulement, en négligeant le dogme et l’interprétation des mystères, il cesse d’être un corps savant et d’imposer à titre de corps savant; et, d’autre part, il s’assimile et s’égale au premier philosophe venu, qui enseigne la morale, qui l’explique, qui l’illustre d’exemples, même sacrés, tout aussi bien qu’un prêtre peut faire; et il amène le peuple à se dire: «Qu’ai-je besoin des prêtres, puisque les professeurs de morale me suffisent?»
Cet américanisme n’est pas très dangereux et même n’est pas très mauvais en Amérique où il y a très peu de professeurs laïques de morale; il est un très grand danger en France, en Italie, en Belgique, où les professeurs laïques de morale ne manquent pas.
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Dans toutes les professions, du reste, le vice radical est celui-ci: croire que l’habileté et l’adresse sont incomparablement supérieures à la connaissance, que le savoir-faire l’emporte infiniment sur le savoir. Ceux qui exercent la profession le croient, ceux qui font appel à cette profession ne sont pas effrayés de ce que ceux qui exercent la profession le croient. Et ainsi s’établit précisément cette égalité réelle à laquelle tend instinctivement la démocratie. Elle ne respecte pas les compétences; mais aussi elle n’aura plus longtemps à les respecter; car justement elles s’effacent et ne tarderont pas à disparaître et il n’y aura plus guère de différence entre un plaideur et un juge, entre le fidèle et son prêtre, entre le malade et le médecin. Le mépris des compétences détruit peu à peu les compétences et les compétences, en se renonçant, vont au-devant du mépris que l’on fait d’elles. On finira par n’être que trop d’accord.
XI
REMÈDES TENTÉS
On a cherché très consciencieusement, des démocrates même ont cherché très consciencieusement, des remèdes à cette maladie constitutionnelle de la démocratie. D’abord on a conservé quelques corps relativement aristocratiques, refuges, on le croyait, de la compétence. On a conservé un Sénat qui est nommé par le suffrage universel, mais seulement au second degré. On a conservé, du reste, un Parlement (Sénat et Chambre des députés) qui est une aristocratie flottante et continuellement renouvelable; mais qui est encore une espèce d’aristocratie, puisqu’il empêche le gouvernement direct et immédiat du peuple par le peuple.
Ces remèdes ne sont pas méprisables, assurément; mais on a vu comme ils sont faibles, pour cette raison que la démocratie, pour ainsi parler, les élude. Par son soin d’écarter les compétences, elle fait de la Chambre des députés, sauf quelques exceptions, un corps qui lui ressemble tellement, tant par le caractère superficiel des connaissances que par la véhémence des passions, que les choses sont comme si la foule gouvernait directement et immédiatement et qu’autant vaudrait, je crois, qu’elle gouvernât de la sorte, par plébiscite.
Pour ce qui est du Sénat, c’est un peu la même chose, ou plutôt c’est la même chose obtenue par voie indirecte. Le Sénat est nommé par des délégués du suffrage universel; mais ces délégués sont élus, non pas par le suffrage universel en masse, chaque département par exemple nommant quatre ou cinq cents délégués; mais par les conseillers municipaux de chaque commune. Or ces conseillers municipaux, ceux des communes rurales surtout, incomparablement les plus nombreux et maîtres de l’élection, sont, pour toutes sortes de raisons, sinon complètement du moins très sensiblement, sous la dépendance des préfets. Il en résulte que le Sénat--et cela a été voulu par le rédacteur de la Constitution qui était autoritaire et qui désirait que le pouvoir central pesât sur les élections sénatoriales; et il faisait cela pour son parti, mais cela a profité à un autre, _vos non vobis_--il en résulte que le Sénat est un peu nommé par les préfets et c’est-à-dire par le gouvernement lui-même comme sous le premier Empire et sous le second Empire.
On sait très bien en France qu’un député d’opposition, sûr de sa circonscription, qui continuerait d’y être nommé indéfiniment; mais qui, pour des raisons de convenances personnelles, désire devenir sénateur, est obligé au moins de devenir demi-agréable au gouvernement, de s’atténuer et de s’adoucir pour ne pas échouer dans sa nouvelle ambition. Il ne peut pas y avoir au Sénat une opposition très forte et très vive.
Et cela revient à quelque chose qui est analogue à un Sénat nommé par le suffrage universel lui-même.
Le suffrage universel nomme la Chambre des députés, la Chambre des députés nomme le gouvernement et le gouvernement, à très peu près, nomme les sénateurs. Le Sénat est donc un remède antidémocratique extrêmement faible et si c’est correctif de la démocratie qu’on a voulu qu’il fût, on n’a pas été trop loin dans le succès.