Part 7
C’est là comme une nécessité constitutionnelle de la démocratie.
A la vérité, elle n’est pas toujours forcée d’exiler ou de faire tomber les têtes des blés; elle peut, pour ainsi parler, exiler à l’intérieur, c’est-à-dire refuser systématiquement toute élévation et même toute fonction sociale à l’homme qui montrera une supériorité de quelque genre que ce soit, de naissance, de richesses, de vertu ou de talent. C’est l’ostracisme «à la muette», comme dit le peuple. J’ai quelquefois fait remarquer que sous la première démocratie Louis XVI avait été guillotiné pour avoir voulu quitter le territoire et que sous la troisième démocratie ses petits-neveux avaient été expulsés du territoire pour avoir voulu y rester. Ceci c’est l’ostracisme qui se cherche et qui se contredit parce qu’il hésite. Il se cherchera et il hésitera encore; mais en viendra, régularisé, à ramener à l’impuissance, par tel ou tel système de compression, tout ce qui sera puissance individuelle grande ou petite, tout ce qui s’élèvera, peu ou prou, au-dessus du commun niveau. C’est l’ostracisme; il est un organe physiologique, pour ainsi parler, des démocraties. A en user, elles mutilent le pays, il est vrai; à s’en passer elles se mutileraient elles-mêmes.
Aristote se pose souvent cette question de «l’homme éminent». L’homme éminent, dit-il, diffère de l’individu pris dans la foule comme la beauté diffère de la laideur, comme un beau tableau diffère de la réalité, quelques fragments de beauté, du reste, qui existent dans le réel... «Est-il vrai que dans toute espèce de peuple la différence entre la foule et le petit nombre soit toujours la même. C’est ce qui est incertain mais peu importe... Notre observation reste juste [qu’il y a la différence que nous avons dite]. Aussi peut-elle servir à résoudre la question proposée: de quelle autorité doit être investie la masse des citoyens? Leur donner accès aux grandes magistratures n’est pas sûr; car on doit craindre qu’ils ne commettent des injustices, faute de probité, ou des erreurs, faute de lumière. D’un autre côté à les exclure de tous les emplois, il y a le danger de faire à l’État trop d’ennemis. Il reste donc à faire sa part à la multitude dans les délibérations... C’est pour cela que Solon... Mais, pris à part, chaque citoyen de cette classe est incapable de juger.»
Ce n’est pas seulement «l’homme éminent» qui gêne les démocraties; c’est toute espèce de force individuelle ou collective, qui est en dehors de l’État, en dehors du gouvernement.
Si l’on se rappelle qu’Aristote a assimilé la démocratie en son état aigu à la tyrannie, on trouvera intéressant le tableau en raccourci qu’il trace des _moyens_ de la tyrannie: «réprimer ceux qui ont quelque supériorité, faire mourir les hommes qui ont des sentiments généreux, ne permettre ni les repas en commun, _ni les associations d’amis, ni l’instruction_ [sauf celle qu’elle donne] ni rien de pareil, éviter toutes ces habitudes qui sont propres ordinairement à faire naître la grandeur d’âme et la confiance, _ne tolérer ni assemblées_, ni aucune des réunions où les hommes occupent leurs loisirs, _tout faire pour que les citoyens soient autant que possible inconnus les uns des autres_.»--Les conclusions d’Aristote sont _personnellement_ aristocratiques: «La cité parfaite nous présente une difficulté très gênante. Dans le cas d’une supériorité manifestement reconnue, non pas en fait d’avantages ordinaires tels que la force, la richesse ou le grand nombre de partisans, mais en vertu, que faut-il faire? Car enfin on ne peut pas dire qu’il faille bannir de l’État celui qui a une supériorité de ce genre. D’un autre côté on ne peut pas non plus le soumettre à l’autorité; ce serait vouloir commander à Jupiter et partager avec lui la puissance. Le seul parti qui reste à prendre c’est que tous consentent de bon cœur, ce qui semble naturel, à lui obéir et à donner l’autorité, à perpétuité dans les États, aux hommes qui lui ressemblent.»--Mais _objectivement_, pour ainsi parler, et se plaçant en face des divers gouvernements qui se partagent l’humanité, Aristote a une autre conclusion que nous aurons l’occasion de rencontrer et de mettre convenablement en lumière.
Chez les modernes, Rousseau, qui affirmait qu’il n’était pas démocrate et qui avait raison parce que ce qu’il appelait «Démocratie» c’était le régime athénien, le gouvernement direct, dont il ne voulait point du tout; Rousseau qui a tracé, dans le _Contrat social_, le schéma le plus précis, malgré certaines contradictions et obscurités, du gouvernement démocratique au sens que nous donnons à ce mot, mais de qui encore on ne peut pas savoir s’il est formellement démocrate parce qu’on ne sait pas ce qu’il entend par «citoyens» et si c’est tout le monde ou si c’est seulement une classe, nombreuse à la vérité, de la nation; Rousseau a, plus que tout autre, parlé, non point précisément de l’influence de la démocratie sur les mœurs, mais _de l’accord_, pour ainsi dire, de la démocratie avec les bonnes mœurs. Égalité, frugalité, simplicité, voilà _ce qu’on trouve_ selon lui dans les États qui n’ont ni royauté, ni aristocratie, ni ploutocratie; il semble que du même fond de vertu qui fait que certains peuples aiment l’égalité, la frugalité et la simplicité sorte aussi un régime exclusif de l’aristocratie, de la ploutocratie et de la royauté: aimez la simplicité, la frugalité et l’égalité et il est probable que vous vivrez en république démocratique ou sensiblement démocratique. Voilà le résumé le plus impartial, je crois et le plus clair, que l’on puisse faire de la doctrine, toujours fuyante sous des formules rigides, de Rousseau.
En cela il n’est qu’un élève, beaucoup plus fidèle qu’il ne veut l’avouer, de Montesquieu. Tout ce que je viens de dire est littéralement dans tous les chapitres de Montesquieu qui sont relatifs à la démocratie et son fameux mot de «vertu principe des républiques», quand il le prend dans un certain sens, n’est pas autre chose que la synthèse de ces trois perfections: égalité, simplicité, frugalité. Car Montesquieu prend «vertu» tantôt dans un sens restreint, tantôt dans un sens large, tantôt dans le sens de vertu politique (civisme et patriotisme) tantôt dans le sens de vertu proprement dite (simplicité, frugalité, épargne, égalité)--et dans ce second cas, Montesquieu et Rousseau sont absolument d’accord.
Seulement Montesquieu envisage aussi, comme il fait tous les gouvernements, la démocratie décadente et résumant, sans le citer, le tableau qu’en a tracé Platon et que nous avons vu plus haut, il écrit: «Le peuple voulant faire les fonctions des magistrats, on ne les respecte plus; les délibérations du Sénat n’ayant plus de poids, on n’a plus de respect pour les sénateurs ni par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas de respect pour les vieillards on n’en aura pas non plus pour les pères: les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage; la gêne du commandement fatiguera comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants et les esclaves n’auront plus de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.»
Or, pour ce qui est de cette transition, de ce passage des mœurs publiques de la démocratie aux mœurs privées, domestiques et personnelles régnant dans l’État démocratique, remarquez-vous la racine commune des défauts publics et des défauts privés? Cette racine commune c’est la méconnaissance, c’est l’oubli, c’est le mépris de la compétence. Si les élèves méprisent leurs maîtres, les jeunes gens les vieillards, les femmes leurs maris, les métèques les citoyens, les condamnés leurs condamnateurs, les fils les pères; c’est que l’idée de la compétence a disparu; c’est que les élèves n’ont pas le sentiment de la supériorité scientifique de leurs professeurs, les jeunes gens, le sentiment de la supériorité expérimentale des vieillards, les femmes le sentiment de la supériorité de leurs maris au point de vue de la vie pratique, les métèques le sentiment de la supériorité des citoyens au point de vue de la tradition nationale, les condamnés le sentiment de la supériorité morale de leurs juges, les fils le sentiment de la supériorité scientifique, expérimentale, civique et morale de leurs pères.
Et comment l’auraient-ils, ou l’auraient-ils bien profond, bien permanent et bien stable, puisque la cité elle-même est fondée sur l’insouci de la compétence, si tant est qu’elle ne le soit pas sur le respect de l’incompétence elle-même et sur le besoin continu et persistant et universel de la rechercher comme guide et comme reine?
Et c’est ainsi que les mœurs publiques ont leur influence, et considérable, sur les mœurs privées, sur les mœurs proprement dites et que, dans la famille, dans le «monde», dans les relations quotidiennes entre les citoyens se glisse peu à peu ce relâchement que Platon appelle spirituellement «l’égalité entre les choses égales et aussi entre les choses qui ne le sont pas».--Dans la famille ce que l’État démocratique apporte d’abord ou ce qu’il favorise, c’est l’esprit d’égalité entre les deux sexes et par conséquent c’est l’irrespect de la femme à l’égard de l’homme. Notez qu’en son fond cette idée est très juste; mais c’est relativement aux questions de compétence qu’elle cesse de l’être. La femme est parfaitement l’égale de l’homme en tant que facultés cérébrales, et, en état de civilisation où les facultés cérébrales comptant seules, la femme est parfaitement l’égale de l’homme. Partout dans la société elle doit être admise aux mêmes emplois que l’homme dans les mêmes conditions de capacité et d’instruction; mais dans la famille il est clair qu’il doit y avoir, comme dans toute entreprise: 1º division du travail selon les compétences: 2º reconnaissance d’un chef selon les compétences. C’est cette loi qu’en régime démocratique les femmes sont amenées à méconnaître continuellement. Elles n’admettent pas le partage du travail en travail extérieur et travail domestique et prétendent s’immiscer dans le travail extérieur, dans le métier de l’homme, qu’elles feraient peut-être très bien si elles avaient à le faire et si elles n’avaient à faire que lui, qu’elles gênent et gâtent en prétendant s’y mêler alors qu’elles ont autre chose à mener à bien.--Elles n’admettent pas la direction générale de l’entreprise par l’homme et prétendent, non seulement être associées, mais être chefs de l’entreprise. Ceci est le mépris de la compétence conventionnelle ou de la compétence contractuelle. La femme serait sans doute aussi bon percepteur que son mari; mais, du moment que l’on s’est mis à deux, l’un pour administrer une perception et l’autre pour diriger une maison, que celui qui dirige la maison veuille s’occuper de la perception, c’est aussi mauvais que si celui qui s’est chargé d’administrer la perception s’occupait de la cuisine et de l’achat des subsistances; il faut respecter ici la compétence conventionnelle et contractuelle, qui devient très vite, par l’habitude et l’exercice, une compétence très véritable et très réelle, que gêne, altère et désorganise une intervention étrangère.
Surtout par le mépris, non pas même déguisé, de cette compétence contractuelle, puis acquise et par la méconnaissance du rôle de chef de famille, les femmes habituent quotidiennement, minutieusement, les enfants au mépris des pères. Les enfants sont comme élevés par la démocratie dans le mépris de leurs pères et de leurs mères. Il n’y a en vérité pas d’autre mot, quelque innocentes, quelque bonnes même que soient ses intentions. Comptez, en effet. D’abord la démocratie nie cette première compétence: l’habileté des morts à guider et conduire les vivants; c’est une de ses maximes essentielles et fondamentales qu’une génération ne saurait être liée par celles qui l’ont précédée. Quelle conclusion veut-on que les enfants tirent, soit de cette maxime, soit de toutes les applications de cette maxime qu’ils voient autour d’eux, si ce n’est qu’ils ne sont liés en rien à la génération qui les précède, c’est-à-dire à leur père et à leur mère?
Naturellement les enfants n’ont déjà que trop, ou ont déjà assez de tendances à tenir en petite estime leurs parents. Fiers de leur supériorité physique et de ce sentiment qu’ils montent et que leurs parents descendent, imbus de ce préjugé universel de l’humanité moderne _qu’il y a toujours progrès_ et que par conséquent ce qui est d’hier est toujours inférieur par définition à ce qui est d’aujourd’hui; poussés aussi, je l’ai toujours cru, par une certaine Némésis qui est persuadée que la science et la puissance humaines iraient trop vite si les enfants prenaient le chaînon juste au moment où leurs pères le quittent et continuaient tout simplement leur père et ne commençaient pas par effacer tout ce que leurs pères ont fait, pour recommencer, ce qui fait que l’édifice reste toujours près de ses fondements; pour toutes ces raisons les enfants ont une tendance naturelle à traiter leurs parents de Cassandres. Or la démocratie y ajoute cet enseignement que les générations sont indépendantes les unes des autres et que les morts n’ont rien à enseigner aux vivants.
En second lieu la démocratie, se fondant d’abord sur cette même idée, ensuite sur cette idée que l’État est maître de tout, soustrait l’enfant à sa famille autant qu’elle le peut: «La démocratie, a dû dire Socrate, dans quelqu’un de ses dialogues humoristiques, est un saltimbanque voleur d’enfants. Elle soustrait l’enfant à sa famille pendant qu’il joue; elle l’emmène au loin et ne lui permet plus de voir sa famille; elle lui apprend plusieurs langues étrangères, elle le disloque et le désarticule; elle le farde; elle le revêt d’un costume étrange; elle lui révèle tous les mystères de l’acrobatie et le rend capable de paraître devant le public et de le divertir par des tours.»
Tant y a que la démocratie tient essentiellement à soustraire l’enfant à sa famille, à lui donner l’éducation qu’elle a choisie et non que les parents choisissent et à lui enseigner ainsi qu’il ne faut pas croire ce que ses parents lui enseignent. Elle nie la compétence des parents en y substituant la sienne et en assurant que seule la sienne vaut.
Ceci est encore une des grandes causes de la séparation des pères et des enfants en régime démocratique.
On me dira que, dans cette mission qu’elle se donne de séparer les enfants des pères, la démocratie ne réussit pas toujours, parce que le même mépris que les enfants ont, pour tant de causes, à l’égard de leurs parents, rien n’empêche qu’ils ne l’aient à l’égard de leurs professeurs.
Rien de plus juste et les maximes générales de la démocratie ne vont pas moins à faire mépriser les maîtres par les disciples que les parents par les fils. Le maître, lui aussi, est aux yeux de l’élève le passé qui ne lie pas le présent et le passé qui, de par la loi du progrès, est très inférieur à l’actuel. Il est vrai; mais le fait de combattre à l’école les parents, qui, à domicile, combattent l’école, amène l’enfant à être un personnage qui, entre ces influences contraires, n’aura pas été élevé du tout. Il en sera de lui comme de l’enfant qui dans sa famille même, aura reçu les leçons, surtout l’exemple, d’une mère croyante et d’un père athée. Il n’est pas élevé; il n’a reçu aucune espèce d’éducation. La seule éducation et c’est-à-dire la seule transmission aux fils des idées générales de leurs parents, consiste en une éducation de famille soutenue d’une éducation donnée par des maîtres que la famille a choisis selon son esprit. C’est précisément ce à quoi la démocratie n’aime point se résoudre.
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A plus forte raison en régime démocratique les vieillards ne sont ni respectés ni honorés. Encore une compétence niée formellement et formellement écartée. Il y aurait à écrire un traité, qui pourrait être assez curieux, sur la grandeur et la décadence des vieillards. Les vieillards n’ont pas à se louer de la civilisation. Dans les temps primitifs, comme encore aujourd’hui chez les sauvages, les vieillards sont rois. La gérontocratie est la plus ancienne forme de gouvernement. Cela se comprend assez, puisque toute science, dans les temps primitifs, est expérience et que les vieillards ont ainsi en eux toute la science historique, sociale et politique de la cité. Aussi sont-ils en très grand honneur et écoutés avec le plus grand respect, la plus grande attention, presque avec superstition. Nietzsche se rappelle ces temps quand il dit: «Signe de noblesse, signe d’aristocratie, le respect des vieillards.» Et il se rappelle aussi la raison de ce préjugé quand il ajoute: «Le respect des vieillards, c’est le respect de la tradition.» Comme on acceptait d’instinct le gouvernement des morts sur les vivants, ce qu’on honorait chez les vieillards, c’était d’être à moitié morts:
Le vieillard qui remonte à la source première, Entre aux jours éternels et sort des jours changeants; Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens Mais aux yeux du vieillard on voit de la lumière.
Plus tard le vieillard _partagea_ avec la royauté, ou avec l’oligarchie, ou avec l’aristocratie, le gouvernement des affaires civiles et conserva presque tout le gouvernement des affaires juridiques. On appréciait sa compétence morale et sa compétence technique. Sa compétence morale consistait, pour les hommes de ces époques, en ce que ses passions sont amorties et son jugement aussi désintéressé que peut l’être un jugement humain. Son entêtement même n’est pas une mauvaise chose ou est une chose plutôt bonne que mauvaise. Il est exclusif de versatilités, de caprices, de mouvement d’humeur et d’obéissance trop facile aux influences. Sa compétence technique est considérable, parce qu’il a beaucoup vu, beaucoup retenu, beaucoup comparé et qu’il s’est fait, en quelque sorte, inconsciemment, un répertoire des cas. Or l’histoire recommençant toujours, avec des variantes, somme toute, assez légères, chaque nouveau cas qui se présente est pour lui un cas connu, un cas ancien, qui ne l’étonne point et pour lequel il a une solution qu’il s’agit seulement de modifier légèrement pour l’accommoder.
Mais ceci se passait dans des temps très anciens.
Ce qui a miné peu à peu l’autorité du vieillard, c’est le livre. Le livre renferme la science acquise, le droit, la jurisprudence, l’histoire, mieux sans doute que le vieillard ne les peut contenir. Les jeunes gens, un jour, se sont dit: nos vieillards à nous, ce sont les livres; et, ayant nos livres, nous n’avons plus besoin des vieillards.
C’était une erreur: la science livresque n’est jamais qu’une auxiliaire de la science vivante, de la science qui est toute mêlée et toute combinée avec la pensée active qui l’assouplit et qui la vérifie en la repensant. Le livre est un savant paralysé; le savant est un livre qui continue de se penser et de s’écrire.
Mais ces idées ne s’imposèrent point et le livre fit tort au vieillard et le vieillard ne fut plus la bibliothèque nationale.
Plus tard encore, pour plusieurs raisons, le vieillard glissa du respect dans le ridicule. Convenons de bonne grâce qu’il prête à cela: il est entêté, il est maniaque, il est verbeux, il est conteur, il est ennuyeux, il est grondeur et son aspect est désagréable. Ce sont les auteurs comiques qui, en s’emparant de ces défauts, qui ne sont que trop réels, lui portèrent les coups les plus sensibles. Comme la majorité de tous les publics est composée de jeunes gens, d’abord parce qu’il y a plus de jeunes gens que de vieillards, ensuite parce que les vieillards fréquentent peu le théâtre, les auteurs comiques étaient sûrs de succès faciles en tournant les vieillards en ridicule ou plutôt en ne montrant d’eux que les ridicules dont il est vrai qu’ils sont chamarrés.
A Athènes, à Rome, probablement ailleurs, le vieillard fut un des principaux personnages grotesques. Ces choses, comme Rousseau l’a bien remarqué, ont un grand retentissement sur les mœurs. Une fois classé personnage ridicule, et traditionnel comme personnage ridicule, le vieillard fut destitué de son autorité sociale. On voit très bien dans le _de Senectute_ de Cicéron que l’auteur remonte un courant, réagit, réhabilite et, pour un personnage qui n’est plus sympathique, plaide les circonstances atténuantes.
Il est remarquable que dans les épopées, même, du moyen âge, Charlemagne lui-même, l’empereur à la barbe fleurie, joue assez souvent un personnage ridicule. L’épopée se ressent du voisinage du fabliau.
Avec la Renaissance, le XVIIe siècle et le XVIIIe, le vieillard est je ne dis pas toujours, mais le plus souvent figure à nasardes.
Successeur d’Aristophane et de Plaute plus que de Térence, Molière est le fléau de la vieillesse autant que «le fléau du ridicule»; il poursuit le vieillard comme un chien fait sa proie et jamais dans ses vers il ne les laisse en paix, ni dans sa prose.
Il faut rendre cette justice à Rousseau et à sa fille qu’ils ont essayé de réhabiliter le vieillard; il lui fait une belle place dans ses œuvres et elle lui accorde une large place, et honorable, dans ses cérémonies publiques et ses fêtes nationales. Les souvenirs antiques sont là, ceux de Lacédémone et des commencements de Rome; et aussi c’est là une des formes de la réaction contre le temps de Louis XIV et celui de Louis XV.
Mais la démocratie triomphante a mis définitivement le vieillard au dernier rang de la considération. Elle a oublié le conseil que Montesquieu lui donne quand il dit que _dans une démocratie_ (Voir le contexte, _Lois_, v. 8.) «rien ne maintient plus les mœurs qu’une extrême subordination des jeunes gens envers les vieillards. Les uns et les autres seront contenus, ceux-là par le respect qu’ils auront pour les vieillards et ceux-ci par le respect qu’ils auront pour eux-mêmes» [et que le respect des jeunes gens pour eux entretiendra].
La Démocratie a oublié ce conseil, parce qu’elle ne croit pas à la tradition et croit un peu trop au progrès. Or les vieillards sont naturellement conservateurs de la tradition et il faut convenir que leur défaut n’est pas d’avoir une foi trop véhémente au progrès. C’est précisément pour cela que leur influence serait un excellent correctif dans un régime et surtout dans une mentalité générale où le passé est trop méprisé et où tout changement est considéré comme un progrès. Mais la démocratie n’admet guère qu’elle ait besoin de correctif et pour elle le vieillard n’est que l’ennemi. Outre qu’il est traditionnel et peu affamé de progrès, il aime le respect, en général, parce qu’il l’aime d’abord pour lui; il l’aime pour la religion, pour la gloire, pour le pays, pour l’histoire nationale. La démocratie n’aime pas le respect: c’est un sentiment qu’elle craint toujours qui ne s’applique à autre qu’elle.
--Mais, qu’est-ce qu’elle réclame donc pour elle-même?
--Point le respect; la ferveur, la passion, l’amour, le dévouement. Chacun aime qu’on ait pour lui les sentiments qu’il éprouve lui-même. La foule ne respecte pas: elle aime, elle s’échauffe, elle s’enthousiasme, elle se fanatise; elle ne respecte pas, même ce qu’elle aime.
Au fait il est naturel que le peuple n’aime pas les vieillards; il est un jeune homme. Avez-vous remarqué comme tous les traits dont Horace peint le jeune homme s’appliquent au peuple exactement:
_Imberbis juvenis, tandem custode remoto, Gaudet equis canibusque et aprici gramine campi; Cereus in vitium flecti, monitoribus asper, Utilium tardus provisor, prodigus æris, Sublimis, cupidusque et amata relinquere pernix._
«Débarrassé de son gouverneur il ne rêve que chevaux, que chiens, que Champ de Mars; il est de cire aux impressions du vice et se raidit contre les remontrances; s’occupant peu de provisions utiles, prodigue d’argent, présomptueux, bouillant dans ses désirs et prompt à se détacher de ce qu’il a aimé.»