Le culte de l'incompétence

Part 3

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Remarquez, d’autre part, comme tout concourt à rendre le représentant de la volonté nationale aussi incompétent qu’il est omnipotent. Incompétent il l’est, comme nous l’avons vu, par ses origines; mais _ne le fût-il pas_, il le deviendrait par le métier qu’on lui fait faire, par la multiplicité des métiers qu’on lui fait faire. Le meilleur moyen de rendre quelqu’un incompétent, c’est de l’occuper à toutes choses. Or le représentant de la volonté populaire et de l’esprit populaire, outre son métier de législateur, est occupé à interpeller les ministres et à leur dicter leurs actes de gouvernement, c’est-à-dire qu’il est occupé à gouverner la politique intérieure et extérieure; il est occupé à administrer en choisissant les administrateurs et en surveillant, contrôlant et inspirant les actes des administrateurs. Sans parler des petits services particuliers qu’il est de son intérêt de rendre à ses électeurs et que ses électeurs ne se font pas faute ni scrupule de lui demander, il est exactement préposé à tout. Il est quelque chose comme le contremaître universel. Cet homme-orchestre est si occupé qu’il ne peut s’appliquer à rien. Il ne peut rien étudier, rien méditer, rien approfondir, et pour ainsi parler, et du reste pour parler exactement, rien savoir.

Fût-il compétent en quelque chose au moment de son entrée en fonctions, il est admirablement incompétent en toutes choses après quelques années de fonctionnement. Dès lors, vidé, pour ainsi parler, de toute personnalité, il n’a plus en lui que l’homme public, c’est-à-dire l’homme représentant la volonté populaire et ne songeant et ne pouvant songer exclusivement qu’à la faire prévaloir.

Et, encore un coup, c’est ce qu’il faut; car voyez-vous un représentant de la volonté populaire ayant conservé assez de compétence en administration des finances ou en administration judiciaire pour préférer, entre quelques candidats, celui qui aurait, non les meilleures opinions politiques, mais le mérite, le savoir ou la vocation, et pour approuver, d’un administrateur, non l’acte à tendances politiques, mais l’acte juste et conforme aux intérêts de l’État? Il serait un serviteur détestable de la démocratie.

Je l’ai bien connu. Il ne manquait pas d’intelligence, ni même d’esprit et il était droit. Avocat de troisième ordre, il avait naturellement versé dans la politique. Pour des raisons locales il n’avait réussi ni à se faire nommer député, ni à se faire nommer sénateur. De guerre lasse, par le crédit de ses amis politiques, il se fit pourvoir d’une charge de judicature. Devenu président de tribunal, il eut à connaître d’un procès où l’accusé, sans être bien recommandable, ne tombait évidemment sous aucun article du Code. Mais cet accusé, ancien préfet d’un gouvernement maintenant détesté, connu comme réactionnaire et aristocrate, était poursuivi de l’animosité de toute la population démocratique de la ville et de la province. Le président de tribunal, au milieu des rumeurs hostiles qui grondaient dans tout le palais, acquitta net le prévenu. Il disait le soir, assez humoristiquement: «Voilà! Cela leur apprendra à ne pas m’avoir nommé sénateur!» Et c’est-à-dire: «Ils m’auraient ôté toute ma compétence, ou ils auraient paralysé en moi toute ma compétence, en faisant de moi un homme politique. Ils ne l’ont pas voulu; reste l’homme qui connaît la loi et qui l’applique. Tant pis pour eux!»

«En faisant d’un homme un esclave Zeus lui été la moitié de son âme» disait Homère. En faisant d’un homme un homme politique, Démos enlève à un homme son âme tout entière; en n’en faisant pas un homme politique il commet la faute de la lui laisser.

Voilà bien pourquoi Démos déteste les fonctions inamovibles. Un magistrat inamovible, un fonctionnaire inamovible est un homme que la constitution soustrait à la prise populaire. Un magistrat inamovible, un fonctionnaire inamovible est un affranchi. Démos n’aime pas les affranchis.

C’est pour cela que, s’il y a, dans la nation où il règne, des fonctions inamovibles, il suspend, de temps en temps, l’inamovibilité. C’est d’abord pour «_épurer_» le personnel de ces fonctions; c’est surtout pour bien convaincre les fonctionnaires qu’il veut bien y laisser, que leur inamovibilité n’est que très relative et qu’ils doivent compter, comme tous les autres, avec la souveraineté populaire qui peut se retourner contre eux s’ils s’avisent d’être indépendants au delà des limites de l’obéissance.

Il y avait en France, d’après la constitution de 1873, des sénateurs inamovibles. Au point de vue de la bonne administration des affaires, c’était peut-être assez bien vu. Les sénateurs inamovibles devaient être, dans la pensée de la constitution et étaient en effet des vétérans de la politique et de l’administration, faisant profiter leurs collègues de leurs lumières, de leur compétence, de leur expérience. Il eût même été bon, si l’on se place à ce point de vue, que les sénateurs inamovibles ne fussent point élus par leurs collègues, mais fussent sénateurs de droit, devenant sénateur inamovible tout ancien président de la République, tout ancien président de la Cour de cassation, tout ancien président de la Cour d’appel, tout amiral, tout archevêque, etc. Mais au point de vue démocratique c’était une monstruosité qu’un homme représentant du peuple et n’ayant aucun compte à rendre au peuple, qu’un homme représentant du peuple et n’ayant à craindre aucun accident de réélection ni aucun risque de non-réélection, qu’un homme enfin placé là pour sa prétendue compétence et ne représentant point du tout le peuple et ne représentant que lui-même.

Les sénateurs inamovibles furent abolis. Il est bien certain qu’ils constituaient une aristocratie politique fondée sur la prétendue importance des services rendus et que le Sénat lui-même qui les élisait tombait sous l’inculpation d’aristocratisme et prenait, le jour où il les élisait, couleur aristocratique, puisqu’il était, ce jour-là, un corps se recrutant par cooptation. Cela ne pouvait guère se souffrir.

III

REFUGES DE LA COMPÉTENCE

La compétence ainsi éliminée de toutes les fonctions publiques nationales se réfugiera-t-elle quelque part? Oui bien; dans les métiers privés, et dans les métiers que rémunèrent les associations. Un avocat, un avoué, un médecin, un industriel, un commerçant, un écrivain, n’est pas rémunéré par l’État; un ingénieur, un mécanicien, un homme d’équipe des compagnies de chemins de fer n’est pas rémunéré par l’État; et les uns et les autres, loin que leur compétence leur soit un obstacle ou puisse leur en être un, n’ont précisément à compter que sur elle. Il est bien évident que ce n’est pas au point de vue des opinions politiques que se placera le plaideur pour faire plaider sa cause ni le malade pour se faire soigner; bien évident aussi qu’une compagnie de chemins de fer, pour prendre un ingénieur, ne s’occupera aucunement de la conformité de son esprit à la mentalité générale du peuple, mais uniquement de son intelligence et de son savoir.

C’est pour cela, du moins c’est en partie pour cela, que la démocratie cherche à nationaliser toutes les fonctions et du reste à nationaliser tout. Elle cherche à nationaliser toutes les fonctions. Par exemple elle nationalisera partiellement le médecin en créant des fonctions de médecin d’hospice, de médecin d’école, de médecin de lycée, etc. Elle nationalisera partiellement l’avocat, comme professeur de droit rémunéré par l’État, etc.

Elle tient du reste quelque peu déjà tous ces gens-là par ceci qu’il n’y en a guère qui n’aient des parents fonctionnaires et qu’ils doivent, pour ne pas nuire à ceux-ci, ne point prendre d’attitude hostile aux opinions de la majorité des citoyens; mais elle cherche à les tenir encore davantage en multipliant les occasions et les moyens de les nationaliser et socialiser.

Enfin elle tend à détruire les grandes associations et à absorber leurs œuvres. Racheter les chemins de fer d’une grande compagnie, par exemple, c’est d’abord les exploiter, de quoi on espère toujours que l’État retirera un bénéfice; c’est surtout supprimer toute une population de fonctionnaires et employés de cette compagnie qui n’étaient pas forcés de plaire à l’État, au gouvernement, à la majorité des citoyens, qui n’avaient pas d’autre souci et d’autre devoir que d’être bons fonctionnaires; et la remplacer, même les individus restant les mêmes, par une population de fonctionnaires de l’État tenus avant tout d’être dociles et bien pensants.

A l’état extrême et à l’état complet de ce régime, c’est-à-dire en régime socialiste, il n’y aurait que des fonctionnaires.

--Et par conséquent, disent les théoriciens socialistes, tous les prétendus inconvénients que vous signalez seraient évités. L’État, la démocratie, le parti dominant, comme vous voudrez l’appeler, n’aurait pas à choisir ses fonctionnaires en raison, comme vous dites qu’il le fait, de leur docilité et de leur incompétence, puisque tous les citoyens seraient fonctionnaires. Et disparaîtrait ainsi cette dualité sociale qui consiste en ce qu’une population vit de l’État, tandis qu’une autre vit par elle-même et se targue d’être bien supérieure à l’autre, pour les raisons que vous avez déduites, en caractère, en intelligence et en _compétence_. La solution est là.

--Je doute que la solution soit là, parce qu’en régime socialiste le régime électoral subsiste et par conséquent les partis subsistent. Les citoyens nomment les législateurs, les législateurs nomment le gouvernement, le gouvernement nomme les chefs du travail et les répartiteurs des subsistances. Les partis subsistent, c’est-à-dire des groupements d’intérêt, chaque groupement voulant avoir pour soi les législateurs et le gouvernement pour qu’on tire de lui les chefs du travail et les répartiteurs des subsistances, aristocrates de ce régime-ci, et pour qu’aux membres de ce groupement les chefs du travail et les répartiteurs des subsistances fassent le travail plus doux et la provende plus large.

Sauf que la richesse a été supprimée et que ce qui pouvait rester de liberté a été supprimé, rien n’est changé, et tous les inconvénients que j’ai énumérés plus haut subsistent. La solution n’est pas trouvée.

Pour qu’elle le fût, il faudrait que le gouvernement socialiste ne fût pas électif; il faudrait qu’il fût de droit divin, comme était celui des Jésuites au Paraguay; il faudrait qu’il fût despotique, non seulement dans son action, mais dans son origine; il faudrait qu’il fût la royauté. Un roi intelligent n’a aucun intérêt à choisir ses fonctionnaires parmi les incompétents et son intérêt est même de faire exactement le contraire. On me dira qu’il est extrêmement rare et qu’il est anormal qu’un roi soit intelligent, ce que je ne me ferai pas prier pour reconnaître. Le roi, sauf exception très rare et que l’histoire enregistre avec stupéfaction, a exactement les mêmes raisons que le peuple d’avoir des favoris qui ne l’éclipsent pas et qui ne le contrarient pas et par conséquent qui ne soient les meilleurs parmi les citoyens ni comme intelligence ni comme caractère. Le régime socialiste électif et le régime socialiste dictatorial offrent donc les mêmes inconvénients que la démocratie telle que nous la connaissons.

Au fond, du reste, le glissement, si je puis ainsi parler, de la démocratie vers le socialisme n’est pas autre chose qu’une régression vers le despotisme. Si le régime socialiste s’établissait, il serait électif d’abord; et tout régime électif supposant, comportant et nécessitant des partis, ce serait le parti dominant qui élirait les législateurs, qui par conséquent constituerait le gouvernement et qui de ce gouvernement tirerait, parce qu’il les exigerait, toutes les faveurs. Exploitation du pays par la majorité, comme en tout pays à gouvernement électif.

Mais le gouvernement socialiste étant surtout une oligarchie de chefs du travail et de distributeurs des subsistances et une oligarchie très dure, n’ayant sous elle que des êtres sans défense, égaux dans l’indigence et nivelés dans la misère; étant du reste une oligarchie difficile à remplacer, tant l’administration extrêmement compliquée qu’elle aurait en mains exigerait qu’elle restât en place sans variation brusque; étant donc une oligarchie inamovible; se concentrerait très vite autour d’un chef et supprimerait ou mettrait au second plan et au second rang la représentation nationale et ses électeurs.

Ce serait quelque chose d’analogue au premier Empire en France. Sous le premier Empire la caste des guerriers prédomine, domine, éclipse et écrase tout, parce qu’on a d’elle un besoin constant, que du reste elle fait renaître quand il cesse et elle se serre autour d’un chef qui lui donne l’unité et la force d’unité.

En régime socialiste--plus lentement, au bout d’une génération--les chefs du travail et les distributeurs des subsistances, janissaires pacifiques, formeraient une caste, très liée, très cohérente, très contractée, dont on ne pourrait pas se passer, tandis qu’on peut toujours se passer de législateurs, un Conseil d’État suffisant; et se serreraient autour d’un chef qui leur donnerait l’unité et la force d’unité.

Quand on ne connaissait pas le socialisme, on disait toujours que la démocratie tendait naturellement au despotisme. Cela a paru changer et il a semblé qu’elle tendait au socialisme. Rien n’a changé; car en tendant au socialisme, c’est au despotisme qu’elle tend. Elle n’en a pas conscience; car, consciemment, elle ne tend qu’à l’égalité; mais de l’état égalitaire c’est toujours le despotisme qui sort.

Ceci est un peu digressif étant une considération sur l’avenir. Revenons.

IV

LE LÉGISLATEUR COMPÉTENT

La démocratie, telle qu’elle existe de nos jours, empiète donc sur le pouvoir exécutif, l’asservit et l’absorbe, empiète sur le pouvoir administratif, l’asservit et l’absorbe, le tout par l’intermédiaire de ses représentants, les législateurs, qu’elle choisit à son image et c’est-à-dire qu’elle choisit incompétents et passionnés, puisque aussi bien, comme dit Montesquieu, se contredisant peut-être quelque peu: «Le peuple n’agit jamais que par passion.»

Or que devraient être les législateurs? Tout le contraire, ce me semble, des législateurs tels que les fait la démocratie. Le législateur idéal devrait être très informé et tout à fait dénué de passions.

Il devrait être très informé, non pas tant de ce qui est dans les livres,--quoique encore il dût avoir des connaissances juridiques assez étendues, pour ne pas faire, ce qui arrive à chaque instant, exactement le contraire de ce qu’il veut faire--que du tempérament et de l’esprit général du peuple pour lequel il fait des lois.

Car il ne faut commander à un peuple que ce qu’il peut supporter de commandement et de prescriptions, et le mot de Solon est admirable: «Je leur ai donné les meilleures des lois qu’ils peuvent souffrir»; et le mot du Dieu des Juifs est vénérable: «Je vous ai donné des préceptes qui ne sont pas bons»; c’est-à-dire qui n’ont que la bonté que votre méchanceté peut admettre, «ce qui est l’éponge, dit Montesquieu, de toutes les difficultés qu’on peut faire sur les lois de Moïse.»

Le législateur doit donc connaître le tempérament et l’esprit du peuple puisqu’il fait des lois; il doit être expert en psychologie des peuples, comme disent les Allemands. Et notez qu’il doit connaître le tempérament, le caractère et l’esprit général de son peuple, sans avoir ce tempérament, ce caractère et cet esprit; car en matière de passions, d’inclinations et de tendances, éprouver n’est pas connaître et au contraire éprouver est ne pas connaître et connaître a pour condition ne pas éprouver.

Le législateur idéal, ou simplement suffisant, doit donc connaître les inclinations générales de son peuple et les dépasser et les dominer, puisqu’il a pour mission en partie de les satisfaire, en partie de les combattre.

_En partie de les satisfaire_ ou au moins de les ménager, puisqu’une loi qui contrarierait absolument le tempérament d’un peuple serait la jument de Roland, aurait toutes les qualités du monde avec l’unique défaut d’être morte et même morte-née. Donnez aux Romains une loi de droit des gens, une loi prescrivant le respect des peuples vaincus, elle ne sera jamais exécutée et, de plus elle habituera, par une sorte de contagion, à ne pas exécuter les autres. Donnez aux Français une loi libérale, une loi prescrivant de respecter les droits individuels de l’homme et du citoyen, la liberté étant pour les Français, comme dit le baron Joannès, «le droit de faire ce qu’on veut et d’empêcher les autres de faire ce qu’ils veulent», cette loi ne sera jamais que médiocrement et péniblement exécutée et habituera à ne pas exécuter les autres.

Le législateur devra donc connaître les inclinations de son peuple pour savoir la limite où il devra s’arrêter en les contrariant.

_En partie de les combattre_; car la loi dans une nation--ou elle n’est qu’un règlement de police--doit être ce qu’est la loi morale dans l’individu; elle doit être une contrainte prolongée en vue d’un résultat salutaire; elle doit être un frein aux passions funestes, aux velléités nuisibles et aux caprices dangereux; elle doit combattre le moi; pour beaucoup mieux dire, elle doit être le moi rationnel combattant le moi passionnel. C’est ce que Montesquieu veut faire entendre quand il dit que les mœurs doivent combattre le climat et les lois combattre les mœurs.

La loi doit donc combattre dans une certaine mesure les inclinations générales de la nation. Elle doit être sa règle, un peu aimée, parce qu’on la sent bonne; un peu crainte, parce qu’on la sent dure; un peu odieuse, parce qu’on la sent relativement hostile; respectée, parce qu’on la sent nécessaire.

C’est cette loi-là que doit faire le législateur et par conséquent il doit être extrêmement fin connaisseur de toute l’âme du peuple pour lequel il fait des lois, aussi bien des parties de cette âme qui résisteraient que des parties de cette âme qui peuvent accepter et aussi bien de ce qu’il peut faire accepter sans résistance que de ce qu’il ne peut hasarder sans risquer d’être impuissant.

Voilà la compétence principale et essentielle qu’il doit avoir.

D’autre part, il doit être sans passion. La «modération», cette vertu si vantée par Cicéron et qui est en effet une rare vertu si on prend le mot dans son sens complet et si on entend par cela _l’équilibre de l’âme et de l’esprit_, doit être le fond même du législateur: «Je le dis, affirme Montesquieu, _et il me semble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le prouver_, l’esprit de modération doit être celui du législateur; le bien politique, comme le bien moral se trouvant toujours entre deux limites.»

Rien n’est difficile à l’homme comme de se défendre contre les passions et par conséquent au législateur comme de se défendre contre les passions du peuple dont il est, sans compter les siennes propres: «Aristote, dit Montesquieu, voulait satisfaire tantôt sa jalousie contre Platon, tantôt sa passion pour Alexandre; Platon était indigné contre la tyrannie du peuple d’Athènes; Machiavel était plein de son idole, le duc de Valentinois. Thomas More, qui parlait plutôt de ce qu’il avait lu que de ce qu’il avait pensé, voulait gouverner tous les États avec la simplification d’une ville grecque. Harrington ne voyait que la République d’Angleterre, pendant qu’une foule d’écrivains trouvaient le désordre partout où ils ne voyaient pas de couronne. Les lois _rencontrent_ toujours les passions et les préjugés du législateur [soit siens, soit communs à lui et à son peuple]. Quelquefois _elles passent au travers_ et s’y teignent; quelquefois elles y _restent_ et s’y _incorporent_.»

Et c’est précisément ce qu’il ne faudrait point. Il faudrait que le législateur fût dans le peuple comme la conscience dans le cœur de l’homme, connaissant toutes ses passions, connaissant toute leur étendue, connaissant toute leur portée, ne se laissant pas tromper par leurs prestiges et leurs hypocrisies et leurs déguisements; tantôt les combattant de front, tantôt les combattant les unes par les autres, tantôt favorisant un peu l’une aux dépens d’une autre plus redoutable, tantôt cédant du terrain, tantôt en regagnant; toujours adroit, toujours habile, toujours modéré; mais ne se laissant, par ses ennemies naturelles, ni entamer, ni intimider, ni amuser, ni circonvenir, ni conduire.

Il faudrait même, pour ainsi parler, qu’il fût plus consciencieux que la conscience, puisque la loi qu’il fait il ne peut pas tout à fait oublier que, s’il la fait pour les autres, il la fait aussi pour lui et qu’à ce qu’il décrète aujourd’hui il va obéir demain--_semel jussit semper paruit_.--Il doit donc être exactement, littéralement désintéressé, ce qui lui est plus difficile qu’à la conscience qui n’a aucune peine à se donner pour cela.

Il doit, non seulement être sans passion, mais se dépouiller de ses passions, qui plus est. Il doit être, figurons-nous cela par hypothèse, une passion qui deviendrait la conscience. Comme dit Jean-Jacques Rousseau:

«Pour découvrir les meilleures règles de Société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure qui vît toutes les passions des hommes et qui n’en éprouvât aucune; qui n’eût aucun rapport avec notre nature et qui la connût à fond, dont le bonheur fût indépendant de nous et qui pourtant voulût s’occuper du nôtre; enfin qui, dans le progrès des temps se ménageant une gloire éloignée, pût travailler dans un siècle et jouir dans un autre.»

C’est pour cela que l’ingénieuse Grèce a supposé que certains législateurs, après avoir fait adopter leurs lois à leur peuple et après avoir fait jurer à leurs concitoyens d’observer leurs lois jusqu’à ce qu’ils revinssent, se sont exilés et confinés au loin dans une retraite inconnue. C’était peut-être pour enchaîner leurs concitoyens par le serment ainsi prêté; mais n’était-ce point pour ne pas obéir aux lois qu’ils avaient faites; ou plutôt, faisant leurs lois, ne s’étaient-ils pas donné toute liberté de les faire rigoureuses, en se promettant de se dérober par la fuite à la nécessité de leur obéir?

Proudhon disait: «Je rêve une république si libérale que j’y fusse guillotiné comme réactionnaire.» Lycurgue fut peut-être un Proudhon qui fondait une république si sévère qu’il savait qu’il n’y pourrait pas vivre, mais qui faisait le ferme propos de la quitter du jour où elle serait faite. Solon et Sylla sont restés dans l’État auquel ils avaient donné des lois. Il faut les mettre au-dessus de Lycurgue qui a quitté le sien, l’excuse de Lycurgue étant, du reste, que, très probablement, il n’a pas existé.

Il reste cette légende qui signifie que le législateur doit être tellement au-dessus de ses passions, comme des passions de son peuple que, comme législateur, il fasse des lois devant lesquelles, comme homme, il soit, d’une manière ou d’une autre, très intimidé.