Le clavecin hanté

Part 6

Chapter 63,688 wordsPublic domain

Il plongea, aussi vite, aussi profondément qu’il le put, à coups de jarrets effrénés, parmi des bulles d’air. Ses mains pataugèrent dans la vase et les pierres du fond. L’eau hurlait dans ses oreilles avec le tonitruement du Niagara.

Il lui fallut enfin revenir à la surface pour respirer. Il vit alors qu’il avait été longtemps sous l’eau, entraîné par le courant, car le pont du Hibou se profilait à une distance considérable et qui augmentait... De grands bois couvraient les deux berges.

Il nagea de toutes ses forces. Elles ne faiblissaient pas. Et son cerveau était aussi alerte que ses bras et ses jambes. Il pensait avec la prestesse de l’éclair. Jamais, en ses meilleurs jours, il ne s’était senti autant de vitalité physique, de puissance mentale...

Il se rappela un concours de natation où, écolier, il avait gagné une coupe d’argent, qui se trouvait encore sur la cheminée de sa chambre... Il n’était pas plus entraîné que maintenant... vraiment pas plus!...

Du sable racla ses genoux. Le bord!... Il avait pied. Il se traîna. Nulle évidence humaine ou animale ne paraissait. Quelques secondes après il était à l’abri dans la forêt.

Sauvé!...

Il étendit ses vêtements au soleil aveuglant, comme concentré, d’une clairière. Pendant qu’ils séchaient, il mangea des baies sauvages dont il ne reconnut pas le goût...

Puis, tout le jour, il marcha vers le Sud sans rencontrer personne... Toujours pas d’êtres humains, ni d’animaux. Une solitude, un silence, imposants. Et la forêt semblait interminable, plus il marchait, plus elle devenait fourrée, rude. Il ne s’était jamais aperçu qu’il vivait dans une contrée aussi sauvage... Révélation inquiétante, vraiment!...

Mais des souvenirs d’enfance, de famille, jaillissant dans sa mémoire, distrayaient sa fatigue. Il revit le visage plissé, souriant, de son père, la silhouette voûtée de sa mère... Puis le matin de son mariage... oh... avec quelle netteté surgissait ce matin d’immense bonheur!... la petite église de village, fourrée de lierre... le cortège avec les fraîches toilettes claires... sa fiancée en blanc... Il entendit le poétique carillon grêle... il entendit...

* * * * *

Au crépuscule, il trouva devant lui une route qui devait mener dans la bonne direction. Elle était aussi large et droite qu’un boulevard de grande ville, et pourtant déserte; son lointain se perdait dans un brouillard bleuâtre... tout y était régulier, géométrique...

La nuit tomba, d’un seul coup, comme sous les tropiques. Mais ce ne furent pas les ténèbres complètes... au ciel brillaient de grandes étoiles d’or, nouvelles lui sembla-t-il et groupées étrangement... leur ordonnance sur le fond verdâtre de l’infini n’avait-elle pas une signification secrète, maligne?...

Et il percevait parfois sur son passage, des bruits insolites... Même, entre les branches des halliers il entendit... oh! sans erreur possible, il entendit murmurer dans une langue inconnue!... Tout cela ne l’inquiétait point... Les troupes Nordistes étaient loin et seules elles pouvaient constituer un danger pour lui...

La lassitude congestionnait ses yeux qu’il ne pouvait clore, et son cou nu qui lui faisait mal... Sa langue, desséchée, brûlait... il la reposa en l’avançant entre ses dents, en plein air froid...

Comme le sol de la route est doux: il ne le sent plus sous ses pas...

... Il a dû s’endormir en marchant malgré ses souffrances, car c’est maintenant le matin, le joli matin... Quelle joie dans la forêt! des poignées d’oiseaux se poursuivent dans les buissons... des sources invisibles gazouillent... des traînées de pâquerettes blanchissent les talus.

Peut-être s’éveille-t-il simplement d’un long délire causé par la fatigue?... La route tourne... Oh! il aperçoit sa maison!... Elle brille dans la lumière du matin. La cheminée fume bleue, les chiens aboient...

Au haut du perron, sa femme lui tend les bras avec une fascinante joie... à travers le jardin ses enfants courent au devant de lui... le plus petit en trébuchant...

Comme il va les étreindre, il sent un coup terrible à la nuque, une grande clarté l’aveugle. Une détonation énorme l’assourdit. Puis, silence... ténèbres...

... Carton Farquhar était mort. Son cadavre, le cou brisé, se balançait doucement dans l’air, sous le pont du Hibou.

* * * * *

L’instant de la mort est plein de rêves qui semblent durer des heures, des jours[4].

[4] Ce récit a été démarqué par un conteur américain O. Henry (Sydney Porter), qui plagia aussi un épisode des _Misérables_ dans une nouvelle ayant plus tard donné lieu à une pièce: _Alias Jimmy Valentine_, jouée à Paris sous le titre: _Le mystérieux Jimmy_.

LE DUEL AU CIGARE

«Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une ménagerie?...»

L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches, illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas...

Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de grands anglo-saxons...

Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il commanda un whisky-and-soda.

L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait, par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense prairie déserte...

La voix injurieuse reprit:

«Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...»

Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver...

«Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage humain...»

A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les cuisses... On se renversait pour mieux rire...

Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!... Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver répond vite à la moindre offense...

Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son nom: Molinier (Jean).

«Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne... Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon sang à la défense de mon pays...»

Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire le large vent de la plaine...

Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était la _business_, une _business_ comme une autre. Puisque ce Français était un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas une sympathie frémissante...

L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva.

Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la tête.

«Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient pas la mer... je...»

Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles et le «sonnait» sur le plancher.

Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la respiration calme, déclara:

«Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...»

Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour le petit homme contre le colosse.

Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»...

Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse. Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté.

Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva, parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du linge gras qui le protégeait contre la rouille.

Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui dit à voix basse:

«Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place. Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu...

--Tout va bien... Coupez le sermon!...

--Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!... Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!... Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur...

--Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de même... Allons-y!...»

On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes.

Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir, avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes chassant au loin...

Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois, et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes, voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins, sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux veuves» que de semblables conditions rendent fréquent.

On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile pourpre...

Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de s’écarter de lui pour laisser le champ libre:

«Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...»

Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit:

«C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais moi j’aime les choses simples...

--Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté de viande froide...

--C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi... Retirez-vous, mon vieux!...»

Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe, attendaient le commandement: «_Feu!_»...

C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme...

«Gentlemen, prêts?... A volonté, _Feu!_...»

Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa...

Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout point de mire exact à Molinier...

Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile!

«Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne veulent jamais rien écouter, même quand...»

Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps, mais Molinier avait certainement tiré le second...

Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment savoir?...

--Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson.

--Ça va, merci!...»

On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de marionnette projetée à terre.

Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait...

Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise, dit à Mac Pherson:

«Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a sifflé à un mètre à ma droite...

--Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé?

--Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis, j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans moi!...»

L’ADIEU

Le 24 février 1918, dans notre maison de Neuilly-sur-Seine, je relis la tendre lettre quotidienne de mon mari lieutenant au front. Les domestiques sont couchés. Grand silence de village endormi... Pour entendre le murmure de Paris il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que je prête l’oreille... La nuit est brouillée de brume: au ciel de grosses nuées humides: pas de gothas à craindre...

La compagnie de Jacques vient d’être ramenée à l’arrière, telle est l’heureuse nouvelle que m’apporte cette lettre. Une semaine de calme pour moi! On se battait si terriblement dans son secteur, ces jours derniers encore!... Je suis certaine que ce n’est pas pour me rassurer qu’il se dit en sûreté, quoique nos combattants aient parfois de ces tendres subterfuges. Mais Jacques et moi nous sommes si profondément unis qu’il ne _pourrait_ rien me cacher... Dès les premiers jours de nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert des âmes extraordinairement semblables ressentant tout pareillement et n’ayant pas besoin de paroles ou d’écrits pour correspondre... Si souvent une même pensée nous venait et que nous exprimions par les mêmes paroles tous deux en même temps, si souvent! qu’après avoir commencé par rire de ces apparentes coïncidences, nous les avons interprétées dans un sens plus haut... Même éloignés nous ressentions les mêmes impressions... peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par une sorte d’influence à distance...

Je _savais_, sans être près de Jacques, s’il était triste ou gai, heureux ou découragé... Et lui, un jour, quitta brusquement une chasse, en Sologne, et revint en hâte: j’étais tombée soudain malade et, de là-bas, il l’avait _senti_...

... Je numérote la chère lettre avec le stylographe de Jacques et je la joins aux précédentes dans un coffret...

Puis je referme ce stylographe dont il se sert depuis l’adolescence, qui est un peu de lui, et qu’à cause de cela je lui ai demandé de me laisser. J’y appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à côté de cette belle édition des _Perles Rouges_ reliée en cuir fauve qu’il affectionne...

Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, qui somnolait entre la lampe et le sous-main. Lentement, elle consent à sauter à terre, me regarde avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain preste, bondit sur mes genoux.

«Sphynge, où est-il ton maître?... Loin, en la nuit, là-bas... à l’Est!... dans la pluie, le froid... Et nous sommes là, seules, toutes deux... Il t’aime bien, il parle de toi dans ses lettres... Dis, Sphynge, nous le reverrons?...»

Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, elle gifle les pendeloques de mon collier... Mon collier! cadeau de Jacques pour le premier anniversaire de notre mariage...

Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et les nuits en février, sont encore si longues!... D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime parcourir la maison... je descends, je vois si la porte donnant sur le Boulevard Maillot et celle du jardin sont bien closes, je traverse le salon, je redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. Mais, ce soir... non!... je vais rester ici, dans le cabinet de travail de mon mari, et tricoter pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915... Quand il ouvrira le paquet, je suis sûre qu’il embrassera ces monstres de laine!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ai-je dormi?... non, il ne me semble pas avoir perdu conscience... Non!... mais depuis... depuis combien de temps? une heure peut-être... en proie à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile, complètement, figée dans cette attitude d’une tricoteuse qui écoute.

Qui écoute quoi?... La nuit est lourde, hostile... Et le silence est si profond qu’il m’inquiète... Je distingue avec une bizarre précision le tic-tac chantant de l’horloge qui est en bas, dans le hall... d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit... J’entends aussi ma respiration: elle est haletante... et je sens, sur mes lèvres, qu’elle est glacée... Les ténèbres... les ténèbres me paraissent comme... comme frémir... comme _vivre_!... Qu’ai-je donc?

Il faut bien que je me l’avoue... pourquoi dissimuler vis-à-vis de moi-même?... J’ai peur... dans cette maison écrasée de nuit, de silence...

Oh! un meuble a craqué!... les autres soirs cela arrive et je n’entends même pas, tandis que...

Les domestiques? ils couchent dans le chalet, au fond du jardin... pour leur téléphoner je devrais aller jusqu’à ma chambre... et je n’ose... je ne pourrais même pas quitter ce fauteuil... je ne pense qu’à rester immobile, qu’à ne pas faire le moindre bruit, afin d’écouter... d’écouter quoi?

Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu... Et sans raison!... Je proteste parce qu’elle est sans raison!...

Oh!... Oh!... la porte d’entrée en bas, qui donne de la rue sur le hall... elle vient de s’ouvrir!... C’est impossible puisqu’après-dîner je l’ai moi-même fermée à double tour... Oh si! elle est ouverte: je sens un léger courant d’air... oui, elle s’est bien ouverte, sans erreur possible... puisqu’elle se referme!... Crier au secours? Non! le son de ma voix me terrifierait plus encore... et, en bas, on entendrait...

Qui est-ce _on_?... Chut!... chut...

Des pas dans l’escalier?... Non, je ne les entends pas... J’ai beau prêter l’oreille, je n’entends rien... Mais je les devine, je les sens... alors, c’est peut-être une hallucination... Chut!... quelqu’un monte en s’efforçant de ne pas faire de bruit...

Une marche geint, cette marche qu’on a déjà réparée, passé le tournant... Jacques, que n’es-tu près de moi pour crier, pour me défendre!...

Oh!... cela est pire: Sphynge s’est dressée... elle a sauté à terre et elle regarde la porte, elle écoute... _Elle aussi a entendu!_... Donc je ne suis pas une malheureuse hallucinée!...

Sur le palier, maintenant... C’est sur le palier... _Cela_ hésite... Je me tasse dans le fauteuil... je sens mes mains qui se meurtrissent à en étreindre le dossier... Il faudrait, c’est si simple, que j’aille doucement pousser le verrou de la porte... il est solide, je serais en sûreté... la porte n’est qu’à quatre pas!... mais nulle force humaine ne me contraindrait à bouger.

Je n’entends plus rien... plus rien depuis quelques secondes... c’étaient peut-être mes pauvres nerfs qui... _Oh! la porte commence à s’ouvrir_... à peine... mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité du palier...

Elle s’entre-bâille, menaçante... La voilà grande ouverte... Personne!... à la lueur de la lampe qui éclaire le cabinet de travail j’aperçois tout le palier tranquille...

Mais _quelqu’un est entré_... j’en suis certaine...

Je _sens_... il me semble même _voir_... une présence vivante qui erre dans la pièce, et pas au hasard, non, mais avec une extraordinaire assurance...

Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en ronronnant, suit des pas invisibles, se frotte avec joie aux chevilles de... _de qui donc_?...

On a heurté un tabouret...

Oh! les cercles, les huit, que fait cette chatte en marchant sur le tapis... Je regarde attentivement la glace: vais-je y voir surgir une image?...