Le clavecin hanté

Part 7

Chapter 73,661 wordsPublic domain

Quelque chose a passé entre la lampe et moi... Toujours rien dans la glace... Oh!... oh!... le stylographe!... on le soulève de la table!... il est tenu en l’air... tenu par rien, puisque je ne vois rien... Ah! on vient de le poser soigneusement à sa place...

Le livre à reliure fauve... _Les Perles Rouges_... Il s’ouvre... j’entends crisser les pages... on le feuillette... il retombe sur la table, avec bruit...

Horreur!... la présence affreuse s’approche... je la perçois... elle est là... Sphynge évolue contre elle à mes pieds... Vais-je devenir folle d’épouvante?... Oh! n’ai-je pas senti une main sur mon front? Et entendu comme un sanglot... un sanglot...

... C’est fini. Plus rien. Tout a disparu... disparu net, avec une soudaineté surprenante... Je me retrouve lucide, honteuse. L’atmosphère est banale. Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. Sphynge aussi semble surprise... elle flaire le tapis, les meubles... puis elle s’enroule dans son pelage ras, soupire, s’endort...

Quelle heure?... _Minuit vingt-cinq_...

Sans la moindre appréhension, je descends dans le hall... La porte d’entrée est close à double tour... l’horloge chantonne familièrement... je parcours la maison... Rien d’anormal...

Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué aucun tour, il faut que je surveille mes nerfs. Comme Jacques se moquerait de moi s’il savait!...

Demain j’irai demander une ordonnance à notre vieux docteur...

* * * * *

Ensuite?... Ah! combien de femmes françaises l’ont vécu mon affreux mois d’après!...

Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les paquets que j’envoie, me reviennent avec la mention: «Le destinataire n’a pu être joint». Le bureau des Renseignements aux Familles, m’informe que mon mari est disparu. De l’espoir encore!...

Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi ému que moi, me rend visite. Il vient de la mairie...

Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque de nuit le 24 février à _minuit vingt-cinq_... A l’heure même où me surgissait cette affreuse épouvante... On a retrouvé son cher corps, on a constaté l’heure à sa montre brisée...

Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est pourtant venu dans notre demeure...? Est-ce lui qui a tenu le stylographe, feuilleté le livre, posé la main sur mon front?...

Ou bien mon être subconscient, se trouvant averti par une mystérieuse vague mentale--avec quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa dernière pensée!--ai-je, par réaction, imaginé cette scène terrifiante?...

Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, au grand jamais, je n’ai eu d’hallucinations... Non, c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu à sa femme, à notre chère demeure!... Sphynge, dont les nerfs sont plus subtils que les miens, n’a-t-elle pas reconnu son maître?...

... J’ai espéré qu’il reviendrait... Avec quelle émotion j’aurais accueilli ces signes de sa présence qui m’effrayèrent tant, ce soir du 24 février... Combien de nuits dans la maison solitaire, errant de chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à crier son nom chéri à travers mes larmes!... Mais vainement! Il n’est jamais revenu... Pourtant, au profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il _sent_ ma tendresse...

J’ai tout essayé... Je me suis rendue en des milieux spirites... La planchette, les tables tournantes, l’écriture automatique, les médiums à incarnation, n’ont même pas ébauché un rapprochement... J’ai écouté discourir des occultistes célèbres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à renouer la chaîne brisée. Et rien!... Oh! je ne dis pas qu’il _n’y a rien_ puisque j’ai eu une si forte preuve! Mais pourquoi est-il venu à l’instant de son trépas et plus jamais ensuite?...

Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, s’est-elle montrée si implacable?... Comment, alors qu’il expirait, est-il venu vers moi?... Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres mourants, on en cite dans toutes les familles. Mais nul ne les explique. Et l’être cher ne revient plus. Son adieu est pour toujours...

Comment vient-il?... Pourquoi ne revient-il pas?...

L’ORTEIL EN MOINS[5]

[5] D’après Amb. Bierce.

La vieille demeure des Mantish était hantée. Les gens sceptiques, et il y en avait déjà beaucoup en 1840, dans ce coin de l’Amérique du Nord!--convenaient qu’il se passait là des faits vraiment étranges.

C’était une maison très ancienne, non pas en ruines mais depuis longtemps abandonnée, dans une lande devenue sauvage, auprès d’un chemin où l’on passait peu.

Son aspect sinistre justifiait à lui seul sa mauvaise réputation; même en plein jour il suffisait de la regarder pour ressentir un malaise qui se transformait vite en effroi. Seuls certains châteaux d’autrefois ont une atmosphère aussi triste, aussi déprimante...

Après le crépuscule, les gens égarés dans ces parages voyaient avec angoisse la maison damnée surgir de l’ombre; alors, ils s’éloignaient vite et, rentrés chez eux, tremblaient encore...

Mais il y avait pire: selon de nombreux et irrécusables témoins, des silhouettes pâles erraient la nuit autour de la Maison Mantish, y entraient, en ressortaient, bien que volets et portes fussent hermétiquement clos. On avait entendu d’affreuses plaintes, perçantes, humaines, qui venaient de ce lieu d’épouvante et que rien n’expliquait... On avait vu des lumières livides briller à travers les fentes des volets.

Quinze ans auparavant cette maison était fraîche et riante. Mr et Mrs Mantish l’habitaient: lui, un bellâtre brutal et ivrogne, elle, née Gertrude Cash, une blonde délicate, un peu timide, aux grands yeux bleus.

Un jour, dans on ne sut jamais quel accès de fureur alcoolique, Mantish étrangla sa femme. Quand il revint à la conscience, il s’enfuit...

Le meurtre ne fut constaté que le lendemain. En ce temps qui ne connaissait ni le téléphone, ni le télégraphe, douze heures d’avance c’était l’impunité pour un meurtrier. Mantish ne devait jamais être rejoint.

Quand tout fut terminé, le shériff, avec l’assentiment de Robert Cash, père de la pauvre Gertrude, fit clore la Maison du Crime. Peu à peu elle acquit son aspect sinistre et son effrayante réputation.

Robert Cash, qui vivait toujours au moment où se passe ce récit, affirmait avoir reconnu plusieurs fois sa fille parmi les formes blanches qui semblaient encore habiter la demeure déserte.

* * * * *

... Ce soir-là, trois rudes cow-boys: King, Sanchez et Harrigan, menaient grand bruit au _Cygne blanc_, l’auberge du village le plus voisin de la Maison Mantish.

A l’autre bout de la pièce, seul à une table, se trouvait un homme qu’ils ne connaissaient pas et qui avait depuis quelques jours une chambre au _Cygne blanc_. Barbu, les cheveux longs, taillé en force, l’air pas commode, il ne parlait à personne.

Une vingtaine de garçons du pays buvaient et jouaient aux cartes, dans la brume bleue des cigares.

«Oui, je le répète, je ne peux supporter les difformités physiques, disait King, qui était de beaucoup le plus âgé des trois cow-boys et dont le visage tourmenté, ridé, presque grimaçant, attestait qu’il avait souffert. Non que je prétende qu’elles correspondent à des difformités morales, oh loin de là! mais que voulez-vous, je suis ainsi! C’est un sentiment que je ne peux vaincre... et il me...»

Harrigan interrompit:

«Alors une jeune personne qui n’aurait pas de nez ne courrait pas le risque de devenir Mrs King!...

--Certainement non... même si elle possédait des millions!...

--Tu exagères... Toi si impulsif, toi chevaleresque à plaisir? Il suffirait que tu l’aimes!...

--Je n’exagère pas... Et j’en ai donné, jadis, une preuve... une preuve terrible... Vous étiez alors des enfants... J’ai rompu avec cette adorable Gertrude Cash, que je devais épouser, en apprenant qu’à la suite d’un accident on lui avait amputé l’orteil du pied droit.

--Et on connaît la fin de l’histoire!... Peu après, et peut-être par simple dépit, elle se maria avec une fameuse canaille, ce Mantish qui était moins susceptible en ce qui concerne les orteils mais qui finit par étrangler sa femme... Il est maintenant à l’autre bout du monde... à moins qu’il ne soit mort...»

Il y eut un instant de silence.

King reprit, d’un ton grave, les yeux vers le sol:

«Cela fut la tragédie de mon existence... nous nous aimions beaucoup Gertrude et moi... Et, parce que je n’ai pas su vaincre la répulsion que m’inspirent les infirmités, la pauvre petite a... Mais je ne pouvais imaginer que cette rupture aurait pareille conséquence!... Je traîne ce cadavre dans la vie... J’aimais passionnément Gertrude...»

Harrigan, à voix basse et en désignant l’étranger qui buvait seul, dit alors:

«Cet homme à la table là-bas... Comme il écoute ce que nous disons!...

--Oh! il n’écoute pas, il entend!... Nous crions assez haut pour qu’il entende sans avoir besoin d’écouter!...» plaisanta Sanchez.

Mais King, que la conversation précédente avait sans doute mis de mauvaise humeur, s’était détourné et regardait l’étranger avec une insistance malpolie.

Il finit par l’interpeller.

«Hé! là-bas, vous feriez bien d’aller boire ailleurs...»

L’homme répondit:

«Pourquoi donc?

--Parce que vous n’avez évidemment pas l’habitude de vous trouver avec des gentlemen!...»

A ces paroles, dites sur le ton le plus haut, toutes les conversations s’arrêtèrent. On se leva, on se tourna vers la querelle commençante. Des gens montèrent sur des chaises afin de mieux voir.

L’inconnu s’avança, pâle, menaçant... Mais Harrigan déjà s’interposait:

«Voyons, King, il n’y avait pas de raison d’employer un pareil langage... Retirez ce que vous avez dit...

--Pourquoi donc?... On n’a pas à être poli avec un damné cochon...»

La seconde d’après, King recevait au visage le contenu du verre de l’étranger. Allait-il y avoir un pugilat?... Déjà le patron du _Cygne Noir_ se jetait entre les adversaires.

Mais King, très calme, s’essuya le visage avec soin et reprit:

--Je réclame la satisfaction due à quiconque reçoit une voie de fait en réponse à une simple malpolitesse...»

C’était la pleine époque des duels dits «à l’américaine».

Les combats singuliers, extrêmement fréquents en Amérique, y avaient pris une sauvagerie parfois cocasse. Les conditions, toujours très graves, que l’offensé imposait et que l’offenseur ne pouvait discuter, n’avaient rien de fixe, de réglé d’avance, et elles s’augmentaient souvent d’une sorte de fantaisie macabre.

«Vous connaissez les usages de ce pays?» demanda Harrigan à l’étranger.

Celui-ci, dont le visage encadré de longs cheveux et d’une barbe touffue était énergique jusqu’à la brutalité, frappa sur la table en criant:

«Que votre ami choisisse l’arme et le terrain!... L’heure aussi... tout de suite s’il veut!...»

King prit l’assistance à témoin:

«Vous entendez, gentlemen!... On ne me conteste pas le choix de l’arme, de l’heure et du terrain... Que deux d’entre vous veuillent bien assister mon adversaire... Tout doit se passer régulièrement...»

Deux gaillards curieux de voir le combat, acceptèrent.

A la porte, il y avait justement deux carrioles appartenant à des fermiers en train de boire. King monta dans l’une avec Sanchez et Harrigan. L’inconnu s’installa avec ses témoins sous la bâche de l’autre--qui suivit la première, conduite par King.

La nuit était affreuse, pleine de rafales. Entre des nuages sulfureux glissait parfois une effrayante clarté lunaire...

A contre sens du trot des chevaux, les arbres passaient dans les ténèbres, montrant l’un après l’autre, vaguement, leur silhouette déchiquetée...

King arrêta sa carriole et en descendit, avec Sanchez et Harrigan, à un endroit imprévu entre tous, un endroit abominable: devant la Maison Mantish, la Maison du Crime, dont l’aspect semblait, cette nuit-là, plus sinistre encore que d’ordinaire...

L’étranger, qui était enfoui sous la bâche de la carriole, sembla assez impressionné lorsqu’il eut sauté à terre.

«Où diable m’avez-vous emmené? grommela-t-il.

--J’ai le choix de l’endroit!... Je choisis l’intérieur de cette maison!... Tiens, vous êtes moins fier que lorsque vous m’avez jeté du whisky au visage?»

L’autre cracha par terre et répondit:

«Je n’ai pas plus peur de votre damnée maison que de vous!...»

On parvint difficilement à ouvrir la porte. Quand, enfin, elle céda, on entendit des échos plaintifs venir de l’intérieur.

Cela sentait le moisi, la cave... Les six hommes suivirent un couloir presqu’à tâtons et dans un grand silence car un épais tapis de poussière rendait les pas muets, un couloir où la lueur d’une chandelle qu’ils avaient allumée faisait osciller de grandes ombres.

Ils parvinrent à une large pièce carrée, vide. Les deux fenêtres étaient hermétiquement closes par la poussière et la vétusté, derrière leurs volets assujettis à l’aide d’énormes barres de fer.

«Halte!...» dit Harrigan.

Personne ne franchit le seuil!...

Puis Harrigan ajouta:

«Déshabillez-vous!... C’est en cette pièce même qu’aura lieu le duel, dans l’obscurité.»

King et l’étranger, sans entrer dans la pièce, retirèrent chapeau, cravate et veste.

Sanchez sortit alors deux longs couteaux à bœuf.

«Voici les armes!... Ces deux couteaux sont exactement pareils.»

Chaque combattant en prit un, puis, toujours selon l’usage, et afin d’établir qu’il ne portait d’autre arme, il fut fouillé par les témoins de l’adversaire.

«Maintenant tout est prêt... Veuillez alors vous placer dans cet angle.»

Il indiquait le coin de la salle le plus éloigné de la porte.

L’étranger, après un instant d’hésitation, franchit le seuil et gagna la place assignée tandis que King se mettait dans le coin opposé... les témoins restèrent dans le corridor.

Inclinés en avant, la main crispée sur l’éclair vague du couteau, les deux combattants se regardaient--avec cette haine spéciale qu’on n’éprouve qu’en présence de la mort...

Sanchez éteignit la chandelle. Obscurité profonde.

--Gentlemen, dit la voix de Harrigan, qui semblait lointaine en ces ténèbres, nous allons nous retirer; vous ne bougerez pas jusqu’à ce que vous entendiez se refermer la porte extérieure de la maison... Cela sera le signal du combat!... Ensuite, que Dieu vous aide!

Il y eut le bruit de la porte de la salle que les témoins refermaient.

Enfin la porte de la maison retentit sourdement...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le lendemain matin, par un soleil resplendissant, le shériff du district, Sanchez, Harrigan, King et Robert Cash, le père de la pauvre Mrs Gertrude Mantish, s’arrêtaient devant la demeure hantée et y pénétraient.

Au bout du couloir, on ouvrit la porte de la salle... Était-elle déserte?... Non. Quand les yeux se furent habitués à la demi-obscurité, ils distinguèrent un homme qui se tenait sur un genou, dans l’angle le plus éloigné de la porte...

Il était dans une attitude d’épouvante atroce, les épaules levées jusqu’aux oreilles, le visage détourné, les mains étendues...

Le shériff tira sur l’un des bras, qu’il sentait raide et froid.

Le cadavre roula sur le flanc, d’un seul coup, sans quitter sa pose contractée...

Il offrait ainsi sa figure au jour douteux qui venait de la porte.

Et Robert Cash balbutia:

«Seigneur! Mais... mais c’est Mantish.

--Vous voyez bien que je ne me suis pas trompé! s’écria King, triomphant. Dès le premier instant je l’ai reconnu... Il a laissé pousser sa barbe et ses cheveux, mais ma mémoire est bonne... L’attirance mystérieuse qui ramène toujours, invinciblement, un meurtrier vers le lieu du crime, l’a-t-elle fait revenir dans le pays, ou y avait-il simplement quelque intérêt? on ne le saura jamais; mais c’est bien lui!... Quand, hier soir, par une supercherie qui était la plus légitime vengeance, je me suis glissé hors de cette pièce, en même temps que Sanchez et Harrigan, et que j’ai quitté avec eux la maison, c’était pour laisser en proie à toutes les horreurs de l’ombre et du remords, un misérable assassin... Un duel avec lui? Non, mais pire, bien pire: les ténèbres de cette pièce où jadis il tua sa femme!...

--Mais... de quoi donc est-il mort?» demanda le shériff.

En effet Mantish se trouvait encore dans le coin même où il s’était placé pour le combat.

Son attitude et son visage attestaient une épouvante inouïe...

Qu’avait-il donc _vu_ dans les ténèbres?

On regarda autour de lui... on chercha...

Or, sur la couche épaisse de poussière qui revêtait le sol, à côté des empreintes des bottes des hommes, il y avait, extrêmement nettes, _celles de deux pieds nus_... elles se dirigeaient vers le cadavre...

Cash, livide, tremblant, dit en les désignant:

«Regardez!... regardez!... _le gros orteil du pied droit manque!... ce sont les pas de Gertrude!_»

Gertrude, on le sait, était le prénom de Mrs Mantish, fille de Robert Cash, et la femme, la victime, de l’assassin dont le cadavre gisait là...

L’ÉMOTION DE MAURICIA

Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes, l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées emmaillottées de serge verte, et un médecin...

On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le _Maître de Forges_...

Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du squelette rouillé de la Tour Eiffel?...

Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve, elle s’abattit sur le grand lit...

Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel? Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari, avocat débutant, lui avait dit:

«Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...»

La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis, et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que pouvait bien être un duel...

La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes, et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!...

Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et chapeaux haut de forme...

Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant _Faust_!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de ses parents à elle!... quelle noble nature!...

Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat...

A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes...

* * * * *

... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux jaillissaient des buissons.

Jacques disait à ses deux témoins:

«Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby... Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à Gaby...»

Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu...

Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des Princes. C’était là...

Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de la salive... D’un effort, il s’affermit...

Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse, et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins engagèrent Jacques à s’apprêter...

Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte. Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa langue... Il haletait un peu.

Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui... Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout compris...

Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets, les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son visage surtout, à cause des femmes...

Il se répétait: «Je ferai _une, deux_... Je ferai _une, deux_!...» cherchant de l’assurance dans ce projet...

La porte s’ouvrit devant son premier témoin.

«Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les épées... On t’attend...»

Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles claires, sur des morceaux de coton enflammé...

Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs. Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures funèbres.

Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le cadre de la porte et regardaient.

Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main...

Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases dont Jacques entendit seulement: «_Allez, Messieurs!_»