Le clavecin hanté

Part 5

Chapter 53,650 wordsPublic domain

Après plusieurs jours de divagation, soudain, un midi, elle parut reprendre conscience. Son regard parcourut avec lenteur la hutte de bois, où la dévorante lumière d’été entrait par la fenêtre grande ouverte, puis, s’arrêtant sur Murlock, il prit une expression terrible de douleur et d’effroi.

Elle esquissa un geste d’adieu qu’interrompit la lourde chute de sa main... Après quelques hoquets, elle eut comme visage un masque de cire aux yeux vitreux sous les mèches blondes mouillés...

Murlock, qui n’avait jamais vu s’éteindre un être humain, couvrit de sanglots la forme froide, pendant des heures et des heures--des jours peut-être... Fermer des chers yeux fut terrible à son amour...

* * * * *

La solitude lui sembla brusquement atroce. La forêt l’entourait d’épouvantes insoupçonnées. En veillant l’inerte aimée, il gardait son fusil près de lui et renouvelait parfois l’amorce.

Enfin il se souvint que les pauvres morts doivent être préparés pour le repos sans réveil au sein de la nature créatrice et miséricordieuse...

Il étendit le corps, qui était resté souple, sur la longue table en bois rude, la chère table de leurs repas!

Il peigna, enroula, coiffa, l’admirable chevelure rousse. Il joignit les doigts et maintint les poignets avec un ruban, brin de luxe retrouvé au fond d’un coffret...

Quelle douleur en ces préparatifs--qu’il acheva comme la forêt devenait nocturne, hostile...

Il avait creusé la tombe avec le pic qui lui servait pour les trappes à fauves...

Ce serait pour l’aurore...

* * * * *

Après avoir embrassé encore une fois les paupières closes de l’aimée, il s’assit contre la table, à la place qui lui était ordinaire pendant les repas, les coudes sur l’âpre bois, la tête dans les mains...

La terne lueur d’une puante lampe à huile donnait, sur le visage détendu qu’il regardait désespérément, qu’il voulait voir jusqu’à la dernière seconde...

Mais la fatigue ignore nos émotions. Le pauvre homme n’avait pas dormi depuis longtemps; le vent léger, qui entrait par la fenêtre ouverte, caressait ses brûlantes paupières; c’était l’heure ordinaire de son repos. Un irrésistible sommeil l’accabla...

... Quelque temps après, soudain, il s’éveilla net... pour écouter!... pour écouter... Il ne lui restait aucune somnolence... Il lui semblait qu’avant ce réveil il avait entendu... entendu quoi?...

La lampe s’était éteinte... Silence épais...

A côté de la forme inerte, il regardait intensément dans l’obscurité... Il n’apercevait rien et ignorait ce qu’il cherchait à voir... Sa respiration était suspendue, son sang immobile.

_Quoi_ donc l’avait éveillé, oui, _quoi_?...

Et _où_ était-ce?...

Les légendes fantastiques de la forêt surgirent confusément à sa mémoire... blanches silhouettes errant, en peine, la nuit..., visages aux yeux de feu qui, de tronc en tronc, vous suivent... aigre voix susurrant à l’oreille du trappeur qu’il ne reverra pas sa hutte...

Murlock voulut réagir..., il fit un effort mental--mais, horreur! la table sur laquelle il était toujours accoudé, _remuait légèrement_... et il entendit un _pas_ dans la chambre... Non, _des pas_!... comme des pieds nus marchant sur le plancher...

Qui marchait ainsi dans les ténèbres, près de lui?...

La peur paralysa Murlock, le contraignit à ces secondes d’attente garrottée qui semblent des heures... Il n’avait jamais veillé de cadavre... L’effroi était plus fort... Vainement voulut-il murmurer le nom de l’épouse, étendre la main vers elle... elle, là, si près de lui, sur la longue table... Sa voix, sa main, n’obéirent pas...

Une forte impulsion poussa la table contre sa poitrine... en même temps qu’il entendait, qu’il sentait, une lourde chute sur le plancher...

Et des sons rauques, étouffés, inhumains, s’élevèrent dans la hutte...

L’excès même de la terreur rendit à Murlock ses facultés. Il étendit les bras sur la table, pour étreindre, pour protéger, la forme chérie.

_Il n’y avait rien sur la table!..._

La démence contraint à agir; à agir n’importe comment... Murlock saisit son fusil qui était pendu derrière lui et, sans épauler, il fit feu dans les ténèbres...

Et, à l’éclair du coup, il aperçut une énorme panthère tirant le corps de sa femme vers la fenêtre ouverte, les crocs enfoncés dans sa gorge.

Murlock s’évanouit...

* * * * *

... Quand il sortit de l’inconscience, le soleil pénétrait le dôme colossal de la forêt. Les bruits du jour étaient tels qu’à l’ordinaire...

Le corps de la morte gisait près de la fenêtre, là où l’avait abandonné le fauve mis en fuite par le coup de feu...

Du cou, déchiqueté par les crocs de la bête, une flaque de sang, de beau sang vivant, avait coulé... Les membres se crispaient horriblement dans une attitude de défense suprême... La figure, aux yeux ouverts, portait une expression d’abominable terreur...

Entre les dents, il trouva un fragment de l’oreille du fauve...

LES FACTURES

Une gare de frontière en février 1917. Huit heures d’un délicieux matin. Hors le haut cintre du hall, là-bas où les rails filent vers la Suisse, des sommets déchiquetés de montagnes se profilent en des lueurs roses.

Le rapide quotidien est arrivé de Paris il y a cinquante minutes; les voyageurs, bougons, mal réveillés, et qui mettaient en l’air alpestre du quai une atmosphère et des aspects de métropole, ont dû tous descendre et s’entasser en file étroite maintenue par des barrières, dans un baraquement de planches. Toujours si froid, ce baraquement, malgré un poêle rouge, que les employés l’appelaient «le Palais de glace».

Chaque deux à trois minutes, une porte s’ouvre; une personne, ou une famille, entre dans la petite pièce où les commissaires spéciaux de la Sûreté Générale scrutent les visages, examinent les passeports, cherchent dans des boîtes à fiches, questionnent minutieusement, souvent acheminent les gens vers la salle de fouille ou leur déclarent qu’ils ne peuvent sortir de France.

La porte se referme; le rassemblement humain soupire et avance d’un pas avec anxiété car si les formalités ne sont pas terminées à l’heure extrême du départ du train, on aura à attendre le suivant jusqu’au lendemain.

C’est ici une des portes de la France et les agents de l’ennemi cherchent sans cesse à la franchir pour venir chez nous ou pour porter en Suisse des renseignements dont le moindre est très important et dont certains peuvent faire tuer vingt mille de nos soldats. Qui sont-ils ces agents? Peut-être ce vieillard cacochyme qui toussotte dans sa pelisse, cette bonne grosse dame que deux bébés accompagnent, ce saint ecclésiastique, ce dandy dont la voix aiguë proteste contre les courants d’air!... Tous les aspects! Tous les faux papiers!... Où cachent-ils leurs documents? Talon d’une bottine, doublure d’un manteau, chevelure, manche creux d’un parapluie, ou les endroits les plus intimes du corps?... sans parler de la bille creuse en argent que l’on avale...

Aussi ces services de frontière sont-ils en communication téléphonique incessante, de nuit comme de jour, avec le Ministère de l’Intérieur et le Ministre de la Guerre. D’énormes courriers quotidiens leur apportent des signalements, des ordres, des résultats d’enquête. Leur labeur est redoutable et délicat.

* * * * *

Ce matin-là l’officier de service était le lieutenant Maurice Lumne. Blessé en Argonne, il occupait ce poste durant sa convalescence qui devait être longue.

Il avait une physionomie douce, un peu triste, aux traits tombants, une moustache maladroitement taillée à l’américaine, et de longues mains maigres.

En son petit bureau sis dans la gare même, non loin du baraquement d’attente, il ouvrait, devant une grille ardente, son courrier personnel apporté par le train, quand un des commissaires spéciaux entra.

--Mon lieutenant, j’ai saisi dans la valise d’une voyageuse ces paperasses-là qui étaient roulées en tampon au fond d’une bottine... Et je crois bien que la particulière est cette suspecte que signalait la circulaire S. C. R. 9873 2/11 d’avant-hier... Je vais vous l’amener... vous l’interrogerez vous-même...»

La S. C. R., «Section de Centralisation des Renseignements» dépend du Ministère de la Guerre... L’Intérieur et la Guerre, très jaloux de leurs attributions respectives, les mélangent pourtant avec une cordialité apparente.

L’officier déplaça péniblement sa jambe droite qui, malgré plusieurs interventions chirurgicales demeurait douloureuse et roide. Il écarta son courrier puis, avec soin, peu à peu, il déchiffonna, il lissa, les papiers suspects.

C’étaient deux factures de grande couturière.

Regardées obliquement, puis en transparence, elles n’offrirent pas ces traces légères que laissent les encres sympathiques. Il y appliqua pourtant le fer chaud électrique: rien ne parut. Un premier réactif passé au pinceau, d’un angle à l’autre, ne fit surgir nulle évidence d’écriture secrète.

Mais, sous le second, la blancheur du papier se couvrit soudain de caractères teutons, de chiffres, de lignes formant un plan!...

Le cas était net, flagrant, extrêmement grave...

Le jeune lieutenant eut un geste de colère!... Il revit, brusquement, la ligne sinueuse des tranchées dans la plaine boueuse, presque liquide, défoncée de cratères d’obus, empanachée d’énormes flocons blancs et d’éclairs rouges, il perçut le vacarme terrible des explosions... Des files de nos soldats s’effondraient autour de lui, pulvérisés, enfouis... Que de familles françaises bientôt sangloteraient!... Et cela, grâce à des avertissements transmis à l’ennemi, grâce à des papiers comme ces deux prétendues factures!...

Cette fois, au moins, ce n’était qu’une tentative, et les douze fusils du peloton d’exécution projetteraient des balles justicières...

Au-dessus des bruits de la gare, du halètement de la locomotive en attente et des chocs de verreries dans le buffet où consommaient les voyageurs déjà «visités», une voix féminine s’approcha en protestant:

«C’est indigne... Traiter ainsi une femme... je me plaindrai!...»

Au son de cette voix, l’officier sursauta...

Le commissaire spécial ouvrit la porte, fit entrer une jeune femme élégante, jolie, animée, et se retira.

«Monsieur, on vient de se conduire ignoblement avec... Oh! comment, c’est toi, mon petit?... Toi!... Oh!... Quelle veine... non, quelle veine!... Depuis avant la guerre!... Oui! j’ai été vilaine avec toi... J’aurais dû t’écrire... mais, tu sais, je remets toujours au lendemain, et les jours passent... oh! j’ai tout de même bien pensé à toi... je me demandais ce que tu étais devenu... Figure-toi qu’on vient de me traiter abominablement... j’ai un passeport en règle, il n’y a pas à dire, il est en règle!... et on m’interroge comme si j’étais une espionne... on me retourne ma malle de fond en comble... on froisse mes robes... Qu’est-ce que tu as à me regarder ainsi? Tu m’en veux encore?»

Lentement, il lui indiqua sur les fausses factures, encore humides, les phrases en allemand, les chiffres, les plans...

Elle prit un air insolent et naïf.

«Je ne sais pas ce que c’est cela...

--Marthe... la vérité!...

--Je la dis, quoi, la vérité!... D’abord ces papiers ce n’est pas à moi...

--Tu sais ce qui t’attend?... Le poteau, comme Mata-Hari!»

Elle essaya de rire dédaigneusement. Mais l’émotion vieillissait sa figure de bébé dans le flou de ses cheveux décoiffés par le train... Ses lèvres rougies tremblaient...

La retrouver ainsi, cette puérile danseuse pour salons «esthétiques» et ateliers d’opiomanes, cette petite inconsciente qu’avant la guerre il avait tant aimée!... dont il avait tant souffert à cause de «Freddy», le Portugais obséquieux et robuste qui l’accompagnait... oh! en tout bien tout honneur! selon elle: «Freddy?... mon danseur!... rien de plus!... je le paye... Un larbin!...» disait-elle... Un si véhément amour, accentué par de telles souffrances!... Brusque séparation en août 1914. Depuis, pas de nouvelles de l’aimée! Elle avait quitté son domicile d’alors en disant: «Je pars en tournée théâtrale à l’étranger...» Ce fut à elle qu’il pensa obstinément pendant la détresse abominable des premières batailles, dans la monotone torture des tranchées, et lorsque, blessé, il râla, toute une nuit d’hiver, dans un trou d’obus. A l’hôpital militaire, son délire parlait d’elle sans cesse aux infirmières émues d’une si violente passion...

Dans sa peur, elle se rappela que ce gosse de Maurice obéissait à tous ses caprices et que, même, elle ne l’avait pas sérieusement aimé parce qu’il «lui cédait trop».

Elle prit cette douce voix soyeuse à laquelle elle se souvenait qu’il ne résistait point:

«Mon petit Maurice, rends-moi cela et dis qu’on me laisse tranquille.»

Il jeta brusquement les deux feuilles dans un tiroir et le ferma à clef.

«Chéri, puisque je te dis que c’est une erreur!... voyons, crois-moi!... tu ne vas pas me faire avoir des ennuis!

--Tu es arrêtée!... tu passeras en conseil de guerre!»

Il y eut un silence. On entendit siffler la locomotive de l’express qui repartait... ses heurts sourds se précipitèrent, disparurent au loin.

Alors, la danseuse, tombée dans un fauteuil, éclata en gros sanglots pitoyables. Elle n’était, comme toujours, qu’une enfant...

«Rends-toi donc compte, Marthe, de ce que tu as fait!...»

D’abord elle ne put répondre. Les larmes l’étranglaient. Des fils de salive se tendaient entre ses mâchoires grimaçantes...

Elle balbutia enfin:

«Ce n’est pas moi... est-ce que je sais ce qu’il y a sur ces papiers... Ce n’est pas moi... C’est Freddy!...

--Le Portugais?

--Il est Bavarois. On est parti ensemble à Berne l’avant-veille de la guerre... Il savait depuis longtemps qu’elle allait avoir lieu... Ensuite on a habité Lorrach, un patelin dans le duché de Bade près de la frontière suisse... Maintenant on est à Zurich, avenue de la Gare... Ce n’est pas ma faute s’il m’envoie à Paris... Il m’a donné l’habitude de la morphine... Quand je n’obéis pas il me retire mes ampoules et je ne peux en avoir que par lui... Regarde.»

Elle releva sa robe. Ses cuisses musclées, pâles, étaient pointillées de piqûres rougeâtres.

«Quand on s’est mis dans la morphine, chéri, on ne peut plus résister... Je vais quelquefois passer deux jours à Paris pour des toilettes... Il y a des types que je ne connais pas... ce n’est jamais le même!... qui me remettent des papiers... je les rapporte à Freddy... Je n’ai jamais rien su que cela... Je ne suis pas une espionne, oh çà! pour sûr que non!... on ne peut pas le dire!... je n’ai fait que remettre des papiers...»

Le lieutenant regardait, plus ému encore qu’elle, la femme qu’il aimait tant, qui avait été son premier amour, son seul amour, toute sa douleur, toute sa vie!... Bientôt le conseil de guerre... les uniformes incertains dans la salle sombre... le verdict: la mort! car on ne tiendrait pas compte de l’intoxication, de la débilité mentale... Puis l’aube d’exécution, le petit jour descendant le long des murailles du château de Vincennes... la corde neuve qui maintient au poteau une silhouette qui va être une cible... le miséricordieux bandeau que dépasse la chevelure blonde...

Le visage du jeune homme exprimait l’horreur de ces pensées si intensément que la danseuse poussa un cri rauque... Elle se jeta à genoux en recommençant à sangloter. Elle lui enlaça les jambes. Son chapeau glissa. Son corsage s’ouvrit sur l’admirable poitrine...

«Non, Maurice... Tu ne vas pas faire cela, Maurice chéri!... Jette au feu ces papiers!... Ta petite t’en conjure!... ta petite à toi... oh si! je t’aimais bien, et s’il n’y avait pas eu Freddy... lui me dominait et toi tu étais trop doux... mais je t’aimais... Non! ne dis pas non!... Écoute-moi... écoute-moi donc!... Ne me repousse pas ainsi... Écoute, si tu veux, je reste en France avec toi... je serai à toi, rien qu’à toi... je ferai tout ce que tu voudras...»

Il sentait contre lui la chaleur du beau corps. Jamais il ne l’avait aimé davantage...

Quelle tentation!... Détruite le texte de ces papiers en y appliquant un réactif acide. Rendre Marthe inoffensive en lui interdisant le passage de la frontière, officiellement, jusqu’à la fin des hostilités. Attribuer le bruit de l’entretien au «cuisinage» énergique d’une femme suspecte... Et avoir Marthe toute à lui, enfin!... Seule, sans ressources, loin du faux Portugais, elle serait vraiment sienne!... Sa mort, sanction absolument inutile, ne profiterait en rien à la Sûreté Nationale!...

Il étendit la main vers les factures... Mais un coup de mémoire lui montra soudain, en vision crue, la bataille formidable, hideuse, les panaches mous des explosions, le jappement prolongé des mitrailleuses,--et les cadavres des soldats de France, comblant en désordre la tranchée et sur lesquels, à chaque seconde, d’autres braves garçons venaient, par rangs entiers, s’abattre... Certains hurlaient affreusement... Il lui sembla que s’il faisait grâce ces cris le poursuivraient... toujours... Il les entendait avec une si atroce netteté...

Il appuya trois fois, signal convenu, sur un bouton électrique que cachait le tapis de la table.

Deux agents entrèrent, saisirent par le bras la femme, qui cria, menaça, injuria. Ils l’entraînèrent pendant que l’officier mettait sous enveloppe le document terrible et l’adressait à ses chefs: État-Major de l’Armée, 2e Bureau, S. C. R...

Plus tard, le même commissaire spécial entra pour une affaire de service dans le petit bureau.

Il s’aperçut que le jeune homme avait la figure singulièrement pâle et crispée:

«Est-ce que votre jambe vous fait davantage souffrir, mon lieutenant?

--Non... au contraire... je vais même demander à repartir au front.

--Mais votre régiment se trouve dans un secteur rudement exposé, pour l’instant...

--Je sais... je sais...»

AU PONT DU HIBOU[3]

[3] D’après Amb. Bierce.

Un homme aux mains liées derrière le dos se tenait à l’extérieur du parapet d’un pont de bois, sur le bout d’une planche.

Une corde qui cerclait, lâche, son cou, était attachée au parapet auquel il tournait le dos. Il regardait l’eau torrentielle courir, écumer, à huit mètres au-dessous de lui.

A l’autre extrémité de la planche se trouvait un robuste sergent de l’armée américaine. Il faisait contre-poids. Tout à l’heure le sergent quitterait brusquement la planche qui basculerait; le condamné tomberait avec elle dans l’espace, la corde le retiendrait--par le cou...

Sur la berge, une compagnie d’infanterie, immobile, présentait les armes.

Le capitaine, en avant de la ligne, raide, son sabre nu à la main, le regard sur sa montre, attendait l’heure précise de donner le signal...

Personne ne bougeait. La Mort est une dignitaire qui, lorsqu’elle arrive après avoir été annoncée, doit être reçue avec des marques de respect, même par ceux qu’elle n’impressionne pas.

L’homme qu’on allait pendre avait trente-cinq ans. C’était un civil, un planteur du sud. Ses cheveux bruns tombaient le long de son visage distingué. Rien en lui d’un vulgaire criminel: le code militaire prévoit l’exécution de gens très différents et les gentlemen ne sont pas exclus...

Celui-ci avait essayé, patriotiquement, d’incendier le «Pont du Hibou» qui allait maintenant lui servir de potence. Il se nommait Carton Farquhar.

... Le sergent s’assurait, en portant un peu de son poids sur le garde-fou, que la planche basculerait net, que rien ne la retiendrait...

Carton Farquhar regarda un instant encore l’appui incertain sous ses pieds--puis l’écume de la rivière bouillonnante... une énorme pièce de bois y dansait comme un bouchon; il la suivit des yeux--et s’en voulut de s’attentionner, même machinalement, à autre chose qu’à sa femme, qu’à ses trois enfants...

Comme il avait vécu heureux!... Un mariage pauvre mais d’amour, la fortune rapidement conquise par un labeur probe, trois enfants vigoureux! Son foyer était un modèle d’harmonie, de tendresse... Les fêtes familiales! Anniversaires de naissance! Christmas! Huit jours avant, encore, son bonheur semblait un défi au destin... Et maintenant!... Sa femme saurait-elle démêler les affaires qu’il laissait? Ses enfants sont tout jeunes... Suppliciantes anxiétés...

Oh! il ne regrettait rien! Il avait fait, impulsivement son devoir de citoyen sudiste: l’incendie du Pont du Hibou devait gêner l’armée du général Lincoln, mais comme Farquhar n’était point soldat, son geste devenait celui d’un franc-tireur; un tribunal martial l’avait condamné aussi justement que promptement... Dieu!... mourir... mourir!... plus jamais autour de son cou les petits bras, menottes jointes, de ses enfants,... ni le soir pour le sommeil, la tiède tête brune de sa femme sur son épaule...

Pour dissimuler ses larmes, pour être jusqu’à la dernière seconde avec les êtres chers, il baissa les paupières...

Ses ultimes instants duraient... duraient...

Un son régulier, sourd, que d’abord il ne s’expliqua point, retentissait maintenant près de lui... On eût dit des coups de marteau de forgeron sur l’enclume. Cela semblait tout contre lui et pourtant éloigné. Il écouta chaque heurt avec impatience et aussi--pourquoi donc?--avec appréhension... Les intervalles de silence entre les coups, s’allongèrent... Des heures ne séparaient-elles pas un coup de l’autre?...

Ce qu’il entendait là, c’était le tic-tac de sa montre...

Obsédé, il rouvrit les yeux, aperçut encore l’eau écumeuse et folle.

«Si je pouvais libérer mes mains, pensa-t-il, je dégagerais aisément ma tête du nœud coulant et je sauterais dans le fleuve. En nageant entre deux eaux, peut-être éviterais-je les balles; je regagnerais ma demeure!... Ma femme, mes petits!...»

Il essaya de séparer ses poignets. Mais la corde fine, solide, mouillée, à rang triple, les réunissait implacablement...

Sur la berge, le capitaine alluma un éclair dans l’air en levant son sabre.

Le sergent fit un bond de côté... La planche bascula...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Carton Farquhar tomba dans l’eau comme une statue de plomb. Il perdit conscience...

Une douleur à la gorge et aux poignets l’éveilla. Où donc se trouvait-il?...

Un grand froid l’enveloppait, un froid bizarre mais qui lui rendit vite sa lucidité entière... oui, vite, par bonheur! car il suffoquait... de l’eau saumâtre comblait sa bouche...

Il comprit que la corde attachée au parapet s’étant cassée, il venait de tomber dans le fleuve au lieu de rester pendu au pont... Il ouvrit les yeux et, à travers une verdâtre brume, il aperçut au-dessus de lui une lumière lointaine, inaccessible. Il descendait encore dans l’eau, certainement, car la lumière s’affaiblit jusqu’à disparaître. Puis elle recommença à luire, elle augmenta et il connut ainsi qu’il revenait à la surface...

Il dut faire inconsciemment un grand effort car une douleur aiguë à ses poignets lui révéla qu’il essayait de les dégager. Il donnait son attention à cette lutte comme un badaud observe un jongleur. Quel splendide effort!... Quelle force magnifique!... Ah! bravo! la corde cédait!... Il observa comme ses mains vinrent vite débarrasser son cou du fragment de nœud coulant encore enfoncé dans la chair...

Il sentit sa tête émerger; la lumière matinale l’aveugla délicieusement... Il but une longue aspiration d’air... Ah! la caresse des pentes vagues sur son visage!... Il nageait avec force... La détente de ses membres avait une souplesse, une allonge, qui lui parurent extraordinaires.

Il osa regarder les berges... Sur l’une, la forêt énorme, bruissante. Sur l’autre, mais loin déjà, en silhouettes précises contre le bleu pâle de l’horizon, les soldats qui gesticulaient...

De son sabre lumineux, le capitaine désigna le nageur. Les soldats se groupèrent instinctivement en peloton. Leurs fusils, parallèles comme à l’exercice, visèrent... un léger nuage s’en éleva, vite écarté par le vent... Autour de Farquhar, de menues gerbes d’eau fusèrent sous les balles...