Part 4
On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de guéridons à tiroirs.
Personne n’était entré. Personne n’était sorti...
Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le diamant demeurait introuvable.
Nous nous regardions...
Destieux dit alors sèchement:
«Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons nos poches!... Et je donne l’exemple...»
Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa l’embarras qui planait...
Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on palpe ses manches, son torse, ses jambes.
Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le dernier à avoir le diamant entre les mains.
La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité.
Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a passé, sauf Jacques Neville...
On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.
«Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine, que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un chèque pour cette somme...»
Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez emporté, s’écrie:
«Il faut pourtant savoir...»
Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce parmi les chaises renversées.
Destieux sonna et dit au valet qui parut:
«Reconduisez M. Neville...»
Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée» avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment!
«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle.
Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que je ne l’aurais supposé, répondit:
«Je chasse cet individu... ce voleur!...»
Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante... Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique:
--Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos poches... Laissez-vous fouiller!»
Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce regard...
Puis il sortit...
* * * * *
En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.
«Vous me croyez coupable?...
--Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?...
--Vous allez la comprendre...»
Il monta chez moi. La porte close, il cria:
«Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens...
--Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous débarrasser du diamant!...
--Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication... Fouillez-moi!...»
Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir...
Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle aussi...
«Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner, puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire maintenant?...»
Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil!
Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant, mais surtout, le voleur...
* * * * *
Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine, nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que nous n’avons plus qu’à attendre.
Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir aujourd’hui...
Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa trépidation, chaque trois minutes...
L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut diverses clientes avant la nôtre...
Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un diamant--qui est bien celui de Christian!
Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds cachés par une gaze!...
Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant, Messié!... En se dépêchant, Messié...»
Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua: le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de couturière...
Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot de regret...
«Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif...
* * * * *
On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale, il n’eût pas trouvé de prêteur.
Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères, démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité. Il ne me crut pas.
Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps... Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle?
... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.
LES ÉVADÉS
«Pastier t’avait dit qu’en vingt-quatre heures on s’rait à la frontière suisse... Ça fait juste trois jours qu’on s’est évadé et nous v’là encore en plein pays boche... Y a pas d’erreur, on y est encore, on y est si tellement qu’on n’ose pas montrer son blair hors des bois et que si qu’on nous rencontrerait on serait foutus, et comment!... Et tu n’sais même plus l’chemin, toi un môme qu’a de l’instruction... Tu bigles d’après l’soleil pour t’rend’ compte d’quel côté c’est l’Sud, et on va par là... J’en f’rais autant, moi, Blin, que j’suis qu’plombier-zingueur... A quoi ça t’sert d’avoir suivi toutes sortes de classes... C’qu’y a d’plus embêtant c’est les provisions!... a sont presque finies, les provisions, et quand a l’seront tout à fait on aura l’choix: ou claquer au pied d’un arbre ou s’laisser reprendre, c’est-à-dire claquer aussi par suite des punitions qu’on nous foutra... Pas très bath c’qui nous attend, d’une façon comme ed’lautre!...»
Et Blin croisa les bras en renversant en arrière sa géante silhouette. Son visage touffu d’ouvrier était rougi par le crépuscule filant entre les branches.
Pastier rajustait nerveusement son binocle. Petit, fluet, pâle, paraissant moins que ses vingt-deux ans, il avait dirigé l’évasion. Les reproches lui causaient un gros chagrin nerveux de gosse...
Ils reprirent en silence leur marche dans la forêt...
Prisonniers l’un de Charleroi, l’autre de Maubeuge, ils s’étaient enfuis du terrible camp de Rigenburg avec leurs économies de boîtes de conserves et grâce à des vêtements civils obtenus sous prétexte d’une représentation théâtrale. Ils avaient d’abord suivi la grand’route, marchant la nuit, se cachant le jour. Mais, à cause des patrouilles devenues fréquentes, ils avaient dû se jeter dans les bois, les grands bois sauvages qui descendent les pentes du duché de Bade jusqu’au Rhin... Le Rhin! leur but, là-bas, vers le Sud. Qu’ils l’atteignent en un point quelconque, entre Schaffouse et Bâle, qu’ils le traversent malgré les sentinelles, et c’est la Suisse, la bonne Suisse miséricordieuse!...
... Ils marchèrent longtemps encore, ce soir-là, dans le noir intense, le silence, l’humidité, de l’énorme forêt, ils marchèrent sans se parler, sans se voir; l’un sentant à côté de lui le piétinement de l’autre, et les bras tendus à cause des arbres...
La voix de Pastier dit:
«Écoute, Blin, il doit être minuit. On n’y voit goutte. Dormons un peu. Le jour paraît dans deux ou trois heures. Alors, on s’débrouillera...»
A tâtons, ils trouvèrent un endroit du sol presque sec, sous un sapin. Roulés chacun dans une grosse couverture de cheval, ils s’étendirent côte à côte, le paquet des provisions à leurs pieds.
* * * * *
Soudain Pastier sortit du sommeil. Avait-il entendu réellement, ou en rêve, s’éloigner un froissement de feuilles, de branchages?... Ses yeux grands ouverts n’apercevaient que le noir intense de la nuit... Une bête sauvage errant dans la forêt nocturne, sans doute?... Elle n’avait pas dérobé les provisions?... Non!... Il les sentait à ses pieds...
Ces provisions!... des boîtes de conserves... du pain séché... des saucisses!... Elles eussent suffi à Blin _ou_ à lui, à _un seul_, pour atteindre la frontière malgré les erreurs de route, les retards. Mais pas _à deux_...
L’instant viendra où ils devront se livrer pour ne pas périr d’inanition... Ils connaîtront les horreurs des représailles teutonnes...
_Un seul_ pouvait se sauver. Lui ou Blin... Un seul!... Lequel?...
Du vent d’est s’était levé et sifflait monotonément dans le faîte des grands arbres...
Pastier... peu à peu... insensiblement... avec de menus efforts silencieux... sortit de sa couverture... Il se dressa...
Le voici debout: sur un morceau de papier, il griffonne d’une grosse écriture: «_Mon vieux Blin, je te laisse les vivres et je m’en vais, seul. Continue dans la même direction. Bonne chance!_»
Puis à tâtons il pose le papier sur Blin enroulé dans sa couverture, et il s’éloigne en silence.
* * * * *
Bientôt une demi-lueur blafarde filtra des feuillages. Des oiseaux transis pépièrent.
Pasquier marchait vite, à grandes enjambées. Au petit matin il ne risquait ni les heurts de troncs d’arbres, comme la nuit, ni les rencontres dangereuses comme le jour...
En serrant les dents, en crispant les poings, en comptant: «Une, deux!... une, deux!...» il tâcha de dompter l’immense lassitude de ses jambes surmenées, de son cerveau ahuri par le manque de sommeil... Il était musculairement très débile et, depuis l’évasion, il n’avait pas dormi plus de deux heures de suite...
Les pommes de pins roulaient sous ses pas, ou bien, dans les bas-fonds, de la vase sournoise menaçait de l’enliser...
Comme il sautait un fossé son lorgnon y tomba. A grand’peine, avec des gestes d’aveugle, il parvint à le retrouver--intact, heureusement!
A midi, il atteignit une lisière; la forêt, après les ondulations d’une grande plaine où étincelaient quelques villages, reprenait, à l’horizon bleuâtre là-bas... Il dut attendre la nuit, à plat ventre dans un fourré épineux près duquel si souvent des gens passaient qu’il n’osa s’endormir par crainte de déceler sa présence en ronflant.
La faim lui donnait des brûlures d’estomac et des nausées. Pour la calmer il mâchonna des racines qui laissèrent dans sa bouche une amertume acide...
Il se rappela les bonnes conserves odorantes abandonnées à Blin!...
La nuit venue, comme, en traversant la plaine, il passait près d’un village, un chien de berger se rua vers ses jambes, le mordit à une cheville. A coups de pied et avec des cailloux, il parvint à l’éloigner. Il banda la blessure avec son mouchoir et il reprit sa terrible marche en boitant... Enfin il atteignit l’obscurité plus épaisse des bois... Là il eut une chance: celle de rencontrer, par hasard, un buisson de mûres!... A les fiévreusement cueillir, à n’en vouloir pas laisser une, il ensanglanta ses mains tâtonnantes...
Il se sentit plus fort. Et cette nuit-là il ne s’arrêta point; mais, plusieurs fois, tout en marchant, il crut s’éveiller avec la conscience qu’il venait de parler à haute voix... Et il marchait, marchait toujours, divaguant, cauchemardant, se cognant aux arbres... Il étouffait d’une chaleur sèche. Son pouls battait vite, vite, incomptable. Et il eut d’affreux accès de faim... Il ne s’en tenait plus à envier Blin: il regrettait l’immonde gamelle boche de Rigenburg... Comme il l’eût savourée!...
L’aurore bleuissait les clairières quand il traversa, difficilement, un ruisseau forestier, l’eau jusqu’aux genoux. Cela rétrécit encore ses souliers qui le meurtrirent de plus en plus. A bout d’endurance, il les retira, mais le sentier était caillouteux, il dut les remettre et l’avance lui devint une torture...
Sa jambe mordue étant enflée, chaude... Il pleurait de douleur, en se traînant, il pleurait à gros sanglots... Une racine le fit choir... Il resta sur les pierres du sentier tel qu’il y était tombé; et il s’endormit.
Midi scintillait quand un vieux paysan badois le secoua par le bras et, en allemand, l’avertit qu’il était dangereux de cuver sa bière au soleil.
«Ya... ya...» balbutia Pastier.
Le rustre s’éloignait en riant.
Il eut grand’peine à se remettre debout, à s’y maintenir. Des nuées d’étincelles blanches pétillaient dans sa vue. Au hasard, il arracha des feuilles autour de lui, en combla sa bouche, les mâcha, avala... Mais ce fut en vain qu’il essaya d’avancer parmi les fourrés!... Il n’avait plus la force d’écarter les branches, de réfléchir à la bonne direction approximative... C’était la fin... Il se sentait tranquille vis-à-vis de lui-même, tout excusé... il avait fait son possible... Maintenant il allait se laisser arrêter par n’importe qui, sur la route--qu’il distinguait à travers les feuillages... Après on lui donnerait bien un peu de soupe...
Trébuchant, il atteignit la grand’route en pente. Mais quelle vivifiante, quelle inouïe surprise: à quelques kilomètres un fleuve bleu sinuait... le Rhin... Ah! comme il le reconnut, quoiqu’il ne l’eût jamais vu que sur des cartes postales illustrées... Au delà c’était la Suisse, la liberté!...
Ah! sans cette atroce faim, peut-être qu’il... Mais il aperçut dans la poussière un sale morceau de pain, informe, piétiné. Il le mangea, délicieusement... Puis il suivit la route. Aux gens qu’il croisait, il disait: «_Guten Tag_»; ils ne s’étonnaient point que ce pauvre boiteux, si maigre et si pâle, phtisique sans doute, ne fût point à la guerre...
Le Rhin grandissait... Mais, de loin, une patrouille héla Pasquier!... La forêt bordait toujours la route: il s’y précipita en courant maigre la douleur de sa jambe blessée, et ses souliers torturants... Plusieurs détonations sèches retentirent... des balles cassèrent près de lui des branchages, ricochèrent de tronc en tronc en piaulant... Il avait perdu son binocle... Il ne voyait plus que des formes confuses... Il courut encore, désespérément...
Des pas pesants le poursuivaient... Enfin ils s’éloignèrent... Le silence forestier...
Alors, à bout de respiration et d’énergie, il s’abattit à la renverse et ne bougea plus.
Il reprenait lentement conscience... mais sa mémoire ne lui apportait que des images confuses... Et qui donc, au-dessus de lui, trempait sa main dans une casquette pleine d’eau, lui aspergeait le visage, trempait sa... Blin?... Était-ce à Blin cette tête de mourant qui vivait tout de même sous ses touffes informes de barbe et ses cheveux emmêlés?
Il reconnut la voix faubourienne, bien qu’elle fût bizarrement rauque, et gutturale comme si les lèvres eussent perdu la force de remuer.
«Mon p’tit gars, c’est’core une veine que j’t’aie aperçu là, à tourner de l’œil... Allons, ouste! V’là la nuit bientôt... Y a des barques tant et plus amarrées au bord du Rhin qu’est à trois minutes d’ici et pas d’sentinelles auprès... d’puis tantôt que j’l’observe... Dès qu’y fera noir on traversera en pépères... C’est pus qu’un p’tit effort. On est sauvés!...
--Sauvés?
--Mais oui!... Ouste que j’te dis... Seulement, j’ai pas bouffé depuis que j’t’ai plaqué là-bas pendant que tu roupillais... Y t’resterait pas des fois un peu de conserves?...
--Mais Blin, c’est moi qui... Voyons, le paquet aux conserves, il était bien là quand je suis parti... Et mon papier...»
Ils s’expliquèrent. Et le plombier-zingueur conclut:
«On a eu la même idée! Quand t’as cru m’quitter, j’étais déjà fichu le camp te laissant les provisions, après avoir fourré un fagot dans ma couverture pour qu’tu t’aperçoives de mon absence l’plus tard possible... c’est sur c’t’espèce d’mannequin qu’t’as mis ton papier... Elles sont encore là-bas, nos pauvres conserves! Et, en se sacrifiant l’un pour l’autre, on a failli claquer d’faim chacun de not’ côté... Hein, mon p’tit, on est des frères!»
Riant, pleurant, ils s’embrassaient.
LA FENÊTRE BARRÉE[2]
[2] D’après Amb. Bierce.
Alors, l’horreur de la forêt non défrichée, obscure, impénétrable, pestilentielle, couvrait la contrée qui sourit maintenant, au nord de Cincinnati.
Çà et là, en quelques clairières créées par la foudre, des trappeurs, isolés, menaient une existence sauvage. Une fois l’an ils sortaient des bois, à grand’peine, pour vendre des fourrures et acquérir de la poudre, du plomb, de la quinine, et des conserves.
D’ordinaire c’étaient des violents qui avaient fui la justice de leur pays ou qui redoutaient une vengeance particulière. Ou bien encore des misanthropes, des demi-fous, que l’affreuse solitude réjouissait...
Cet immense tombeau végétal abaissait promptement l’être humain... Quand ils descendaient, longeant le fleuve, vers d’autres hommes, plusieurs jours leur étaient nécessaires pour rapprendre à parler...
L’un d’eux, un vieillard trapu, de rude aspect, nommé Murlock, habitait, non loin de la lisière sud, une hutte de bois dont la fenêtre était barrée--oui, barrée avec des poutres, des lattes, clouées en désordre, hâtivement, rageusement, les unes sur les autres... on semblait avoir voulu, non seulement obturer la fenêtre, mais l’enfouir, l’oublier... Murlock la remplaçait par la porte qu’il tenait sans cesse ouverte, même la nuit, malgré le danger des reptiles et des fauves...
On ignorait pourquoi la fenêtre de cette hutte demeurait aussi obstinément barrée. Le vieil homme prenait un air menaçant dès qu’on le questionnait...
Il me servait parfois de guide; c’est grâce à lui que j’ai tué une dizaine de panthères. Il me témoignait une sorte de rude affection. J’osai l’interroger au sujet de sa fenêtre. Il me regarda fixement, furieusement, puis s’enfonça dans la brousse et ne reparut pas de trois jours.
Je devais pourtant connaître son secret: après sa mort, le shériff du district m’apporta son vieux fusil à piston, qu’il m’avait légué, et aussi une lettre: une lettre sans orthographe, écrite d’une main enfantine sur du gros papier, et que le trappeur avait dû passer bien du temps à rédiger.
Elle me disait l’histoire mystérieuse de la fenêtre...
* * * * *
Quand Murlock, jeune, athlétique, s’était bâti cet asile dans la forêt vierge, poursuivre des fauves et vivre de leurs dépouilles, lui semblait le plus magnifique destin... L’attente de l’animal guetté pendant des heures, le craquement de branches qui en annonce l’approche, l’anxiété de ne pas savoir s’il traversera, et assez lentement pour le coup de feu, cette clairière pénétrée de lune, la joie de voir la rage tumultueuse du fauve tombé à travers les branchages dans la trappe, toutes ces émotions profondes en la race pour avoir été vécues par l’humanité primitive et que le civilisé retrouve dans le sport ou dans le poker, lui semblaient les seules assez intenses pour lui.
Son bonheur fut complet quand la fille d’un cabaretier qui, à dix lieues de la forêt, vendait à boire, bouteille d’une main, revolver Colt de l’autre, consentit à partager sa vie sauvage. Elle était d’une éclatante beauté rousse. Les partis ne lui manquaient pas. On s’était battu à cause d’elle. Quand elle entendit Murlock parler de ses aventures dans la forêt multiforme, bruissante et redoutable, il lui sembla regarder un beau livre d’images. Malgré son père, elle épousa le jeune trappeur--qui, le matin même du mariage, rencontra en duel, avec des conditions féroces, deux prétendants évincés...
Juste après le _oui!_ devant le clergyman en tournée, il s’évanouit, ayant perdu beaucoup de sang par plusieurs blessures...
... Elle lui fut l’épouse, la famille, l’humanité. Cette civilisation, dont ils entendaient parler, ne les attira jamais. La solitude centuplait leur tendresse. Ils s’aimaient, enfantinement, totalement...
Plusieurs années bienheureuses passèrent, promptes comme des jours...
* * * * *
Murlock était le maître des grands carnassiers. Mais ils ne sont pas redoutables pour qui peut attendre le moment propice de tirer. Le péril de la forêt est dans la faune infiniment petite, dans les hordes microbiennes nées des putréfactions végétales et animales...
Un soir, en revenant de visiter des trappes de panthères, Murlock ne fut pas reconnu par sa femme. Étendue sur le plancher, brûlante de fièvre, elle balbutiait et pleurait...
Ni médecin, ni voisin à moins de vingt lieues. D’ailleurs, comment la quitter!... Il la soigna, éperdument, de ses grosses mains maladroites. jusqu’à ce que les yeux lui fissent mal, il chercha dans un vieux manuel de médecine, datant de quatre-vingts ans, un diagnostic et des recettes...