Le clavecin hanté

Part 3

Chapter 33,647 wordsPublic domain

Il voyait, dans l’ombre, sous le lit, deux petits points lumineux, rapprochés l’un de l’autre...

Oh! il s’en soucia peu!... Et il reprit tranquillement sa lecture.

Mais, quelques instants après, une impulsion lui fit abaisser encore le livre et rechercher ce qu’il avait vu...

Les deux points lumineux étaient toujours là. Peut-être plus nets que tout à l’heure... Et n’avaient-ils pas bougé?... ils semblaient légèrement plus près de Brayton.

Ils étaient d’ailleurs trop dans l’ombre pour révéler leur nature à l’attention superficielle qu’il leur prêtait.

Il se remit à lire. Soudain, la phrase lue déjà lui suggéra une pensée qui le fit sursauter... Le volume, glissant de sa main, tomba sur le divan, puis sur le parquet, feuilles froissées, et y demeura...

Maintenant Brayton, à demi-levé, regardait intensément dans l’ombre sous le lit où les deux points lui semblaient briller avec une force accrue... Son attention se concentrait anxieusement, elle perçait l’obscurité... bientôt il devina, il aperçut près d’un pied du lit les anneaux repliés d’un serpent!... oui, un long serpent dont les deux points brillants étaient les yeux...

L’horrible tête plate, sortie un peu des anneaux concentriques, pointait vers lui fixement... Les yeux n’étaient plus de simples points lumineux: ils regardaient les siens, avec intention...

* * * * *

Apercevoir un serpent, dans une chambre à coucher, est un fait peu ordinaire et qui demande une explication...

Harker Brayton, célibataire, trente-cinq ans, riche, curieux de sciences et de belles lettres, était, pour l’instant, l’hôte d’un de ses amis, un savant connu, le docteur Druring, et une vieille et vaste demeure sise près de San Francisco.

Cette maison avait une de ces excentricités que l’isolement développe toujours, en les choses comme chez les hommes: une aile récemment ajoutée, d’un style moderne et qui contrastait presque comiquement avec le reste. Elle était à la fois un laboratoire, un musée et une «serpenterie»!... Les goûts scientifiques du Dr Druring allaient vers certaines formes assez inférieures de la vie animale, telles que les tortues et les serpents... les serpents surtout!...

«Je suis le Zola de la zoologie reptilienne», disait-il.

Sa femme et ses filles craignaient fort «la Serpenterie» et ne s’y rendaient jamais. Elles n’en voyaient les redoutables hôtes que lorsque, empaillés luxueusement, ils venaient orner un vestibule, un hall ou un fumoir... Orner? à l’avis du docteur! car, vivants ou «naturalisés», elles abhorraient ces immondes reptiles... D’autant plus que certains de ceux-ci--_et Harker Brayton le savait!_--plusieurs fois avaient été trouvés hors de la Serpenterie, en des endroits de la maison où leur présence était terriblement dangereuse.

Sauf cette particularité, à laquelle on s’accoutumait vite, l’existence chez le Dr Druring était confortable et calme.

* * * * *

M. Brayton ne fut pas violemment affecté par ce qu’il venait d’apercevoir. Un sursaut de surprise, un frisson de dégoût...

Sa première pensée fut de sonner. Les domestiques n’étaient pas couchés. On viendrait. On capturerait le serpent ou on le tuerait.

Mais, bien que le cordon de sonnette pendit à sa portée, il ne fit pas le geste... Pourquoi?... on l’aurait peut-être accusé d’une peur qu’il ne ressentait pas!...

Il était plus affecté par la bizarrerie que par le danger de ce qui lui arrivait. Un serpent dans une chambre à coucher, c’est absurde et choquant...

Il ignorait l’espèce de ce serpent... Il en discernait mal la longueur... Quel était le péril?... morsure empoisonnée ou étreinte?... En tout cas, le reptile était de trop, impertinemment de trop, en cette chambre paisible... Quoique les meubles, les tapis, les coussins, les tableaux fussent d’un goût affreux, ce fragment de la vie sauvage des jungles contrastait désagréablement avec eux. Et puis les exhalaisons de son haleine se mélangeaient--dégoûtante pensée!--avec l’air que Brayton respirait...

Tout cela devait décider celui-ci à agir. Chez les intellectuels nerveux l’esprit considère d’abord et l’action suit...

Il se leva... Sa résolution était prise: il allait se retirer doucement, à reculons, jusqu’à la porte, sans effrayer le reptile, sans le lâcher du regard. On quitte ainsi les grands de ce monde, car la grandeur est de la puissance, et la puissance est une menace...

Mais si l’horrible chose rampante le suit?... eh bien, il y a aux murs non seulement de médiocres tableaux, mais des sabres asiatiques... Il en saisira un...

Donc, Brayton leva le pied droit pour commencer sa prudente retraite... il le leva seulement car il ressentit une aversion pour la fin de ce geste... une aversion profonde, bizarre et qu’il voulut s’expliquer:

«Je comprends!... Je ne suis pas poltron et quoiqu’il n’y ait personne là, instinctivement j’hésite à reculer...»

Le pied droit toujours suspendu, il s’appuyait, d’une main, sur le dos d’une chaise afin de conserver son équilibre.

«Sottise que cet amour-propre!... Aussi je recule d’un grand pas!...»

Il leva le pied plus haut et le replaça vivement sur le sol--un peu _en avant_ de l’autre pied... Oui, en avant!... Comment cela s’était-il produit?... il ne s’en rendait pas compte...

Il essaya aussitôt de reculer avec le pied gauche... Même résultat: le pied gauche vint se mettre _en avant_ du pied droit...

Sa main étreignait la chaise, au bout du bras tendu en arrière... oh! elle étreignait terriblement! Elle ne voulait pas lâcher... elle en était toute blanche...

La tête mauvaise du serpent pointait toujours hors des anneaux enroulés... Elle n’avait pas bougé mais les yeux étaient maintenant des étoiles électriques, pétillantes...

Brayton, affreusement pâle, respirait par saccades rauques. Il fit, il ne put s’empêcher de faire, un autre pas en avant... un autre encore... tirant derrière lui la chaise... la chaise qui, enfin abandonnée, tomba bruyamment contre le pied de la table... Le serpent ne remua pas... Ses yeux étaient deux soleils qui le cachaient entièrement... deux soleils multicolores grandissant, à l’infini, et diminuant.

Soudain tout disparaît... Où donc est-il?... de grandes fleurs lumineuses tournent... ah! il va se retrouver car voici qu’il entend... où donc?... les heurts sourds, continuels d’un tam tam... oui, des heurts de tam tam rythmant une musique inconcevablement douce, agile, qui a les résonances cristallines d’une harpe éolienne... Oh! il la reconnaît... les livres en ont tant parlé!... c’est la mélodie qu’exhale à l’aurore la statue de Mammon!... et lui, il se trouve parmi les roseaux du Nil... c’est de là qu’il écoute, à travers le silence des siècles, cet hymne éternel...

Cela cesse... ou plutôt cela est devenu, par degrés insensibles, le grondement distant d’un orage qui s’éloigne... Et l’hallucination auditive devient visuelle... tout s’éclaire... un merveilleux paysage glisse devant Brayton... un paysage éclatant de soleil et de pluie, immense, et qui abrite cent villes distinctes. Au milieu, un serpent prodigieux, un monstre de l’apocalypse, couronné d’une tiare d’or, évolue en lents enroulements, et le regarde... le regarde avec des yeux humains où il croit reconnaître ceux de sa mère, morte il y a vingt ans...

Soudain, d’un seuil coup la vision entière se lève vers le ciel, comme un rideau de théâtre, laissant place à de la nuit noire... alors...

... Son visage est violemment cogné... Réveil!... Où?... Ah oui, là... Il vient de tomber face en avant sur le plancher... Du sang coule de son nez, de ses lèvres.

* * * * *

Quelques minutes il reste étourdi, les yeux clos, la bouche haletante contre la poussière du mince tapis...

La conscience lui revient... il comprend que cette chute, en détournant ses yeux, a rompu la fascination... Sauvé!...

Qu’il ne laisse pas reprendre son regard et il pourra fuir... oh! oui, fuir éperdument, délicieusement!...

Mais elle est trop affreuse, la pensée du serpent qui se tient là, près, sans doute dans ce ramassement qui précède le bond... Oui, trop affreuse!... A ce degré, l’horreur est attirante... irrésistible... Il veut savoir... il veut...

Il leva la tête, apporta ses yeux à l’impitoyable regard et fut encore un esclave, un jouet, une pauvre chose humaine, passivement soumise à la bête immonde.

Le serpent dédaignait d’ailleurs d’exercer davantage son pouvoir sur l’imagination créatrice de Brayton... En la tête triangulaire, les yeux brillaient avec une expression cruelle... mais plus d’hallucinations!... la réalité, l’inévitable et affreuse réalité, rien d’autre... Le reptile triomphant, tenant sa victime, lui laissait sa pleine conscience...

Une terrible scène suivit. L’homme à plat ventre, à un mètre de l’animal, se dressa sur les coudes, la tête renversée en arrière, les jambes allongées... De l’écume moussait à ses lèvres... Des convulsions nerveuses secouaient d’une façon presque reptilienne son corps... Il se courbait en arrière, jetait ses deux jambes ensemble d’un côté, de l’autre... Chaque mouvement le rapprochait un peu du serpent... Ses mains s’arc-boutaient au sol dans un effort désespéré pour résister à l’attirance--mais, incessamment, il avançait sur les coudes...

* * * * *

Le Dr Druring et sa femme étaient assis dans la bibliothèque. L’humeur du savant, souvent assez âpre, paraissait ce soir-là remarquablement bonne.

«Je viens d’obtenir, grâce à un échange avec un autre collectionneur, un splendide _ophiophagus_.

--Un quoi?

--Un _ophiophagus_?!

--Qu’est-ce encore que cela?

--Dire que vous êtes ma femme et que vous... Cela devrait être un cas de divorce!... L’_ophiophagus_ est un serpent qui présente cette particularité bizarre de dévorer les autres serpents...

--Je souhaite que celui-là dévore tous ceux que vous possédez... mais comment peut-il arriver à ce résultat vis-à-vis de ses semblables? En les fascinant sans doute?»

Le Dr Druring fit un geste d’ennui.

«Comment pouvez-vous croire à de pareilles billevesées!... Le pouvoir magnétique des serpents n’est qu’une superstition, ma chère amie, une très vulgaire superstition!»

A cet instant un cri abominable retentit dans la maison silencieuse... se prolongea en plainte...

Mr et Mrs Druring se levèrent brusquement...

Le cri se fit entendre encore, plus faible, différent...

Le docteur était déjà hors de la bibliothèque, montant l’escalier quatre à quatre.

Dans le corridor, devant la chambre de Brayton, il trouva plusieurs domestiques, qui avaient entendu, eux aussi.

Ils entrèrent ensemble...

Brayton gisait face contre terre, enfoncé sous le lit jusqu’aux épaules. Ils le tirèrent en arrière, le retournèrent sur le dos... Il était mort. Du sang, de d’écume, barbouillaient son visage... Ses yeux, distendus, portaient encore une telle expression d’épouvante que les domestiques reculèrent.

--Une attaque sans doute... le cœur... ou le cerveau... dit le savant en s’agenouillant près du corps...

Son regard alla par hasard sous le lit.

«Mon Dieu!... comment cela se trouve-t-il ici...»

Il étendit le bras, saisit le serpent et le projeta encore enroulé, à l’autre bout de la chambre où sa chute fit un bruit mou, où il demeura immobile.

C’était un serpent empaillé. Ses yeux étaient deux clous de cuivre.

EN EUPHORIE

Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont les plus tenaces...

Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter...

... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant.

Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser...

«Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose...

--Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte tranquillement...

--Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...»

Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans; alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages; il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir, l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de Paris, un murmure lointain...

Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia:

«Tu es certain que... c’était bien lui?...

--Oh Jeanne! absolument certain!...»

Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette, avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses idées, effrayaient les grands industriels...

Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin heureux...

L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands rêves n’apparaissait...

Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en province, chez un oncle, demeurèrent vains.

Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations paternelles promettaient une carrière facile.

Maurive partit en Amérique, comme émigrant.

Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de la richesse...

«Et comment... cela... s’est-il passé?...

--Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi: «Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire...

«Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré... C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir... Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à vide...

«Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques...

«--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde.

«Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?... Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «_Merci!_» nettement, presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste, _euphorique_... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même, ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer, que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?...

--C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?...

--Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...»

Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il _lui avait dit la vérité_!... Et elle était immensément heureuse que Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir, dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui, Stéphane, son Stéphane!...

LA FOUILLE

Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services de paquebots.

Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons. Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui, immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une affaire tragique dont seul je sais le secret.

Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna.

«Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à cheveux gris qui est tout seul là-bas...»

J’ai écrit: «_Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes avec moi?_»

Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.

Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain, lamentable... La foule se referme sur lui...

Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «_Non, je n’existe plus. Merci!_»

Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul et qui parfois s’enivre...

Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.

* * * * *

Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était spécialement éclatante ce soir-là.

Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares...

Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir semblait considérable.

Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun, obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des histoires de mines de diamants.

Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.

«Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne vaut guère que trois cent mille francs, le voici...»

Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les aventures.

Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes pendant le récit.

Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée, polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette de platine.

Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous faisions cercle.

Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les tropiques.

Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière ordinaire.

Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, _n’y est plus_!...

Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre...

Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles: rien...

Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient, on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme fort malheureuse...