Part 7
Quelques constructions de plus; mais l’air, l’odeur et le soleil étaient les mêmes; et les petits hommes en vert, qui traversaient le terrain d’exercice, lui étaient on ne peut plus familiers. Trois semaines plus tôt, John Chinn eût déclaré qu’il ne se rappelait pas un mot de la langue Bhil, et voici qu’à la porte du mess il s’aperçut que ses lèvres balbutiaient des phrases qu’il ne comprenait pas--des bouts de vieux contes de nourrice, et les abrégés de tels et tels ordres que son père donnait aux hommes.
Le colonel le regarda monter les marches, et se prit à rire.
«Voyez donc! dit-il au major. Pas besoin de demander à quelle famille appartient le petiot. C’est un _pukka_ (vrai) Chinn. On dirait son père entre 1850 et 1860.
--Espérons qu’il aura le tir aussi juste, repartit le major. Il a apporté assez de ferblanterie avec lui.
--Ce ne serait pas un Chinn, s’il ne l’avait pas. Regardez-le se moucher. Le piton des Chinns! Il agite son mouchoir comme son père. C’en est la seconde édition--mot pour mot.
--Un conte de fées, ma parole! fit le major, en regardant à travers les lattes des jalousies. Si c’est l’héritier légitime de son père, il... Tenez, le vieux Chinn ne pouvait pas plus passer devant ce store sans le tripoter, que...
--Son fils! repartit le colonel, en sursautant.
--Ah, par exemple!» s’écria le major.
Le regard du jeune homme s’était arrêté sur un store de roseau fendu qui pendait de travers entre les piliers de la verandah, et machinalement il en avait saisi le bord pour le redresser. Le vieux Chinn avait maudit trois fois par jour ce store pendant nombre d’années; il ne pouvait jamais l’avoir à sa satisfaction. Son fils pénétra dans le vestibule au milieu d’un silence ébahi. On lui fit bon accueil, d’abord à cause de son père, et, après examen, à cause de lui-même. Il ressemblait d’une façon ridicule au portrait du colonel, là, sur le mur, et lorsqu’il se fut un peu rincé la gorge, il gagna ses quartiers de ce pas de jungle, court et silencieux, propre à l’aîné.
«Parlez-moi d’hérédité, dit le major. C’est là le résultat de trois générations parmi les Bhils.
--Et les hommes le savent, dit un capitaine. Ils sont restés, la langue pendante, à attendre ce garçon-là. A moins qu’il ne leur donne littéralement des coups de bâton, voilà des gens qui vont se coucher dans la poussière par compagnies pour l’adorer.
--Rien comme d’avoir eu un père avant vous, repartit le major. Je suis un _parvenu_ avec mes garnements. Il n’y a que vingt ans que je suis dans le régiment, et mon vénéré père n’était qu’un simple bourgeois. Il ne faut pas chercher à approfondir la pensée d’un Bhil. Mais pourquoi ce bijou de serviteur, que le jeune Chinn a amené avec lui, se sauve-t-il à travers la campagne avec son paquet?»
Il s’avança dans la verandah, et cria après l’homme--un de ces serviteurs typiques de sous-lieutenant nouveau venu, qui parlent anglais et vous mettent dedans en proportion.
«Qu’est-ce qu’il y a? cria-t-il.
--Plein de mauvaises gens, ici. Moi m’en aller, moussu, fut-il répondu. Eux avoir pris les clefs du Sahib et déclarer qu’ils vont tirer.
--Pas mal--c’est bien cela. Comme ils savent jouer du pied, ces brigands de par là-haut. C’est quelqu’un qui l’aura fait mourir de peur.»
Le major s’en alla en flânant regagner ses quartiers afin de s’habiller pour le repas du mess.
Le jeune Chinn, marchant comme un homme en rêve, avait fait le tour du cantonnement tout entier avant de gagner son minuscule cottage. Les quartiers du capitaine, dans lesquels il était né, le retinrent quelques moments; ensuite, il regarda sur le terrain d’exercices le puits au bord duquel il s’asseyait le soir avec sa bonne, et l’église de dix pieds de large sur quatorze de long où les officiers se rendaient au service si quelque chapelain d’une religion officielle quelconque se trouvait passer par là. Tout cela paraissait fort petit, comparé aux gigantesques constructions sur lesquelles il avait coutume de lever le nez, mais c’était bien le même lieu.
De temps à autre il croisait un groupe de soldats silencieux qui saluaient. Tout aussi bien eût-on pu les prendre pour ces hommes qui l’avaient promené sur leur dos lorsqu’il étrennait sa première culotte. Une faible lueur brillait dans sa chambre; au moment où il y entra, des mains lui étreignirent les pieds, et un murmure partit du sol.
«Qui est-ce? demanda le jeune Chinn, sans savoir qu’il parlait en langue bhil.
--Je vous ai porté dans mes bras, Sahib, alors que j’étais un homme fort, et vous, un petit--qui pleurait, pleurait, pleurait! Je suis votre serviteur, comme j’étais celui de votre père avant vous. Nous sommes tous vos serviteurs.»
Le jeune Chinn se sentit trop ému pour répondre, et la voix poursuivit:
«J’ai pris vos clefs à ce gras étranger, et l’ai renvoyé; et les boutons sont à la chemise pour le mess. Qui saurait, si je ne sais pas? Et ainsi, le bébé est devenu un homme, et oublie son père nourricier; mais mon neveu sera là pour faire un bon serviteur, sans quoi je le battrai deux fois par jour.»
Alors se leva, dans un cliquetis de métal, aussi droit qu’une flèche bhil, un petit homme, une sorte de singe ratatiné aux cheveux blancs, la tunique chargée de médailles et d’ordres divers, balbutiant, saluant et tremblant. Derrière lui un jeune et nerveux Bhil, en uniforme, était en train de tirer les embauchoirs des bottes de mess de Chinn.
Les yeux de Chinn étaient remplis de larmes. Le vieux tendit les clefs.
«Les étrangers sont de vilaines gens. Il ne reviendra jamais. Nous sommes tous les serviteurs du fils de votre père. Le Sahib a-t-il oublié qui est-ce qui le porta pour voir le tigre pris au piège dans le village qui est de l’autre côté de la rivière, quand sa mère avait si peur, et qu’il était si brave?»
La scène revint à l’esprit de Chinn en grands éclairs de lanterne magique.
«Bukta!» s’écria-t-il.
Et tout d’une haleine:
«Vous promîtes qu’il ne m’arriverait pas de mal. _Est_-ce Bukta?»
Pour la seconde fois l’homme était à ses pieds.
«Il n’a pas oublié. Il se souvient de son peuple comme s’en souvenait son père. Maintenant, je peux mourir. Mais, en attendant, je vivrai pour montrer au Sahib à tuer le tigre. Ce qui est là-bas, c’est mon neveu. S’il ne se montre pas bon serviteur, battez-le et envoyez-le-moi, et sûrement je le tuerai, car maintenant le Sahib est parmi son peuple. _Ai, Baba_ Jan--_baba_ Jan! Mon _baba_ Jan! Je vais rester ici pour voir si cela fait bien son service. Enlève-lui ses bottes, imbécile. Asseyez-vous sur le lit, sahib, et laissez-moi vous regarder. C’est bien _baba_ Jan!»
Il avança la poignée de son sabre en signe de loyauté, honneur qu’on ne rend qu’aux vice-rois, aux gouverneurs, aux généraux, ou aux petits enfants que l’on aime tendrement. Chinn toucha machinalement la poignée avec trois doigts, en murmurant il ne savait quoi. Il se trouva que c’était la vieille réponse de ses jeunes années, lorsque Bukta l’appelait pour rire le petit général sahib.
Les quartiers du major étaient en face de ceux de Chinn, et le major en personne, s’apercevant que la surprise faisait perdre le souffle à son serviteur, regarda du fond de la pièce. Alors, il s’assit sur son lit et se mit à siffler; car la vue du plus ancien des officiers indigènes du régiment, un Bhil «pur sang», un Compagnon de l’Ordre du British India, ayant trente-cinq années de service sans reproche dans l’armée, et parmi les siens un rang supérieur à celui de maints principicules du Bengale, la vue d’un homme pareil en train de remplir l’office de valet de chambre auprès du sous-lieutenant nouveau venu dépassait la mesure de ses forces.
Les rauques clairons sonnèrent l’appel au mess, lequel appel a derrière lui une longue légende. D’abord quelques notes perçantes, comme les cris de rabatteurs dans un fourré lointain; puis, large, plein et égal, le refrain du chant sauvage: «Eh là, eh là, la graine verte de Mundore--Mundore!»
«Tous les petits enfants étaient au lit la dernière fois que le sahib entendit cet appel», déclara Bukta, en passant à Chinn un mouchoir propre.
L’appel lui rappela des souvenirs: son berceau sous la moustiquaire, le baiser de sa mère, et le bruit de pas qui s’éteignaient tandis qu’il tombait endormi parmi les siens. Sur quoi il agrafa le col sombre de sa nouvelle jaquette de mess, et s’en alla dîner comme un prince qui vient d’hériter de la couronne paternelle.
Le vieux Bukta s’éloigna en tortillant ses favoris. Il avait conscience de sa propre valeur, et ni argent ni grades à la disposition du gouvernement ne l’eussent amené à mettre les boutons aux chemises de jeunes officiers, ni à leur tendre des cravates propres. Toutefois, lorsqu’il enleva son uniforme, cette nuit-là, et s’accroupit parmi ses camarades pour fumer tranquillement, il leur raconta ce qu’il avait fait, et ils déclarèrent qu’en tout il avait bien fait. Sur quoi Bukta exposa une théorie qui, à l’esprit des blancs, eût paru de la folie furieuse; mais les petits guerriers tout chuchotants, à tête rassise, l’examinèrent à tous les points de vue, et pensèrent qu’elle pouvait renfermer beaucoup de vrai.
Au mess, sous la lumière des lampes à huile, la conversation en vint comme de coutume au sujet inépuisable du _shikar_--la chasse au gros gibier de toutes sortes et dans toutes sortes de conditions. Le jeune Chinn ouvrit les yeux lorsqu’il comprit que chacun de ses camarades avait tué plusieurs tigres à la façon wuddar--c’est-à-dire à pied--sans faire plus de cas de la chose que s’il se fût agi d’un chien.
«Dans neuf cas sur dix, déclara le major, un tigre est presque tout aussi dangereux qu’un porc-épic. Mais, la dixième fois, vous rentrez au logis les pieds par devant.»
Ces mots furent le signal d’une conversation générale, et minuit était loin d’être sonné que la cervelle de Chinn bourdonnait d’histoires de tigres--mangeurs d’hommes et tueurs de bétail, chacun exerçant son petit métier aussi méthodiquement qu’un rond de cuir; nouveaux tigres récemment arrivés dans tel et tel district, et vieilles bêtes familières de grande finesse, connues au mess sous des sobriquets--tels que «Pattu», indolent, aux pattes énormes, et «Madame Malàpropos», qui arrivait au moment où vous vous y attendiez le moins, et miaulait comme une femme. Puis on se mit à parler des superstitions bhiles, champ aussi vaste que pittoresque, jusqu’à ce que le jeune Chinn donnât à entendre qu’il se croyait berné.
«Non pas, ma parole, déclara quelqu’un à sa gauche. On vous connaît à fond. Vous êtes un Chinn et tout cela, et vous avez ici une sorte de droit acquis; mais, si vous ne croyez pas ce que nous vous disons, que ferez-vous, alors, quand le vieux Bukta entame le chapitre de ses histoires? C’est une autorité en fait de tigres-fantômes et de tigres qui vont en un enfer à eux; et de tigres qui marchent sur leurs pattes de derrière, et, par-dessus le marché, du tigre que monte votre grand-père. Curieux qu’il n’ait pas soufflé un mot de cela.
--Vous savez que vous avez un ancêtre enterré là-bas quelque part du côté des monts des Satpuras, n’est-ce pas? dit le major, comme Chinn souriait d’un air indécis.
--Mais oui, je le sais, repartit Chinn, qui connaissait par cœur la chronique des Chinns.»
Elle se trouvait dans un vieux registre usé, sur la table de laque, derrière le piano, au fond de la maison du Devonshire, et les enfants sont autorisés à la regarder le dimanche.
«Ma foi, je n’en étais pas sûr. Votre vénérable ancêtre, mon garçon, suivant les Bhils, possède un tigre en propre--un tigre de selle, sur le dos duquel il fait le tour du pays toutes les fois que cela lui chaut. J’hésite à trouver cela décent chez l’ombre d’un ex-percepteur; mais voilà ce que croient les Bhils du Sud. Il n’est pas jusqu’à nos hommes, lesquels pourraient passer pour n’avoir point froid aux yeux, qui ne se soucient guère de battre le pays s’ils entendent dire que Jan Chinn est en train de se balader sur son tigre. On suppose que celui-ci est un animal moiré, à la robe nébuleuse--non pas rayé, mais comme enfumé, à l’instar d’un chat d’Espagne. Sale bête, à ce qu’on dit, et signe certain de guerre ou d’épidémie, ou--ou de quelque chose. Voilà pour vous une gentille légende de famille.
--Quelle en est, supposez-vous, l’origine? demanda Chinn.
--Demandez aux Bhils des Satpuras. Le vieux Jan Chinn était un grand chasseur devant l’Éternel. Peut-être s’agit-il de la revanche du tigre, ou peut-être leur fait-il encore la chasse. Il vous faut, l’un de ces jours, aller à sa tombe vous enquérir de cela. Bukta sans doute y veillera. Il me demandait avant votre arrivée si, par quelque malchance, vous n’aviez pas déjà tué votre tigre. Si non, il est prêt à vous prendre sous son aile. Naturellement, pour vous, c’est obligatoire. Vous ne vous embêterez pas avez Bukta.»
Le major ne se trompait pas. A l’exercice, Bukta tenait l’œil sur le jeune Chinn, et la première fois que le nouvel officier éleva la voix dans un commandement, on remarqua que toute la ligne tressaillit. Il n’est pas jusqu’au colonel qui ne fût abasourdi, car on eût pu croire que c’était Lionel Chinn de retour du Devonshire avec un nouveau bail de vie. Bukta avait continué à développer sa théorie parmi ses intimes, et elle fut acceptée comme article de foi dans le régiment, attendu qu’il n’était un mot ni un geste, de la part du jeune Chinn, qui n’en fussent la confirmation.
Le vieux s’arrangea bientôt pour que son enfant gâté se lavât du reproche de n’avoir pas tué son tigre; mais il ne se contenta pas de prendre la première bête qui se présenta. Dans ses villages il disposait de la haute, basse et moyenne justice, et lorsque ses gens--nus et en émoi--vinrent à lui avec le signalement d’une bête, il les pria d’envoyer des éclaireurs aux lieux de massacre ainsi qu’aux abreuvoirs, afin d’être sûr que la proie était bien celle qui convenait à la dignité d’un tel homme.
Trois ou quatre fois les traqueurs intrépides revinrent dire, ce qui était vrai, que la bête était galeuse, rabougrie--une tigresse épuisée par l’allaitement, ou un vieux mâle à la dent ébréchée--et Bukta calmait l’impatience du jeune Chinn.
A la fin, on signala un noble animal--un tueur de bétail de dix pieds, à l’énorme et libre rouleau de fourrure le long du ventre, au poil lustré, au cou pris dans un jabot bien touffu, pourvu de favoris, folâtre et jeune. Il avait égorgé un homme, histoire de s’amuser, disait-on.
«Qu’on lui donne à manger», dit Bukta.
Et les villageois obéissants poussèrent devant lui des vaches pour le distraire, afin qu’il restât dans le voisinage.
Des princes et des potentats ont fait le voyage de l’Inde et ont dépensé moult argent pour ne faire qu’entrevoir des bêtes à peine la moitié aussi belles que celle de Bukta.
«Cela n’a rien de séant, dit-il au colonel, en demandant une permission de chasse, que le fils de mon colonel, lequel fils est peut-être... que le fils de mon colonel s’en aille perdre son pucelage sur n’importe quelle petite bête de jungle. Cela sera bon pour après. J’ai attendu longtemps celui-ci, qui est un tigre. Il est venu du pays de Mair. D’ici sept jours nous serons de retour avec la peau.»
L’envie fit grincer les dents au mess. Bukta l’eût-il voulu, qu’il eût pu les inviter tous. Mais il s’en alla seul avec Chinn, deux jours de char-à-banc et un jour de marche à pied, jusqu’à ce qu’ils atteignissent une vallée rocheuse, aveuglante, qui renfermait un étang d’eau excellente. La journée était torride, et fort naturellement le jeune homme se dévêtit et entra dans l’eau pour s’y baigner, laissant Bukta près de ses vêtements. Une peau blanche se voit de loin sur l’écran brun de la jungle, et ce qu’aperçut Bukta sur le dos et l’épaule droite de Chinn le fit s’approcher pas à pas, les yeux tout grands.
«J’avais oublié qu’il n’est pas décent de se déshabiller devant un homme de son rang, dit Chinn, en s’enfonçant dans l’eau. Comme il regarde, le petit diable! Qu’est-ce que c’est, Bukta?
--La marque! répondit un murmure.
--Ce n’est rien. Vous savez comment il en retourne avec ma famille!»
Chinn se sentit ennuyé. La tache lie de vin qu’il portait sur l’épaule, quelque chose comme ce nuage conventionnel qu’on voit à certains plats indochinois, lui avait échappé de la mémoire, sans quoi il ne se fût pas baigné. Elle se présentait, selon le dire de la famille, toutes les deux générations, n’apparaissant, chose assez curieuse, que huit ou neuf ans après la naissance, et, sauf qu’elle faisait partie de l’héritage de Chinn, ne pouvait, d’une façon précise, être considérée comme un ornement. Il se hâta de regagner le bord, se rhabilla, et ils reprirent leur marche jusqu’à ce qu’ils rencontrassent deux ou trois Bhils, lesquels aussitôt tombèrent à plat ventre.
«Mes gens! grommela Bukta, sans leur accorder plus d’attention. Et de la sorte, vos gens, Sahib. Lorsque j’étais jeune homme, nous étions en plus petit nombre, mais pas aussi faibles. Maintenant, nous sommes nombreux, mais une pauvre engeance. Comme on peut s’en souvenir. Comment le tuerez-vous, Sahib? Du haut d’un arbre; de derrière un abri que mes gens construiront; de jour ou de nuit?
--A pied et en plein jour, répondit le jeune Chinn.
--C’était votre coutume, d’après ce que j’ai entendu dire, reprit Bukta se parlant à lui-même. Je vais tâcher d’avoir de ses nouvelles. Puis vous et moi nous irons le trouver. Je porterai un fusil. Vous avez le vôtre. Pas besoin d’en avoir davantage. Quel tigre _te_ résisterait?»
L’animal fut signalé près d’une petite flaque d’eau à l’entrée d’un ravin, repu et assoupi sous le soleil de mai. Levé comme un perdreau, il se tourna pour livrer bataille à mort. Bukta ne fit même pas le simulacre de braquer son rifle, et se contenta de ne pas quitter du regard Chinn, qui répondit au rugissement de tonnerre de la charge par une seule balle--il sembla au jeune homme qu’il s’écoulait des heures tandis qu’il visait--laquelle balle laboura la gorge pour aller fracasser l’épine dorsale au-dessous du cou et entre les épaules. Le fauve s’aplatit, suffoqua, et tomba; et, avant que Chinn se rendît bien compte de ce qui était arrivé, Bukta le priait de rester là tandis qu’il mesurait du pas la distance qui séparait ses pieds de la gueule encore grinçante.
«Quinze, dit Bukta. Des pas ordinaires. Pas besoin d’un second coup, Sahib. Il saigne proprement où il est, et il serait dommage d’abîmer la peau. J’avais dit que ces gens-là nous seraient inutiles, mais ils sont venus--en cas.»
Soudain les flancs du ravin s’étaient couronnés de têtes: les gens de Bukta--force qui eût suffi pour mettre la bête en compote, au cas où Chinn eût manqué son coup; mais leurs fusils étaient cachés, et on les eût pris pour des rabatteurs que la chose intéressait, tandis que cinq d’entre eux attendaient l’ordre d’écorcher. Bukta regarda la vie s’en aller du fond des yeux sauvages, leva la main, et tourna sur les talons.
«Inutile de montrer que _nous_ nous en soucions, dit-il. Maintenant nous pouvons après cela tuer ce que nous voulons. Tendez votre main, Sahib.»
Chinn obéit. Elle n’avait pas un tremblement, et Bukta hocha la tête.
«Cela aussi, c’était votre coutume. Mes gens ne sont pas longs à écorcher. Ils porteront la peau aux cantonnements. Le Sahib voudra-t-il venir dans mon pauvre village passer la nuit et, peut-être, oublier les grades?
--Mais, ces hommes--les rabatteurs. Ils ont travaillé dur, et peut-être...
--Oh, s’ils écorchent mal, nous les écorcherons. Ce sont mes gens. A la caserne, je suis une chose. Ici, j’en suis une autre.»
Rien n’était plus vrai. Lorsque Bukta dépouillait l’uniforme et revenait au costume rudimentaire des siens, il jetait aux orties sa civilisation d’officier instructeur. Cette nuit-là, après avoir causé quelque temps avec ses sujets, il se consacra à l’orgie; et l’orgie bhil est une chose que la plume ne saurait guère décrire. Chinn, exalté par le triomphe, s’y trouva plongé jusqu’au cou; mais le sens des mystères lui resta caché. De véritables sauvages vinrent avec des offrandes se presser autour de ses genoux. Il offrit sa gourde aux anciens du village. Ils se firent éloquents et l’enguirlandèrent de fleurs. Prêts et offrandes, pas tous des plus convenables, furent poussés vers lui, et une musique infernale se déroula et fit rage autour de rouges feux, tandis que des chanteurs entonnaient les chansons du vieux temps, et dansaient de bien singulières danses. Les liqueurs aborigènes sont très puissantes, et Chinn fut obligé maintes fois d’y goûter; mais, à moins que le breuvage n’eût été drogué, comment lui arriva-t-il de tomber soudainement endormi pour ne s’éveiller que tard le lendemain--à un demi-jour de marche du village?
«Le Sahib était très fatigué. Il s’est endormi un peu avant le jour, expliqua Bukta. Mes gens l’ont porté ici, et voici qu’il est temps de retourner aux cantonnements.»
La voix, égale et déférente, le pas, ferme et silencieux, rendaient difficile à croire que quelques heures auparavant Bukta hurlait et cabriolait en compagnie de démons nus de la jungle, ses semblables.
«Mes gens ont été très contents de voir le Sahib. Ils n’oublieront jamais. La prochaine fois que le Sahib s’en va en recrutement, il ira chez eux, et ils lui donneront autant d’hommes qu’il nous en faudra.»
Chinn garda tout cela pour lui, sauf en ce qui concerne la chasse du tigre; et, cette histoire-là, Bukta la broda d’une langue effrontée. La peau était certainement une des plus belles que jamais on eût exposées au mess, et ne devait pas être la seule du genre. Lorsque Bukta ne pouvait accompagner à la chasse son enfant gâté, il prenait soin de le mettre en bonnes mains, et Chinn en apprit plus sur la mentalité et les ambitions du Bhil sauvage en ses marches et campements, dans les entretiens au crépuscule ou les haltes au bord des fontaines, qu’un homme non averti eût pu le faire au cours de toute une vie.
Ses hommes, au régiment, ne tardèrent pas à s’enhardir et à parler de leurs parents--la plupart dans l’ennui--et à lui exposer des cas de juridiction locale. Ils racontaient, en s’accroupissant dans sa verandah, à la tombée du jour, dans ce parler facile, confidentiel, des Wuddars, que tel célibataire s’était enfui dans un village lointain avec telle femme mariée. Or, quel était le nombre de vaches que Chinn Sahib considérait être une juste amende. Ou encore, si l’ordre écrit venait du gouvernement qu’un Bhil eût à se rendre en une ville close des plaines afin d’y déposer comme témoin devant une cour de justice, serait-il sage de méconnaître cet ordre? D’autre part, si on y obéissait, le voyageur inconsidéré reviendrait-il en vie?
«Mais qu’ai-je à faire de tout cela? demanda Chinn à Bukta sur un ton d’impatience. Je suis un soldat. Je ne connais pas la loi.
--Peuh! La loi est faite pour les imbéciles et... les blancs. Donne-leur un ordre grand et sonore, et ils s’en tiendront à lui. Tu es leur loi.
--Mais, pourquoi?»
Le visage de Bukta se couvrit d’un masque impénétrable. C’était la première fois, semblait-il, que l’idée le frappait.
«Que disais-je? répliqua-t-il. Peut-être est-ce à cause du nom. Le Bhil n’aime pas le changement. Donne-leur des ordres, Sahib--deux, trois, quatre mots à la fois, tels qu’ils peuvent en emporter dans leurs têtes. Cela suffit.»
Chinn donna des ordres, vaillamment, sans se rendre compte qu’un mot dit à la hâte, avant le repas du mess, devenait la loi révérée et sans appel de villages situés de l’autre côté des noires montagnes--n’était ni plus ni moins que la loi de Jan Chinn Premier, lequel, suivant la légende qui courait tout bas, était revenu sur terre dans le corps et les os de son petit-fils, pour surveiller la troisième génération.