Part 6
--Tout cela, c’est de la blague. C’est comme leur façon de mettre W. Sargent, avec un simple W sur leurs adresses. Ils savent bien que je suis le fils du vieux. Comment n’ai-je pas déjà pensé à cela?
--Un instant. S’il vous prenait la fantaisie de grimper sur le dôme de Saint-Paul, et d’offrir une récompense à tout Anglais capable de dire qui était et ce que faisait Wilton Sargent, votre père, il n’y en aurait pas vingt dans tout Londres pour oser le prétendre.
--C’est leur provincialisme d’insulaires, alors. Je ne m’en fais pas de bile pour un sou. Le vieux aurait mis la Great Buchonian à la côte avant son petit déjeuner, rien que pour en prendre une épave et déboucher sa pipe. Pardieu, je vais le faire, et sans plus tarder! Je vais leur apprendre que ce n’est pas une raison de faire les fendants avec un étranger, parce qu’on a arrêté un de leurs petits joujoux de trains, et--voilà quatre ans que je dépense ici cinquante mille livres sterling au moins par an.»
Je m’applaudissais de ne pas être son homme de loi. Je relus la correspondance, particulièrement la lettre qui lui recommandait--presque avec compassion, je crus m’en apercevoir--de construire un mur de brique de quatorze pieds au fond de son jardin; et à moitié route de ma lecture, une idée me frappa, qui me remplit de douce gaîté.
Le valet de pied introduisit deux personnages, en redingote, pantalonnés de gris, rasés de frais, à la parole et à la démarche posées. Il était presque neuf heures, mais on eût dit qu’ils sortaient du bain. Je me demandai pourquoi le plus âgé, qui était en même temps le plus grand, me lança comme un regard d’intelligence, ni pourquoi il me serra la main avec une chaleur qui n’avait rien d’anglais.
«Voici qui simplifie la situation», dit-il tout bas.
Et, comme j’ouvrais de grands yeux, il murmura à son compagnon:
«Je crains d’être bien peu utile pour le moment. Peut-être Mr. Folsom ferait-il mieux de causer de l’affaire avec Mr. Sargent.
--C’est pourquoi je suis ici», repartit Wilton.
L’homme de loi eut un aimable sourire, et déclara qu’il ne voyait pas de raison pour que toutes difficultés ne se trouvassent aplanies en deux minutes de conversation. Il avait pris, en s’asseyant en face de Wilton, un air on ne peut plus gracieux. Son compère me fit remonter la scène. Le mystère s’approfondissait, mais je suivis docilement, et entendis Wilton dire en riant d’un air gêné:
«Cette affaire est cause pour moi d’insomnie, Mr. Folsom. Finissons-en d’une façon ou d’une autre, pour l’amour de Dieu!»
«Ah! A-t-il beaucoup souffert de l’insomnie ces derniers temps? me demanda mon compagnon, à moi, avec une petite toux préliminaire.
--Je ne saurais dire, répliquai-je.
--Alors, je suppose que c’est tout récemment que vous êtes entré en fonctions ici?
--Je suis arrivé ce soir. J’avoue que je n’ai ici aucune fonction particulière.
--Je comprends. Rien que pour observer le cours des événements--en cas.»
Il hocha la tête.
«Justement.»
L’observation, après tout, est mon métier.
Il eut de nouveau un léger accès de toux, et en vint alors à l’affaire.
--Mais,--je ne vous demande cela que comme simple renseignement,--vous apercevez-vous que les hallucinations soient constantes?
--Quelles hallucinations!
--Elles ne sont pas toujours les mêmes, alors. Celle-ci offre un caractère particulièrement curieux en ce sens que... Mais dois-je comprendre que le type d’hallucination n’est pas toujours le même? Par exemple, Mr. Sargent croit qu’il peut acheter la Great Buchonian.
--Vous a-t-il écrit cela?
--Il en a fait l’offre à la Compagnie--sur une demi-feuille de papier à lettre. Or, ne serait-il pas allé par hasard à l’autre extrême, et se croirait-il en danger de devenir indigent? L’économie étrange qu’il a entendu faire en se servant d’une demi-feuille de papier montre que quelque idée de la sorte a pu lui traverser l’esprit; et les deux hallucinations peuvent coexister, mais c’est un cas assez rare. Comme vous devez le savoir, l’hallucination de la grande fortune--la folie des grandeurs, comme l’appellent, je crois, nos amis les Français--en règle générale est constante, à l’exclusion de toutes autres.»
Sur quoi j’entendis Wilton se servir de sa meilleure intonation anglaise, à l’autre extrémité du cabinet:
«Mon cher monsieur, je l’ai déjà expliqué vingt fois, je voulais avoir ce scarabée avant dîner. Supposez que vous ayez oublié de la même façon une pièce importante de procédure?»
«Ce trait de ruse est très significatif», murmura celui qu’il me faut appeler mon confrère, puisqu’il y tenait.
«Je suis fort heureux, cela va sans dire, de faire votre connaissance; mais vous eussiez seulement envoyé votre président dîner ici que j’aurais pu terminer l’affaire en une demi-minute. Mieux, j’aurais pu lui acheter la Buchonian dans le temps que vos clercs m’envoyaient ces paperasses.»
Wilton laissa tomber lourdement sa main sur la correspondance bleu et blanc, et l’homme de loi sursauta.
«Mais, à parler franchement, répliqua ce dernier, il est, si je peux employer expression, tout à fait inconcevable, s’agirait-il des pièces de procédure les plus importantes, que quiconque arrête le rapide de trois heures quarante--l’Induna--notre Induna, mon cher monsieur.»
«Absolument!» répéta en écho mon compagnon.
Puis, baissant la voix, il ajouta pour moi:
«Vous remarquez, encore une fois, l’hallucination constante de la grande fortune. C’est moi qu’on appela, lorsqu’il nous écrivit cela. Vous comprenez l’impossibilité absolue pour la Compagnie de continuer de faire passer ses trains à travers la propriété d’un homme qui peut à tout moment se croire nanti de la mission divine d’arrêter le trafic. Si seulement il nous avait adressés à son homme de loi--mais, naturellement, c’est chose qu’il n’eût pas faite, étant données les circonstances. Une calamité--une vraie calamité! A son âge! En passant, il est curieux, ne trouvez-vous pas, de remarquer dans la voix de ceux qui se trouvent affligés de ce mal cet accent d’absolue conviction--j’ose dire que cela vous fend le cœur--et l’impuissance à suivre une idée.»
«Je ne vois pas bien ce que vous demandez, était en train de dire Wilton à l’homme de loi.
--Il n’a pas besoin d’avoir plus de quatorze pieds de haut--construction qui n’a rien de déplaisant, et il serait possible de faire pousser des poiriers contre le côté exposé au soleil. (L’homme de loi parlait sur un ton de voix plutôt paternel.) Rien n’est plus agréable que de voir, comme on dit, pousser sa vigne et son figuier. Considérez le profit et l’amusement que vous en tireriez. Si, en ce qui vous concerne, vous trouviez le moyen de faire cela, nous pourrions, de notre côté, arranger tous les détails avec votre homme de loi, et il serait possible que la Compagnie entrât pour une part dans les frais. Voilà, je crois, l’affaire réduite à sa plus simple expression. Si vous consentez, mon cher monsieur, à prendre en considération ce projet de mur, et que vous vouliez bien nous donner les noms de vos hommes de loi, j’ose vous assurer que vous n’entendrez plus parler de la Great Buchonian.
--Mais pourquoi défigurer ma pelouse par un mur de brique neuf?
--Le silex gris est extrêmement pittoresque.
--De silex gris, alors, si vous le voulez ainsi. Pourquoi diable faut-il que je m’en aille construire des tours de Babel rien que parce que j’ai «stoppé» l’un de vos trains--une seule et unique fois?»
«L’expression dont il s’est servi dans sa troisième lettre était qu’il voulait «l’aborder», me dit à l’oreille mon compagnon. C’était fort curieux--une hallucination empruntée à la vie maritime, qui vient se heurter, pourrait-on dire, à une hallucination empruntée à la vie de la terre ferme. Dans quel monde merveilleux il doit évoluer--et évoluera avant la fin. Si jeune cependant--si jeune!»
«Eh bien, voulez-vous que je vous le dise en bon anglais, le diable m’emporte si je vais me mettre à gâcher du plâtre pour vous faire plaisir. Vous pouvez mettre sur pied tous vos bataillons, aller devant la chambre des Lords et en ressortir, et obtenir vos règlements au mètre courant, si cela vous amuse, dit Wilton, en s’échauffant. Mais, grand Dieu, mon cher monsieur, je ne l’ai fait qu’une seule et unique fois!
--Nous n’avons jusqu’ici aucune garantie que vous ne recommencerez pas; et, avec notre trafic, il nous faut, quand ce ne serait que pour nos voyageurs, exiger une garantie quelconque. Il importe que votre cas ne puisse servir de précédent. Tout cela eût été évité si vous nous eussiez adressés à votre représentant légal.»
L’homme de loi en appela autour de lui d’un regard circulaire. Un point, et c’était tout.
«Wilton, demandai-je, voulez-vous, maintenant, me laisser dire mon mot?
--Tout ce que vous voulez, répondit Wilton. Il paraît que je ne sais pas parler anglais. En tout cas, pas de mur.»
Il se renversa dans son fauteuil.
«Messieurs, dis-je lentement, car j’observai que le médecin aurait de la peine à revenir sur son opinion, Mr. Sargent possède de très gros intérêts dans les principaux réseaux de chemins de fer de son pays.
--Son pays? repartit l’homme de loi.
--A cet âge? repartit le médecin.
--Certainement. Il en a hérité de son père, Mr. Sargent, un Américain.
--Et fier de l’être, dit Wilton, comme s’il fût un sénateur de San Francisco lâché sur l’Europe pour la première fois.
--Mon cher monsieur, dit l’homme de loi, en faisant mine de se lever, pourquoi n’avoir pas donné à la compagnie connaissance de ce fait--de ce fait vital--dès le début de notre correspondance? Nous eussions compris. Nous eussions fait la part des choses.
--Au diable votre part des choses! Est-ce que vous me prenez pour un Peau-Rouge ou pour un aliéné?»
Les deux hommes baissèrent la tête.
«Si l’ami de Mr. Sargent eût commencé par nous faire part de cela, dit le médecin, d’un ton fort sévère, les choses n’eussent pas pris cette tournure.»
Hélas! je m’étais fait de ce médecin un ennemi pour la vie.
«Vous ne m’en avez pas fourni l’occasion, repartis-je. Maintenant, il est clair, vous comprenez, qu’un homme qui possède plusieurs milliers de milles de voie ferrée, comme Mr. Sargent, est disposé à traiter les chemins de fer plus cavalièrement que le commun des mortels.
--Naturellement, naturellement. Monsieur est Américain; tout s’explique. Toutefois, il s’agissait de l’Induna; mais je comprends fort bien que les habitudes de nos cousins d’outre-mer diffèrent des nôtres en ces matières. Dites-moi, arrêtez-vous toujours les trains comme cela, aux États-Unis, Mr. Sargent?
--Je le ferais si l’occasion s’en présentait; mais je n’ai jamais encore eu à le faire. Allez-vous prendre cela comme base de complications internationales?
--Vous n’avez plus à vous soucier en rien de l’affaire. Nous voyons qu’il n’y a guère de probabilités pour que votre action établisse un précédent, seule chose dont nous avions peur. Maintenant que vous comprenez que nous ne pouvons faire concilier notre méthode avec ce genre d’arrêts inattendus, nous sommes persuadés que...
--Je ne crois pas rester maintenant ici assez longtemps pour arrêter un autre train, dit Wilton, l’air rêveur.
--Vous retournez donc à nos cousins de l’autre côté de--ah--la mare aux harengs, comme vous l’appelez?
--_Non_, monsieur. L’Océan--l’Océan Atlantique du Nord. Il a trois mille milles de large, et trois milles de profondeur par endroits. Je voudrais qu’il en eût dix mille.
--Ce n’est pas que je sois moi-même fort épris des voyages en mer; mais je crois que c’est le devoir de tout Anglais d’étudier une fois dans sa vie la grande branche de notre race anglo-saxonne, de l’autre côté de l’océan, dit l’homme de loi.
--Si jamais vous venez chez nous, et que l’idée vous prenne d’arrêter un train de mon réseau, je vous--je veillerai à ce que vous vous en tiriez, dit Wilton.
--Merci--ah, merci. Vous êtes trop aimable. Je suis sûr que j’aurais beaucoup de plaisir...»
«Nous avons négligé ce fait, murmura le médecin à mon oreille, que votre ami a proposé d’acheter la Great Buchonian.
--Il est riche de quelque chose comme vingt ou trente millions de dollars--quatre ou cinq millions de livres, répondis-je, sachant qu’il serait inutile d’expliquer.
--Vraiment! C’est une fortune énorme, mais la Great Buchonian n’est pas à vendre.
--Peut-être ne tient-il plus à l’acheter, maintenant.
--Ce serait de toutes façons impossible, dit le médecin.»
«Voilà qui est bien typique! murmura l’homme de loi, lequel passait mentalement en revue toute l’affaire. Je me suis toujours aperçu, d’après ce que j’en ai lu, que vos compatriotes étaient gens pressés. Ainsi, vous auriez fait quarante milles pour aller à Londres et autant pour en revenir--avant dîner--tout cela pour aller chercher un scarabée? Voilà qui est bien américain! Mais vous parlez tout à fait comme un Anglais, Mr. Sargent.
--C’est un défaut auquel on peut remédier. Il est une seule question que je voudrais vous poser. Vous avez déclaré inconcevable que quelqu’un arrête un train sur votre réseau?
--Et c’est la vérité--absolument inconcevable.
--Quelqu’un de sain d’esprit, n’est-ce pas?
--C’est ce que j’ai voulu dire, naturellement. C’est-à-dire, à moins qu’il ne s’agisse d’un A...
--Merci.»
Les deux hommes s’en allèrent. Wilton, sur le point de bourrer une pipe, s’arrêta, prit à la place un de mes cigares, et resta silencieux un quart d’heure.
Puis il dit:
«Auriez-vous un horaire des départs de Southampton sur vous?»
* * * * *
Loin des tours de pierre grise, des cèdres ténébreux, des chemins de gravier impeccables, et des pelouses épinard de Holt Hangars, coule un fleuve appelé l’Hudson, sur les bords mal peignés duquel se pressent les palais de ces gens dont l’opulence défie les rêves de l’avarice. C’est là, où d’une rive à l’autre la sirène du remorqueur répond au cri déchirant de la locomotive, que vous trouverez, avec une installation complète de lumière électrique, d’habitacles nickelés, et l’adjonction d’une... calliope à son sifflet à vapeur, le _Columbia_, yacht également à vapeur, de douze cents tonneaux, allant sur la mer, amarré à son embarcadère privé, prêt à mener à son bureau, à la vitesse moyenne de dix-sept nœuds,--et gare aux chalands--Wilton Sargent, Américain.
LA TOMBE DE SES ANCÊTRES
Certaines gens vous diront que si, dans toute l’Inde, il n’était qu’une miche de pain, elle se verrait, en égales portions, partagée entre les Plowdens, les Trevors, les Beadons, et les Rivett-Carnacs. Ce qui revient à dire que certaines familles servent l’Inde de génération en génération comme les dauphins se suivent en file à travers les mers.
Prenons un cas aussi petit qu’obscur. Il y a toujours eu pour le moins un représentant des Chinns du Devonshire dans l’Inde Centrale ou ses environs depuis le temps du lieutenant-artificier Humphrey Chinn, du régiment européen de Bombay, lequel assista à la prise de Seringapatam, en 1799. Alfred Ellis Chinn, le frère cadet de Humphrey, commanda un régiment de grenadiers de Bombay, de 1804 à 1813, époque à laquelle il assista à pas mal de démêlés; et en 1834 John Chinn, de la même famille--nous l’appellerons John Chinn Premier--se distingua comme administrateur de sang-froid en temps de trouble, en un lieu appelé Mundesour. Il mourut jeune, mais laissa sa griffe sur le pays nouveau, et l’honorable comité des Directeurs de l’honorable East India Company[13], après avoir personnifié ses vertus en une décision pompeuse, paya les frais de sa tombe dans les monts des Satpuras.
[13] Compagnie semblable à notre Compagnie des Indes.
Il eut pour successeur son fils, Lionel Chinn, lequel, à peine sorti de la vieille petite demeure du Devonshire, se trouva grièvement blessé au cours de l’Insurrection. Ce dernier Chinn passa son temps d’activité dans un rayon de cent cinquante milles autour de la tombe de John Chinn, et parvint au commandement d’un régiment de petits montagnards sauvages, dont la plupart avaient connu son père. Son fils John naquit dans le petit cantonnement aux toits de chaume, aux murs de boue, qui se trouve encore aujourd’hui situé à quatre-vingts milles de la station de chemin de fer la plus rapprochée, au cœur d’un pays tout en broussailles et en tigres. Le colonel Lionel Chinn servit trente ans et se retira. A la traversée du canal de Suez, son paquebot croisa le transport à destination de l’étranger, qui emportait son fils en Orient pour l’acquit de ses devoirs de famille.
Les Chinns ont plus de chance que le reste des humains en ce qu’ils savent exactement ce qu’ils ont à faire. Un Chinn intelligent passe son examen pour le service civil de Bombay, et s’en va dans l’Inde Centrale, où tout le monde est enchanté de le voir. Un Chinn moyen entre dans le service de la Police ou dans les Eaux et Forêts, et, tôt ou tard, lui aussi fait son apparition dans l’Inde Centrale; c’est ce qui a donné naissance au dicton: «l’Inde Centrale est habitée par les Bhils, les Mairs[14] et les Chinns, tous gens du même acabit.» La race est à petits os, brune et silencieuse, et les plus bornés d’entre eux sont encore de bons fusils. John Chinn II était plutôt intelligent, mais en sa qualité de fils aîné il entra dans l’armée, suivant une autre tradition des Chinns. Son devoir était de demeurer dans le régiment de son père pour toute la durée de sa vie, bien que le corps fût de ceux que bien des gens eussent payé cher pour éviter. Il s’agissait d’irréguliers, de petits hommes bruns, noirauds, vêtus de vert olive à garniture de cuir noir, et leurs amis les appelaient les «Wuddars», nom qui s’applique à une race de gens de basse caste, laquelle déterre les rats pour les manger. Mais les Wuddars n’en tiraient nul grief. C’étaient les Wuddars, et leurs chefs d’orgueil se résumaient à ceux-ci:
[14] Bhils et Mairs, antiques races de l’Inde Centrale.
Premièrement, ils possédaient moins d’officiers anglais que n’importe quel régiment indigène. Secondement, à la parade, leurs lieutenants n’étaient pas montés, comme il est de règle générale, mais marchaient sur leurs deux jambes, à la tête de leurs hommes. Or, il faut à l’homme qui peut se maintenir au niveau des Wuddars à leur pas de marche bon souffle et bon jarret. Troisièmement, c’étaient les plus _pukka shikarries_ (épatants chasseurs) de toute l’Inde. Quatrièmement--et indéfiniment--c’étaient les Wuddars--connus jadis sous le nom de Chinn’s Irregular Bhil Levies, mais maintenant, désormais et pour toujours, les Wuddars.
Nul Anglais n’était de leur mess, qui ne le fût pour l’amour d’eux ou par tradition de famille. Les officiers employaient, pour parler à leurs soldats, une langue qu’il n’y avait pas deux cents hommes blancs dans l’Inde pour comprendre; et les hommes étaient leurs enfants, tous tirés des Bhils, lesquels sont peut-être la race la plus étrange qui soit parmi les nombreuses races étranges de l’Inde. Ce furent, et ils le sont restés dans le cœur, de véritables sauvages, sournois, méfiants, pleins de superstitions à ne pas croire. Les races que dans le pays nous appelons indigènes trouvèrent le Bhil en possession de la terre la première fois qu’ils firent irruption dans cette partie du monde, il y a des milliers d’années. Les livres les appellent Préariens, Aborigènes, Dravidiens, que sais-je encore; et, en fin de compte, c’est comme cela que les Bhils s’appellent eux-mêmes. Lorsqu’un chef rajpoute, dont les bardes peuvent chanter la généalogie en remontant à douze siècles en arrière, se trouve porté au trône, son investiture n’est point complète qu’on ne l’ait marqué au front du sang tiré des veines d’un Bhil. Les Rajpoutes prétendent que la cérémonie ne signifie rien du tout, mais le Bhil n’ignore pas que c’est la dernière, dernière ombre de ses droits de jadis comme antique possesseur du sol.
Des siècles d’oppression et de massacre ont fait du Bhil un larron cruel et à moitié détraqué, ainsi qu’un voleur de bétail; et, à l’arrivée de l’Anglais, il semblait presque aussi ouvert à la civilisation que les tigres de ses jungles. Mais John Chinn Premier, père de Lionel, grand-père de notre John, pénétra dans son pays, vécut avec lui, apprit sa langue, tua les daims qui ravageaient ses pauvres récoltes, et gagna sa confiance, de sorte que quelques Bhils apprirent à labourer et semer, tandis que d’autres se laissaient enrôler au service de la Compagnie pour policer leurs frères.
Lorsqu’ils comprirent que se mettre à l’alignement ne voulait pas dire «être exécuté sur l’heure», ils acceptèrent le métier de soldat comme un genre fatigant, mais amusant, de sport, et apportèrent du zèle à tenir en obéissance les petits Bhils restés sauvages. C’était le tranchant du coin. John Chinn Premier leur donna par écrit la promesse que si, à partir d’une certaine date, ils se conduisaient bien, le gouvernement fermerait les yeux sur les fautes passées; et comme John Chinn était connu pour n’avoir jamais manqué à sa parole--une fois il avait promis de faire pendre un Bhil considéré chez lui comme invulnérable, et le fit pendre par-devant sa tribu pour sept meurtres avérés--les Bhils se rangèrent aussi tranquillement qu’il leur était donné de faire. Ce fut un travail lent, invisible, pareil à celui qu’on pratique par toute l’Inde aujourd’hui; et bien que l’unique récompense de John Chinn arriva, comme je l’ai dit, sous la forme d’une tombe aux frais du gouvernement, le petit peuple des montagnes jamais ne l’oublia.
Le colonel Lionel Chinn les connaissait et les aimait, lui aussi, et avant la fin de son service, ils se trouvaient devenus, pour des Bhils, gens fort civilisés. C’est à peine si l’on pouvait distinguer maints d’entre eux des fermiers hindous de basse caste; mais dans le sud, où John Chinn Premier était enterré, les plus sauvages s’en tenaient encore aux sommets des monts des Satpuras, entretenant une légende suivant laquelle un jour Jan Chinn, comme ils l’appelaient, reviendrait aux siens. En attendant ils se méfiaient de l’homme blanc et de ses façons. Au moindre motif d’excitation, les voilà qui partaient pillant à l’aventure, et tuant de temps à autre; mais se trouvaient-ils ensuite l’objet d’un maniement discret, qu’ils se désolaient comme des enfants, et promettaient de ne plus jamais, jamais recommencer.
Les Bhils du régiment--les porteurs d’uniforme--donnaient l’exemple de maintes vertus, mais avaient besoin qu’on se prêtât à leurs volontés. Tant qu’on ne les emmenait pas comme rabatteurs après les tigres, ils s’ennuyaient et éprouvaient une sorte de nostalgie; et leur froide audace--tous les Wuddars chassent le tigre à pied, c’est la marque de leur caste--faisait l’étonnement des officiers eux-mêmes. Ils vous suivaient de près un tigre blessé avec autant d’insouciance que s’il se fût agi d’un moineau à l’aile brisée; et cela, à travers un pays tout en cavernes, crevasses et cavités, où un fauve pouvait tenir une douzaine d’hommes à sa merci. De temps à autre, on apportait à la caserne quelque petit homme la tête fracassée ou les côtes arrachées; mais ses compagnons n’en apprenaient pas pour si peu la prudence; ils se contentaient de régler au tigre son compte.
* * * * *
Le siège de derrière d’une charrette à deux roues versa le jeune John Chinn, ses étuis à fusil cascadant tout à l’entour de sa personne, devant la verandah du mess isolé des Wuddars. Le svelte petit gaillard, au nez en bec de corbin, semblait aussi délaissé qu’une chèvre égarée lorsqu’il secoua la poussière qui lui blanchissait les genoux, et que la charrette s’éloigna en cahotant sur la route éblouissante. Mais au fond du cœur il se sentait satisfait. Après tout, c’était le lieu où il était né, et les choses n’avaient guère changé depuis qu’enfant on l’avait envoyé en Angleterre, il y avait quinze ans.