Le Chat Maltais

Part 5

Chapter 53,846 wordsPublic domain

Ce qu’il y avait d’impénétrable dans une vie réglée de la sorte l’irrita, et il voulut apprendre quelque chose sur le côté humain de ces gens-là. Il se retira bafoué, pour se voir instruit par ses domestiques. En Amérique, l’indigène démoralise le serviteur anglais. En Angleterre, le serviteur fait l’éducation du maître. Wilton Sargent tâcha d’apprendre tout ce qu’ils enseignèrent, aussi ardemment que son père avait tâché de ruiner, avant de s’en emparer, les chemins de fer de son pays natal; et ce dut être quelque reste du vieux sang de ce bandit des chemins de fer, qui lui fit acheter, pour un morceau de pain, Holt Hangars, dont les quarante arpents de pelouse, on le sait, descendent en tapis de velours jusqu’à la quadruple voie du Great Buchonian Railway. Les trains de cette compagnie passaient presque continuellement, avec un bourdonnement d’abeilles durant le jour, et le trémoussement de grandes ailes durant la nuit. Le fils du Wilton Sargent des chemins de fer ne pouvait que s’intéresser à eux. Il possédait des droits de contrôle sur plusieurs milliers de milles de voie ferrée--construits pour une durée plus ou moins longue sur des plans entièrement différents, où les locomotives éternellement sifflaient pour demander les changements de voie, et où les wagons-salons aux prix fabuleux et d’un dessin plus ou moins définitif prenaient des courbes que le Great Buchonian eût condamnées comme dangereuses même sur une ligne en construction. Du bord de sa pelouse il pouvait suivre la fuite des rails sur leurs coussinets dans la vallée du Prest, rails rigides comme la corde d’un arc, cloutés de la longue perspective des signaux d’arrêt arc-boutés de pierre, et portés, à l’abri de tout risque possible, sur un remblai de quarante pieds de haut.

Livré à lui-même, il eût fait construire un car particulier, qu’il eût remisé à la gare la plus proche, Amberley Royal, à cinq milles de là. Mais ceux aux mains desquels il avait commis le soin de son éducation anglaise se trouvaient peu versés dans la connaissance des chemins de fer et moins encore dans celle des cars particuliers. Ils connaissaient les uns comme faisant partie du plan de choses destinées à leur commodité; ils regardaient les autres comme «bien américains». Or, grâce à la versatilité de sa race, Wilton Sargent fils entendait se montrer un tout petit peu plus Anglais que les Anglais.

Il réussit à merveille. Il apprit à ne pas restaurer Holt Hangars; à laisser ses hôtes tranquilles; à s’abstenir de présentations superflues; à faire l’abandon de manières dont il avait ample provision, pour s’agripper à d’autres manières qu’en prenant quelque peine on finit par acquérir. Il apprit à laisser ceux qu’on paie à cet effet s’occuper des fonctions pour lesquelles on les paie. Il apprit--et cela, d’un terrassier du château--qu’il n’était pas un homme avec lequel il se trouvât en contact, qui n’eût une situation déterminée dans la constitution du royaume, laquelle situation il serait préférable à Wilton de respecter. Dernier mystère de tous, il apprit le golf--bien; et lorsqu’un Américain connaît le sens intime de «Don’t press, slow back, and keep your eye on the ball», le voilà, à bien peu de choses près, dénationalisé.

Son autre éducation s’accomplit dans les conditions les plus charmantes. S’intéressait-il à n’importe quoi au monde, _en haut dans le ciel, en bas sur la terre, ou qui vit sous terre dans les eaux_[11]? Aussitôt apparaissaient en chair et en os à sa table, guidés par ces mains expertes dans lesquelles il était tombé, ceux-là mêmes qui, en fait d’écrits, de conférences, d’explorations, excavations, constructions, créations, et autres choses en «tion», s’en étaient le mieux tirés au regard de cette chose-là--cerbères de bouquins et d’estampes au British Museum; spécialistes en dynasties, scarabées et cartouches égyptiens; écumeurs et pirates sortis du cœur de pays inconnus; toxicologues, chasseurs d’orchidées; monographes en fait de haches de pierre, de tapis, d’homme préhistorique ou de musique des premiers temps de la Renaissance. Ils s’en venaient faire joujou avec lui. Ils ne posaient pas de questions; ils ne se souciaient pas pour une épingle de ce qu’il pouvait être ou n’être pas. Ils ne lui demandaient que de pouvoir courtoisement écouter et causer. Leur travail se faisait ailleurs et hors de sa vue.

[11] _Deutéronome_, ch. V, vers. 8.--N. D. T.

Il y avait aussi les femmes.

«Jamais, se dit Wilton Sargent, jamais Américain n’a vu l’Angleterre comme je la vois.» Et il pensait, en rougissant sous les couvertures, au passé hurlant et non régénéré, au temps où il descendait l’Hudson, en route vers le bureau, sur son yacht à vapeur de douze cents tonnes, allant sur la mer, et arrivait graduellement à Bleecker Street, pendu à une courroie de cuir entre une blanchisseuse irlandaise et un anarchiste allemand. Si quelqu’un de ses hôtes l’eût vu alors, il eût dit: «Ah, bien américain!» et--Wilton ne goûtait guère ce ton-là. Il s’était formé à la démarche anglaise, et, tant qu’il ne l’élevait pas, à l’intonation anglaise. Il ne gesticulait pas avec ses mains; il s’asseyait sur la plupart de ses enthousiasmes, mais ne parvenait point à se débarrasser de certaines prononciations, même avec l’aide de Howard, son immaculé maître d’hôtel.

Il était écrit qu’il achèverait son éducation d’étrange et mirobolante façon, et, mieux encore, que j’assisterais à ce baisser de rideau.

Wilton m’avait plus d’une fois mandé à Holt Hangars, dans le dessein de me montrer à quel point son nouveau genre de vie lui seyait bien; et chaque fois j’avais déclaré celui-ci sans un pli. Sa troisième invitation fut plus insolite que les autres, et il laissa comprendre qu’il était quelque point sur lequel il attendait de ma part avec impatience sympathie ou conseil, sinon les deux. Le champ est ouvert à une infinité d’erreurs lorsqu’on se met à prendre des libertés avec sa nationalité; et je me rendis à l’invitation, m’attendant à Dieu sait quoi. Un dog-cart à roues de sept pieds de diamètre, ainsi qu’un groom sous la livrée noire de Holt Hangars m’attendaient à Amberley Royal. A Holt Hangars je fus reçu par un personnage de haute élégance et de grande réserve, et piloté au luxueux logis qui m’était destiné. Il n’y avait pas d’autres invités dans la maison, ce qui me mit la puce à l’oreille.

Wilton vint dans ma chambre une demi-heure environ avant dîner, et, quoiqu’il portât sur le visage le masque d’une indifférence tirée à quatre épingles, je crus m’apercevoir qu’il n’était pas à l’aise. Avec le temps, car il était alors presque aussi difficile à émouvoir qu’aucun de mes compatriotes, je tirai l’affaire au clair--affaire bien simple en son extravagance, extravagante en sa simplicité. Il paraissait que Hackman, du British Museum, s’était trouvé son hôte une dizaine de jours auparavant, et n’avait fait que parler scarabées. Hackman a la manie de porter des antiquités réellement sans prix sur son anneau de cravate et dans ses poches de pantalon. Suivant son dire, il venait d’intercepter, en route pour le musée de Boulak, quelque chose qu’il prétendait être «un amen-hotep authentique--un scarabée de reine de la Quatrième Dynastie». Or, Wilton avait acheté à Cassavetti, dont la réputation n’est point au-dessus du soupçon, un scarabée à peu près du même... scarabit, et l’avait laissé dans sa garçonnière de Londres. Hackman, à tout hasard, mais connaissant Cassavetti, déclara qu’il y avait supercherie. De là une longue discussion--savant contre millionnaire, l’un disant: «Mais, je sais que cela ne se peut»; et l’autre: «Mais moi, je suis en mesure de le prouver et le prouverai.» Wilton trouva nécessaire à la satisfaction de son âme de partir pour Londres illico--une demi-heure de chemin de fer--pour en rapporter le scarabée avant dîner. Ce fut alors qu’il se mit à vouloir couper au plus court, pour n’obtenir que de piteux résultats. La station d’Amberley Royal étant à cinq milles de là, et l’attelage des chevaux une affaire de temps, Wilton avait dit à Howard, l’immaculé maître d’hôtel, de faire signe au prochain train de s’arrêter; et Howard, encore plus homme de ressource que ne le croyait son maître, avait, à l’aide d’un des drapeaux du jeu de golf installé au fond de la pelouse, fait des signes impétueux au premier train se dirigeant sur Londres. Le dit train avait stoppé. En cet endroit le récit de Wilton devint confus. Il avait entrepris, semble-t-il, de pénétrer dans cet express hautement indigné et en avait été empêché par un contrôleur avec plus ou moins de violence--s’était vu, en fait, arraché à reculons de la fenêtre d’une voiture fermée à clef. Wilton devait avoir frappé le sol avec une certaine force, car il s’en était suivi, avouait-il, une belle et franche bataille sur la ligne, bataille au cours de laquelle il avait perdu son chapeau, pour se voir, en fin de compte, traîné dans le fourgon du contrôleur et déposé là, hors d’haleine.

Il avait offert de l’argent à l’homme, et, fort stupidement, avait tout dit hormis son nom. Cela, il s’y était attaché, attendu qu’il avait la vision de grands titres dans les journaux de New-York, et savait bien que le fils de Wilton Sargent ne pouvait s’attendre à de la clémence de l’autre côté de l’eau. Le contrôleur, à l’ébahissement de Wilton, avait refusé l’argent, en déclarant que c’était une affaire qui regardait la compagnie. Wilton avait insisté sur son incognito, et, en conséquence, trouvé deux policemen qui l’attendaient à la gare terminus de Saint-Botolph. Sur le désir qu’il avait exprimé d’acheter un chapeau et de télégraphier à ses amis, les deux policemen, d’une seule voix, l’avaient averti que tout ce qu’il dirait pourrait se retourner contre lui; et ce fut chose qui produisit sur Wilton une énorme impression.

«Ils étaient d’une politesse si infernale, dit-il. M’eussent-ils assommé avec leurs bâtons, comme on fait chez nous, que je m’en serais moqué; mais ce furent des: «Par ici, monsieur», «veuillez monter, monsieur», jusqu’à ce qu’ils m’eussent emprisonné--emprisonné comme un vulgaire ivrogne; et il me fallut passer toute la nuit dans une ignoble petite cellule, un véritable trou à rats.

--Voilà ce que c’est que de n’avoir ni télégraphié à votre homme de loi, ni donné votre nom, repartis-je. Qu’est-ce que vous avez attrapé?

--Quarante shillings ou un mois, répondit Wilton avec empressement,--pas plus tard que le lendemain matin. Ils nous expédiaient par fournée de trois à la minute. Une fille en chapeau rose--on l’avait amenée à trois heures du matin--attrapa dix jours. Je crois avoir encore eu de la veine. J’ai dû cogner sur le contrôleur à lui en faire voir trente-six mille chandelles. Il est allé raconter au vieux bonze, sur le siège, que j’étais en train de ramasser des insectes sur la voie. Voilà ce que c’est que de vouloir entrer dans les explications avec un Anglais!

--Et vous?

--Oh, moi, je n’ai rien dit. Tout ce que je voulais, c’était filer. Je payai mon amende, achetai un chapeau, et midi n’étaient pas sonnés que j’étais rentré. J’avais des tas de gens chez moi, et je leur racontai que j’avais été retenu par un événement imprévu, sur quoi ils se rappelèrent qu’ils avaient des engagements ailleurs. Hackman devait avoir assisté à la lutte sur la voie, et sans doute en avait fait le sujet d’une histoire. Je suppose que, selon eux, c’était «bien américain».--Que le diable les emporte! C’est la seule fois de ma vie que j’aie jamais arrêté un train, et je n’aurais jamais commencé sans ce scarabée. Cela ne ferait pourtant pas de mal à leurs vieux trains de se voir couper la chique de temps en temps.

--Eh bien, l’incident est clos, maintenant, dis-je, avec une forte envie de rire. Et votre nom n’a point paru dans les journaux. L’affaire est, comment dirai-je?... quelque peu transatlantique, lorsqu’on y réfléchit.

--Clos, l’incident! grommela Wilton d’un air farouche. Ce n’est que le commencement. Cette histoire avec le contrôleur ne constituait rien qu’une voie de fait banale, vulgaire--une simple petite affaire criminelle. Le fait d’avoir arrêté le train est une affaire civile, et il s’agit là de tout autre chose. Ils sont tous maintenant après moi pour cela.

--Qui?

--La «Great Buchonian Company». Il y avait, au tribunal, un homme qui suivait l’affaire pour le compte de la compagnie. Je lui donnai mon nom dans un coin avant d’acheter mon chapeau, et--venez dîner maintenant; je vous montrerai ensuite les résultats.

Le récit de ses torts avait mis Wilton Sargent en belle et mirifique colère, et je ne crois pas que ma conversation fût pour le calmer. Au cours du dîner, poussé par le démon de la méchanceté pure, je m’appesantis avec une tendre insistance sur certaines odeurs et certains sons de New-York, qui vont droit au cœur de l’indigène en pays étranger; et Wilton--j’arrivais d’Amérique--se mit à me poser nombre de questions sur ses anciennes connaissances--gens du New York Yacht Club, du Storm King ou du Restigouche, propriétaires de rivières, de ranchs et de bateaux en leurs loisirs, rois des chemins de fer, du pétrole, du blé et du bétail à leurs bureaux. Lorsqu’arriva la menthe verte, je lui offris un cigare particulièrement poisseux et atroce, de la marque qu’on vend au bar en mosaïque, éclairé à l’électricité, décoré de dispendieuses semi-nudités, qu’on appelle le Pandemonium, et Wilton passa plusieurs minutes à en mâcher le bout avant de l’allumer. Le maître d’hôtel nous laissa seuls, et la cheminée de la salle à manger lambrissée de chêne se mit à fumer.

«En voilà d’une autre!» dit-il, en tisonnant le feu avec rage. Et je savais ce que cela voulait dire. On ne peut guère installer le chauffage à la vapeur dans des demeures où coucha la reine Elisabeth. Le battement soutenu d’un rapide de nuit qui arrivait en tourbillon dans la vallée me rappela à l’affaire.

«Et à propos de la Great Buchonian? fis-je.

--Venez dans mon cabinet.--Tenez, regardez ce que j’ai reçu--jusqu’ici.»

C’était un amoncellement blanc et bleu de correspondance, haut de peut-être vingt-cinq centimètres, et d’aspect imposant.

«Vous pouvez regarder, dit Wilton. Or, je prendrais une chaise et un drapeau rouge, et m’en irais dans Hyde Park dire les choses les plus atroces sur votre reine, prêcher l’anarchie et tout le reste, n’est-ce pas? à en perdre la voix, que personne n’y ferait la moindre attention. La police--le diable l’emporte!--me protégerait s’il m’arrivait des ennuis. Mais pour ce qui est de cette vétille d’avoir arrêté un sale petit train de fer blanc,--qui, en outre, passe sur mes terres,--me voici toute la Constitution Britannique sur le dos comme si je vendais des bombes. Je n’y comprends rien.

--Pas plus que n’y comprend rien la Great Buchonian--apparemment. (J’étais en train de feuilleter les lettres.) Voici le directeur général du trafic, qui déclare absolument incompréhensible qu’un homme... Juste Ciel! Wilton, pour le coup, ça y est!»

Je ris tout bas, en continuant ma lecture.

«Qu’est-ce qu’il y a encore de drôle? demanda mon hôte.

--Il y a que vous, ou Howard en votre nom, auriez fait stopper le train du Nord de trois heures quarante.

--A qui le dites-vous! Ils étaient tous après moi, depuis le conducteur de la machine.

--Mais, c’est le train de trois heures quarante--l’«Induna»--vous avez sûrement entendu parler de l’«Induna» de la Great Buchonian?

--Comment diable pourrais-je reconnaître un train d’un autre! Il s’en amène un à peu près toutes les deux minutes.

--Fort vrai. Mais il se trouve que c’est l’«Induna», le seul, l’unique train de toute la ligne. Il est réglé à quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. Il fut inauguré vers 1860, et ne s’est jamais vu dans l’obligation de stopper...

--Ah oui, je sais! Depuis l’arrivée de Guillaume le Conquérant ou depuis que le roi Charles se cacha dans la cheminée de la locomotive. Vous ne valez pas mieux que le reste de ces insulaires. S’il est en marche depuis ce temps-là, il est temps qu’on l’arrête une fois de temps à autre.»

L’Américain commençait à suinter par tous les pores chez Wilton, et ses petites mains nerveuses s’agitaient sans repos:

«Supposez que vous arrêtiez l’Empire State Express, ou le Western Cyclone.

--Supposons que je l’aie fait. Je connais Otis Harvey--ou l’ai connu. Je lui enverrais un télégramme, et il comprendrait que je n’avais pas autre chose à faire. C’est précisément ce que j’ai dit à la compagnie fossile dont il s’agit.

--Vous avez donc répondu à leurs lettres sans prendre l’avis d’un homme de loi?

--Naturellement.

--Oh, bon sang de bon sang! Continuez, allons, Wilton.

--Je leur ai écrit que je serais fort heureux de voir leur président et de lui expliquer toute l’affaire en trois mots; mais cela n’a pas eu l’air de les arranger. C’est à croire que leur président est quelque chose comme un dieu. Il était trop occupé, et--mais, vous pouvez le lire vous-même--ils demandaient des explications. Oui, le chef de gare d’Amberley Royal--en général, il rampe devant moi--demandait une explication, et promptement, encore. Le grand sachem de Saint Botolph en demandait trois ou quatre, et le Tout-Puissant Mamamouchi, qui graisse les locomotives, en demandait une chaque jour que Dieu fait. Je leur ai dit--je leur ai dit cinquante fois--que si j’ai arrêté leur sacro-saint express, c’est que je voulais «l’aborder[12]». Est-ce qu’ils croient que c’était pour lui tâter le pouls?

[12] Américanisme, pour dire: monter dedans.

--Vous n’avez pas dit cela?

--Lui tâter le pouls? Naturellement, non.

--Non. «L’aborder.»

--Qu’est-ce que vous vouliez donc que je dise?

--Mon cher Wilton, à quoi servent Mrs. Sherborne et les Clay, et tous ces tas de gens occupés depuis quatre ans à faire de vous un Anglais, si, la première fois que quelque chose vous tourmente, vous retournez à votre patois?

--J’en ai soupé, de Mrs. Sherborne et de toute la smala. L’Amérique est assez bonne pour moi. Qu’est-ce qu’il fallait dire? «S’il vous plaît» ou «tous mes remerciements», ou quoi?»

Il n’y avait pas moyen maintenant de se tromper sur la nationalité de l’homme. La parole, le geste et le pas qu’on lui avait soigneusement inculqués s’en étaient allés avec le masque d’emprunt de l’indifférence. C’était le fils incontesté du plus jeune des peuples, ce peuple qui eut pour prédécesseurs les Peaux-Rouges. Sa voix s’était élevée au cocorico aigu et rauque de ses semblables, lorsqu’ils se trouvent sous l’empire de quelque surexcitation. Ses yeux rapprochés montraient tour à tour la peur injustifiée, l’ennui hors de raison, des éclairs de pensée subits et sans fondement, la convoitise de l’enfant pour une vengeance immédiate, et le douloureux égarement qu’il manifeste lorsqu’il se cogne contre la vilaine, la méchante table. Et de l’autre côté c’était, je le savais, la compagnie, aussi incapable que Wilton de comprendre.

«Et dire que je pourrais acheter trois vieilles lignes de chemins de fer comme la leur, gronda-t-il en jouant avec un couteau à papier, et en allant et venant de façon inquiète.

--Vous ne leur avez pas dit cela, j’espère!»

Il ne répondit pas; mais, en parcourant les lettres, je m’aperçus que Wilton devait leur avoir dit nombre de choses surprenantes. La Great Buchonian avait commencé par demander des explications sur l’arrêt de son Induna, et trouvé une certaine dose de légèreté dans les explications offertes. Elle avait alors avisé «Mr W. Sargent» de vouloir bien mettre son avoué en rapport avec celui de la compagnie, ou quelque phrase juridique dans ce goût-là.

«Et vous ne l’avez pas fait? demandai-je, en levant les yeux.

--Non. Ils me traitaient absolument comme un bambin qui joue sur la voie. Il n’y avait nul besoin d’un avoué. Cinq minutes de conversation, et tout eût été bâclé.»

Je revins à la correspondance. La Great Buchonian regrettait qu’en raison de leurs occupations aucun de ses directeurs ne pût accepter l’invitation de Mr. W. Sargent de venir discuter le cas entre deux trains. La Great Buchonian avait soin de faire remarquer que sa façon d’agir ne cachait nulle mauvaise intention, et que ce n’était point une question d’argent. Elle avait pour devoir de protéger les intérêts de sa ligne, et ces intérêts n’étaient point protégés si on laissait s’établir un précédent suivant lequel il devenait loisible à un sujet quelconque de la reine d’arrêter un train en pleine marche. De son côté (et il s’agissait là d’une autre branche de correspondance, cinq directeurs de services différents au moins se trouvant impliqués dans l’affaire), la Compagnie admettait qu’il y avait peut-être doute fondé quant aux devoirs des rapides en certains cas exceptionnels, et que la question pourrait être réglée devant les tribunaux jusqu’à ce qu’intervînt, si nécessaire, un décret définitif de la Chambre des Lords.

«Cela m’a cassé bras et jambes, dit Wilton, qui lisait par-dessus mon épaule. Je savais bien que je finirais par buter à la Constitution Britannique. La Chambre des Lords--Grand Dieu! Et, à tout prendre, je ne suis pas un des sujets de la reine.

--Mais j’avais dans l’idée que vous vous étiez fait naturaliser.»

Wilton rougit fortement et expliqua que la Constitution Britannique en verrait bien d’autres avant qu’il retirât ses papiers.

«Quel effet tout cela vous fait-il? demanda Wilton. La Great Buchonian ne vous paraît-elle pas quelque peu gâteuse?

--J’ignore. Vous avez fait quelque chose que jamais avant vous personne n’a songé à faire, et la compagnie ne sait que penser. Je vois qu’on propose d’envoyer l’avoué ainsi qu’un autre officier ministériel de la compagnie pour discuter officieusement l’affaire. Puis, il y a une autre lettre vous conseillant d’élever un mur de quatorze pieds, couronné de verre de bouteille, au fond du jardin.

--Vous parlez d’insolence britannique! Celui qui recommande _cela_ (c’est encore un de ces gros enflés de fonctionnaire) déclare que je tirerai grand agrément du fait de regarder le mur monter de jour en jour! Avez-vous jamais vu fiel semblable? Je leur ai offert en argent de quoi acheter toute une nouvelle collection de voitures et faire une pension au conducteur pendant trois générations; mais cela ne semble pas être ce qu’ils demandent. Ils s’attendent sans doute à me voir aller à la Chambre des Lords faire intervenir un règlement, et entre temps construire des murs. Sont-ils tous devenus fous à lier? On dirait que je fais profession d’arrêter les trains. Comment aurais-je été fichu de reconnaître leur vieil Induna de n’importe quel train omnibus? J’ai pris le premier qui s’en venait, et j’ai été pour cela déjà mis en prison et condamné à l’amende.

--C’était pour avoir voulu flanquer une tripotée au contrôleur.

--Il n’avait pas le droit de me tirer par derrière quand j’étais déjà passé à moitié d’une fenêtre.

--Qu’avez-vous l’intention de faire?

--Leur avoué et l’autre officier ministériel (est-ce qu’ils ne peuvent pas se fier à leurs hommes sans les atteler en paire!) arrivent ici ce soir. Je leur ai déclaré que j’étais pris, en règle générale, jusqu’après dîner, mais qu’ils pouvaient envoyer toute la direction si cela pouvait les consoler.»

Or, les visites après dîner, pour question d’affaires ou de plaisir, font partie des habitudes de la petite ville en Amérique, et non de celles de l’Angleterre, où la fin de la journée est sacrée pour le plus petit propriétaire. En vérité, Wilton Sargent avait hissé là le drapeau étoilé de la rébellion!

«N’est-il pas temps pour vous, Wilton, de vous apercevoir du comique de la situation? demandai-je.

--Qu’est-ce que vous voyez de comique à harceler un citoyen américain, rien que parce qu’il se trouve être multimillionnaire--le pauvre diable! (Il resta silencieux un moment, et reprit:) Cela va sans dire. _Maintenant_, je comprends! (Il fit un tour sur lui-même et se campa devant moi d’un air furieux:) Cela saute aux yeux. Ces lascars-là sont en train de poser leurs jalons pour m’écorcher.

--Ils déclarent d’une façon explicite qu’ils ne recherchent pas l’argent!