Le Chat Maltais

Part 8

Chapter 83,966 wordsPublic domain

Il ne pouvait y avoir le moindre doute là-dessus. Tous les Bhils savaient que Jan Chinn réincarné avait honoré de sa présence le village de Bukta après avoir tué son premier tigre--son premier en cette vie-ci; qu’il avait mangé et bu avec les leurs, comme il avait coutume; et--Bukta devait avoir fortement drogué la boisson de Chinn--sur son dos et sur son épaule droite tout le monde avait vu cette Nuée Rouge intimidante que les Dieux puissants avaient apposée sur la chair de Jan Chinn Premier la première fois qu’il se présenta au Bhil. Au regard du monde blanc et de sa sottise, lequel n’a pas d’yeux, c’était un svelte et jeune officier de Wuddars; mais son peuple, à lui, savait que c’était Jan Chinn, Jan Chinn qui avait fait du Bhil un homme; et, cette foi au cœur, ils s’empressèrent de répandre ses ordres, avec le souci de ne pas les altérer en route.

Étant donné que le sauvage, comme l’enfant qui joue seul, a horreur qu’on se moque de lui ou qu’on le questionne, tout ce monde garda pour soi ses convictions; et le colonel, qui croyait connaître son régiment, ne devina jamais que, dans la conviction sereine de chacun des six cents hommes et officiers au pied prompt et au petit œil de jais, qui se tenaient devant lui au port d’armes, le sous-lieutenant, là, sur l’aile gauche de la ligne, était bel et bien un demi-dieu à sa seconde incarnation--déité tutélaire de leur pays et de leur peuple. Les Dieux de la Terre eux-mêmes avaient apposé leur empreinte sur l’incarnation, et qui donc oserait mettre en doute l’ouvrage des Dieux de la Terre?

Chinn, qui, par-dessus tout, était un homme pratique, vit que son nom de famille le servait bien à la caserne et au camp. Ses hommes ne lui causaient pas d’ennui--on ne commet pas de fautes régimentaires avec un dieu pour occuper le siège de la justice--et il était sûr des meilleurs rabatteurs du district quand il en avait besoin. Ils croyaient que la protection de Jan Chinn Premier les couvrait de son manteau, et dans cette croyance montraient une hardiesse qui dépassait même l’ordinaire des Bhils les plus hardis.

Ses quartiers commençaient à ressembler à un petit museum d’histoire naturelle, malgré les duplicata de têtes, de cornes et de crânes qu’il envoyait chez lui dans le Devonshire. Les sujets, très humainement, appréciaient le côté faible de leur dieu. C’est vrai qu’il était incorruptible, mais les dépouilles d’oiseaux, les papillons, les insectes, et, par-dessus tout, les nouvelles du gros gibier, lui faisaient plaisir. Sous d’autres rapports, aussi, il se montrait à la hauteur de la tradition Chinn. Il était à l’épreuve de la fièvre. Une nuit à la belle étoile en compagnie d’un chevreau à l’attache dans une vallée humide, nuit d’où le commandant fût sorti avec un mois de malaria, n’avait nul effet sur lui. Il était, comme ils disaient, salé avant de naître.

Or, durant l’automne de sa seconde année de service, une rumeur inquiète sembla filtrer de terre et courut parmi les Bhils. Chinn n’en perçut rien jusqu’au jour où l’un de ses camarades officiers dit à travers la table du mess:

«Votre vénérable ancêtre est en bombe dans le pays des Satpuras. Vous ne feriez pas mal d’aller jeter un coup d’œil par là.

--Je ne veux pas me montrer irrespectueux, mais j’en ai un peu soupé, de mon vénérable ancêtre. Bukta ne cause pas d’autre chose. Qu’est-ce que le vieux zigue est censé faire maintenant?

--Parcourir le pays au clair de lune, à cheval sur son tigre de parade. Telle est la nouvelle. Il a été vu par environ deux mille Bhils, gambadant le long de la cime des Satpuras, et causant aux gens une peur bleue. Ils le croient dévotement, et tous mes gaillards des Satpuras sont devant son autel--sa tombe, veux-je dire--en train de s’esquinter à l’adorer. Vous devriez vraiment y aller. Ce doit être quelque chose de pas ordinaire que de voir son grand-père traité en dieu.

--Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il y ait du vrai dans l’histoire? demanda Chinn.

--C’est que tous nos hommes la démentent. Ils déclarent n’avoir jamais entendu parler du tigre de Chinn. Or, c’est un mensonge manifeste, attendu qu’il n’est pas un Bhil qui n’en ait entendu parler.

--Vous n’avez oublié qu’une chose, dit le colonel d’un air pensif, c’est que lorsqu’un dieu local réapparaît sur terre, on peut être sûr que c’est là prétexte à un trouble quelconque; et ces Bhils des Satpuras sont à peu près aussi sauvages que votre grand-père les a laissés, jeune homme. Cela signifie quelque chose, allez.

--Vous voulez dire qu’ils seraient prêts à entrer dans le sentier de la guerre? demanda Chinn.

--Ne saurais dire--pas encore. N’en serais nullement surpris.

--On ne m’en a pas dit un mot.

--Cela prouve d’autant plus. Ils cachent quelque chose.

--Bukta, pourtant, me raconte tout, en règle générale. Or, pourquoi ne m’a-t-il pas dit cela?»

Chinn, ce soir-là même, posa directement la question au vieux, et la réponse ne laissa pas que de le surprendre.

«Quel besoin de dire ce qui n’est que trop connu? Oui, le tigre nébuleux est dehors, dans le pays des Satpuras.

--Aux yeux des Bhils sauvages, qu’est-ce que cela signifie?

--Ils ne savent pas. Ils attendent. Sahib, qu’est-ce qui s’annonce? Ne dis rien qu’un petit mot, et nous serons contents.

--Nous? Qu’ont à faire avec des soldats des contes venant du Sud, où habitent les Bhils de jungle?

--Lorsque Jan Chinn s’éveille, ce n’est pour aucun Bhil le moment de s’endormir.

--Mais il ne s’est pas éveillé, Bukta.

--Sahib (les yeux du vieillard étaient pleins de tendre reproche), s’il ne désire pas qu’on le voie, pourquoi s’en va-t-il courir au clair de lune? Nous savons qu’il est réveillé, mais nous ne savons pas ce qu’il désire. Est-ce un signe pour tous les Bhils, ou en est-ce un qui ne concerne que les gens des Satpuras? Ne dis rien qu’un petit mot, Sahib, que je puisse porter à la caserne et envoyer à nos villages. Pourquoi Jan Chinn sort-il? Qui donc a fait du mal? Est-ce la peste? Est-ce l’épizootie? Nos enfants vont-ils mourir? Est-ce la guerre? Souviens-t’en, Sahib, nous sommes ton peuple et tes serviteurs, et en cette vie je t’ai porté dans mes bras--sans savoir.

--Bukta, évidemment, a caressé la bouteille, ce soir, pensa Chinn; mais si je peux faire quelque chose pour rassurer le vieux brave, je le dois. Cela ressemble en petit aux rumeurs qui précédèrent le soulèvement.»

Il se laissa choir au fond d’un fauteuil d’osier, sur lequel était jetée sa première peau de tigre, et, en pesant sur le coussin, fit retomber les pattes armées de griffes par-dessus ses épaules. Il s’en saisit machinalement tout en parlant, et attira autour de lui, à la façon d’un manteau, la dépouille aux superbes couleurs.

«Maintenant je vais dire la vérité, Bukta, dit-il, en se penchant en avant, le mufle desséché du monstre sur l’épaule afin d’inventer un mensonge qui tînt debout.

--Je vois bien que c’est la vérité, lui fut-il répondu d’une voix tremblante.

--Jan Chinn sort dans les Satpuras, à cheval sur le Tigre Nébuleux, dites-vous? Soit. En conséquence, le signe de l’événement ne concerne que les Bhils des Satpuras, et ne touche en rien les Bhils qui labourent dans le nord et l’est, les Bhils du Khandesh, ou n’importe quels autres. Il ne s’agit que des Bhils des Satpuras, qui, nous le savons, sont aussi sauvages que sots.

--Alors, c’est un signe pour _eux_? Bon ou mauvais?

--Point de doute, bon. Car pourquoi Jan Chinn irait-il faire du mal à ceux dont il a fait des hommes? Les nuits par là-haut sont chaudes; c’est mauvais de reposer trop longtemps dans le même lit sans se retourner, et Jan Chinn voulait revoir son peuple. Aussi se lève-t-il, siffle-t-il son Tigre Nébuleux, et sort-il un peu pour respirer l’air frais. Si les Bhils des Satpuras restaient dans leurs villages au lieu de s’en aller vagabonder la nuit, ils ne le verraient pas. Oui-da, Bukta, c’est tout simplement qu’il veut respirer de nouveau l’air de son pays. Fais-le savoir dans le sud, et dis que c’est mon ordre.»

Bukta s’inclina jusqu’à terre:

«Juste ciel! pensa Chinn. Et ce païen aux yeux clignotants est un officier de première classe, et carré comme un dé. Pendant que j’y suis, aussi bien en finir.»

Il poursuivit:

«Si les Bhils des Satpuras demandent l’explication du signe, dis-leur que Jan Chinn veut voir s’ils tiennent les promesses qu’ils ont faites jadis de bien se conduire. Peut-être ont-ils pillé, peut-être ont-ils l’intention de désobéir aux ordres du gouvernement, peut-être y a-t-il quelque cadavre dans la jungle, et est-ce pourquoi Jan Chinn est venu voir.

--Serait-il donc en colère?

--Bah! Suis-je jamais en colère, moi, avec mes Bhils? Je dis des mots en colère, et menace de beaucoup de choses. Toi, tu le sais, Bukta. Je t’ai vu sourire derrière ta main. Nous le savons tous deux. Les Bhils sont mes enfants. Je l’ai déclaré maintes fois.

--Oui, nous sommes tes enfants, dit Bukta.

--Et il n’en est autrement avec Jan Chinn, le père de mon père. Il veut revoir le pays qu’il aima ainsi que le peuple. C’est un bon revenant, Bukta. C’est moi qui le dis. Va le leur répéter. Et j’espère, ajouta-t-il, que cela les calmera.»

Rejetant en arrière la peau de tigre, il se leva avec un long bâillement qui montra toutes ses dents en bon ordre.

Bukta s’enfuit, pour se voir reçu à la caserne par tout un groupe de gens haletants.

«C’est vrai, dit Bukta. Il s’est drapé dans la peau, et c’est du fond d’elle qu’il a parlé. Il veut revoir le pays qui est sien. Le signe n’est pas pour nous; et, disons-le aussi, Jan Chinn est un jeune homme. Comment passerait-il les nuits paresseusement couché? Il dit que son lit est trop chaud et que l’atmosphère de la chambre est mauvaise. Il se livre à des allées et venues pour le plaisir de courir la nuit. C’est lui qui l’a dit.»

L’assemblée aux gris favoris frissonna.

«Il dit que les Bhils sont ses enfants. Vous savez qu’il ne ment pas. C’est lui qui me l’a dit.

--Mais quoi en ce qui concerne les Bhils des Satpuras? Que veut dire le signe pour eux!

--Rien. Il ne s’agit, je le répète, que du plaisir de courir la nuit. Il chevauche pour voir s’ils obéissent au gouvernement, comme il leur apprit à faire dans sa vie antérieure.

--Et qu’arrivera-t-il s’ils n’obéissent pas?

--Il ne l’a pas dit.»

La lumière s’éteignit dans les quartiers de Chinn.

«Regardez, dit Bukta. Le voilà qui s’en va. Pas moins, c’est un bon revenant, comme il a dit. Comment craindrions-nous Jan Chinn qui a fait du Bhil un homme? Sa protection est sur nous; et vous savez que Jan Chinn n’a jamais manqué à une promesse verbale ou écrite sur papier, de nous protéger. Lorsqu’il sera plus âgé et qu’il aura trouvé femme, il restera au lit jusqu’au matin.»

Un officier supérieur se rend compte, en général, de l’état d’esprit du régiment un peu avant ses hommes; et c’est pourquoi le colonel déclara, quelques jours plus tard, que quelqu’un avait mis la crainte de Dieu au cœur des Wuddars. Comme il était le seul personnage officiellement autorisé à ce faire, il s’inquiéta de voir tant d’unanimité dans la vertu.

«C’est trop beau pour que cela dure, dit-il. Ce que je voudrais bien, c’est deviner ce qui se passe dans ces petites têtes-là.»

L’explication, lui sembla-t-il, vint au changement de lune, lorsqu’il reçut l’ordre de se tenir prêt à «calmer toute effervescence possible» chez les Bhils des Satpuras, lesquels se montraient, pour employer un terme modéré, remuants, parce qu’un gouvernement paternel avait lancé sur eux un vaccinateur du Mahratta, sorti des écoles du gouvernement, armé de lancettes, de lymphe et d’une génisse inscrite sur les registres de l’État. En langage officiel, ils avaient «manifesté une violente antipathie contre toutes mesures prophylactiques», avaient «retenu de force le vaccinateur», et «étaient sur le point de négliger leurs devoirs de tribu».

«Ce qui veut dire qu’ils sont pris de frousse--tout comme au temps du recensement, dit le colonel; et si nous les faisons se carapater dans les montagnes, jamais nous ne les rattraperons, primo, et secundo, ils s’élanceront au pillage jusqu’à nouvel ordre. Je me demande qui est le maudit idiot qui essaie de vacciner un Bhil. Je savais qu’il y avait du grabuge dans l’air. Heureusement qu’ils n’emploieront que des forces locales, et que nous pouvons arranger quelque chose que nous appellerons une campagne, sans leur faire grand mal. Nous voyez-vous dégringoler nos meilleurs rabatteurs parce qu’ils ne veulent pas qu’on les vaccine! La peur leur a fait perdre la tête, et voilà tout.»

«Ne croyez-vous pas, sir, dit Chinn le jour suivant, que vous pourriez peut-être me donner une permission de chasse de quinze jours?

--Désertion en face de l’ennemi, nom d’un tonnerre! (Le colonel se prit à rire.) Je le pourrais, mais il me faudrait quelque peu l’antidater, attendu que nous avons reçu nos ordres de service, ou tout comme. Malgré cela, nous prétendrons que vous aviez adressé votre demande de permission il y a trois jours, et que vous êtes depuis longtemps en route pour le sud.

--J’aimerais prendre Bukta avec moi.

--Cela va sans dire, oui. Je crois que c’est une très bonne idée. Vous avez comme une sorte d’influence héréditaire sur les petits drôles, et il se peut qu’ils vous écoutent là où le moindre éclair de nos uniformes les affolerait. C’est la première fois que vous allez dans cette partie du monde, n’est-ce pas? Faites attention qu’ils ne vous envoient pas dans le caveau de vos pères en la fleur de vos ans. Je crois que vous n’aurez rien à redouter si vous parvenez à vous faire écouter d’eux.

--C’est mon avis, sir; mais si--si par hasard ils m’envoyaient _ad patr..._--se mettaient à faire la bête--cela se peut, vous savez--j’espère que vous vous rappellerez qu’ils ont seulement eu peur. Il n’y a pas un atome de vice en eux, et je ne me pardonnerais jamais que quelqu’un de--de mon nom leur causât de l’ennui.»

Le colonel opina de la tête, sans rien dire.

Chinn et Bukta se mirent en route sur-le-champ. Bukta ne raconta pas que, dès le moment où le vaccinateur officiel avait été entraîné dans les montagnes par les Bhils indigènes, les coureurs n’avaient cessé de se succéder furtivement à la caserne, suppliant, le front dans la poussière, que Jan Chinn vînt expliquer tout cet inconnu d’horreur dont son peuple était menacé.

Le présage du Tigre Nébuleux n’était maintenant que trop clair. Que Jan Chinn secourût les siens, car vaine était l’assistance de nul mortel. Bukta réduisit le ton de ces suppliques aux proportions d’une simple requête tendant à la présence de Chinn. Rien n’eût pu faire plus de plaisir au vieux qu’une campagne d’escarmouches contre les Satpuras, qu’en sa qualité de Bhil «pur sang» il méprisait; mais il se trouvait, à titre d’interprète de Jan Chinn, lié par le devoir vis-à-vis de toute sa nation, et il croyait fermement que quarante plaies s’abattraient sur son village s’il prenait des tempéraments avec cette obligation. En outre, Jan Chinn savait tout, et il montait le Tigre Nébuleux.

Ils couvrirent à pied et à dos de poney trente milles par jour, et relevèrent dans le minimum de temps la muraille bleue des Satpuras. Bukta se montrait fort silencieux.

Ils entreprirent la dure ascension un peu après midi, mais ce ne fut qu’au coucher du soleil qu’ils atteignirent la plate-forme de pierre accrochée au flanc d’une montagne crevassée, couverte de jungle, où Jan Chinn Premier fut déposé, comme il en avait manifesté le désir, afin d’avoir l’œil sur son peuple. Toute l’Inde est remplie de tombes abandonnées qui datent du commencement du dix-huitième siècle--tombes de colonels oubliés de régiments depuis longtemps licenciés; officiers de vaisseaux de l’East India partis en expéditions de chasse et qui ne revinrent jamais; gérants, agents, expéditionnaires et enseignes de l’honorable East India Company, par centaines et milliers et dizaines de milliers. L’Anglais oublie vite, mais les indigènes ont la mémoire longue, et lorsqu’un homme a fait du bien en sa vie, on s’en souvient après sa mort. La tombe de quatre mètres carrés de marbre rouillé qui recouvrait Jan Chinn était tout alentour tendue de fleurs sauvages et de noix, de paquets de cire et de miel, de bouteilles d’alcools indigènes et d’infâmes cigares, de cornes de buffles et de panaches d’herbe desséchée. A l’une des extrémités se voyait une grossière image d’argile, représentant un blanc en chapeau haut de forme à la mode de l’époque, à cheval sur un tigre bouffi.

Bukta, dès qu’ils approchèrent, s’acquitta d’un salaam plein de révérence. Chinn se découvrit et entreprit de déchiffrer l’inscription à demi effacée. Autant qu’il put lire, elle était ainsi conçue, mot pour mot, lettre pour lettre:

To the Memory of JOHN CHINN, ESQ. Late collector of... ... ithout Bloodshed or... error of Authority Employ. only... eans of Conciliat... and Confiden. accomplished the... tire Subjection... a Lawless and Predatory Peop... ... taching them to... ish Government by a Conque... over... Minds The most perma... and rational Mode of Domini... ... Governor-General and Counc... engal have ordered thi... erected ... arted this life Aug. 19, 184. Ag...[15]

[15] A la Mémoire de John Chinn, Esq. Feu le percepteur de... Qui, sans effusion de sang ni abus d’autorité, En employant les seuls moyens de la conciliation et de la confiance, Accomplit l’entière soumission D’un peuple sans loi et pillard, L’attachant au Gouvernement britannique par la conquête des esprits, Le Mode de Domination le plus durable et le plus rationnel, Le Gouverneur Général et le Conseil du Bengale Ont ordonné que ce monument soit érigé. A quitté cette vie le 19 Août 184. à l’âge de...

De l’autre côté de la tombe étaient inscrits d’anciens vers, également fort usés. Tout ce que Jan Chinn déchiffra fut:

... the savage band Forsook their Haunts and b... is Command ... mended... rals check a... st for spoil And. s. ing Hamlets prove his gene... toil Humanit... survey... ights restore... A Nation... ield... subdued without a Sword[16].

[16] ... la troupe sauvage Abandonna ses Retraites et reconnut son Autorité. Aujourd’hui les esprits amendés répriment la soif du pillage, Et les villages qui s’élèvent sont la preuve de ses généreux L’Humanité contemple ses droits reconnus: [efforts. Une nation qui se rend--soumise sans coup férir.

Il resta penché quelque temps sur la tombe, pensant à ce mort de son sang, et à la maison du Devonshire; puis, branlant la tête dans la direction de la plaine:

«Oui c’est une rude tâche--tout cela--même pour ce qui est de ma modeste part. Il doit avoir valu la peine qu’on le connaisse... Bukta, où est mon peuple?

--Pas ici, Sahib. Nul homme ne vient ici qu’en plein jour. Ils attendent là-haut. Montons voir.»

Mais Chinn, qui n’oubliait pas la première loi de la diplomatie orientale, répliqua d’une voix égale:

«Si j’ai fait un si long trajet, c’est simplement parce que les gens des Satpuras sont des imbéciles et n’osaient pas visiter nos cantonnements. Maintenant, prie-les de venir se présenter ici. Je ne suis pas le serviteur, mais le maître des Bhils.

--J’y vais--j’y vais», balbutia le vieux.

La nuit tombait, et à tout moment Jan Chinn pouvait, d’un coup de sifflet, faire sortir son redoutable coursier des taillis envahis par l’ombre.

Or, pour la première fois au cours d’une vie déjà longue, Bukta désobéit à un ordre légitime et déserta le jeune officier anglais; car il ne revint pas, et se hâta vers le plateau de la colline, où il lança doucement un appel. Des hommes s’agitèrent tout autour de lui--de petits hommes tremblants, armés d’arcs et de flèches, qui attendaient Bukta et son compagnon depuis midi.

«Où est-il? murmura l’un d’eux.

--A sa place. Il vous prie de venir, répondit Bukta.

--Sur l’heure?

--Sur l’heure.

--Qu’il lâche plutôt le Tigre Nébuleux sur nous. Nous n’y allons pas.

--Ni moi, quoique je l’aie porté dans mes bras lorsque ce n’était qu’un enfant en cette incarnation. Attendez ici jusqu’au jour.

--Mais il sera sûrement en colère.

--Même très en colère, car il n’a rien à manger. Mais il m’a déclaré maintes fois que les Bhils sont ses enfants. Dans le jour, je le crois, mais--au clair de lune je ne suis pas aussi sûr. Quelle folie avez-vous encore méditée, sacrés Satpuras, pour avoir besoin de lui?

--Il en est venu un au nom du gouvernement, qui était armé de petits couteaux ensorcelés et d’une génisse magique, et voulait en nous coupant les bras nous changer en bétail. Nous avons eu très peur, mais nous n’avons pas tué l’homme. Il est ici, ligotté--un homme noir; et nous croyons qu’il vient de l’Ouest. Il a dit que c’était un ordre, de nous couper tous avec des couteaux--spécialement les femmes et les enfants. Nous n’étions pas censés savoir que c’était un ordre, de sorte que nous avons eu peur, et que nous avons tenu la montagne. Quelques-uns de nos hommes ont pris des poneys et des bœufs dans les plaines, et d’autres, des marmites, des vêtements et des boucles d’oreille.

--Personne d’égorgé?

--Par les nôtres? Pas encore. Mais les jeunes sont hésitants, à la merci d’un tas de rumeurs, comme flammes au sommet d’une montagne. J’ai envoyé des émissaires demander Jan Chinn, de peur qu’il ne nous arrive quelque chose de pire. C’était cette crainte qu’il prédisait par le Tigre Nébuleux.

--Il déclare que ce n’est pas cela», dit Bukta.

Et Bukta répéta, en l’amplifiant, tout ce que le jeune Chinn lui avait dit à la conférence du fauteuil d’osier.

«Croyez-vous, demanda le questionneur pour finir, que le gouvernement porte la main sur nous?

--Non, repartit Bukta. Jan Chinn donnera un ordre, et vous obéirez. Le reste est entre le gouvernement et Jan Chinn. Moi-même je sais quelque chose à propos des couteaux ensorcelés et de l’égratignure. C’est un charme contre la petite vérole. Mais comment cela se fait-il, je ne saurais le dire. En outre, ce n’est pas votre affaire.

--S’il se tient entre nous et la colère du gouvernement, nous obéirons on ne peut plus strictement à Jan Chinn, sauf--sauf que nous ne descendrons pas à cet endroit-là ce soir.

Ils pouvaient entendre au-dessous d’eux le jeune Chinn appeler Bukta; mais ils s’accroupirent et ne bougèrent plus, dans l’attente du Tigre Nébuleux. La tombe avait été lieu saint depuis presque un demi-siècle. S’il plaisait à Jan Chinn d’y dormir, qui donc en avait plus le droit? Mais tant qu’il ne ferait pas grand jour, rien ne les ferait s’en approcher.

Pour ce qui est de Chinn, il commença par concevoir un extrême mécontentement; puis l’idée lui vint que fort probablement Bukta avait ses intentions (ce qui, en fait, était vrai), et que sa propre dignité pourrait avoir à souffrir s’il continuait à hurler pour ne recevoir pas de réponse. Il s’étaya contre le pied de la tombe, et tantôt sommeillant, tantôt fumant, eut raison de la nuit chaude, fier de se sentir un Chinn légitime, endurci, à l’épreuve de la fièvre.

Il prépara son plan d’action à peu près comme eût fait son grand-père; et lorsque Bukta parut, au matin, avec une fort généreuse provision d’aliments, il ne souffla mot de l’abandon de la veille. Bukta se fût senti soulagé par l’explosion d’une humaine colère; mais Chinn ne bougea qu’il ne fût, sans se presser, parvenu au bout de ses victuailles et n’eût fumé tout un cheroot.

«Ils ont très peur, dit Bukta, lequel n’était pas lui-même de ces plus braves. Il ne reste qu’à donner des ordres. Ils ont dit qu’ils obéiront si seulement tu te tiens entre eux et le gouvernement.

--Cela, je le sais, déclara Chinn, en se dirigeant d’un pas de flâneur vers le plateau.»

Quelques-uns des anciens se tenaient en un demi-cercle irrégulier dans une clairière; mais le gros de la foule--femmes et enfants--était caché dans les buissons. Ils n’avaient nul désir d’affronter les premiers effets de la colère de Jan Chinn Premier.