Part 5
Mais des cris de scoliastes Annonçaient incessamment Qu’on procédait à de vastes Travaux d’enlaidissement.
Le char d’or de chaque Idée Devenait un omnibus Roulant sa lourdeur bondée Dans un gâchis de rébus!
_Paon_ criait: «Sous leur attaque Perdant l’_o_ qui m’ocellait, J’ai l’air du bruit de la claque Qu’administre au Beau le Laid!»
L’orthographe égalitaire Qui se plaît aux quiproquos S’amusait, dans l’ombre, à faire Douter d’eux les plus grands mots.
_Héros_ criait: «Sort fantasque! Doute vraiment singulier! Ai-je pour coiffure un casque... Ou pour chef-lieu Montpellier?
--«Frappez! dit un ironique, Dieu reconnaîtra les siens! --Messieurs, n’est-il pas inique, Clamaient des mots parnassiens,
«De venir, lorsque, superbe, Loin du vil argot, l’Argo Veut cingler vers l’Or du Verbe, Mettre sur lui l’embargo?
Ils ont déchiré la gaze!... Changé Pégase en dada!...» S’éveillant au mot Pégase, Un mot de Hugo gronda:
«Comme un chêne druidique J’avais des gibbosités: L’orthographe orthopédique M’a guéri de ces beautés!
--«Eh bien, pour aller en ville Je suis maintenant joli!» Disait un mot de Banville, Spirituel et poli.
--«Ils n’auront pitié de nulle Grâce! criait une voix, Puisque le mot _libellule_ Tremble déjà dans leurs doigts!»
_Nymphe_ pleurait: «Mon mystère S’éteint comme un ver luisant! --Je perds ma peau de panthère! Criait _Bacchante_! à présent
«Je vendange des vignobles Où la rosée est en stras!» Et des épithètes nobles Gémissaient dans l’ombre: «Hélas!
«Si ce sont là, disaient-elles. Les caresses qu’ils nous font, Nous aimions mieux les dentelles Des manchettes de Buffon!
--«Mesdames, j’arbore un crêpe S’il faut rendre à ces Messieurs Mon _x_ à taille de guêpe!» Disait un mot précieux.
VI
«Je ne tiens pas pour frivole, Reprit ce mot trop brillant, L’arabesque du symbole; Et puisque Chateaubriand,
«Scrutant l’onomatopée, Gravement analysa L’âme agreste enveloppée, Dans le son rural des _a_,
«Pourquoi, dans l’hiéroglyphe, Serait-il vain de chercher Le dessin d’aile ou de griffe Qu’un esprit put y cacher?
«La secrète omnipotence Du Démon de l’Alphabet En tête du mot _Potence_ A fait planter un gibet!
«Messieurs, la lettre dessine... Comment? pourquoi! le sait-on? Et toucher au mot _glycine_ C’est déranger un feston!
«J’ai ces visions perverses: Je crois que _d_ et que _b_ Sont deux mandores inverses Dont _troubadour_ est galbé;
«L’accent circonflexe tombe En ouvrant l’aile qu’il faut: Sur _aumône_ il est colombe, Et sur _trône_ il est gerfaut;
«Lorsqu’il glisse sur la ligne, C’est son _y_ et son _g_ Qui font que sous le mot _cygne_ Un reflet tremble allongé!
«Tout prend un sens qui scintille Dans le mot, subtil schéma: Le sarment de la cédille, Les yeux de chat du tréma,
«Cette flûte traversière Dont le _t_ joue en rêvant... --Chut! cria, sous la poussière D’un gros livre, un mot savant:
VII
«Leur effort est vexatoire, Jeune mot incirconspect, En ceci que sa victoire Peut atteindre l’intellect!
«Pour qu’elle soit triomphale, Ce n’est pas sur le papier, C’est au fond de l’encéphale Qu’il faut nous estropier!
«Tous les beaux rêves qu’on aime Sont des mots silencieux; Nous avons des lettres, même Quand on nous lit dans les yeux.
«C’est par nous que pense l’homme. Et ses pensers les plus hauts Ne sont jamais que la somme D’une addition de mots!
«Notre présence est fatale Dans le songe le plus bleu; L’oraison la plus mentale Met un grand _D_ au mot Dieu.
«C’est la vieille turlutaine, L’Esprit pur!... C’est le tillac Sans la coque!...» Un mot de Taine Cria: «Lisez Condillac!
--Qu’est ce que l’Intelligence? Un jeu d’échecs! dit un mot Très _Café de la Régence_ Dans _le Neveu de Rameau_.
«En promulguant des ukases, Faut-il donc que vous risquiez De tout brouiller sur les cases Des sublimes échiquiers?
«Les noms et les épithètes Sont les Reines et les Rois: Pourquoi resculpter ces têtes Que reconnaissaient vos doigts?
--«Oui, si c’est nous les Idées, Il conviendrait, ô pédants, Que vos mains intimidées Eussent des jeux plus prudents!
«Quand le savant scrute, groupe, Classe, étiquète,--faut-il Risquer d’embuer sa loupe Ou d’embarbouiller son fil?
«Va-t-on jeter dans les chiffres Qui, sous le front de Mozart, Sont des chants d’orgue ou de fifres, Un désordre de bazar?
«Sait-on, d’ailleurs, l’importance D’une lettre en ce secret Qui force un cerveau de France A fabriquer du concret?
«Chevaliers des Phonétiques, Savez-vous pourquoi, comment Écrire en lettres gothiques Fait penser en allemand?
«Toi qui viens, d’un air sévère Et d’un geste d’horloger, Passer au papier de verre Le mécanisme léger,
«Peut-être que tu t’obstines A gratter sur l’or des noms Les aspérités latines Par quoi nous nous engrenons!
«Qui sait si quelque orthographe N’est pas le signe aimanté Dont le mot qui rêve agrafe Le mot qui passe à côté?
«O Pensée! en tes cellules Qui sont cinq cents millions, Qui sait comment tu pullules, Et par quoi nous nous lions?
«Qui sait, en ces fourmilières, Si nos lettres ne sont pas Les antennes familières Dont nous éclairons nos pas?
«Qui sait?...--Oh! les psychologues! Pendant que vous raisonnez, Les néographes, ces dogues, Nous ont mangé plusieurs nez!»
VIII
A ce cri d’un mot gavroche, Les mots crièrent: «Eh bien, Puisque notre fin approche, Puisque l’homme, n’aimant rien,
«Laisse nos cris sans réponse; Puisqu’un siècle où meurt le Beau De la cuvette de Ponce A fait un grand lavabo;
«Puisque entre les blanches marges Où nous aimons nous tenir On ne verra que nos charges Grimacer vers l’Avenir;
«Puisqu’on nous offre, au lieu d’ailes, Ce _desinit in piscem_; Que les œuvres immortelles Seront nos Albums de Sem;
«Que, sur les plus nobles pages, D’affreux signes inconnus Auront l’air de tatouages Sur l’épaule de Vénus;
«Puisque avec l’aiguille et l’encre, Muse! on brode sur ta peau Les barbarismes du cancre, Les coquilles du typo;
«Puisqu’il faut, Beauté fossile! Rendre, par le temps qui court, Le calembour plus facile, Le télégramme plus court;
«Puisqu’on nous tordra la patte Selon l’heure et les endroits, Et que l’oreille auvergnate A le droit d’avoir des droits;
«Puisque le cas d’orthographe Ira, pour être arbitré, Consulter le phonographe Plutôt que monsieur Littré;
«Puisque--horreur dont on frissonne!-- Les _c_ devenant des _k_, Kaen, Kahors et Karkassonne Auront l’air en Kamtchatka;
«Puisque sur nous tu te livres, Réforme! à des jeux obscurs D’où résulteront des livres Rédigés comme des murs;
«Puisqu’on fait de nous, pygmées. Des monstres de mardi gras, Tous, désertons les armées De ces Gullivers ingrats!
«Nous avons servi leur rêve Mieux qu’Ariel et que Puck... C’est bien! Mettons-nous en grève: Laissons-leur le volapük!...
«Fuyons!... Sortons des chefs-d’œuvre! C’est, d’ailleurs, les respecter! --Puis-je, moi, sans la couleuvre D’une _s_ à mon front, rester
«Parmi les fureurs d’Oreste?... Non!...--Et moi, je suis pied-bot. Et vous voulez que je reste Comme ça dans _Salammbô_?...
«Non!--Qu’on m’arrache de terre Comme un mauvais agaric. Moi qui semble dans Voltaire Être mis par Frédéric!
--«Et moi, traînant ma carcasse De mot bancroche et bancal, Je veux, si je suis cocasse, Ne pas l’être dans Pascal!
--«Il faut quitter l’églantine Lorsqu’on n’est plus papillon! Ne souffrons pas Lamartine Imprimé par Boquillon!
«Qu’un grand’effort nous délivre! --Ouvrons le livre!--Essayons De nous évader du livre!...» Alors, sur tous les rayons,
Je compris que tous les tomes, Qui sentaient en eux souffrir Tous ces chers petits fantômes, Ne demandaient qu’à s’ouvrir!
Ils poussaient contre les vitres En bombant sous les rideaux Leurs dos chamarrés de litres; Et quand l’effort de leurs dos
Eut vaincu les vitres blêmes, Dans un grincement de cuir Ils s’ouvrirent tous d’eux-mêmes Pour laisser les mots s’enfuir!
Et les mots, les mots sans nombre D’Art, de Science, et d’Amour, Tous! les mots qui font de l’ombre Et les mots qui font du jour,
Les mots d’Histoire et d’Épée, De Roman et de Frisson, Tous! les grands mots d’Épopée, Les petits mots de Chanson,
Ceux que fixait l’armature D’un sonnet ou d’un rondel, Tous s’enfuirent, en rupture De basane ou de bradel!
La chambre engouffra l’haleine De tout un peuple qui fuit: «Par ici, ceux de Verlaine!...» On s’appelait dans la nuit,
«Par ici, ceux de Valmore!» Et je m’aperçus soudain Que la nuit sentait l’aurore Et la chambre le jardin!
«Quittons les pages natales! Allons être laids... ailleurs! --Où?...--Sur les cartes postales!...» Ricanaient les mots railleurs!
--«Non! criaient les mots sublimes, Evaporons-nous! Fuyons, Pour devenir, sur les cimes, De la brume et des rayons!
«Oui, tous, de splendeur avides, Fuyons, en essaims tremblants; Laissons sous les fronts des vides Et sur les feuillets des blancs!
--«J’ai plusieurs voyelles vertes, Disait un mot de Rimbaud; Les fenêtres sont ouvertes! Envolons-nous! Il fait beau!
--«Fuyons! Devenons les choses Dont nous n’étions que les noms! Devenons de l’air... des roses... Du ciel... du soir... devenons...»
A travers de vagues treilles Leurs voix semblaient s’éloigner... «Oui... devenons des abeilles!...» Disaient les mots de Chénier.
IX
Et le jour parut... «Les Livres!...» M’écriai-je comme un fou. ... Ils étaient là, sous les cuivres De leur temple d’acajou.
Les rideaux de quinze-seize S’allongeaient dessus, prudents: Et l’orthographe française Habitait encor dedans.
Alors--oh! sur moi ruisselle, Source!... oh! Verbe de mon sol, Touche mon front de cette aile Que suit des yeux Rivarol!--
Alors... bénissant la Muse, Échappant au cauchemar De voir George Sand camuse Et Victor Hugo camard;
Sentant fuir dans la lumière La peur que, faute d’un _t_, Tout le rire de Molière Ne me parût édenté;
Bousculant tous les volumes; M’écriant aux beaux endroits: «Ils sont tels que nous les lûmes!...» Et les caressant des doigts;
Disant: «Merci! nuit cruelle Qui viens de me révéler Une volupté nouvelle: La volupté d’épeler»;
Trouvant chaque lettre juste; Donnant aux mots le baiser Que l’on donnerait au buste Qu’on a cru voir se briser;
Oubliant dans mon délire L’hamlétisme et tous ses maux, Je me mis à lire, à lire Des mots, des mots et des mots!...
Et jamais je n’ai, peut-être, Su comme aujourd’hui je sais Que j’adore chaque lettre De chacun des mots français.
Cambo, 5 avril 1905.
XXI
LA JOURNÉE D’UNE PRÉCIEUSE
I
DIX HEURES MOINS LE QUART
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais soudain Lycidas devient plus diaphane, Éric se décolore, Amaryllis se fane, Les cheveux de Daphnide en vapeurs se défont, Alcimadure avec Lindamor se confond; Et, tandis qu’un ruban dont flotte l’adieu tendre Désigne seul, au loin, la place où fut Sylvandre, Et que de Céladon il ne reste plus rien, Lui-même le Pays s’envole, aérien. Tout disparaît. Le Faune accoudé sur un cippe, Au coin du carrefour bleuâtre, se dissipe. Le Pont s’évanouit ainsi qu’un arc-en-ciel. L’indispensable Bois, le Banc essentiel S’effondrent doucement, suivis par les Fontaines. Un doigt mystérieux efface les grands Chênes Avec tous les sonnets qui sont écrits dessus... Et sur le fond, alors, où ne se dresse plus Le vieil Arbre creusé qui sert de boîte à lettres, Commencent à monter lentement deux fenêtres: On voit se préciser peu à peu leurs carreaux; Un restant de bergers, de mages, de héros, Fond sur leur verre ainsi qu’un givre de décembre; Le jour entre; il repousse aux angles de la chambre, Où la nuit les reprend, les débris du décor; Le bout d’une houlette, un instant, danse encor; L’œil d’un sorcier devient un clou qui s’ensoleille...
Et Sibylle-Anne Ogier de Mirmande s’éveille.
Elle s’éveille. Elle est éveillée.
Et pourtant Elle doute de l’être, à cause qu’elle entend Son rêve s’obstiner à mêler des théorbes Au piaillis des moineaux qui picorent des sorbes Dans le jardin voisin d’un hôtel du Marais. Le songe, quand Phœbus l’a percé de ses rais, Survit-il à demi? Peut-on, quand on s’éveille, Les yeux ne rêvant plus, rêver avec l’oreille? Quelle est cette aventure?... Et, brusque, son talon, Hors de l’immense lit aussi large que long, Tombe, comme une rose, au tapis de l’estrade; Elle fait quatre pas hors de la balustrade Qui sépare la chambre, avec pompe, du lit, Regarde d’un peu loin par la fenêtre, rit, Refait ses quatre pas en arrière, plus lente, Et se revient coucher en disant: «C’est Phylante.»
Elle bâille. Ses yeux vont au cadran de bois Qui laisse pendre au mur l’ombre de ses deux poids. Et Sibylle connaît, pendant qu’elle s’étire, Qu’il n’est pas tout à fait dix heures, c’est-à-dire Qu’il n’est pas l’heure où, noble, elle doit s’éveiller. Lors, renfonçant sa tête un peu dans l’oreiller, Doralise... (Il convient maintenant qu’on le dise: C’est le nom qu’on lui donne en phébus), Doralise... (Conservons-lui ce nom puisqu’il lui va des mieux Et que c’est son vrai nom au pays précieux), Doralise, voyant qu’elle a, selon l’horloge, Le temps d’interroger son âme, l’interroge. Son âme?... Où donc au juste en est-elle à présent?
Ce Phylante, éveilleur en musique, est plaisant. Il semble--sa musique est vraiment excellente!-- Qu’elle l’aime et qu’il l’aime. Et pourtant, ce Phylante...
II
PHYLANTE
Ce Phylante aux rubans choisis chez Perdrigeon, Ce Phylante pattu comme un riche pigeon Dont les pattes auraient pour plumes des dentelles, Qui ne porte jamais, si coûteuses soient-elles, Que des bottes de peau levantine, que des Chemises à jabot de linge hollandais, Expert à se serrer au poignet, sous la manche, Le large ruban noir qui fait la main plus blanche, Ce cher Phylante, encor qu’il soit loin d’être laid, Qu’il excelle à donner les violons, qu’il ait La réputation d’être bon alcôviste Et de savoir en quoi le dernier doux consiste, Encor qu’il soit celui, lorsqu’on parle d’amours, Dont le nom à côté de son nom vient toujours, Encor qu’il chante en bas pour elle à l’instant même, Il ne l’aime pas plus, grand Dieu! qu’elle ne l’aime.
Tout ceci n’est qu’un jeu raffiné de roman.
III
LE JEU
Qu’un jeu.
La vérité, c’est que depuis un an Doralise feignait d’avoir perdu la tête Pour Phylante, marquis, mousquetaire et poète, Pendant, secrètement, que son cœur distinguait Tiridate, alchimiste et chevalier du guet.
Phylante est le manteau dessous quoi Doralise --Un ravissant manteau, du plus joli cerise!-- En aime un autre. C’est, pour qu’on ne sache rien, Un rôle qu’il veut bien jouer... et jouer bien, Oh! très bien! oh! si bien qu’on le croirait perfide, Si lui-même, déjà, n’aimait Garamantide, Précieuse avec qui, depuis un lustre entier, Doralise entretient commerce d’amitié. D’ailleurs, Garamantide est folle de Phylante, Mais feint pour Tiridate une amour violente; Tiridate, qui pour Doralise est en feu, Feint que Garamantide est sa dame,--et le jeu Prend une intensité tout à fait délicate: Phylante est occupé de feindre, Tiridate Feint, Doralise feint, Garamantide feint, Et tout le monde feint, et c’est le fin du fin.
Et pourquoi chez ces gens cette fureur de feindre, Puisque chacun, au fait, devrait bien autant craindre De paraître brûler pour tel objet que pour Tel autre?
Parce que, premièrement, l’amour Ne va tout uniment, sans secrets et sans pactes, Que pour les cœurs épais et les âmes compactes. Tous les tendres Bergers font les mystérieux, Et, semblant désunis, ne sont unis que mieux. Les rimes, ô Rimeurs, que vous désaccouplâtes, Riment-elles moins bien pour ne pas être plates? Il sied qu’un quatuor d’amants alambiqueurs, Comme un quatrain ses vers, sache croiser ses cœurs. Et, deuxièmement, (oh! tu le sais, Astrée, Toi qui fuis à travers l’intrigue enchevêtrée Comme à travers un bois!) parce que nous souffrons Sans trop de déplaisir, sans rougeur à nos fronts, Sans que notre bonheur pense courir un risque, Que l’on dise de nous ce qui n’est pas, tandis que Le seul soupçon du vrai nous ôte le repos.
Et c’est ainsi qu’ayant égaré le propos, Quatre cœurs, dont chacun fait un mensonge double, Vivent secrètement, et sans trouble.
Sans trouble?
IV
?...?
Doralise redit ces deux mots plusieurs fois, Et s’étonne d’entendre un doute dans sa voix. Elle l’entend d’abord, et puis elle l’écoute. Et plus elle redit ces mots, moins elle doute Du doute que contient son intonation; Et le tout petit point d’interrogation Qui naquit de son doute et qui grandit avecque A bientôt la grandeur d’une crosse d’évêque.
Au moment qu’il atteint cette dimension, L’heure sonne.
V
DIX HEURES
Aussitôt, toute l’attention Avec quoi se scrutait Doralise, se sauve! Elle ne pense plus qu’à bien tenir alcôve. Elle appelle.
Il se faut soutenir au réveil. Qu’est-ce donc qu’on apporte en ce bol de vermeil? Un restaurant léger, fait de blancs de volaille, D’un peu d’orge mondé qu’on pile et qu’on travaille, De raisin de Damas, de roses sèches (_sic_), Le tout bien distillé dedans un alambic, Avec de la cannelle et de la coriandre... C’est ce que Doralise a coutume de prendre. Elle boit.
L’andante des théorbes s’est tu.
«Il faut m’accommoder, dix heures ont battu,» Dit-elle.
Et sur son lit Martine l’accommode; Au col, aux deux poignets, ainsi qu’il est de mode Lui chiffonne un étroit ruban couleur de feu; Pour qu’en un tournemain il la recoiffe un peu Appelle le coiffeur... C’est l’illustre La Prime. Il entre; il rétablit la torsade; il imprime Un petit mouvement d’allégresse aux _bouffons_: «Là, dit-il, gentiment nous les ébouriffons... Souffrez que j’aplatisse à présent les _garcettes_.» Il aplatit, et part.
On ouvre des cassettes, Des boîtes, des cartons. Doralise choisit Une coiffe, un collier. «C’est mon jour, songez-y, Et qu’il faut que je sois dans mon plus bel aimable.»
Mais un carrosse, avec un vacarme du diable, S’arrête dans la rue. On range les pliants; On chasse un petit chien aux regards suppliants; Des livres sont posés sur toutes les tablettes, Vite...
VI
LA RUELLE
Et l’on voit entrer quelques figures blettes Avec beaucoup de linge autour. Et ce sont des Précieuses. Et puis deux ou trois grands dadais Noir-vêtus: des auteurs.
Saluts, selon Nervèze.
Ces dames sont de Ville et n’ont droit qu’à la chaise. Ces messieurs vont s’asseoir sur d’humbles perroquets. On tousse. On se prépare à briller. Deux laquais Ouvrent avec mystère un paravent énorme Pour tenir prisonnier l’esprit. Le rond se forme. Bavius lit un discours récemment terminé Sur un vers de Monsieur de Corneille l’aîné, Pendant que son rival Dordonius ricane. Chaque dame brandille une petite canne Et s’en fouette la jupe aux passages exquis. Tiridate survient. Puis deux ou trois marquis. Puis Phylante, enchanté de ses gants isabelle. Mais tout d’un coup: «Mon cœur!...
--M’amour!...
--Ma toute belle!...»
Et frrrou... Garamantide à leur tête, ce sont Des dames, de la Cour cette fois-ci.--Frisson.-- Tout de suite, à leurs pieds, quelques moustaches blondes Prennent place, éployant par terre leurs rotondes... Les dames de la Cour ayant droit au fauteuil, Les dames de la Ville ont fait un mauvais œil. Chiquenaude aux rubans, tapotis sur la moire. Bavardages. Récits.
«Connaissez-vous l’histoire Des perles que Monsieur de Liancourt attacha Par jeu, chez une dame, au cou d’un chat? Le chat Crut entendre au jardin quelques sifflets de merles, Bondit... On n’a revu ni le chat ni les perles.»
Chacun de raconter quelques traits d’animaux.
Puis on tâche à fixer le son de certains mots. Ce problème est posé par un abbé linguiste: «Comment prononce-t-on, _jésuite_ ou _jésuiste_?» Les avis sont divers; mais on en vient aux lois Du parfait savoir-vivre, et l’on n’a qu’une voix Contre cette hérésie (oh! que rien ne rachète): Manger la confiture avec une fourchette!
C’est l’instant du Concours Poétique. Sujet Précédemment choisi: SUR L’ENVOI D’UN CACHET DE CRYSTAL. Il faudra qu’un rondeau se guilloche, Mêlant la rime en _al_ avec la rime en _oche_.
Dénouant gravement le ruban d’un rouleau, Tiridate s’avance et déclame: «RONDEAU.
«_Rondeau pour envoyer, avec mélancolie, Un cachet de crystal à celle qui m’oublie._