Part 4
Ah! la treille au mouvant feston N’est plus un décor adventice! Le pâté n’est plus en carton Qu’il faut que Gringoire engloutisse! Le Malheur signe un armistice; Léandre devient châtelain; Scapin dort; Buridan ratisse... C’est le verger de Coquelin.
Le Traître caresse un mouton; L’Amoureux, humant un calice, N’a plus sa voix de mirliton, Mais garde encor l’œil en coulisse! L’Étoile voit avec délice Celle du ciel crépusculin Luire au miroir d’une onde lisse... C’est le verger de Coquelin.
Don César porte un bon veston; Harpagon, guéri de son vice, Redemande du miroton; Agnès rêve, un peu moins novice; Perdican pêche l’écrevisse; Quand Argan fait drelin, drelin, Vite on accourt à son service... C’est le verger de Coquelin.
ENVOI
Princes, Princesses, l’on vous tisse Des soirs d’or clair et de fin lin, Et le soleil n’est pas factice!... C’est le verger de Coquelin!
21 avril 1903.
XV
A COQUELIN
Toi, tu poétisais. Ton geste avait du style. Ta jambe était classique, et, lorsque tu marchais, C’était Molière; et quand tu courais, Beaumarchais; Quand tu sautais, Regnard; quand tu dansais, Banville.
Toi, tu croyais! Ton cœur, sans réticence vile, Chanta loyalement sous tous les grands archets! Tu gardais de la scène où tu t’empanachais Une provision de fierté pour la Ville!
Ceux-là savent comment, aux puissants étonnés, On répond: «Non, monsieur!» en relevant le nez, Qui purent, Coquelin, te voir jouer--et vivre.
Toi, tu jouas ta vie et tu vécus tes jeux; Et le rôle où sonna le mieux ta voix de cuivre Fut celui d’honnête homme et d’ami courageux.
XVI
CE QUE JE FAIS
A Pierre Mortier, pour son enquête du _Gil Blas_.
Ce que je fais, Monsieur? Des courses dans les bois, A travers des ronciers qui me griffent les manches; Le tour de mon jardin sous des arceaux de branches; Le tour de ma maison sur un balcon de bois.
Lorsque les piments verts m’ont donné soif, je bois De l’eau fraîche, en prenant la cruche par les hanches; J’écoute, lorsque l’heure éteint les routes blanches, Le soir plein d’Angélus, de grelots et d’abois.
Ce que je fais? Je fais quelquefois une lieue Pour aller voir plus loin si la Nive est plus bleue; Je reviens par la berge... Et c’est tout, s’il fait beau!
S’il pleut, je tambourine à mes vitres des charges; Je lis, en crayonnant des choses dans les marges; Je rêve, ou je travaille. EDMOND ROSTAND. Cambo.
XVII
LA FÊTE AU MANÈGE
Ce fut de l’élégance, et ce fut de la joie: De beaux chevaux flattés au col par des gants blancs, La bride en cuir verni, le filet tout en soie, La tête aux crins tressés qui s’agite et chatoie Comme un encensoir de rubans;
Une noble tenue, une grâce narquoise, Moderne sans excès, Louis Quinze pas trop, La vieille selle à grands panneaux, à la françoise, Et les commandements faits d’une voix courtoise: «Messieurs, quand vous voudrez. Au trot.»
Ce fut le piaffement, les rênes qu’on rassemble, Un bruit doux de galop dans le sable, l’envol Des chapeaux saluant les Dames tous ensemble. Ce fut de la musique et des fleurs, ce fut l’amble, Et ce fut le pas espagnol;
Un travail en douceur, des bêtes sans révoltes, Un manège de rêve, un idéal Saumur, Et tour à tour, au gré des Maîtres désinvoltes, Les contre-changements de main, les quatre voltes, La spirale et la croupe au mur.
Cela sans un à-coup, et d’une aisance telle Que, jamais, épiant l’Écuyer assoupli, La lorgnette ne put, si sévère fût-elle, Voir remuer, dans la manchette, une dentelle, Ni bouger, dans la botte, un pli.
Mais encor qu’elle fût frivole et sans alarmes, Cette fête, malgré les rubans, le jabot, La présence des fleurs et l’absence des armes, Elle fut martiale, et, charmante, eut pour charmes Tout ce que la guerre a de beau.
Car cette allure en selle et cette nonchalance, Ce port de tête fier évoquant des plumets, Cette cambrure, cet esprit, cette fringance, Non, tout cela n’est pas seulement l’élégance Anglaise de la chasse,--mais
C’est l’élégance, encor, française, de la guerre; C’est bien la Haute-École et le professorat, Mais c’est la fantaisie, aussi, crâne et légère; Et c’est, en même temps que de La Guérinière, Chamborant, Lasalle et Murat!
Ces chapeaux délurés, ils ont eu pour ancêtres --Mis sur l’oreille, un peu, par le vent du danger, Et galonnés d’un or noirci par les salpêtres,-- Ceux-là qu’à Fontenoy, jadis, Messieurs les Maîtres Assuraient avant de charger!
Tout cela, c’est la guerre en sa coquetterie, En ce qu’elle a de clair, d’allègre et d’orgueilleux: Car, d’un nuage blond nous voilant la tuerie, Toujours le beau galop d’une cavalerie Nous jette de la poudre aux yeux!
La bataille est au fond de tous ces jeux bravaches; La peau peut s’empourprer, de ces gants blancs si purs; On sent de la fureur, déjà, dans ces moustaches, Et déjà, dans le geste arrogant des cravaches, Le geste des sabres futurs!
Mais tous ces beaux messieurs viennent, bride abattue, Implorer la pitié de vos cœurs, aujourd’hui. Et l’idée est vraiment exquise qu’ils ont eue, De faire intervenir pour la guerre qui tue La guerre qui piaffe et qui luit!
Nous--tant pis si le cœur timide s’en effare!-- Nous, nous sommes ici pour dire qu’il y a --Pardon de ce tocsin parmi cette fanfare!-- Qu’il y a, lorsque sonne, hélas! l’heure barbare, Autre chose que tout cela;
Autre chose que l’acier clair, la bouche rose; Où tinte le mousseux mâchonnement du mors, Autre chose qu’un air de musique, autre chose Qu’un sabot de pur-sang écrasant une rose... Il y a les blessés, les morts.
Il faut se rappeler que ces fêtes splendides, Que ces gais carrousels ont d’obscurs lendemains, Qu’il y a tout d’un coup des selles qui sont vides, Des étriers, soudain, qui ballottent, des brides Qui brusquement flottent sans mains!
Que, sur les vastes champs nocturnes des Bazeilles, Les chevaux démontés courent en hennissant, Se penchent pour flairer des blessures vermeilles, Repartent au galop, et n’ont pas aux oreilles Des flots de rubans, mais de sang;
Que, la Mort chevauchant leurs côtes de squelettes, Pour la désarçonner ils font de vains écarts, Et que les éperons qui réglaient leurs courbettes N’ont plus qu’à déchirer l’herbe, de leurs molettes, Ou bien la toile des brancards;
Qu’on meurt dans les fossés, qu’on meurt dans les ravines, Et qu’on mourrait bien plus, plus seul, ayant plus peur, Si, frêle ambulancière aux bravoures divines, La femme, ayant un soir du sang à ses mains fines, N’avait mis ses mains sur son cœur,
Et, priant dans l’horreur comme un lys dans un bouge, De ses mains que son âme oublia d’essuyer N’avait doublé la croix d’argent pâle qui bouge, Et d’un geste immortel marqué d’une croix rouge La blancheur de son tablier!
4 juin 1898.
XVIII
AUX ÉLÈVES DU COLLÈGE STANISLAS
Merci.--Je voudrais vous parler.--Mais qu’on me laisse, Avant de vous parler, vous regarder encor. Laissez que je regarde un peu cette jeunesse. Et laissez que je reconnaisse Ces képis et ces boutons d’or!
Nous vous ressemblions quand nous avions vos âges. Mais quoi! ce Stanislas, c’est celui de mon temps! Tes classes, vieux collège, ont les mêmes visages, Comme ton parc a des feuillages Toujours les mêmes au printemps!
Je ne comprends plus bien. Hier, j’étais cet élève! Je crois me voir, là-bas, moi-même, au dernier rang. Je ne m’applaudis pas,--mais, pâle, je me lève, Et tout ceci me semble un rêve, Et je me regarde en pleurant.
Oui, ce sont là vraiment des minutes uniques. Il me semble sentir, et c’est attendrissant, Tant à ce que je fus je vous trouve identiques, Sous chacune de vos tuniques Battre mon cœur d’adolescent!
Ah! Stanislas! Je revois tout. Je me rappelle. J’entends la cloche encor nous tirer de nos draps; Et par la longue cour où l’on bat la semelle, Je crois partir pour la chapelle, Mon petit tapis sous le bras.
Le ronron glorieux du palmarès m’enivre; Je fais le geste encor de me serrer au flanc, Avant d’aller chercher, sur l’estrade, mon livre, Le ceinturon bouclé de cuivre Où luit une S en métal blanc.
Stanislas! maîtres chers! rires sous les portiques! Bruit des feuillets tournés à l’étude du soir! La Fête-Dieu! le parc envahi de cantiques, Et les chassepots pacifiques Qu’on présentait à l’ostensoir!
Tout est resté pareil, me dit-on: les concierges, Les portes, le parloir au parquet bien frotté. Dans la chapelle, aux murs, mêmes croix, mêmes Vierges. Seulement un peu moins de cierges, Un peu plus d’électricité.
Pour tous ces souvenirs, merci. Que vous dirai-je? Vous m’avez rassuré. Sur mon âme, soudain, Les mots des envieux fondent comme de neige: Si j’ai des amis au collège, Je serai donc aimé demain?...
Je voudrais vous parler. Oui, vos maîtres s’étonnent, Je n’ai nul titre. Je le sais. Vous m’excusez? Je n’ai que l’amitié dont vos cœurs me couronnent, Et cette gravité que donnent Quelques rêves réalisés.
Monsieur de Bergerac est mort; je le regrette. Ceux qui l’imiteraient seraient originaux. C’est la grâce, aujourd’hui, qu’à tous je vous souhaite. Voilà mon conseil de poète: Soyez des petits Cyranos.
S’il fait nuit, battez-vous à tâtons contre l’ombre, Criez éperdument, lorsque c’est mal: C’est mal! Soyez pour la beauté, soyez contre le nombre! Rappelez vers la plage sombre Le flot chantant de l’Idéal!
L’Idéal est fidèle autant que l’Atlantique; Il fuit pour revenir,--et voici le reflux! Qu’une grande jeunesse ardente et poétique Se lève! On eut l’esprit critique; Ayez quelque chose de plus!
Ayez une âme; ayez de l’âme; on en réclame! De mornes jeunes gens aux grimaces de vieux Se sont, après un temps de veulerie infâme, Aperçus que, n’avoir pas d’âme, C’est horriblement ennuyeux.
Balayer cet ennui, ce sera votre tâche. Empanachez-vous donc; ne soyez pas émus Si la blague moderne avec son rire lâche Vient vous dire que le panache A cette heure n’existe plus!
Il est vrai qu’il va mal avec notre costume, Que, devant la laideur des chapeaux londoniens, Le panache indigné s’est enfui dans la brume, En laissant sa dernière plume Au casoar des saint-cyriens.
Il a fui. Mais malgré les rires pleins de baves Qui de toute beauté furent les assassins, Le panache est toujours, pour les yeux clairs et graves, Aussi distinct au front des braves Que l’auréole au front des saints.
Sa forme a pu céder, mais son âme s’entête! Le panache! et pourquoi n’existerait-il plus? Le front bas, quelquefois, on doute, on s’inquiète... Mais on n’a qu’à lever la tête: On le sent qui pousse dessus!
Une brise d’orgueil le soulève et l’entoure. Il prolonge en frissons chaque sursaut de cœur. On l’a dès que d’un but superbe on s’enamoure, Car il s’ajoute à la bravoure Comme à la jeunesse sa fleur.
Et c’est pourquoi je vous demande du panache! Cambrez-vous. Poitrinez. Marchez. Marquez le pas. Tout ce que vous pensez, soyez fiers qu’on le sache, Et retroussez votre moustache, Même si vous n’en avez pas!
Ne connaissez jamais la peur d’être risibles; On peut faire sonner le talon des aïeux Même sur des trottoirs modernes et paisibles, Et les éperons invisibles Sont ceux-là qui tintent le mieux!
3 mars 1898.
XIX
LA TRISTESSE DE L’ÉVENTAIL
Écrit sur l’éventail d’autographes de Madame Marcel Ballot.
Je pleure un peu sur la poitrine. Écoute, ô Charmante qui m’as! J’habitais dans une vitrine, Passage des Panoramas.
J’étais blanc. Tous mes autres frères Dépliaient un décor tremblant Sur leurs dix-huit lames légères: Moi, je n’avais rien. J’étais blanc.
Et j’attendais.--«Qui sait, disais-je, Ce qu’on mettra sur moi demain? Une aurore? un effet de neige? Un marquis baisant une main?
«Va-t-il m’échoir un clair de lune? M’honorera-t-on d’un Watteau? Aurai-je la personne brune Qui veut monter dans le bateau?
«Aurai-je le souffleur de bulles, Ou bien le batteur d’entrechats? La guirlande de libellules, Ou la ligne de petits chats?
«Sur mes branches aériennes Verra-t-on s’effeuiller des fleurs Madeleine-Lemairiennes, Ou des Amours viser des cœurs?
«Serai-je Louis Quinze, ou Seize? Aurai-je un duel de Pierrots? Déployerai-je un steeple-chase Ou quelque course de taureaux?
«Une nostalgique hirondelle Qui veut voir fleurir le cédrat, Tout en me traversant, va-t-elle Affirmer qu’elle reviendra?
«Bucolique, aurai-je la ferme Et le mouton? et verra-t-on, Lorsque brusquement je me ferme, La ferme entrer dans le mouton?
«Ou, quand la campagne plissée Rapprochera ses arbrisseaux, Verra-t-on la Cruche Cassée Réunir ses petits morceaux?
«Ah! pour un éventail qui bouge, Miroiter, c’est l’essentiel! Mettez-moi du jaune, du rouge: J’ai la forme d’un arc-en-ciel!
«Afin qu’en scintillant je batte, Que ne suis-je aussi pailleté Que le maillot d’un acrobate Ou qu’un étang de nuit d’été!
«Que ne suis-je!...» Mais on me touche, On me couvre de fins réseaux... Quoi! ce sont des pattes de mouche? J’attendais des pattes d’oiseaux!
Toute ma fragile armature En a craqué de douleur!... Ay! Faut-il que la littérature Gâte tout, même l’éventail?
Sur ma palette qui s’échancre, Quoi! pas le moindre vermillon? Ah! ces gens-là mettraient de l’encre Sur les ailes d’un papillon!
Et moi qui rêvais, aux lumières, De faire gaîment voltiger Des carquois, des roses trémières, Du bleu tendre et de l’or léger,
Tout couvert de noms de «Chers Maîtres», Au lieu d’éblouissants émaux, Triste comme un homme de lettres, Je n’agiterai que des mots!
Cambo, 24 février 1903.
XX
LES MOTS
A Jules Renard.
I
La vaste pièce était noire. Des craquements anormaux Semblaient sortir de l’armoire Où sont enfermés les Mots.
Sous les quatre longues vitres Dont les vieux rideaux froncés Sont verts comme des élytres, Des soupirs furent poussés.
Et parmi l’ombre où des cuivres Luisaient encor sur du bois, Tous les mots, dans tous les livres, Remuèrent à la fois.
Un bruit de pages griffées Fut coupé par un sanglot: Je crus qu’on tuait les Fées Dans les Contes de Perrault.
On eût dit des plaintes d’elfes Poursuivis par un Merlin; Un tollé de moineaux guelfes Contre un hibou gibelin.
J’entendis, je crus entendre Des petits pas de ciseaux Courir dans de la chair tendre Et trébucher sur des os.
«On nous fait d’horribles choses!» Criaient, sous les rideaux verts, Les mots qui sont dans les proses, Les mots qui sont dans les vers.
«Assez!--Grâce!--On m’excrucie! --Non, c’est trop chirurgical! --Ay! les dents de votre scie Ont atteint mon radical!»
J’entendis des mots étranges Qui par des mots étaient dits. Sous les vieux rideaux à franges. Tout gémissait. J’entendis:
«C’est sur le cœur de Racine, Hélas! qu’ils m’ont massacré! --O Chénier! on assassine Au coin de ton Bois Sacré!
--«Bourreaux! achevez l’oiselle Qui palpite sur le sol: Il me fallait mes deux _l_ Pour pouvoir prendre mon vol!»
J’entendis: «Je sens leur lame M’arracher mon _c_ muet: Cette lettre était mon âme Puisqu’elle était mon secret!
--«Ah! faut-il qu’on nous dissèque? Et pourquoi des bistouris Lorsque la bibliothèque Avait déjà des souris?...»
Et c’étaient les voix éteintes D’une clinique où l’on meurt. Tous les mots poussaient des plaintes, Chacun selon son humeur.
L’un appelait les Quarante Comme on appelle le guet; L’autre, d’une voix mourante, Criait: «Au secours, Faguet!»
On entendait, de souffrance, Rugir un mot léonin Dans un livre Jeune-France Relié par Thouvenin;
Un adjectif acrobate, En faisant le grand écart, Essayait, d’un coup de batte, De détourner un trocart;
Un juron fut énergique; Un soupir fut élégant; Quelquefois un mot tragique Mourait en monologuant;
Et les mots qui vont par strophes, Formant un chœur plein d’effroi, Commentaient les catastrophes Comme dans _Œdipe roi_:
II
«Ah! disaient ces mots en larmes, Nous sommes pourtant les mots, Vos amis, vos fleurs, vos armes, Vos talismans, vos émaux!
«Nous sommes pourtant les gnomes Tueurs de géants, les nains Affranchisseurs de royaumes Et souleveurs d’Apennins!
«C’est nous les poneys espiègles Qui dans votre cour piaffons, Et les attelages d’aigles Crevant du vol vos plafonds!
«C’est nous le clown et le page Qui portons masque ou haubert, Et qui faisons du tapage Dans le _gueuloir_ de Flaubert;
«C’est nous l’hermine et la toile, L’auréole et le bonnet; Nous venons avec l’Étoile Aussitôt qu’un Rêve naît;
«C’est nous les petits Rois Mages Apportant dans nos doigts bruns L’Or et l’Encens des Images, Et la Myrrhe des Parfums!
«C’est nous...» Mais, comme d’un gouffre, Des cris montaient derechef; On criait: «Grâce!--Je souffre! --Nous souffrons, avec deux _f_!
--«Depuis quand est-il infâme Qu’un sein rose ait un jumeau? En coupant une _m_ à _femme_ Vous amazonez ce mot!»
On criait: «Où donc, tonnerre! M’aller cacher, éclopé. En me traînant sur une _r_, En sautant sur un seul _p_?
--«Ils ont fait de nous des crabes! Vengeance!--Nous témoignons Que nous avions des syllabes En brandissant des moignons!
--«Mais ces monstres qu’on fabrique, Qu’en veut-on faire?--Bourreau, Veux-tu doter d’un lexique L’Ile du Docteur Moreau?
--«Toi qui viens, tortionnaire, De m’arracher mon sternum, Est-ce qu’un dictionnaire T’est commandé par Barnum?»
Tremblant sous l’acier qui grince: «Ah! Seigneur Grammairien, Hurlait un Verbe, ta pince Ne me laissera donc rien?
«Épargne-moi, je suis neutre!» Mais, calme sous le couteau, Un vieux mot coiffé d’un feutre Parla dans un in-quarto:
III
«Je sais, moi, vieux mot farouche, Qui ne suis pas né d’hier, Que c’est en vain que l’on touche Au mot vivant, libre, et fier.
«Parole écoutée ou lue, Sur la feuille ou dans le vent, Le mot, qui vit, évolue Ainsi qu’un être vivant.
«Une âme nous est éclose. Divin parvenu, le mot Descend du premier doigt rose Que tend le premier marmot.
«Mais aujourd’hui, puissants, riches, Sur les terres tout en fleurs Du cerveau jadis en friches Nous vivons en grands seigneurs.
«Chacun de nous a son âge, Sa famille, son aïeul, Son cœur, sa voix, son visage, Et le droit de changer seul.
«Nous avons nos gais sosies Et nos graves substituts, Notre humeur, nos fantaisies, Nos jeux, nos goûts, nos vertus.
«Il nous plaît d’être, à la rime, Le lys ou le péridot; Nous aimons qu’on nous imprime En caractères Didot;
«Parfois notre voix trop haute Refuse de se baisser: Car nous nous vengeons de l’hôte Qui ne sait pas nous placer.
«Nous n’acceptons, dans nos fêtes, Loin des pouvoirs existants, D’ordres que des grands poètes Et de leçons que du temps!
«Nous savons, sans que personne Nous vienne avertir tout bas, Éliminer la consonne Qui ne nous réussit pas.
«Sans qu’une loi se paraphe, Nous adoptons un matin Une faute d’orthographe Qui va bien à notre teint!
--«Ce discours a du panache! Dit un mot jeune et moqueur, Mais quelqu’un m’a pris mon _h_! --Hélas! sanglota le Chœur,
«L’_h_ est très persécutée! Et la mienne aura son tour! Et la tienne, ô Prométhée, Sera livrée au vautour!...»
IV
Et le Chœur, à voix plus basse, Chantait: «Nous étions si beaux! Ce sont des copeaux de grâce Qui s’en vont sous vos rabots!»
Le Chœur chantait: «La merveille Du beau mot mystérieux, C’est qu’on le lit de l’oreille Et qu’on l’écoute des yeux!
«Ce sortilège est le nôtre Que si, de nos deux beautés, Vous ôtez l’une, c’est l’autre Que peut-être vous ôtez!
«Tant pis pour qui, sans extase, Nous suit sur les parchemins Quand pour nouer une phrase Nous nous prenons par les mains!
«Pour obéir à nos maîtres, Pour être émus ou distraits, Nos doux visages de lettres Ont besoin de tous leurs traits!
«Ah! laissez-nous--double fièvre D’une vie en deux frissons!-- Dans le livre et sur la lèvre Être beaux de deux façons;
«Car sur la lèvre on s’enivre Du souffle ardent qu’on reçoit; Mais ce n’est que dans le livre Qu’on se sent aimé pour soi!...
«Toi qui, semant l’épouvante, Viens, ô Simplificateur, Vers la Rose de l’Infante Avec un gros sécateur,--
«Pour que Houdon, sous les arbres, S’exprime en espéranto, Va simplifier les marbres Avec un petit marteau!»
V