Part 3
Non, l’Histoire n’a rien, dans aucun de ses cycles, De plus tragique et de plus beau Que l’apparition de ce vieux à besicles Avec ce crêpe à son chapeau!
Et, lorsqu’il apparaît dans la tente d’Achille, Priam n’est pas plus immortel Que ce vieil homme en noir qui se tient immobile Sur le balcon de cet hôtel!
Les enfants ont chanté comme à leur âge on chante; L’aïeul a pleuré de leurs chants; Et que sa gaucherie a donc été touchante Quand les tambours battaient aux champs!
Le brave homme qui dans ses grandes mains honnêtes Tient si ferme un si haut flambeau, Il a laissé tomber l’étui de ses lunettes Lorsqu’il a vu notre drapeau!
Et tout s’est bien passé. Malgré l’enthousiasme, La foule au bon sens fin et clair, Sachant qu’un autre cri serait un pléonasme, N’a crié que: Vive Krüger!
Oui, tout cela fut beau, ces villes pavoisées, Ces musiques, ces fleurs, ces cris, Ces femmes agitant des mouchoirs aux croisées, Et ce formidable Paris!
Tout cela fut très beau; mais, malgré moi, je songe. Je songe avec le cœur crevé, Que le seul cri possible à pousser sans mensonge, C’est celui qu’un homme a trouvé.
Lorsque Krüger passa dans Marseille en délire, Un homme, au bout d’un long bâton, Portait une pancarte où chacun pouvait lire: «Pardon pour l’Europe!»--Oui, pardon...
Pardon, pardon, Krüger! Ce que cet anonyme Sur sa pancarte avait écrit, Le peuple tout entier, conscient du grand crime, En aurait dû faire son cri!
Oui, tous, pensant aux morts, à De Wet qui galope Seul contre cent, dans le brouillard, Tous n’auraient dû crier que: Pardon pour l’Europe! Pardon pour l’Europe, Vieillard!
Ardemment, sombrement, sans fleurs, sans banderoles, Et sans chapeaux prenant leur vol, Tous n’auraient dû crier que ces seules paroles: Pardon pour l’Europe, Oncle Paul!
Pardon pour cette horrible Europe qui commence A confesser sa trahison, Et qui, frappant son cœur, c’est-à-dire la France, Commence à demander pardon!
Pardon pour cette Europe aux âmes peu sublimes Qui, de ses yeux indifférents Ayant considéré d’abord les petits crimes, Finit par permettre les grands!
Pardon pour cette Europe effroyable qui laisse Opprimer les faibles toujours, Tuer les Arméniens, assassiner la Grèce, Et massacrer les pauvres Boers!
Pardon pour cette Europe et pour tous ses Pilates Qui, du bout de leurs doigts lavés, Montrent avec horreur les tueurs écarlates Des justes qu’ils n’ont pas sauvés!
Pardon pour cet amas de marchands égoïstes Et de diplomates sournois Qui vont hocher la tête avec des gestes tristes Et te parleront des Chinois!
Pour ces faux grands pays qui chantent et qui boivent Et, perdus dans leurs appétits, Ne sentent même plus les leçons qu’ils reçoivent Des vrais grands peuples: les petits!
Pardon pour la mollesse et pour la nonchalance, Pour l’ironie et pour la peur! Pardon pour tous! pardon pour cette vieille France! Pardon pour ce jeune Empereur
En qui vous aviez mis une espérance énorme, Et puis qui vous montre comment, Aussi facilement qu’on change d’uniforme, On peut changer de sentiment!
Pardon pour cette foule et pour ce peuple brave Qui, tout en t’acclamant, Vieillard, Souffre, au fond, de n’avoir à t’offrir, vieux burgrave, Que ce platonisme braillard!
Pardon pour l’injustice, ô Krüger, dont nous sommes Tous, hélas! complices un peu, Car il en est plus d’un, parmi ces jeunes hommes, Qui n’a pas fait tout ce qu’il peut!
Pardon pour le soldat qui vantait à tue-tête L’héroïsme de Villebois, Et qui n’est pas parti! Pardon pour le poète Qui n’a pas élevé la voix!
Pardon pour ce vieux monde aux âmes dégradées Où les meilleurs sont si mauvais, Pour moi qui, quand souffraient de pareilles Idées, Ai senti le mal que j’avais!
Pardon! Ce cri devrait sortir de chaque ville! T’arriver comme un bruit de mer! Et le pâtre suivant des yeux le train qui file Devrait crier: Pardon, Krüger!
Ce cri devrait, le jour, escorter ta voiture, Assiéger, la nuit, ton balcon, Éclater en tonnerre et monter en murmure: Pardon! pardon! pardon! pardon!...
* * * * *
Mais maintenant, Vieillard, les rois doivent attendre: Ne fais pas attendre les rois. Pour être bien reçu comment vas-tu t’y prendre? Oh! si tu crains les accueils froids,
Pars pour le doux pays des Bibles et des pipes; Ses fils ressemblent à tes fils; Pars pour le doux pays de brume où les tulipes Ont pour petite reine un Lys!
Va vers cette blancheur dont le Nord s’illumine Et que Dieu regarde régner; Vieux Krüger, va trouver la reine Wilhelmine, Et dis-lui de t’accompagner.
Dis-lui: «Petite Reine aussi bonne que blanche, Je suis très vieux et je suis seul.» Elle se penchera sur toi comme se penche Une vierge sur un aïeul.
Alors tu poseras ta lourde et large paume Sur l’épaule de cette enfant, Et vous vous en irez de royaume en royaume, Couple que son rêve défend!
Et ce sera si noble et d’une telle ligne, Si déchirant et si charmant, Qu’Antigone, du fond de l’ombre, fera signe A Wilhelmine, doucement!
On croira tout d’un coup que tout se rapetisse Quand vous passerez tous les deux, Et vous vous en irez mendier la justice A travers le siècle hideux!
Les rois ne pourront pas vous refuser leur porte; Vous entrerez dans leur palais. Elle, elle parlera. Faible, elle sera forte. Toi, ne dis rien: regarde-les.
Ne dis rien, cependant, ô Vieillard impassible, Qu’elle corrige avec sa voix Ce que ton seul regard aurait de trop terrible Pour la conscience des rois.
Je dis que ce sera de beauté surhumaine, Et je dis, lorsqu’elles verront Passer le grand Vieillard et la petite Reine, Que les âmes se lèveront!
Je dis que l’Empereur aux moustaches en pointes Sourira quand cet être clair Paraîtra sur le seuil en disant, les mains jointes: «Mon cousin, c’est Monsieur Krüger.»
Je dis que le Rêveur, malade encor sans doute D’avoir trop connu qu’il rêvait, Quand il saura les deux qui passent sur la route, Voudra les voir à son chevet!
Je dis que l’ombre fuit quelquefois lorsque émerge Un doux front providentiel; Je dis que la blancheur d’une robe de vierge Peut se communiquer au ciel!
Que ce tout petit doigt pourrait fermer les tombes, Effacer et pacifier, Et que ce fut toujours le rôle des colombes D’apporter le brin d’olivier!
* * * * *
Mais si la Reine échoue--hélas! tout est possible!-- Et si toi, vieillard malheureux, Tu ne rapportes rien que, sur ta grosse Bible, Une larme de ses yeux bleus;
Ayant sur ton chemin vu trop de laides choses, Aperçu trop de cœurs pourris, Si tu reviens avec des paupières plus closes, Des regards plus endoloris;
J’espère, à ton retour, qu’après ce long martyre Tu déclineras les clameurs; Tu ne permettras pas que l’Europe s’en tire Avec quelques gerbes de fleurs!
Tu diras, en rendant aux fillettes, je pense, Les gros bouquets aux nœuds flambants: «Je n’étais pas venu demander à la France Des mots écrits sur des rubans.»
Je compte que ton poing fermera la fenêtre, Que, si la foule crie en bas Pour s’amuser encore à te faire paraître, Krüger, tu ne paraîtras pas!
Tu diras: «Maintenant il faut que je m’en aille. Je veux retraverser Paris La nuit, tout seul, à pied, en rasant la muraille, Sans musiques, sans fleurs, sans cris.»
Tu diras: «Laissez-moi. Non. Plus de Cannebière! Assez de Gare de Lyon! Laissez-moi maintenant rentrer dans ma tanière, Seul et triste comme un lion!
«Des derniers coups de feu l’écho des kopjes gronde, Le dernier long-tom a tonné... Nous nous sommes battus pour étonner le monde. C’est bien. Le monde est étonné.»
Cambo, 26 novembre 1901.
XI
FABRE-DES-INSECTES
I
Sachant que l’humble arpent d’un jardinet claustral Contient plus de secrets qu’un mortel n’en pénètre, Il vit seul comme un pâtre et pauvre comme un prêtre, Et d’un grand feutre noir coiffé comme Mistral.
C’est un homme incliné, modeste et magistral, Qui plus qu’un monde au loin cherche à ses pieds un être, Et qui, ne regardant que ce qu’on peut connaître, Préfère un carré d’herbe à tout le ciel astral.
Pensif,--car dans ses doigts il a tenu des ailes,-- Poursuivant les honneurs moins que les sauterelles, --Les sommets rêvent-ils d’être des sommités?--
Il nous offre une vie égale aux fiers poèmes, Et des livres qu’un jour il faudra que ceux mêmes Feignent de découvrir, qui les ont imités.
II
Une vie admirable. Aucun homme n’a dû Fréquenter de plus près la maternelle argile. Son bosquet de lilas lui tient lieu d’Évangile. D’un Fabre d’Églantine il semble descendu.
Il guette tout un jour ce qu’il n’a qu’entendu, Il ne peut s’ennuyer, sachant par cœur Virgile. S’il découvre un insecte éclatant et fragile, Il lui donne le nom du fils qu’il a perdu.
Quand il rentre, le soir, avec sa découverte, La Vérité peut-être est dans sa boîte verte, Car du puits d’un insecte elle peut émerger.
Voilà sa vie. Elle est simple, triste, ravie. Il n’enlève jamais son chapeau de berger. Et ses livres se font tout seuls, avec sa vie.
III
O livres qu’on n’a pas écrits sur des pupitres! O rustique Buffon sans manchette et sans col, Qui, pour le replacer dans les mousses du sol, Ressuscita l’insecte épinglé sous des vitres!
Il mit tant de rosée autour de ses chapitres Que longtemps les pédants murmurèrent: «Vieux fol!» Mais l’Entomologie au soleil prit son vol Quand Fabre, d’un brin d’herbe, eut touché ses élytres!
Et la Gloire est venue. Et la Gloire, à présent, Essaye d’excuser son retard en disant: «On ne me parlait pas de cet homme...» Eh! que diantre,
Comment aurait-on pu ne pas mettre à l’index Un homme qui jamais ne s’est mis à plat ventre Que pour voir le combat du Grillon et du Sphex?
IV
Penché comme l’Histoire au-dessus de deux princes, Il a vu s’affronter ces obscurs champions, Et le frêle vaincu ruer des arpions Pour détourner la pointe aux trois coups sûrs et minces.
Il a, dans un jardin d’une de nos provinces, --Tout l’univers est là, dès que nous l’épions!-- Vu le Drame, et l’Idylle, et les deux Scorpions Qui vont en se tenant tendrement par les pinces.
Il s’est ému de voir, sous la touffe de thym, Ces êtres, observés à même leur destin, Se heurter pour l’amour ou bien pour la bataille;
Et dans ses Souvenirs nous verrons, pleins d’émoi, Tous ces êtres garder l’importance et la taille Que leur donna sa loupe--et plus encor sa foi!
V
Il a vu, du plus haut problème effleurant l’_x_, Jusqu’où l’instinct triomphe et quand il capitule, Et comment le papier, le coton et le tulle Sont faits par la Psyché, la Guêpe et le Bombyx.
O peuple merveilleux de métal et d’onyx! Le Grillon d’Italie est un petit Catulle. Le Pompile attaquant tout seul la Tarentule Est grand comme Roland ou Vercingétorix.
Tout l’univers est là... combattants, parasites... L’un vit de ses exploits, l’autre de ses visites. Il y a le maçon, le potier, le tailleur.
Tu ravaudes, Clotho; Balanin, tu perfores; Bousier, tu suis ton nom; toi, Cigale, ton cœur; Et vous, vous attendez, dans un coin, Nécrophores!
VI
De plus, il sait trouver les mots vifs et luisants Qui peignent la cuirasse et dessinent la patte, Et faire, d’une étude austère et délicate, Une ardente aventure aux détails amusants.
Il sait conter. Il conte, à soixante-dix ans, Comme devait conter l’aïeule rouergate Que regardait filer le chat aux yeux d’agate, Car ce savant est fils des divins paysans!
Le doux miel n’a pas fui de sa lèvre certaine. Il peut rectifier, en passant, La Fontaine, Mais il sait n’être pas moins bonhomme que lui...
Et quand vont sur le pré ses chers hyménoptères, Il est de leurs duels tellement ébloui Qu’il se fait le Dumas de ces trois mousquetaires!
VII
Donc, tout l’Insecte, avec ses métiers et ses lois, Sa vrille ou son archet, sa truelle ou son sabre, Fut saisi par les yeux du fin visage glabre; Mais nul or n’est resté des élytres aux doigts!
France, compteras-tu sur un geste suédois Lorsqu’un auguste seuil, peut-être, se délabre? Tu ne peux ignorer la vieillesse de Fabre, Et que tu n’as pas fait pour lui ce que tu dois.
C’est chez nous que, les yeux s’émoussant au mystère, Il a passé sa vie agenouillé par terre; Et s’il chancelle en se relevant, c’est à nous
De lui tendre les mains et, dans l’ombre tombée, Pendant qu’il rêve encor de quelque scarabée, D’essuyer doucement la terre à ses genoux!
VIII
LES INSECTES LUI PARLENT
«Et nous, nous nous chargeons de ton Apothéose. Car nous fûmes toujours tes amis les meilleurs. Nous, Tes Insectes, ceux de Vaucluse et d’ailleurs, Voulons tous dans ta gloire être pour quelque chose.
«La fourmilière sculpte, et la ruche compose. Une étoile d’argent se tisse entre deux fleurs. Tu sais que nous savons réussir des splendeurs. Fabre, te souviens-tu de la chapelle rose?
«Te souviens-tu qu’un jour, en haut du mont Ventoux, Tu vis un temple obscur et bâti loin de tous Sur lequel nous étions cent mille coccinelles?
«La chapelle était rose et semblait en corail! Ainsi, ta solitude aura sur son travail Une gloire vivante et faite avec des ailes.»
Arnaga, juin 1911.
XII
LA TOUCHE
Voici l’artiste de race Et de grâce Qui, tel sa pomme un pommier, Fait, quand le soleil le touche, Du La Touche... Et même en fit le premier.
Voici les treilles que cintre Ce beau peintre Au-dessus d’aimables fronts; Voici du rêve, et des fêtes Plus parfaites Que celles que nous offrons;
Voici le rouge carrosse Qu’il nous brosse, Et, dans l’eau se reflétant, La fusée ombellifère Qu’il sait faire Éclater sur un étang;
Voici les globes orange Qu’il arrange Dans le bleu de la forêt, Et la chandelle romaine Qu’il emmène Bien plus haut qu’elle n’irait;
Voici cette fantaisie Cramoisie, Et, sous un ciel de linon, Ce voluptueux royaume Peint en chrome Et qui portera son nom;
Voici tous les bergamasques Près des vasques, Et, voici, voici, voici Pierrot, le Singe, le Faune, Blanc, noir, jaune, Grimace, rire et souci;
Voici la cage éternelle De cette aile Qui revient... d’où? l’on ne sait; Et voici la marche rose Où se pose Le pied d’un vers de Musset!
Il y a, près des fontaines, Des mitaines, Et, sur la mousse, il y a Des souliers dont la bouffette Semble faite Avec un camélia.
Il y a la fleur vermeille Sur l’oreille, Sur le cou le velours noir, Et sur les dents qu’on voit luire Le sourire Qui n’ôte pas tout espoir.
C’est comme un anachronique Pique-nique Où l’on verrait Camargo Se faire porter en chaise Chez Thérèse Pour souper avec Hugo.
Des sapajous peu novices Sous leurs vices Ont une âme qui rêva: On sent qu’ils ont, ces macaques, Lu Jean-Jacques Autant que Casanova.
Le regard d’une Isabelle Nous révèle Que si, triste et grimaçant, L’amoureux descend des singes, C’est des sphinges Que l’amoureuse descend.
Mais, plus loin,--car ce La Touche Qui nous touche En montrant l’arbre et le nid Peint l’amour, de la romance Qui commence Jusqu’au berceau qui finit,--
Plus loin, dans des blancheurs pures De guipures Et de doux linge bouffant, Un regard de jeune mère Énumère Les beautés d’un bel enfant.
* * * * *
C’est le peintre aristocrate Dont la patte Trouve sans avoir cherché Et peint sous une manchette Qui s’achète Bien ailleurs qu’au Bon Marché.
C’est aussi l’artiste brusque Qui s’embusque, L’œil clair sous un chapeau mou, Pour peindre un coin de campagne, Une Espagne, Ou son jardin de Saint-Cloud.
Il prend, de cet œil vorace, La terrasse Où s’effrite un Coysevox, Les peupliers dans la brise, L’eau, Venise... Il prend tout! une ombre, un phlox,
Le cœur d’un jour, l’âme d’une Nuit de lune! Et si ce peintre est charmant, C’est qu’il a l’inquiétude Et l’étude, La souplesse et le tourment.
Au moment qu’il portraicture La Nature, Comme il peut changer encor, Il laisse le paysage, Ce visage, Pour ce masque, le décor.
Alors, il peint des balustres Et des lustres, Et, Cazin de l’Opéra, S’il place au coin de sa toile Une étoile, Zambelli la posera.
Il est certain que la Muse Dont il use N’est pas une virago. Elle est blonde et sensuelle Comme celle De notre divin Frago.
Peins, la Touche, les attentes Palpitantes Et le bleu des soirs sournois; Que ton chimpanzé s’occupe D’une jupe Plus que de croquer des noix!
Fais sortir le Capripède Du bois tiède; Donne à cet écornifleur Bon goûter, bonne sieste Et le reste, Sous les marronniers en fleur!
Peins l’Automne! et que Septembre De son ambre Charge ta palette encor! Et qu’Octobre qui titube T’offre un tube Gonflé de son plus bel or!
De l’époque lourde et vile, Tel Banville, Allège-nous le fardeau! Grand devoir que tu t’assignes, Peins des cygnes, Des bras nus et des jets d’eau!
Dans ce bassin de Versaille Dont tressaille Le cœur d’Henri de Régnier, Écartant la feuille morte Que l’eau porte, Fais les Nymphes se baigner!
Et toujours, allégoriste Qui n’es triste Que sous un voile d’humour, Fais sentir, même en tes fresques Simiesques, Ta tendresse pour l’amour!
Reprends pour nous le vieux thème Du: «Je t’aime!» Mais en lui superposant Les caprices virtuoses Que tu oses Sur les modes d’à présent!
Lorsque pour tes Cydalises Tu stylises L’auto qui court les chemins, Montre sur la couverture De fourrure Comment se prennent deux mains!
Et que toujours on remarque, Dans ta barque Ou ton carrosse d’or clair, Comment s’incline une tête De poète Sur une épaule de chair;
Et que toujours, par ta grâce, Lorsque passe La berline ou le bateau, On entende au loin l’haleine De Verlaine Dans la flûte de Watteau!
Cambo, 12 mai 1908.
XIII
A SARAH
En ce temps sans beauté, seule encor tu nous restes, Sachant descendre, pâle, un grand escalier clair, Ceindre un bandeau, porter un lys, brandir un fer, Reine de l’attitude et Princesse des gestes.
En ce temps sans folie, ardente, tu protestes! Tu dis des vers. Tu meurs d’amour. Ton vol se perd. Tu tends des bras de rêve, et puis des bras de chair. Et, quand Phèdre paraît, nous sommes tous incestes.
Avide de souffrir, tu t’ajoutas des cœurs; Nous avons vu couler--car ils coulent, tes pleurs!-- Toutes les larmes de nos âmes sur tes joues.
Mais aussi tu sais bien, Sarah, que quelquefois Tu sens furtivement se poser, quand tu joues, Les lèvres de Shakspeare aux bagues de tes doigts.
9 décembre 1896.
XIV
LE VERGER
Pour mon ami Coquelin et la Maison des Comédiens.
Quel est ce grand verger où le Cid se promène Et se chauffe au soleil en chevrotant des vers? Où, moins impatient de la sottise humaine Depuis qu’il voit blanchir le front de Célimène, Alceste, à son habit, met des feuillages verts?... Quel est ce grand verger où le Cid se promène?
Ses lointains sont dorés de gloire qui s’envole; Ses passants sont rasés comme de vieux marquis. Quel est ce Parc, Théâtre, où ta grande âme folle --Ta grande âme qui fait semblant d’être frivole!...-- Se mêle au souffle frais d’un paysage exquis, Sous un ciel tout doré de gloire qui s’envole?
Des vieilles qui n’ont l’air que d’être un peu grimées Cueillent la fleur où luit l’insecte smaragdin. Plus de sombre avenir! de chambres enfumées! Et de tous les côtés c’est le côté Jardin! Et l’on voit doucement marcher sous les ramées Des vieilles qui n’ont l’air que d’être un peu grimées.
Un vieux châle est drapé d’un geste de princesse; La main de Hernani boutonne un vieux carrick; On se jette des noms à la tête, sans cesse: L’un entendit Rachel et l’autre Frédérick! Et, les arbres du bois devenant un public, Un vieux châle est drapé d’un geste de princesse!
La tristesse s’en va comme un rideau qu’on lève. Ah! ne vous doit-on pas verser du rêve un peu, Vous qui fûtes longtemps les échansons du rêve, Et, charmeurs de nos soirs, quand votre soir s’achève, Ne doit-on pas, pour vous, mettre la rampe au bleu?... La tristesse s’en va comme un rideau qu’on lève!
Quel est ce grand jardin plein de songe bleuâtre Et de comédiens, comme un parc de Watteau? Où Mascarille, errant sans masque et sans couteau, Croit remettre un instant sa cape de théâtre Lorsque l’ombre des pins vient rayer son manteau?... Quel est ce grand jardin plein de songe bleuâtre?
Quel est ce beau verger que protège un Molière, Tout pensif de sentir l’amour profond du sol Envelopper son marbre avec les bras du lierre, Tout souriant de voir Elmire et Doña Sol Causer, sous les berceaux, de façon familière? Quel est ce beau verger que protège un Molière?...