Le Cantique de l'Aile

Part 2

Chapter 23,091 wordsPublic domain

Et vous verrez--ô pauvre Grèce!-- Une énorme Europe qui laisse Pendre, d’un geste de dédain, Pendre tout au bas de la carte, Peinte de jaune ou de carmin, Avec le pouce qui s’écarte, Une toute petite main.

Mais cette main qu’ainsi l’Europe laisse pendre Fait murmurer entre ses doigts L’eau certes la plus bleue où puisse encor s’entendre Quelque mythologique voix;

Cette main a gardé la finesse et la grâce Qu’assurent seuls de beaux aïeux, Et résume, bouquet d’une splendide race, Toutes les mains pâles des dieux;

Elle fut à son heure autre chose que fine; Forte, elle tint tout le promis, Et n’eut qu’à battre un peu les flots de Salamine Pour y noyer ses ennemis;

Cette main a semé le rêve sur le monde, Et chaque frisson de beauté Dont nous sentons s’ouvrir la fleur brusque et profonde Nous vient d’un grain qu’elle a jeté.

C’est elle qui connut la première brûlure Du feu que l’on dérobe au ciel, La première fraîcheur de cette chevelure Dont Cypris exprimait le sel;

Et cette main, c’est encore elle Qui fabriqua la première aile Dont sous le soleil ait fondu La noble et palpitante cire, Elle encore--et jamais n’expire Le premier arpège entendu!-- Qui, sur une écaille d’Epire, Pinçant le premier nerf tendu, Accorda la première Lyre!

Déjà prêt à prendre son vol, Quand Pégase grattait le sol Avec son sabot de lumière, C’est cette main qui, la première, Sut d’abord lui flatter le col, Puis l’empoigner par la crinière. Et, des rayons tissant sa chair, L’azur argenté de l’éther

Colorant le sang de ses veines, Comme ossature ayant les chaînes De ces monts divins baignés d’air Que foulaient les Grâces hautaines, Blanche, on la voit, sous le ciel clair, Au fond des époques lointaines, Se reposer d’un geste fier Sur le coussin bleu de la mer, Avec, pour bague d’or, Athènes, Et Sparte pour bague de fer!

Tous les poètes purs et tristes, Tous les nostalgiques artistes Sont toujours venus la baiser; C’est elle, la main immortelle De Platon et de Praxitèle, C’est elle qu’on aime, et c’est elle Que l’on a parlé d’écraser.

II

Cuirassés, sortez de la rade, Et battez sur le pont, tambours! Nous partons pour cette croisade, Pour cette croisade à rebours.

Nos pères, pour le Christ, partaient sur leurs sélandres, Pour les Chrétiens, sur leurs dromons; Mais c’est à Mahomet, nous, que nous sommes tendres, Et c’est le Turc que nous aimons.

Les torpilleurs ont pris le sillon des galères: Ils rampent lourdement, elles glissaient légères, Et les flots ont toujours les mêmes bleus turquins! Ils bombent leur gros ventre, elles cambraient leurs lignes: Et, des âmes toujours les formes étant dignes, Elles avaient l’air de grands cygnes, Ils ont l’air d’énormes requins.

C’est bien. Partez! Qu’on se dépêche! Arrivez à temps--c’est très bien!-- Pour empêcher que l’on n’empêche D’égorger le dernier chrétien!

Mais à cet endroit même où vos aïeux énormes Portaient la croix couleur de sang, N’allez pas oublier, sur tous les uniformes, De faire broder un croissant!

Eh bien! non. Nous crions. C’est trop. Le cœur nous crève. Car la jeunesse existe. Elle est noble. Elle rêve. Elle s’obstine, droit du fort, à te nier. Elle aura pour les Grecs une amour indiscrète. Et quelle île a valu jamais un grand poète? Quand nous leur donnerions la Crète! Ils nous ont bien donné Chénier!

Aussi vers toi vole une foule, Grèce, et tu n’apercevras pas Au-dessus de sa folle houle Flotter les obscurs chapeaux gras

Des jeunesses sans flamme et des vieillesses laides; Mais, plus beaux et plus effrayants, Tu verras se mêler aux lauriers des Aèdes Les bérets des Étudiants!

Car un flot d’imprudence et de noblesse monte! Ah! plus de peur du ridicule, et plus de honte! Relève, Sentiment, ta face de clarté! Nous voulons étrangler la raison chafouine, Et toi, si tu mourais, Grèce, Grèce divine, La Beauté serait orpheline, Et nous adorons la Beauté!

Une eau plus lyrique et moins noire Que l’encre de nos encriers Vient déjà battre, Tours d’Ivoire, L’ivoire de vos escaliers!

Puisse un moment ce flot nous laver de la blague Et de l’esprit du Boulevard, Et le lèchement bleu de cette immense vague Débarbouiller la Vie et l’Art!

Et nous retrouverons l’excès, le paroxysme, Les débauches d’orgueil, les espoirs d’héroïsme, Tout ce qui jadis triomphait; Nous reprendrons la Foi, l’Enthousiasme, l’Ode; Puisque Mil huit cent trente est remis à la mode, Nous l’y remettrons tout à fait.

Car le mil huit cent trente, amis, que vous rêvâtes, Ce n’est pas seulement la hauteur des cravates, La largeur des cols de velours, Mais les ardeurs encor, n’est-ce pas? pour des Causes, Et, vers toutes enfin les magnifiques choses, De libres et chantants retours!

III

Et c’est pourquoi mandons le salut le plus ample A celui qui fouetta nos langueurs d’un exemple, A Georges de Holstein-Glucksbourg, prince danois, Prince Hamlet qui devient le plus actif des rois, Qui semble nous crier: «Les routes sont faciles Des pâles Elseneurs aux rouges Thermopyles!» Prince qui, s’il pouvait, hier encor, parfois, Garder peut-être un peu de l’accent de sa mère, Parle aujourd’hui le grec avec l’accent d’Homère!

IV

Qu’adviendra-t-il? Nul ne le sait! Mais dans cette histoire très noire Qui sera demain de l’Histoire, Dans ce conte incroyable, c’est L’Europe qui sera l’Ogresse, Pendant que tu seras, toi, Grèce, Le sublime Petit Poucet!

Petit Poucet que doivent suivre Tous ceux qui ne veulent pas vivre Dans la criminelle torpeur; Tous ceux qui cherchent une route Dans la vieille forêt du Doute, De l’inertie et de la Peur!

Tu guides, par le bois infâme, Vers l’or vibrant d’un éveil d’âme; Et, gardant des rayons en eux, Les petits cailloux que tu sèmes Sont faits avec les éclats mêmes De tes beaux marbres lumineux!

V

Et lorsque le Poète, en rêvant, se demande Pourquoi contre ce peuple une fureur si grande, Il se dit qu’après tout ce siècle de laideur Vous hait, débris de grâce et restes de splendeur. C’est bien une Croisade! Et ce qu’il faut qu’on tue, C’est l’idéal, c’est la Blancheur, c’est la Statue! Quel plaisir de lancer, pour la Vulgarité, Un coup de pied dans le berceau de la Beauté!

Eh bien, soit! châtiez tous ces dieux inutiles, L’insolence de ce ciel bleu! Soit! allez essayer les nouveaux projectiles Contre la Grèce antique!--Feu!

Feu! Mais lorsque sera, d’une stupide foudre, Brisé le cristal de ce ciel, Et lorsque l’on aura par l’odeur de la poudre Remplacé le parfum du miel;

Quand tomberont, hachés, les derniers lauriers-roses, Broyés, les derniers Phidias, Quand vous voltigerez, et de sang toutes roses. Plumes des cygnes d’Eurotas;

Quand chaque bras de marbre aura, de chaque épaule, Été tranché par le canon, Enfin, quand on aura bombardé l’Acropole Et bombardé le Parthénon,

Pour qu’il ne reste rien des temples et des marbres, Rien du charme, rien du décor, Il faudra mitrailler, comme à travers des arbres, A travers nos rêves encor!

Parmi notre mémoire il faudra, de vos bombes, Faire de plus lâches abus, Et, si nos souvenirs ont encor des colombes, Lancer au milieu des obus;

Il faudra, dans nos cœurs, à coups de boulet rouge, Disperser les derniers azurs, Et, de peur qu’un laurier derrière encor ne bouge, Crever nos fronts comme des murs;

Pour en finir avec la blancheur importune Et le beau qui vous fait affront, Il faudra prendre enfin, d’assaut, une par une, Nos âmes,--qui résisteront!

11 mars 1897.

IX

A SA MAJESTÉ L’IMPÉRATRICE DE RUSSIE

PETIT THÉATRE DE COMPIÈGNE, 20 SEPTEMBRE 1901

Entre une Nymphe qui ressemble au château de Compiègne, car sa silhouette est Louis XV, sa coiffure Louis XVI et sa toilette Premier Empire. Elle a du feuillage sur sa robe, des fougères dans ses cheveux, et la voix de Mademoiselle Bartet.

Madame, Votre Majesté Doit reconnaître, en vérité, Un conte qui lui fut conté:

Dans un parc d’ambre et d’améthyste Un château dormait, long et triste; Mais il vient, le Prince Exorciste! Il a dans ses yeux de rêveur La mystérieuse lueur Que l’on rapporte d’Elseneur; Les fourrures de sa pelisse Absorbent l’ombre, lentement; Et voilà le pâle édifice Se ranimant, se rallumant, Et se repeuplant, au moment Où paraît l’Empereur Charmant, Comme un château d’Impératrice... D’Impératrice au Bois Dormant.

Tout s’éveille, rit, chante, sonne; La Cour où ne passait personne S’emplit du flot des Chamarrés, Des Affairés, des Effarés; La porte flambe et s’écussonne; L’Escalier sur tous ses degrés A de jolis soldats dorés; Un chemin de fleurs le recouvre; Chaque Salon devient un Louvre; Le Petit Théâtre se rouvre. Et, sitôt les programmes lus, Devant un parterre... d’élus, Je viens dire, en trois grands saluts: Madame, ce soir, à Compiègne, C’est Votre Majesté qui règne. Comme l’Histoire nous enseigne Que la France n’a pas de fleurs Que notre sang à tous ne teigne, Parmi ces rappels de splendeurs Il n’est rien que la France craigne... Sauf, Madame, quand vous passez, De ne pas vous fleurir assez: Et nos beaux Sèvres élancés Vous présentent, entre leurs anses, Des lilas de tous les Passés, Des roses de toutes les Frances!

Tout, ici, ce soir, est pour Vous --Musique, fleurs, chants, comédie-- Plus que pour votre Auguste Époux: Et comme à chacun l’on dédie Le cadre le mieux adapté A son genre de Majesté, Canons, flotte, escadrons, escadre, Le cadre à l’Empereur offert Est fait de bois sombre et de fer, Mais, l’Impératrice, on l’encadre D’un cadre d’or et de bois clair. Madame, ce soir, à Compiègne, C’est Votre Majesté qui règne. Compiègne est sens dessus dessous Les meubles de Jacob sont fous; Les Gobelins ont de la joie Dans tous leurs petits yeux de soie; De haut en bas du vieux château Pris d’une fièvre adoratrice, On n’entend partout que ce mot: «Impératrice!... Impératrice!...» Les marbres sur les piédestaux, Les larges lustres de Bohême En faisant tinter leurs cristaux Comme les rimes d’un poème, Les acajous impériaux Se répètent avec délice: «Nous avons une Impératrice!» Un ancien tapis d’Aubusson Sur un air de vieille chanson Fredonne: «Rien qu’à la façon Dont je sens sur moi qu’elle glisse... Oh! oh! c’est une Impératrice!» Et le plafond qui demandait, Pendant que l’on Vous attendait, A tous les meubles à la ronde, A tous les satins qu’on tendait: «Vous, savez-vous comment Elle est?» Le vieux plafond de Girodet Ajoute, affolé par un jet D’électricité qui l’inonde: «Et cette Impératrice est blonde!»

La Psyché même dont le tain Semble fait d’un regard hautain, Sortant de son rêve lointain, Dit des choses admiratrices; Elle reprend son air penché... Et, Madame, cette Psyché S’y connaît en Impératrices!

Mais si Compiègne est satisfait, Peut-être l’êtes-vous à peine; Plaît-il, ce Compiègne, en effet, A celle dont nous avons fait Notre Impératrice Lointaine? Mon Dieu! Madame, tel qu’on l’a Réparé pour votre visite, Tel, pour vous, qu’il se ressuscite, Noblement placé dans un site Où beaucoup d’Histoire coula, Où l’âme légendaire abonde, (Mais, au fait, n’est-ce pas par là Que votre glaive étincela, Chevaliers de la Table Ronde?) Ce Compiègne que revoilà Est un joli coin de gala, De beauté frivole et profonde, D’héroïsme et de falbala; Nous n’avons pas mieux que cela; La plus belle France du monde Ne peut offrir que ce qu’elle a.

C’est ici que, soumis aux charmes De cette Archiduchesse en larmes Qu’il se fiança par les armes, Un doux Napoléon premier Tailla des tilleuls et des charmes; Que l’Aigle, un jour, devint ramier; Que César se fit jardinier; Quand sur sa redingote grise Il emporte Marie-Louise, C’est dans ces murs qu’il la conduit: La France, lorsqu’elle est éprise, Ne peut pas faire mieux que lui.

Oui, c’est ici qu’on est idole, C’est ici que nous adorons! C’est ici qu’Amazone folle On faisait, sur les grands perrons, Sonner de petits éperons; C’est ici qu’on tenait école De grâce autrichienne et molle; Qu’on payait d’une croquignole Les auteurs de Décamérons; Et qu’oubliant les durs clairons Puisque la flûte rossignole, On s’accoudait, à l’espagnole, Aux caisses des orangers ronds!

Et, vraiment, ce fin paysage Qui vous sourit comme un visage Auquel Septembre avertisseur Ajoute encore la douceur De quelques taches de rousseur; Cette forêt si peu sauvage Que comme un bouquet de feuillage La France porte sur son cœur, (Car, ceci vaut bien qu’on y pense, C’est ici notre Ile-de-France, Et, pour qu’il n’y ait pas d’erreur, Vous avez, avec l’Empereur, Pris notre cœur pour résidence!) Oui, vraiment, ce tendre horizon, Cette longue et blanche maison, Cette avenante frondaison Qui de nos souvenirs est pleine, Puisqu’il n’existe pas un nom De Toute-Puissante ou de Reine --Depuis celui de Maintenon-- Que l’Écho ne chante ou ne traîne, Pas une glorieuse traîne De gros de Naple et de linon Dont ces parquets n’aient eu l’étrenne; Vraiment, tous ces jadis charmants, Tous ces fiers éblouissements, Ces canons, ces escarpolettes, Ces hallebardes, ces houlettes, Ces grands héros, ces grands amants, Et ces Lys, et ces Violettes, Ces princesses, dans leurs toilettes, Presque aussi belles que vous l’êtes; Ces valses où des diamants S’accrochaient à des épaulettes; Vraiment, tout ce passé vermeil Qui fait au bout de chaque salle Danser, dans un rais de soleil, De la poudre à la maréchale; Tout cet esprit galant et vieil; Ces voix chantonnant le conseil D’aller au bois cueillir la fraise; Cet Art dont le goût sans pareil Fait un chef-d’œuvre d’une chaise; Ces craquements de doigts fluets Dans les rideaux de quinze seize; Ces petits pas de menuets Dans les jardins à la française; Ces passages d’officiers verts Comme des sorbets aux pistaches; Ces tricornes mis de travers, Ces moustaches, ces sabretaches; Tout cela qui dans cet air bleu Revient toujours tourner un peu, Tourner avec le doux vertige D’une fleur morte qui voltige Autour de son ancienne tige, Fait de ce lieu, vraiment, le lieu De l’Élégance et du Prestige! Ce cadre que nous vous offrons Fut aimé par les plus beaux fronts, Et quand de ce cadre on s’envole, Son or autour des cheveux blonds Persiste et tremble en auréole!

Plus d’une qui, par ses attraits, Était, en entrant, très divine, En sortant le fut plus que très; Car, ici, veloutant les traits De son pinceau de zibeline, Une Grâce historique et fine Donne aux Beautés qu’elle patine L’air, d’avance, de leurs portraits! Le sceptre magique des Modes, Du Caprice et des Nonchaloirs, Est caché dans un des tiroirs D’une des célèbres commodes! Et pour s’assurer des pouvoirs Qu’aucune femme ne dédaigne, Pas une qui n’ait souhaité D’être Fée, un soir, à Compiègne... Madame, vous l’aurez été.

Et c’est pourquoi, Madame, j’ose Dire que Votre Majesté Emporte d’ici quelque chose: Non pas un surcroît de beauté De toute impossibilité, Mais un reflet d’apothéose Féminine, française et rose; Un reflet qui, de rose-thé, Semble vous faire rose-rose; Un je ne sais quoi de fêté, De brillanté, de pailleté, Qui ne saurait se dire en prose; Une aigrette de vénusté Et d’irrésistibilité; Et cela, simplement, à cause Que ces miroirs ont reflété Votre illustre gracilité, Qu’ils en ont aimé chaque pose, Qu’ils ont retenu le frisson De votre robe qui déferle, Et l’Impériale leçon Que vous donnez sur la façon Dont il sied de porter la perle! Noble échange! Parfait accord! Vous aurez embelli Compiègne Qui de grâce se réimprègne, Et de ce lumineux décor, Aux yeux de la France et du monde, Vous sortirez plus belle encor, Plus Impératrice, et plus blonde!

Ah! malgré qu’au fond de vos yeux Rêve un cœur grave, dédaigneux Des élégantes allégresses, Et que vos seuls frivoles jeux Soient d’essayer des rubans bleus Dans les boucles ou dans les tresses Des petites grandes-duchesses, Il faut, en ce soir éclatant, Que l’Impératrice, Madame, Se laisse amuser un instant Par son beau triomphe de femme. Sans que sa gravité l’en blâme, Elle peut bien, son front lassé, Le sentir, ce soir, caressé Par les éventails du Passé, Puisque ce souffle de dentelle Arrive après le vent d’une aile Religieuse et solennelle!

En revenant de Danemark, Vous avez, pour gagner ce parc, Passé devant chez Jeanne d’Arc, Et vous êtes entrés chez elle! Chez elle, alors, vous le savez, Dans cette ombre où l’autel s’enflamme Comme un bûcher d’or, vous avez Senti tous deux--Sire et Madame,-- Les franges de son oriflamme Vous passer, lentement, sur l’âme! Alors, tandis que la paroi Que le vitrail empourpre et nacre Tremblait d’un champ d’orgue et de Foi, Vous avez senti sans effroi Le bout de son gantelet froid Vous toucher le front pour un sacre. Car c’est Elle, elle en a le droit, Qui sur son bouclier les trie, Et puis qui les sacre du doigt, Les amis de notre Patrie!

Mais pardonnez si dans mes yeux Ont scintillé deux larmes claires Qui ne sont pas protocolaires; Ces pleurs seraient prétentieux Si je n’étais qu’une étrangère... «Quelle est», chuchote-t-on ici, «Cette personne qui s’ingère De venir s’attendrir ainsi Sous sa coiffure de fougère?» J’aurais dû le dire plus tôt: Je suis l’âme de ce château, La Nymphe de ce parc bleuâtre; J’ai quitté mes urnes d’albâtre Pour venir, sur votre Théâtre, Madame, comme une de vos Comédiennes ordinaires Ou comme une Nymphe de Vaux, Vous parler en strophes légères.

Vous comprenez donc mon émoi, Et que je perde un peu la tête: Je n’ai plus l’habitude, moi, De me voir à pareille fête! Moi qui me rappelle pourquoi Ces salles devinrent désertes, Quand j’ai vu ces portes rouvertes, Et--tout d’un coup--Vos Majestés... Ce monde, ces fleurs, ces clartés, Ces grandes espérances vertes!... Ce sont des bonheurs trop soudains, J’ai trop présumé de mes forces; Je retourne dans mes jardins Graver vos noms sur mes écorces! Je ne sais plus... C’est autrefois... C’est aujourd’hui... J’entends ma voix Qui de nouveau tremble et s’altère; Je ris et je pleure à la fois; Et, comme en un rêve, je vois Marcher, parmi les mêmes bois Dorés de la même lumière, Sous les mêmes tilleuls épais Où je voyais marcher naguère Le grand Empereur de la Guerre, Marcher--sur la même bruyère!-- Le grand Empereur de la Paix.

X

A KRÜGER

Oh! quand tu débarquas dans ma ville natale, Vaincu qu’on reçoit en vainqueur, Il me sembla, Vieillard, et je devins tout pâle, Que tu débarquais dans mon cœur!

On n’a jamais rien vu de tel que ce voyage! Et la trirème au col sculpté Qui, jadis, vint toucher à ce même rivage Pour nous apporter la Beauté,

N’eut pas les flancs plus lourds de future légende, N’eut pas plus de saine grandeur Que ce petit canot d’un vaisseau de Hollande Qui nous apporte le Malheur!

Et l’entrée à Paris! Quelle admirable chose! Se serait-on jamais douté Qu’on pût représenter une si grande cause Avec tant de simplicité?