Le Cantique de l'Aile

Part 6

Chapter 63,505 wordsPublic domain

«_Ce cachet de crystal de roche Par la matière se rapproche Des yeux dont l’éclat m’est fatal, Puisque vos yeux sont d’un crystal Dont votre âme, hélas! est la roche._

«_Petit, limpide et glacial, C’est une banquise de poche, Le gel d’un pleur monumental, Ce cachet!_

«_Car, épigramme et madrigal, Il a double sens, il ricoche: Froid, il peint votre cœur hiémal, Mais il s’attriste, lacrymal, Comme si, dedans, un reproche Se cachait!_»

Phylante, interrompant le murmure flatteur, S’avance, et, sans papier, nonchalant, grand seigneur

«_RONDEAU_, dit-il, _que, pour terminer une brouille, Sur l’écrin d’un cachet de crystal je gribouille!_

«_Je l’espère, ce sceau gemmal, Ce sceau d’un crystal sans reproche, (Car depuis Pépin d’Héristal Nul roi n’eut sceau d’un tel crystal!) Scellera le mot qui rapproche._

«_Mon cœur bat comme triple croche. Mais la Belle dont l’œil m’embroche A le viscère intercostal Gelé._

«_Ah! prenez ce sceau pour mailloche Et m’en tapez sur la caboche Jusqu’à briser mon crotophal, Si je ne peux pas, triomphal, Dire de votre cœur de roche_: «_Je l’ai!_»

L’enthousiasme est vif. Mais à qui le laurier? La compagnie hésite. Et l’on entend crier: «J’aime le sérieux!--J’adore le burlesque! C’est du meilleur Cotin! --C’est du Voiture! --Presque!»

Et le rond se mettant à s’entredéchirer, Doralise, tout bas, commence d’espérer Que peut-être, ô bonheur! une grande querelle, La Querelle des Deux Rondeaux, naîtra chez elle! Cependant un auteur qui, vexé, reste coi, Cause quelque surprise.

On va vers lui. Pourquoi N’a-t-il pas concouru? Le bon poète laisse Ce petit impromptu tomber, avec mollesse:

_Mon sentiment est qu’un ron--DEAU Doit être au moins de Gongo--RA Pour qu’il soit digne que le--LISE Notre divine DO-RA-LISE._

Ce chef-d’œuvre imprévu par tous est applaudi; Et puis chacun s’en va dîner. Il est midi.

VII

MIDI

Le soleil est brisé par les cristaux qu’il frappe.

Le fer à repasser a divisé la nappe En carrés si petits que, de loin, l’on croit voir Un immense damier qui n’aurait pas de noir. Chaises droites à clous. Demi-dossier à frange.

En saut de lit, sentant la civette et l’eau d’ange, Doralise est assise, et rêve, et n’a pas faim. Son doigt agace un bec d’aiguière. C’est en vain Que tu fumes, tortue, et que tu t’enjolives, Petit levraut rôti, de citrons et d’olives! Vague, elle fait la moue à chaque saupiquet.

Si pourtant à ce jeu Phylante se piquait? S’il devenait trop tendre?--Un corps de mauviette Craquotte entre ses dents.--Jetant sa serviette, Elle n’accepte plus qu’un peu de blanc-manger... (Non, ce jeu ne saurait devenir un danger!) Un peu de céleri glacé dans de la crème... (Et c’est assurément Tiridate qu’elle aime!) Et, rose, avec aux dents un vert fenouil confit, Sort de table.

Et soudain le plaisir que lui fit Une invitation de l’Illustre Marquise Lui revient en mémoire. Elle est, ce soir, admise Pour la première fois, enfin! chez Rambouillet. Car on s’en va souper aux champs, et le billet Porte qu’il faut d’abord que l’on se réunisse, Pour partir tous ensemble, à l’Hôtel d’Arthénice.

Alors, vite, appelant ses femmes d’un «holà!...»

VIII

COMMENCEMENT DE LA TOILETTE

... Elle demande ses trois jupes de gala.

Mais son cœur la distrait! Et, pendant qu’on prépare Les trois jupes, voici qu’elle rêve et compare... Avec son sifflotis, toujours, de loriot, Ses plumes, son chapeau qu’il porte en gloriot, Et les mille récits scandaleux qu’il propage, Phylante a du brillant. Tiridate est moins page, Tiridate prend moins le genre italien, Tiridate est moins gai; mais Tiridate est bien. Les raisons que l’on voit de ses bonnes fortunes Sont, outre sa pâleur et ses moustaches brunes, Et son air qu’avantage un noir brodé de jais, Sa façon de parler longtemps sur des sujets, De présider le rond comme une académie, Et de savoir placer des termes de chimie. Phylante...

Mais déjà sur des bras en arceaux Les trois jupes qu’on tient ainsi que trois cerceaux S’offrent en bruissant. Doralise décrète Qu’elle aime Tiridate en passant la _secrète_; Il lui semble, en passant la _modeste_, que c’est Phylante qu’elle adore... Elle tire un lacet, Soupire, fait bouffer un crevé, le chiffonne, Et dit: «C’est Tiridate!» en passant la _friponne_. Il faut que ce soit lui. C’est lui, décidément.

IX

LE PORTRAIT

Alors elle s’exalte et s’attendrit. Serment Qu’elle lui fit un jour, (oui, c’est lui qu’elle adore!) Elle va te tenir, et tout de suite encore! N’a-t-elle pas juré de composer pour lui Son portrait? Les portraits sont de mode aujourd’hui. Sa toilette?... Plus tard! Et sur la housse blanche De la table à coiffer, un bras dans une manche, L’autre bras nu, laissant l’habilleuse crier, Elle pose, au milieu des fards, un encrier; Là, parmi les flacons, ouvre une feuille, date, Et, devant le miroir, écrit:

POUR TIRIDATE.

_D’autres ayant parlé de leur gorge, je veux Dire un mot de la mienne: elle est belle. Mes yeux Sont violets le jour et noirs à la lumière; Je suis d’un blond hardi, ma grâce est singulière, Et ma bouche n’est pas des plus petites... mais De plus perlière On n’en vit jamais. Ma beauté, dès quelle se montre, Peut ne pas mettre tout en feu, Mais par la suite il s’y rencontre Un agrément à quoi l’on résiste assez peu. J’aime le bal, j’aime le jeu, Et je..._

Sa plume court, moulant le J des JE! Son petit moi ne lui semble pas haïssable, Et, lorsqu’elle est au bas d’une page, elle sable, Tourne, et sur le verso cherche à se peindre encor; Et, lorsqu’elle relit son œuvre écrite en or, --L’encre ayant retenu la poudre s’est dorée,-- Elle ne laisse pas d’être un peu déferrée, Car elle s’aperçoit qu’en ce portrait promis A Tiridate, et fait pour lui seul, elle a mis Les choses qu’elle sait qui plaisent à Phylante.

X

LA TOILETTE (_suite et fin_)

Alors elle revient, nerveuse, querellante, A son ajustement; accuse de lenteur Ses femmes; lance en l’air des sachets de senteur; Avant d’en choisir deux chiffonne vingt manchettes; Fait coudre des rubis dans toutes les bouffettes; S’encadre d’un beau col aux grands festons coquets (Comme n’en portent plus qu’en papier les bouquets!) Interroge un miroir, sourit de sa réponse, Et tourne.

Justaucorps d’argent. Chou qui se fronce, Rouge, entre les deux seins. Perles rondes au cou. Et qu’est-ce qui descend du collier vers le chou? C’est une perle en poire au bout d’un fil... rien qu’une: Lourde et longue, elle a l’air d’une larme de lune. Doralise est donc prête, et, debout, se gantant, Hésite entre le masque et le voile, un instant. L’ennuyeux, dans le masque, est ce bouton de verre Que pour le maintenir entre les dents on serre: On ne peut plus parler. Mais le délicieux, C’est tout ce noir que l’on se met autour des yeux, Ce noir qui donne un air de malice fantasque. Le voile est plus commode: elle choisit le masque Et sort.

Et la voilà qui trotte. A ses côtés Trottine sa duègne. Et de ses doigts gantés, De ses doigts dont les bouts se retournent en griffes (Les gants trop longs leur font des ongles apocryphes), Elle relève un peu sa jupe de tabis, Et, laissant les passants derrière elle ébaubis, Elle montre qu’elle a des bas verts à coin rose. Car j’ai lu quelque part, dans un auteur en prose, Et ne suis pas fâché de vous apprendre en vers Que les bas-bleus alors portaient tous des bas verts.

XI

CHEZ ARTHÉNICE

Elle arrive à l’hôtel. La _Loge de Zyrphée_ Est pleine. On va partir. Et la Marquise-Fée Sourit à Doralise et la reçoit au seuil.

Doralise a le temps d’admirer d’un coup d’œil La célèbre hauteur des fenêtres, les lustres Vantés, les paravents fameux, les fleurs illustres. Le murmure qui court plein de noms glorieux L’enchante. Et tout de suite elle cherche des yeux Madame Cornuel, Gombaud, Godeau, Ménage. Elle est parmi ces gens; c’est bien elle; elle nage. Elle aperçoit Phylante et Tiridate, mais Tels que dans sa ruelle on ne les vit jamais: Celui-ci moins pompeux, celui-là plus modeste. Elle-même se sent moins pédante, plus leste. Et, le premier moment passé de vanité, Elle éprouve une étrange et noble alacrité, La satisfaction fine d’être mêlée A je ne sais quelle œuvre exquise, heureuse, ailée. Dans ce grand cabinet splendide et bruissant, On se sent vaguement dans une ruche; on sent Que là, pendant qu’il rit doucement et qu’il cause, Ce monde, pour plus tard, fabrique quelque chose.

Et parfois il semblait à Doralise encor Que quelques-uns des mots qu’en ce joli décor Lançaient tous ces coquets à toutes ces coquettes, Dépassaient l’arc prévu par les frêles raquettes, Et, devenus vivants, qu’ils s’envolaient, ces mots, Comme si des volants devenaient des oiseaux!

XII

LES CARROSSES

On descend dans la cour. On se groupe. On s’agite. Et pendant qu’on attend les grands carrosses, vite Quelqu’un vient avertir Doralise qu’elle est Du quatrième avec cette belle Paulet Qu’on surnomma Lionne (elle porte crinière!) Et qui chante, dit-on, d’une telle manière Qu’après qu’elle eut chanté près d’un puits tout un soir On trouva le matin--fut-ce de désespoir?-- Deux rossignols défunts couchés sur la margelle.

Doralise fera le voyage avec elle, Garamantide, et trois galants pour elles trois.

Carrosses d’aujourd’hui, que vous êtes étroits!

Et les carrosses verts, historiés de boues, Avancent. On dirait des canapés à joues, Brodés, passementés, galonnés et cloutés, Des canapés profonds deux à deux ajustés. Ils avancent. Chacun, à gauche comme à droite, Offre, au lieu de portière, une sorte de boîte Qui, lorsque la rabat un des deux laquais gris, Devient un marchepied d’où descend un tapis.

Et l’on dirait encor, pendus entre des roues, D’énormes batraciens soufflant dans leurs bajoues.

Alors, toutes et tous, prenant leurs airs de cour, Se défendent, chacun et chacune à son tour, De fouler le premier, d’effleurer la première, Le tapis que déroule, en s’ouvrant, la portière, Reculent par égard, s’effacent par respect, Et dans le vaste coffre aux doublures d’Utrecht Qui danse, suspendu sur de larges lanières, Montent, quand ils sont las de faire des manières. On part. Tous les chevaux sont blancs, et les badauds Admirent.

XIII

EN ROUTE

L’air est tiède. On trousse les rideaux. Et, sous le claquement éperdu de leurs franges, On suce des limons d’Espagne et des oranges. De temps en temps, après qu’on a passé Neuilly, Tombe sur les genoux le bouquet frais cueilli Que vous lanciez déjà, petites paysannes! Et les carrosses vont, agitant leurs basanes, Secouant des laquais sur leur arrière-train, Pendant qu’à l’intérieur on déclame un quatrain, On chante, on crie, on rit, on est fol, on est tendre. En sorte que voilà ce que l’on peut entendre Chaque fois qu’une côte oblige à ralentir, Et fait, laissant les voix un instant retentir, Plus rares les grelots, moins grinçantes les roues:

«Tra la la la... --Marquis...» _Drelin! Drelin!_... «Tu joues? En carrosse?»... _Drelin_... «Des cartes? --Donnez-m’en! --C’est un charmant garçon.--Il est un peu roman! --Vous plaît-il un bonbon?--Avez-vous lu _Pyrame_? --Ma chère âme!... Que dis-je! elle fait vivre, l’âme! Vous, vous faites mourir!...--Jouons au reversi. --Quel ladre que ce vieux président de Bercy! --Tudieu! l’historie est bonne!--Elle me fut contée Par Madame Pilou.--C’est long, cette montée! --D’ici qu’on soit en haut rimez un impromptu A la belle Paulet!»... _Drelin_... «Turlututu...

--_O belle Paulet que j’adore, Votre visage si charmant, Angélique, est un firmament... Dont votre rougeur est l’aurore!_

--Je ne rougis jamais, d’abord!--Voilà mentir! --Je ne rougis jamais que de ne pas rougir!...» Et, ce disant, Paulet, elle-même, en personne, Vient de rougir!

«Bravo!

--Bis!

--Bien rougi, Lionne! --Ah! vous m’éclaboussez d’orange mon suédois! --Chantons des _lanturlus_! --Non! Non!... des _petits doigts_.

--_Calixte, la chaste dame, A quelque chose dans l’âme_...

--Nous reprenons le trot: le grelot retentit!

--_Mon petit doigt me l’a dit._»...

_Drelin din din!_... «Bonjour, Moutons blancs! --Bonjour, l’Ane!» _Drelin din!_... «Mais, Marquis!... éventail!... frangipane!...» _Din din!_... «Tigresse... amour... feu... fleur... cœur.» _Drelin din_ _Din din_... Et l’on arrive aux grilles d’un jardin.

XIV

LA FÊTE

Tiridate, tout bas, demande à Doralise Que pour son cavalier, ce soir, elle l’élise. «Jésus-Sire! dit-elle, il faut, cher Imprudent, Que je ne quitte pas Phylante un seul instant! Bonsoir. Ne rendons pas la ruse translucide. Restez bien tout le temps avec Garamantide.»

Comme le ciel est clair quand les arbres sont noirs!

Et les couples s’en vont jusques aux promenoirs Qui sont les mieux tenus et les plus beaux du monde; Là, s’élançant chantante et divisée, une onde Imite en ses façons celle de Tivoli. L’Occident est rosé. C’est du dernier joli. Et pour que maintenant ce soit du dernier tendre, Vingt-quatre violons, tout doux, se font entendre, Et trois nymphes, qu’on sait des plus grandes maisons, Apparaissant soudain, dansent sur les gazons, Dansent, et la nuit tombe, et rend plus incertaine La blancheur de leur danse autour de la fontaine.

Et pendant que les sons vont _diminuendo_, Dans le ciel, au-dessus des blancheurs d’un jet d’eau Qui commence en crystal et qui finit en plume, L’étoile du Berger, dont c’est l’Heure, s’allume.

Lorsque la symphonie eut attendri les cœurs, On gagna doucement la chambre des liqueurs Pour la collation. La dernière dragée Fondait encore aux dents qu’une marche enragée Sonnant aux violons donna le gai signal: Alors le menuet, la chaconne, le bal! Les pieds enrubannés ne touchaient plus la terre... Les couples non dansants gagnaient avec mystère Le parc. De temps en temps une étoile filait. On entendait chanter Angélique Paulet. Des mains ne furent pas, dans l’ombre, refusées... Et tout à coup l’on fut surpris par des fusées Qui, montant dans le ciel, descendaient dans le lac.

* * * * *

Il fallut arracher les joueurs au tric-trac, Les danseurs à l’orchestre et les amants à l’ombre, Pour partir... On partit.

XV

LE RETOUR

... Et des chansons sans nombre Égayent le retour. On revient aux flambeaux. Les yeux de Doralise, épuisés d’être beaux, Se ferment. Elle songe, en la nuit bleue et fraîche, Qu’il n’est plus qu’une chose, à présent, qui l’empêche, Amour, d’aimer l’amant qu’elle aimerait aimer: C’est qu’elle craindrait trop de se mésestimer Si, sans art, sans secret, sans peur, sans stratagème, Elle aimait uniment celui qu’on croit qu’elle aime.

A ce moment, comme on chantait des _petits doigts_, Elle entendit quelqu’un fredonner à mi-voix:

_Elle fait bien sa galante Avec le rousseau Phylante; Mais ce n’est qu’un jeu hardi! Car la blonde scélérate Aime le brun Tiridate: Mon petit doigt me l’a dit..._

Lors, sans ouvrir les yeux, sans avoir l’air d’entendre, Et souriant au doux parti qu’elle va prendre: «Ah! dit la scélérate, on sait tout? c’est très bien Le stratagème usé ne nous sert plus de rien? Mais pour faire servir encor le stratagème Je n’ai qu’à simplement changer celui que j’aime. Je vais aimer Phylante, et les gens, qui sont fins, Continueront toujours à croire que je feins. Et plus je l’aimerai,--c’est le gai de l’affaire,-- Moins on croira qu’il est celui que je préfère; Si bien que le mystère, un instant aboli, Ingénieusement se trouve rétabli. Et voilà. Quant à moi, je ne suis pas à plaindre: Je feignais seulement; je vais feindre de feindre!»

Soudain, des soubresauts... Le pavé de Paris!

XVI

DEUX HEURES DU MATIN

On arrive devant sa maison... Bonsoirs... Cris... «Au revoir!... au revoir!...» Gestes par les portières Et voilà Doralise aux mains des chambrières. Sa chambre. On la délace. Elle s’endort debout. Le grand lit la reçoit. Ses forces sont à bout. Il est temps que ce jour plein de choses finisse. Elle n’est qu’une pauvre et faible Bérénice, Et ce soir, cependant, elle peut dire, ainsi Que Tite: «Je n’ai pas gaspillé ce jour-ci.» Elle répète: «Ainsi que Tite... ainsi que Tite...» Et sa tête aux coussins tombe, toute petite. Oui... Phylante... elle va l’aimer... c’était fatal... Tout repasse et se mêle... Un cachet de crystal Danse le menuet... Phylante... Un peu grisée, Elle entend des grelots tinter... Une fusée Revient sous sa paupière éclore en gerbe d’or.

Et Sibylle-Anne Ogier de Mirmande s’endort.

1898.

XXII

UN SOIR A HERNANI

A Paul Meurice.

I

«_Zoin da herri hori?_»

Le vieil homme fit halte.

L’heure rosait au loin les croupes de basalte; La montagne semblait courir au golfe clair Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer; La fougère était morte et l’herbe tremblait toute; Et, noir contre le ciel, au tournant de la route Où, malgré la saison, deux genêts épineux Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, L’homme, qu’enveloppait une vaste rotonde, Était assis de l’air le plus triste du monde Sur un petit cheval à tête de mulet. «_Zoin da herri hori?_» demandai-je. (Quel est Ce village?)

Et du doigt je montrais un village, Tout en scandant ces mots de la langue sauvage Vieille comme la roche et comme l’Océan. --Mais ma voix n’avait pas le chant guipuzcoan.

Le vieux Basque espagnol, sans cesser d’être triste, Toucha le bord pointu de son béret carliste, Laissa courtoisement tomber sur l’étranger Le mépris d’un regard qui semblait déroger, Et répondit...

Genêts, sapins, fougère, ronce! Je connaissais pourtant, d’avance, sa réponse! Je savais par quel mot trissyllabique et fier Qui mettrait tout d’un coup de la gloire dans l’air, Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque Par ces chemins d’Espagne où la grâce morisque Vit dans le geste obscur d’un porteur de fagot, J’arrivais tout exprès pour l’entendre, ce mot! Puisqu’il avait, lui seul, rythmé ma marche; et certe Je ne l’ignorais pas, petite route verte, Le nom du cher village assis sur tes bords frais; Ce n’était qu’un pieux frisson que je m’offrais De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure, Dire ce nom qui de tant d’ailes vous effleure! L’enthousiasme était dans mon âme. J’avais Besoin d’entendre là ce nom que je savais, Et ce nom, que pourtant j’étais si sûr d’entendre, Je l’attendais,--j’étais tout pâle de l’attendre! Et j’eus froid dans le dos et les larmes aux yeux Lorsque, rendu plus grand par l’accent de ce vieux Et par la majesté du val crépusculaire, Avec je ne sais quoi de farouche sur l’R Qui vibra comme vibre un fer de makhila, Avec sur l’I beaucoup de langueur, et sur l’A Cette sonorité gutturale et chantante Qui prolonge, élargit, et solennise, et, lente, Balance une voyelle ainsi qu’un encensoir, Le nom de Hernani roula dans l’or du soir!

Hernani! Hernani!...

Pâtre du pays basque, Quand le silence emplit le val comme une vasque, Tu l’entends se rider au loin du moindre bruit; Et tu peux, quand parfois tu jettes dans la nuit Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, Suivre, comme un enfant suit jusqu’au bout sa pierre, Ton cri jusqu’aux derniers ricochets musicaux De ses échos et des échos de ses échos! Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, Qui fait chanter tous les sommets roses qu’en nous Ont laissés les premiers enthousiasmes fous; Et tu ne peux savoir qu’aux lointains de mon âme Ce nom vient d’éveiller, en innombrable gamme, Plus d’échos que jamais tu n’en déterminas Quand tu poussais, le soir, tes longs _irrintzinas_!

Hernani!

Je frissonne!... Oh! comme il a, ce rustre, Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre! La Victoire pour lui n’habite pas ce nom! Est-ce que les beaux vers font pousser l’herbe? Non, Et le soc en ouvrant la terre qu’il défriche Ne peut faire jaillir un tronçon d’hémistiche! Ce nom n’est que le nom d’un pur triomphe d’art, Il n’est brodé que sur l’invisible étendard, Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. Ah! si c’était le nom de quelque grand massacre, Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot Rouler parfois--énorme et sinistre grelot-- Une tête de mort au large dans un casque Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque Prononcerait ce nom avec respect, tout bas; Car on est fier d’un champ où le dieu des combats Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres, Et sur lequel deux Rois ont enlacé leurs chiffres Tracés en ossements d’hommes et de chevaux; Et Wagram sait qu’il est Wagram; et Roncevaux Sait qu’il est Roncevaux; Cannes sait qu’elle est Cannes; Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, Et s’étant au soleil sur la route endormi, Hernani n’a pas su qu’il était Hernani!

Le paysan, toujours immobile, s’étonne; Sa gravité, devant mon trouble, l’abandonne; Il regarde ce fou qui tremble et s’attendrit Quand on lui dit le nom d’un village; il sourit De tous les petits plis de son visage glabre; Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, Disparaît au tournant du chemin.

Hernani!...

II

J’avais dit: «Puisqu’il existe Entre Irun et Tolosa Un village fier et triste Où la gloire se posa;

Puisqu’en descendant vers l’Èbre On entend, près d’un roc nu, Palpiter un nom célèbre Sur un village inconnu;

Puisque, étant le nom d’un drame, Et le nom d’un drame en vers, Ce nom-là me touche l’âme Comme avec des lauriers verts;

Et puisque d’ailleurs les choses S’arrangent mal à ce point, Las! que les apothéoses Moi seul ne les verrai point;

Puisque, ô divin porte-lyre, Je ne sais pas où je puis Aller prier pour te dire Que, de ta suite, j’en suis;

Puisque je n’irai pas boire, Dans l’humble creux de ma main, A ces fontaines de gloire Qu’on fera couler demain...