Part 7
Elle vit l’angoisse des larges yeux bleus. Elle devina quel genre de méditation il venait de traverser là, sur ce banc, et ce que le vieux parc avait dû lui dire. Elle-même, depuis son retour de voyage, ne subissait-elle pas une hantise étrange, reliant les impressions d’hier à la douceur d’autrefois, cherchant et retrouvant à chaque détour d’allée ce que l’adolescent y avait laissé de lui, revivant tout cela par une tendre et folle préoccupation de l’homme qu’il était devenu?
--«Ce que je regrette...» répéta-t-il plus bas. «Vous voulez le savoir?...»
Il avait glissé son bras sous celui de la jeune femme et l’entraînait doucement. D’instinct, pour leur causerie, il souhaitait un coin plus secret, à distance du massif où Toquette s’était si facilement cachée. Quelques pas, et ils furent dans un sentier délicieusement abrité. Un parfum lourd y flottait. Des fleurs blanches de magnolia, dressées dans la verdure métallique des grands arbustes, exhalaient ce puissant arome, que le soleil avait échauffé dans leurs urnes fines.
Et alors Sérénis avoua ce qu’il regrettait. Il avait manqué sa vie, il s’était conduit en insensé. S’il était revenu régulièrement à la Martaude, durant ses loisirs d’étudiant comme dans ses vacances de collégien, il aurait découvert à temps que son cœur appartenait à Nicole, que l’existence, l’art, le succès, tout ce qu’il pouvait goûter, tout ce qu’il pouvait accomplir, n’aurait de saveur que par elle. Il l’aurait compris, et il le lui aurait fait comprendre. Peut-être s’en fût-elle émue... Peut-être aurait-elle pris souci de se sentir tellement nécessaire... Ou même eût-elle trouvé digne d’elle ce rôle d’inspiratrice, de créatrice, cette souveraineté magique qui fait qu’une femme pétrit à son gré le cerveau, la volonté, la destinée d’un homme...
Tandis qu’il le lui montrait, ce rôle, avec une éloquence passionnée et si grave, Nicole ne put s’empêcher d’évoquer, en contraste amer, la personnalité trop forte, inentamable, de Raoul. Cet esprit tout d’une pièce, quand elle l’effleurait, lui semblait revêtu d’acier. A toucher de trop près cette pensée trop volontaire et trop close, elle sentait le froid du métal. Son mari l’aimait, sans doute, à sa manière. Mais jamais il ne lui donnerait cette ivresse que Georget dépeignait avec une séduction si poignante: être la raison et la cause de toute façon de voir et de sentir dans l’âme qu’on remplit exclusivement. Transformer l’univers pour celui à qui l’on voudrait donner le ciel, quel privilège! Raoul Hardibert ne verrait jamais les choses qu’à travers sa froide logique. Le fait qu’elle était sa femme, entrée dans sa vie, avec toute une sensibilité imprévue et frissonnante, n’influençait pas le moindre de ses raisonnements.
--«Mon ami...» murmura Nicole, interrompant Sérénis, «Georget, que dites-vous? Ne devais-je pas épouser Raoul?
--Vous ne vous êtes fiancée qu’après deux ans d’absence de ma part. Oh! ces deux ans!... malheureux aveugle que j’étais!...
--Mon père souhaitait mon mariage avec son successeur. Il vous aimait beaucoup. Mais vous n’étiez qu’un enfant... Jamais il ne vous aurait alors confié sa fille.
--Nicole... si j’avais su me faire aimer de vous, vous m’auriez attendu.»
Il avait énoncé lentement, et avec quel regard! la supposition: «Si j’avais su me faire aimer de vous...» Puis il se tut. Elle aussi. Un effroi leur vint. Sur quel chemin leurs cœurs et leurs paroles ne volaient-ils pas?... Le même rêve, à présent, leur étreignait le cœur. La vie s’étendait devant eux, étroite comme ce sentier. Ils y marchaient ensemble, dans cette atmosphère si douce de leurs deux natures tendres, partageant le charme des émotions artistiques, des œuvres aisées jaillies de leur sentimentalité, de leur caprice, écloses au contact de la beauté éparse. Il n’avait tenu qu’à eux de réaliser ce rêve, avec un peu de patience, une plus lente application à interroger leur cœur et la vie. Aujourd’hui, il était trop tard.
Des coups de sifflet déchirants percèrent les feuillages tranquilles, fusèrent vers le ciel encore lumineux, car le soleil du solstice était loin d’achever sa course.
--«Six heures,» dit Mme Hardibert. «C’est la sortie des ateliers.»
La respiration formidable de la Martaude lui passa sur la chair comme un souffle de feu. Elle crut voir rouler hors des halls, où s’apaisait la furie des machines, le torrent des ouvriers, trop las pour goûter le repos du soir, leurs vêtements souillés de poussière et de graisse, leurs visages noircis, où luisait la fièvre des yeux clairs. Elle crut voir se pencher sur d’incompréhensibles problèmes la tête soucieuse du maître, dont son image, à elle, était si loin, tandis qu’il se perdait dans des calculs scientifiques, ou qu’il pesait, avec son indéniable droiture de conscience, les éléments obscurs de ses responsabilités.
Involontairement, les yeux de Nicole se tournèrent, trop expressifs, vers le jeune être si beau et si calme qui marchait à son côté, n’ayant de tourments que ceux du cœur, et qui, pour accomplir son œuvre, maniait une plume légère et docile, au lieu des farouches outils vivants et des redoutables outils d’acier.
--«Nicole...
--Georget, soyez raisonnable. Voulez-vous m’obliger à ne plus vous voir?
--Je ne vous demande rien,» dit-il, en baisant la main qu’il avait prise. «Rien pour vous... Mais tout pour moi. Soyez mon amie, mon inspiratrice... Préservez-moi d’un regret mortel, avec un peu d’illusion et de pitié.
--De l’illusion, de la pitié!... Dites une affection profonde, mon ami, et la plus ardente sollicitude pour vos nobles travaux. N’ai-je pas confiance en vous?... en moi-même?... Aurai-je recours à des tactiques indignes de nous?... Nous planons tous deux au-dessus des dangers qu’on évite par la fuite et le mensonge. N’est-ce pas?... Dites-le!... Vous êtes Georget pour moi seule, mon poète. Je suis votre amie, votre muse, comme vous me le demandez loyalement. Car c’est loyalement que vous me le demandez, jurez-le moi.»
Était-ce bien la silencieuse Nicole? Les mots lui venaient dans une fièvre. Un peu de rose teintait ses joues mates. Ses yeux transparents se fonçaient d’exaltation. Elle prêchait la sagesse avec une flamme trouble sur son adorable visage. Qu’elle était sincère, inquiète et dangereuse!...
Georget murmura:
--«Vous savez bien que je vous obéirai en esclave. Il en sera comme vous le voudrez. Je vous suis soumis jusqu’à la mort.»
VII
Dans la grande salle à manger, ouverte au large sur la gaîté verdoyante du dehors, le déjeuner prenait fin.
La conversation languissait. Des anxiétés diverses pesaient sur les cinq convives. Nicole et Ogier songeaient à la séparation imminente. L’écrivain ne voyait pas la possibilité de prolonger son séjour plus longtemps. L’après-midi même il retournait à Paris.
Comme ces huit jours avaient passé vite!... Plus vite encore que ceux de Bruges, dans une intensité d’émotion plus aiguë et plus précise.
Déjà ce n’était plus le rêve, l’appel timide des regards, démenti par le silence des lèvres, l’enchantement qu’on ne veut pas nommer. L’amour s’était démasqué avec la hardiesse magnifique d’un hôte qui connaît son prestige et ses droits, qui ne craint plus qu’on lui dispute la place. Il avait fallu le reconnaître. Certes, on ne lui céderait pas. Mais quelle douceur éperdue à constater sa présence, à le braver d’un commun accord, dans une révolte frissonnante! Pour deux êtres passionnés, échanger des désirs enivre le cœur d’une volupté presque aussi accablante que d’en échanger les réalités.
Nicole et Ogier s’étaient, pendant la dernière semaine, avancés très loin sur ce calvaire de délices. Pourtant, l’étrange conscience amoureuse qui, à l’encontre de l’Évangile, met le péché dans l’assouvissement et non dans la convoitise, leur attestait encore qu’ils n’étaient point coupables. Nicole, âme pourtant harcelée de scrupules, nature opposée au mensonge, subissait la métamorphose qui, au fur et à mesure de nos expériences sentimentales, modifie notre jugement. Ce ne sont point nos raisonnements qui déterminent notre conduite, mais notre caractère, combiné avec les réactions que les circonstances provoquent dans notre sensibilité. Nos raisonnements suivent après coup. Si, par hasard, ils précèdent, du moins en apparence, c’est que les déterminantes de l’action se trouvent en nous si fortes, que cette action est virtuellement accomplie quand nous croyons en discuter encore les motifs.
Mme Hardibert aimait un autre homme que son mari, elle qui, jusqu’à ce jour, considérait la fidélité conjugale comme le premier des devoirs féminins, et la trahison comme la chose la plus odieuse, la plus basse. Elle transposait donc son point de vue. Dans une soif de justification personnelle, qui n’était ni de la vanité, ni de l’hypocrisie, mais un besoin d’harmonie morale, elle se disait qu’elle aurait d’autant plus de mérite à rester pure qu’elle aurait traversé la flamme d’une plus âpre tentation. Et cette tentation, elle la rendait irrésistible par la poésie même de la résistance qu’elle y opposait. Le piège était là, pour cette imaginative et cette tendre, dont l’imagination et la tendresse, trop contenues dans le mariage, débordaient pour la première fois... Et avec quelle impétuosité!... Il suffisait d’observer ses yeux, durant ce déjeuner, pour se rendre compte qu’une chimère y palpitait, en des reflets d’héroïsme et de suavité.
Ce n’était pas son mari qui songeait à lire dans les prunelles d’un gris mauve. Mais quelqu’un de plus perspicace les interrogeait. Mme Raybois--la cousine Berthe--assistait à ce déjeuner, avec son mari, le sous-directeur. Non pas uniquement pour prendre congé de Sérénis, devenu leur ami puisqu’il était celui de la maison, mais parce que Hardibert souhaitait avoir, en ce moment, près de lui, son collaborateur. Il attendait, d’une minute à l’autre, la réponse définitive des ouvriers. On ne pouvait guère la prévoir mauvaise, l’accord s’étant fait sur bien des points de détail, et la détente s’annonçant depuis quarante-huit heures. La grève serait une trop insigne folie. Mais tant d’intérêts politiques envenimaient la question industrielle, que les pires aberrations restaient vraisemblables.
Au milieu de si importants soucis, comment le maître de la Martaude aurait-il songé à épier, sur le visage de sa femme, des nuances de sentiment que, même à loisir, eût à peine saisies son esprit peu romanesque. Plus éloigné que jamais, par ses préoccupations, de semblables subtilités, il avait, durant ces derniers jours, fermé, sans le savoir et sans le vouloir, tout refuge à la faiblesse effarée de Nicole. Au moment même où elle aurait eu besoin de sentir tout près son cœur, de s’y rattacher à des liens, trop invisibles, mais profonds et robustes, il l’avait tenue plus à distance que jamais, du haut de sa pensée dédaigneuse, quand il ne la froissait pas par ses façons cassantes et ses boutades ironiques.
Tout à l’heure, à table, une de ses reparties sans aménité venait de faire surgir sous les paupières mobiles de la jeune femme, non pas la prompte larme qui les humectait en pareil cas, mais un lent rayon de fierté triste, tandis que les lèvres frémissaient d’un faible sourire.
Berthe Raybois remarqua, non seulement ce jeu si nouveau de physionomie, mais encore l’involontaire caresse dont le regard d’Ogier enveloppa celle qu’un autre faisait un peu souffrir. Elle-même, cette Berthe, alourdie par la trentaine, aux traits inertes et épais, aux prunelles sans éclat, du même blond fade que ses cils, ses sourcils et ses cheveux, ne laissa rien paraître sur son inexpressive physionomie de ce que lui causa cette découverte--une espèce de délectation amère, faite d’incompréhension, de curiosité, de rancune. Incompréhension et curiosité de l’amour, rancune contre son mari, étendue à tout le sexe masculin. Elle n’était que mère, adorait ses quatre enfants, qu’elle élevait avec une sollicitude minutieuse et bornée de poule. Ils occupaient sa vie, suffisaient à son bonheur, la consolaient amplement des infidélités perpétuelles de son beau Gaston, un grand gaillard barbu, assez commun, qui commençait à grisonner, mais fanfaronnait quand même et plus que jamais au passage de la moindre jupe, comme le coq de cette bonne couveuse. Elle ne songeait guère à lui rendre la pareille, dans une ignorance de la passion qu’avait aggravée au lieu de l’éclaircir sa multiple maternité, et sans illusion sur sa figure, pire que laide par l’absence totale de charme. L’honnêteté de Berthe Raybois était indiscutable, solide, comme l’instinct et la fatalité. Ce qui n’empêchait pas cette brave créature de s’exaspérer sans trêve d’une jalousie rongeante, et de choyer le péché des autres femmes comme une revanche, avec des audaces de théorie singulières.
--«Écoute,» dit-elle à Nicole, comme celle-ci achevait de servir le café à ces messieurs sous la véranda. «Viens donc un instant. J’ai quelque chose à te dire.
--N’y allez pas, ma cousine. Ce doit être une billevesée,» fit le sous-directeur avec une gaîté peu sincère. Il ne se sentait pas tout à fait tranquille, ayant été par trop entreprenant avec la petite Coursol, et sachant que, si la jeune ouvrière s’était plainte, les choses pourraient se gâter. Nicole et Berthe pousseraient les hauts cris. Hardibert finirait par éprouver quelque ennui de ces histoires.
Sans l’écouter, les deux cousines se prirent par la taille, et s’enfoncèrent dans une allée, chuchotantes et mystérieuses comme des pensionnaires.
--«C’est de Toquette que je veux te parler,» commença Berthe. «Elle est dans sa pension, n’est-ce pas? Dis-moi... Te montre-t-elle les lettres qu’elle reçoit de son père?
--Quelquefois. Mais ce n’est pas moi qui le lui demande.
--Tu as tort.
--Pourquoi?
--Parce que tu as pris la responsabilité de cette enfant. Et que tu ne devrais pas laisser monsieur Mériel contrecarrer l’éducation que Raoul et toi donnez à sa fille.
--Contrecarrer... Mais comment?
--Voyons... Tu connais bien la marotte de ce demi-fou. Il se croit toujours à la veille de faire fortune. Je suis sûr qu’il entretient la pauvre petite dans l’idée qu’elle sera riche. Avec les goûts qu’elle a, les gâteries dont tu ne peux te défendre, qu’est-ce que cette fillette deviendra, je te le demande un peu, si elle se croit une héritière?
--A propos de quoi, ces réflexions?» questionna Nicole, tout de suite impressionnée.
--«Gaston a eu des renseignements... C’est un voyageur d’une maison américaine, venu pour affaire à la Martaude, qui, par hasard, a nommé Mériel. Notre hurluberlu, paraît-il, a trouvé un truc infaillible--encore... toujours!--pour gagner des millions. Il le dit à qui veut l’entendre, trouve des gens pour y ajouter foi, même chez ces Yankees pratiques, et, naturellement, doit tourner la tête à sa fille avec ces dangereuses bourdes...
--Qu’est-ce que c’est que ce truc?...
--Tu le demandes!... Ne connais-tu pas le personnage?... Ce ne sont pas les inventions saugrenues qui lui manqueront jamais. En l’espèce, je crois qu’il s’agit d’une entreprise de publicité. N’est-ce pas un comble? Dans le pays de la réclame, se figurer qu’il innovera en mieux après tout ce qu’on a fait!...
--C’est drôle que Raoul ne m’ait pas parlé...
--Raoul n’a pas vu l’Américain. Tu sais bien que mon mari reste seul en rapport avec les étrangers tant que ne se conclut aucune transaction importante.»
Il y eut un silence. Les jeunes femmes, contournant une pelouse, revenaient en vue de la véranda. Nul appel aimable ne les pressa de s’en rapprocher. Hardibert et Raybois causaient, soucieux, tout en fumant des cigares. Sérénis, poliment pris en tiers, ne dissimulait qu’à peine son peu d’intérêt aux questions de salaire, de main-d’œuvre, de travailleurs syndiqués ou non syndiqués. Il rêvait, suivant des yeux une robe claire entre les feuillages, la nuque au dossier de son fauteuil de paille, dans un abandon élégant de son grand corps souple.
Nicole, en passant, ne regarda pas de ce côté. Mais Berthe, tout en entraînant sa cousine dans un nouveau circuit, tourna la tête vers les trois hommes.
--«Il y a quelqu’un qui a bien envie de savoir ce que nous disons,» murmura-t-elle.
Nulle question ne la poussant à en risquer davantage, elle ajouta, par une mystérieuse alliance d’idées:
--«Cette petite Toquette, après tout, si elle prend la vie trop gaîment, où sera le mal? Pas le sou, une naissance irrégulière, rien de ce qu’il faut pour acheter la respectabilité, et de bons atouts pour réussir autrement. De l’esprit, une frimousse drôle, le diable au corps, nulle ombre de sentimentalité... Ce serait dommage qu’elle ne se servît pas de cela pour tourmenter quelques-uns de ces jolis égoïstes qui se prétendent nos maîtres.
--Oh! Berthe...
--Puisqu’il faut souffrir d’eux quand on ne les fait pas souffrir.
--Raoul ne me fait pas souffrir, ou du moins pas sérieusement,» prononça Mme Hardibert, sans trop savoir--tant la phrase jaillit spontanée--si c’était l’équité, le remords, la prudence, ou une inconsciente hypocrisie, qui la lui dictait.
--«Raoul?... Non,» reprit Berthe d’un ton singulier. «Il ne te fait pas souffrir parce que tu ne l’aimes pas d’amour. C’est un autre qui s’en chargera.
--Que veux-tu dire?...»
Brusquement, Nicole s’arrêtait, toute pâle, cherchant les yeux de sa cousine, ces yeux blonds et ternes, dans lesquels, d’ailleurs, elle ne lut rien. Un massif défleuri de rhododendrons les isolait. La distance éteignait le bruit des voix. Elles pouvaient se croire seules dans la chaleur silencieuse du grand jardin désert.
--«Qui donc?... Quel autre se chargera de me faire souffrir?...»
Oh! l’accent de ces mots, sur ces lèvres qui tremblaient d’amour!... Le frémissement d’appréhension dans ce cœur palpitant!...
--«Voyons, Nicole...»
Le sourire de Berthe disait: «Pourquoi vouloir me donner le change?»
--«Je t’assure...
--Ne m’assure donc rien. Ce n’est pas moi qui te blâmerai, qui te ferai de la morale. Es-tu plus heureuse avec Raoul que moi-même avec Gaston?... Et quand même... Doit-on la fidélité dans un pacte de dupe?... Les hommes nous la jurent bien, la fidélité, le jour du mariage, quand, jeunes filles, nous ignorons qu’ils se parjurent d’avance, volontairement, sciemment, de complicité avec les conventions sociales, les lois, la morale, et tout le tremblement! L’amour, suivant eux, est la joie suprême de la vie, puisqu’ils la cherchent sans cesse, partout, qu’ils n’en sont jamais rassasiés. Eh bien, prenons-la comme eux, où nous la trouvons, puisqu’il n’y a ni religion, ni serments, dont ils ne fassent litière pour l’obtenir.
--Berthe, ma chérie, est-ce toi qui parles?... Toi, si foncièrement honnête...
--Honnête... Oui... Mais pourquoi?... Parce que j’ai quatre enfants, qui absorbent toute ma puissance d’aimer. Et parce que je suis laide, que personne ne m’a jamais fait la cour.»
Mme Raybois constatait ces choses avec sa déconcertante placidité de physionomie. Sa figure, molle de contour et brouillée de son, avec cette même nuance d’un jaune terne dans les prunelles et la chevelure, ne trahissait pas plus d’ironie que d’amertume, de colère que de fierté. Elle avait réfléchi au train de l’existence. Elle disait ce qu’elle pensait, voilà tout. Mais ses paroles, à elle, l’inattaquable, révoltèrent sincèrement la créature accessible et tentée qui les écoutait. Nicole, loin d’accéder, s’épouvantait. N’avait-elle pas besoin de croire au péché dans l’amour?... C’était sa sauvegarde. Que ferait-elle le jour où elle en douterait? Précipitamment, elle invoqua les raisons qui lui interdisaient de faillir. Raoul n’était-il pas un mari sans reproche? Il ne songeait même pas à regarder une autre femme. Oui, c’est vrai, son caractère offrait des aspérités où se blessait un cœur sensible. Mais elle-même se reconnaissait une susceptibilité déraisonnable. C’est elle qui ne devrait pas faire attention... Un si haut esprit, une si active intelligence, toujours à la poursuite d’un progrès pour son industrie, pour ses ouvriers... Comment lui en vouloir de ses distractions, de ses brusqueries?... Elle l’estimait et l’admirait par-dessus tout. Elle serait vraiment bien coupable si elle manquait à ses devoirs envers lui.
Comme elle s’arrêtait, haletante, blanche jusqu’aux lèvres, de penser ce qu’elle disait, et de s’entendre le dire, le tranquille visage de Berthe se tourna vers elle:
--«Bien, ma chérie... Tant mieux!... Parce que, vois-tu, si je crois impossible qu’avec ta beauté, les sollicitations que tu rencontreras, ton besoin d’être comprise, câlinée, adorée, et le caractère de ton mari, tu ne le trompes pas un jour, j’aime autant pour toi que ce ne soit pas avec monsieur Sérénis.»
Nicole essaya de rire.
--«Ah! vraiment... Il n’est pas l’élu de ton choix pour m’entraîner au crime. Et pourquoi ne lui donnerais-tu pas ce singulier brevet?
--Parce qu’il est trop séduisant, d’une séduction...--comment dirais-je?...--trop immédiate et magnétique (n’employons pas de termes grossièrement matériels), pour ne pas devenir, fût-ce malgré lui, ce type martyriseur qui s’appelle un homme à femmes. Puis vous ne marcheriez pas longtemps côte à côte sur la route de l’idéal. Tu aurais tôt fait de le dépasser, tout poète qu’il est. Je le crois, au fond, un garçon très pratique.
--Lui!...» cria Nicole sans le vouloir.
--«Lui,» répéta Berthe, soulignant l’exclamation, non sans malice.
--«Comme tu te trompes!
--Pour le moment, peut-être. Il est jeune, il est amoureux, il est sincère. Il se grise avec ses rimes... et avec tes yeux...
--Oh!...
--Mais nous verrons dans quelques années.
--Comment mesurerais-tu l’idéal que contient une âme, Berthe? N’es-tu pas, de ton propre aveu, la femme la plus terre à terre...
--Petite Nicole, ne me dis pas des choses désagréables. Ce n’est pas nécessaire pour que je sois fixée sur tes sentiments. J’ai quelques années de plus que toi, et--après mes enfants et mon chenapan de mari--tu es la seule créature que j’aime au monde. Voilà pourquoi je t’ai dit ce que j’avais dans le cœur. Si je n’ai pas réussi à te convaincre, c’est que tu es plus pincée que je ne l’imaginais. Alors, pardonne-moi, et sois heureuse comme tu l’entendras. Ce n’est pas moi qui t’en blâmerai, je te le répète...
--Ah!» s’écria Nicole, «ne va pas croire...»
Elle s’interrompit, étranglée d’émoi. Au détour d’une allée, la grande silhouette de Sérénis se dressait devant elles.
--«Je ne sais comment m’excuser d’être si indiscret, mesdames,» dit-il, avec son sourire de gravité nonchalante, «mais monsieur Hardibert m’envoie vous donner une bonne nouvelle. Toute velléité de grève est éteinte. Les ouvriers acceptent les propositions offertes. Les boudeurs même reprendront le travail demain.
--Quel bonheur!... Mais est-ce bien sûr?... Qui est venu dire cela?... Est-ce Coursol?...
--Oh! ce Coursol!...» s’exclama Ogier, avec le rire de ses dents éclatantes, «je finirai par l’envier, tant il vous occupe! Non, ce n’est pas Coursol, ou du moins pas lui-même. Je partirai sans avoir contemplé ce formidable mythe. C’est, ma foi, une très gracieuse image du monstre qui est arrivée en messagère de concorde. Une jeune personne aux yeux japonais... Madame Chrysanthème à la Martaude...
--Fanny Coursol!» cria Berthe Raybois.
Et, malgré sa tranquillité, l’instinctif élan de sa jalousie l’emporta d’un pas si rapide, que, sans préméditation, Nicole et Ogier se trouvèrent seuls en arrière.
--«Mon Dieu!» murmura le jeune homme. «Je ne puis vous quitter. Je suis capable de quelque folie.
--Georget!... Et votre promesse!... Et notre pacte d’alliance si pure, si haute!... Votre œuvre à venir... C’est en elle que votre cœur doit rencontrer le mien.
--Comment écrire, loin de vous?... Ah! Nicole, n’aurez-vous pas assez confiance en moi pour venir vous pencher une fois... une seule fois!... sur ma table de travail?... Ensuite, j’aurai tous les courages.»
Elle secoua la tête, le regarda au fond des yeux. Il soupira.