Le Cœur chemine

Part 8

Chapter 83,617 wordsPublic domain

--«Mais,» demanda-t-il, «vous venez à Paris, souvent?... Vous venez visiter Toquette à sa pension. Ne vous verrai-je pas, quelques minutes seulement?... Dehors... dans les rues... dans un parc... comme à Bruges, comme ici... Qu’y aurait-il de mal?...»

Elle dit, très vite et tout bas:

--«Peut-être... Cela, oui... peut-être.»

Mais il remarqua la tremblante incertitude de sa voix, et, sur son charmant visage, une tristesse qu’il n’y avait pas vue encore. Où était l’exaltation de tout à l’heure, durant le déjeuner? et cette sécurité fière, avec laquelle, des hauteurs les plus périlleuses du sentiment, l’adorable imprudente défiait toute faiblesse?...

--«Qu’avez-vous, Nicole?... Qu’est-ce que votre cousine a bien pu vous dire? Voulez-vous donc que je m’en aille avec un poids de doute sur le cœur, au lieu d’emporter notre beau songe ailé, la certitude d’une communion surhumaine entre nous?»

Elle murmura:

--«Georget!...» sans le regarder, tandis que ses vibrantes paupières descendaient et s’arrêtaient sur la douceur du songe, comme des papillons sur une fleur enivrante. Et tant de douloureux amour avait frémi dans ce mot, que le jeune homme tressaillit d’une impression presque solennelle.

--«N’ayez peur de rien,» dit-il. «Ni de moi, ni de vous, ni de la vie... De rien... Soyez en paix... Je vous adore!»

Le tournant de l’allée, en les amenant devant la maison, arrêta l’effusion brûlante et soumise. Mais la ferveur des mots, éperdument chuchotés, manifestement sincères, reformait autour de Nicole l’atmosphère d’extase. Puis, comme elle relevait les yeux, elle rencontra cette lumière de gravité passionnée qui lui rendait si émouvantes les prunelles bleu sombre de Sérénis.

Jamais rien de pareil n’avait fait jaillir en elle-même les sources cachées d’une vie merveilleuse. Elle découvrait ce miracle de l’amour, l’agrandissement inouï de la personnalité par l’orgueil suave d’être idole et par la soudaine mise en mouvement de toutes les forces endormies: force de sentir, force d’imaginer, force de se prodiguer en se retrouvant dans l’écho multiplié de son âme au fond d’une autre âme, force de souffrir et d’être heureux, vibrations des sens et de la pensée, qui font d’une créature humaine un instrument éperdu et sonore dont aucune fibre ne reste silencieuse. Tout être que touche le souffle magique croit, dans son ravissement, subir une aventure sans précédent et sans exemple,--tant il est vrai que nulle description de l’amour ne communique son essence réelle. L’insatiable curiosité qu’il nous inspire vient de son mystère autant que de l’ivresse où nous jette son évocation, même imparfaite. Aucune passion n’intéresse comme celle-là, parce qu’aucune n’est si universelle, mais surtout parce qu’aucune n’exalte si prodigieusement la puissance de vivre et la saveur de la vie, grâce à l’élan du perpétuel devenir, et de tout ce qui fut, rué vers tout ce qui peut être, à travers nous, quand nos mains et nos lèvres cherchent des mains et des lèvres aimées.

Nicole, s’avançant vers son mari, dans l’espace vide et sablé qui séparait la pelouse de la véranda, c’était la sensibilité dont frissonnent les choses, marchant vers l’intelligence qui les analyse et qui les pèse. Oppressante rencontre. D’autant plus fertile en malentendus, que le rêve, dans ce cœur délicat de femme, s’enveloppait de noblesse et de sacrifice, comme la raison, dans ce fier cerveau d’homme, se revêtait de droiture et de vérité.

Debout devant Hardibert, se tenait Fanny Coursol. La présence de la jeune ouvrière avait sans doute gêné Raybois. Ou bien il avait eu hâte de courir à ses occupations, sitôt rassuré quant à la reprise générale du travail. Son fauteuil était vide. Le bout de son cigare achevait de s’éteindre dans un cendrier. Sa femme, soulagée par cette absence, questionnait, de son ton placide et sans aigreur, la jolie couturière.

--«C’est votre papa qui a ramené le calme, qui a montré à ses camarades leur véritable intérêt?

--Je crois que papa a fait ce qu’il a pu pour empêcher la grève.

--J’en suis sûr... Et je ne l’oublierai pas,» dit Hardibert. «Tenez, Sérénis,» ajouta-t-il en prenant un papier sur la table, entre les tasses, quand il vit s’approcher le jeune homme, «lisez-moi ce document. Vous verrez si c’est net et si c’est crâne, et si j’ai raison d’estimer ce Coursol. Toutes ses idées sont opposées aux miennes. Il ne s’en cache pas. Mais, dans les circonstances actuelles, il considère que je suis dans le vrai. Et il s’incline. Et il persuade ses amis. Quitte à les soulever un de ces jours contre moi, si le conflit se renouvelle dans d’autres conditions. Lisez soigneusement. C’est très fort.»

Ogier, par politesse, s’absorba dans une espèce d’ordre du jour, rédigé, certes, avec une clarté remarquable, et que rendait caractéristique, à côté des concessions immédiates, l’énoncé hautain des revendications prochaines. La physionomie générale de ce message des ouvriers à leur patron, œuvre de Coursol, qui signait en tête, avant les autres délégués, ne pouvait manquer d’intéresser l’écrivain. Mais la valeur des détails précis lui échappait. Il y avait des chiffres de salaires et d’heures de travail, des noms d’individus congédiés qu’on devait reprendre à l’usine. Et tout cela dansait un peu devant des yeux qu’une seule image attirait trop exclusivement. L’heure approchait où Sérénis allait monter dans l’un des équipages d’Honoré, pour se rendre à la gare de Sézanne. Tout lui était à charge de ce qui, durant ces dernières minutes, le privait de sentir la présence de Nicole.

Mais il fut sensible à un petit jeu de scène, ainsi qu’à une réflexion de Hardibert, qui lui parurent ne point devoir faire tort à ses intérêts d’amoureux.

De moins avisés que lui, et Nicole elle-même, ne pouvaient manquer d’observer avec quelle humilité dans l’admiration la petite Coursol regardait le maître de la Martaude, ni la complaisance amusée avec laquelle celui-ci accueillait l’évident hommage. Pas un instant Sérénis n’eut le mauvais espoir qu’il en résultât, fût-ce dans la plus secrète pensée de Raoul, quelque chose d’inquiétant pour la fierté de Nicole ou pour la pureté de la coquette Fanny. Hardibert n’était pas un Raybois. Et c’est bien pour cela, sans doute, c’est parce qu’il formait avec son sous-directeur un tel contraste physique et moral, que la jeune fille, si farouche devant les avilissantes privautés du bellâtre, s’extasiait, captée, avec une souple douceur, en face de ce patron taciturne, dont les paroles étaient redoutables et rares, dont le moindre geste disait l’autorité sur soi-même ainsi que sur les autres, dont l’impressionnante figure lui semblait majestueuse et lointaine comme celle d’un dieu.

Raoul s’avisait de ceci pour la première fois. Il venait de voir rougir et pâlir la petite, tandis qu’il exprimait sa satisfaction de la bonne nouvelle dont elle avait voulu se faire la messagère, et qu’il appréciait Coursol si fortement, mais de si haut. Et quel homme n’eût goûté la grâce timide et caressante des yeux bruns, des jolis yeux retroussés, qui semblaient toujours sourire, même quand la bouche tremblait d’embarras? Vaguement, sans qu’il en eût bien conscience, un sentiment fut flatté en lui: ce besoin d’être adoré sans discussion, qu’aucune femme n’avait comblé, parce que l’âpreté de son caractère exaspérait la sensitivité des moins nerveuses, les hérissait de souffrance irritée. Pour piquer la sienne,--dans quel moment!... Mais telles sont les fatalités conjugales,--il se plut, lui si éloigné de toute vilaine convoitise, à rendre évidente l’espèce de fascination qu’il exerçait sur cette enfant. Il aiguisa d’une attention flatteuse la condescendance ironique de son regard en lui disant:

--«Et vous, ma petite, vous êtes contente que papa ait arrangé les choses, ne m’ait pas mis dans le cas de me séparer de lui?...

--Oh! oui, monsieur.

--Vous n’avez pas envie de quitter la Martaude?...»

Elle secoua la tête, rose jusqu’au sourire oblique de ses yeux fins.

--«Alors ce n’est pas vous qui poussez à la guerre contre ce méchant patron?...

--Oh! non, monsieur!...»

La chaleur spontanée de ce cri gêna un peu Nicole, comme l’insistance du regard de Raoul, sous lequel palpitait visiblement la jeune ouvrière.

--«C’est bien, Fanny,» dit-elle. «Tu peux aller maintenant.

--Fanny?...» répéta Hardibert. Et ce fut comme un appel, qui cloua la jeune fille sur place au moment d’obéir. «Un joli nom. Eh bien, Fanny, si jamais le papa Coursol fait encore des siennes et me donne la tentation de le flanquer dehors, venez me trouver. Je serai bien capable de lui pardonner alors un coup de tête. Mais tâchez plutôt qu’il ne recommence plus.

--Si cela ne tenait qu’à moi!...» murmura-t-elle, avec un accent où l’on devinait une nature passive, une féminité primordiale, acceptant sans discussion le joug masculin, qu’il vînt du père ou du maître.

Puis, ayant salué, elle se retira, sensible à ce que ne remarquait pas le directeur, qu’il y avait offense pour Mme Hardibert à continuer le dialogue après que celle-ci l’avait congédiée.

Raoul n’y prenait pas garde, compliquant de distraction l’exercice d’une volonté déjà suffisamment impérieuse, et qui, de la sorte, devenait agressive. Et il acheva de froisser Nicole, à une profondeur jamais atteinte en cette âme aujourd’hui si frémissante, lorsqu’il observa, suivant des yeux la svelte silhouette de la petite Coursol:

--«Voyez-vous, Sérénis, une fillette bien simple, bien ignorante, qui voit en vous un être incompréhensible et supérieur, qui n’ergote pas, ne vous discute pas, ça, c’est l’idéal. Les femmes plus perfectionnées sont délicieuses, mais on perd trop tôt son prestige avec elles. Et le prestige, il n’y a que ça en amour. Dès qu’une femme cesse de vous considérer comme l’être le plus parfait de la création, vous êtes bien près de perdre son cœur.

--Vraiment?» fit Berthe Raybois. «Vous croyez que les femmes bêtes ont l’admiration plus solide que les autres?...

--Mais oui.

--La bergère des Alpes?...

--Parfaitement.

--Vous n’y entendez rien. Les femmes qui méprisent le plus les hommes sont d’une catégorie notoirement inférieure. Vous devinez lesquelles je veux dire. Pour vous supporter, il faut beaucoup d’intelligence et de philosophie. Si monsieur Sérénis épouse jamais sa cuisinière, ce ne sera pas parce qu’elle goûtera son génie, mais ses sauces, avec discernement.»

Nicole se taisait. Ogier eut son lent et dédaigneux sourire.

--«Vous n’ignorez pas cependant, madame la raisonneuse,» reprit Hardibert, qui, malgré des termes à intention plaisante, n’arrivait jamais à la légèreté de ton, «vous n’ignorez pas qu’on représente l’amour avec un bandeau sur les yeux. Dès qu’il voit clair... pfft!... il s’envole!

--Je ne dis pas. Mais est-on aveugle parce qu’on aime?... Ou aime-t-on parce qu’on est aveugle?... Si c’est la première hypothèse qui est vraie, comme je le crois, l’admiration des femmes dure autant que leur amour, et non leur amour autant que leur admiration. Votre fameux prestige, auquel vous attachez tant de prix, c’est leur cœur qui vous le donne. Mais il faut que vous teniez leur cœur.

--Le tient-on jamais?...» murmura Hardibert.

«Ah!...» pensa Berthe.

Et, le soir même, quand elle se trouva seule avec sa cousine, après le départ de Sérénis:

--«Méfie-toi,» dit-elle à Nicole. «Il y a quelque chose dans ton mari que tu ne connais pas.

--Quoi donc?

--Une amertume sentimentale qui pourrait un jour s’envenimer.

--Que veux-tu dire?

--Ne l’as-tu pas entendu parler de l’amour, lui, ce cerveau abstrait, ce savant, ce sauvage, qui ne sait pas tourner un compliment à une femme?

--Était-ce bien d’amour qu’il parlait?» répliqua Nicole, avec un hochement de tête. «C’était de son prestige, de son autorité, de sa supériorité d’homme et de mari. Il veut de l’admiration. Je ne lui marchanderai jamais la mienne. Ne sait-il pas qu’il l’a tout entière?... Je n’ai rien compris à ses allusions désobligeantes...»

Ce langage, si nouveau sur les lèvres tendres et résignées de la jeune femme, surprit sa cousine par un accent imprévu, mais non par sa signification secrète, dont elle avait la clef.

--«Je te préviens,» reprit Berthe. «Pas pour lui, mais pour toi. Tu as l’air d’avancer qu’il n’entend rien à l’amour. C’est ce que je lui ai dit moi-même. Et je le crois. Votre existence conjugale n’a jamais eu l’allure d’un roman. Es-tu bien sûre qu’il en ait pris son parti?

--Voyons!...

--Quelle drôle de chose que l’amour, tout de même!» s’exclama la femme négligée, trahie, de Gaston Raybois. «Ceux qui sont le moins faits pour le ressentir ne se consolent jamais de ne pas l’inspirer.

--Raoul n’y songe guère. La science et les affaires l’absorbent. Sa boutade de ce matin, c’était une façon de me taquiner, et toi aussi. Avec moi seule, jamais il ne prononce le mot d’amour.

--Pourquoi s’est-il occupé comme il l’a fait de la petite Coursol, sinon pour te rendre jalouse?

--Mais à quel propos? Il ne doute pas de moi, pas plus que je n’en doute moi-même.»

Berthe regarda Nicole, qui soutint ce regard. Puis Mme Raybois ajouta:

--«J’ai voulu te mettre sur tes gardes. Voilà tout. Le caractère de ton mari n’est pas simple. Quel être humain est simple? Mais je crois celui-ci singulièrement compliqué. Penses-y bien avant de parler, ou d’agir, ou de te taire, avant de rien changer, fût-ce par une attitude ou par un silence, dans votre intime vie à deux. Quand on est possédé par un sentiment tel que je le devine en toi, et qu’on a ta franchise,--plus que de la franchise, une transparence d’âme qui rend toute dissimulation impossible,--on peut, sans le vouloir, accomplir l’irréparable.

--J’essaie de te comprendre,» dit Nicole, «mais je n’y arrive pas. Tu parles des complications du cœur, et tu t’imagines lire jusqu’au fond du mien. Pourquoi?... Pour une supposition, moins qu’un indice. Mais, crois-en cette franchise que tu m’attribues: si je t’affirmais que tu te trompes, je mentirais moins à coup sûr qu’en convenant de ce que tu supposes.

--Soit. Aussi n’est-ce pas de cela qu’il s’agit. Je te dirai simplement: ne gaffe pas avec Raoul.»

Une souffrance croissante altérait le visage de Mme Hardibert. Cette intrusion presque brutale dans son secret, sans qu’elle l’eût d’ailleurs provoquée ni qu’elle sût s’en défendre, lui faisait mal, mais s’imposait toutefois à une nécessité de son âme--peut-être justement à ce besoin de vérité qui lui rendait trop lourd le mystère. Quelle abrupte conseillère pourtant, cette Berthe! Incapable de toucher sans le dévelouter avec ses doigts secs, à la délicatesse d’un sentiment que Nicole supposait au-dessus de toute perception vulgaire.

Comment une Mme Raybois, instruite de l’amour par les seules frasques d’un mari grossièrement coureur, comprendrait-elle les subtilités merveilleuses dont s’était tissu, dans la poésie de Bruges et les frais souvenirs de la Martaude, un rare et unique lien sans matérialité coupable? D’autre part, que pouvait saisir cette petite bourgeoise presque sans culture, d’un esprit vaste comme celui de Hardibert? Ne s’égarait-elle pas d’un côté comme de l’autre? Cependant sa décision tranquille, si étrangement indépendante de toute convention, de tout préjugé, presque de toute morale, cette espèce de stratégie sexuelle, exercée contre la faiblesse dans l’amant probable et en même temps contre l’imprévu dans le mari, ne laissait pas que de bouleverser le rêve de Nicole.

--«C’est curieux, cette façon que tu as de me parler de Raoul,» observa nerveusement celle-ci. «Quoi qu’il arrive entre lui et moi, comment veux-tu que ma sincérité me fasse tort?... Raoul n’est certes pas le type du mari aimable. Je souffre de son caractère. Mais ce caractère n’a pas moins de hauteur que d’âpreté. Il est d’une incontestable noblesse. Un tel homme serait plus lésé par un mensonge que par un tort franchement avoué. Je compte bien n’en avoir jamais envers lui. Mais il y a une chose surtout dont je suis certaine: c’est que je ne l’humilierai, pas plus que moi-même, par une basse comédie. Il dédaigne l’amour, mais il estime par-dessus tout la loyauté. J’aimerais mieux perdre son affection que sa confiance.

--Cela veut dire?...

--Cela ne veut rien dire, puisque c’est de la psychologie abstraite, sans application dans les faits.

--Je souhaite,» dit Mme Raybois, «que tu n’aies jamais à l’appliquer.»

VIII

Presque au lendemain de la reprise régulière du travail, à la Martaude, et une dizaine de jours avant cette élection législative qui enfiévrait le pays, Nicole Hardibert reçut une lettre qui l’étonna. La femme d’un ancien camarade de son mari, en relations peu suivies pourtant avec elle, lui annonçait sa visite.

Jeanine Chabrial, «la belle Mme Chabrial», comme on l’appelait dans les salons parlementaires, avait, pauvre institutrice, épousé un ingénieur, que, par son ambition, sa finesse, sa force de volonté, ses intrigues peut-être, elle venait de lancer dans la politique avec un mandat de député. Ce succès avait d’ailleurs été marqué par une tragique et obscure coïncidence. L’armateur Vauthier, qui, grâce à sa grande situation dans les Bouches-du-Rhône, avait mené et fait réussir la campagne électorale, était tombé, ou s’était jeté, sous un train en marche, à l’heure même où son candidat se voyait acclamé comme représentant de la région. Édouard exerçait précisément chez Vauthier sa carrière d’ingénieur, et c’est là qu’il avait connu, aimé et épousé Jeanine, gouvernante de Lucie, la fille unique de l’armateur.

Aucun rapport, d’ailleurs, ne fut établi, même par les plus malveillants, entre cette mort incompréhensible et la fortune politique d’Édouard Chabrial. Cette fortune s’accentua, rapide. Il est vrai que le nouveau député trouvait au pouvoir un ami très influent, le ministre des Relations Industrielles, M. de Prézarches, d’un républicanisme plutôt tiède, mais dont les attaches avec les partis réfractaires servaient momentanément un Cabinet temporiseur.

La camaraderie d’Édouard Chabrial avec Raoul Hardibert datait de l’École des Mines. Jamais, à aucun moment, elle n’était devenue de l’amitié. Mais une récente rencontre avait ressuscité les souvenirs et le tutoiement. Les jeunes femmes avaient lié connaissance, et maintenant Mme Chabrial manifestait l’intention de venir avec son mari, un jour qu’elle fixait, visiter la Martaude et ses maîtres.

--«Tu connais la réputation de cette femme-là?» demanda Berthe, lorsque Nicole l’eut priée, ainsi que Raybois, de dîner avec ses hôtes.

--«Je sais qu’elle passe pour être très coquette. Et ce que j’ai vu de ses allures, de ses toilettes, de sa beauté provocante, confirme assez cette opinion.

--Coquette!... Le terme est indulgent. Mais sa coquetterie n’est qu’un moyen. C’est une créature de proie. Elle ne fait rien sans une raison secrète et un but intéressé. Si elle vient ici, c’est qu’elle veut tirer quelque chose de toi ou de ton mari, tu peux en être sûre.

--Et quoi donc?

--Je n’en sais rien. Mais je te conseille de te méfier.

--Elle ne m’est pas sympathique,» hasarda Nicole, dont la bienveillance croyait, par cet aveu, concéder beaucoup aux préventions de sa cousine.--«Comment se fait-il,» demanda-t-elle à Berthe, «que, vivant en province, comme moi, profitant moins encore que moi des occasions d’aller dans le monde, à Paris ou ailleurs, tu en saches si long sur un tas de gens, et particulièrement sur leurs mauvais côtés?

--La comédie de l’existence m’amuse,» répliqua Mme Raybois, «parce que je l’observe avec une lorgnette très claire. Toi, tu as devant les yeux un brouillard d’idéal, un flou de bonté, qui ouate et émousse les traits les plus aigus. Passe-moi le mot, tu n’es qu’une gobeuse. Si tu manques de curiosité, c’est que tu n’es pas perspicace. A quoi bon regarder pour ne pas voir? Sans la vilenie si merveilleusement variée des acteurs, le spectacle paraîtrait bien monotone.

--Il y a autant de bien que de mal sur la terre,» affirma Nicole. «J’aime mieux n’apercevoir que ce qui est beau.»

Mais, le soir même, elle se sentit un peu démontée, quand, à son tour, Raoul lui dit:

--«Je ne m’étonnerais pas s’il y avait plus que nous ne pensons dans l’amabilité un peu intempestive des Chabrial. Pourquoi viennent-ils, en ce moment d’agitation électorale, dans un établissement comme le mien, qui occupe plusieurs centaines d’ouvriers, et qui doit sa prospérité à la clientèle de l’État? Chabrial est _persona grata_ auprès du Gouvernement. Et sa femme l’est plus encore, s’il faut croire ce qu’on raconte.

--Qu’est-ce qu’on raconte?

--Que la belle Jeanine est au mieux avec Luc de Prézarches, le ministre des Relations Industrielles.»

L’appréhension vague et l’ennui certain qu’infligeait à Nicole la démarche annoncée par les Chabrial, avec les commentaires qu’on en fit autour d’elle, ne la préoccupèrent toutefois que superficiellement. Son âme tout entière appartenait à des émotions autrement intenses. Avant cette visite même, elle devait se rendre à Paris. Des visites l’y appelaient, sans compter les prières de Toquette, aussi peu faite pour l’internat qu’une hirondelle pour la cage, et dont la résignation et l’obéissance dépendaient des fréquentes apparitions de sa marraine. Une journée à Paris... Des heures, des minutes, dont la moindre portion suffirait, avec un mot à la poste, pour donner, pour recevoir l’ineffable impression goûtée sur les remparts de Bruges ou dans le sentier des magnolias. Échange de regards et de paroles, présence délicieuse, terreur et douceur des au-delà passionnés. Et combien, aujourd’hui, la tentation était plus forte! Non seulement par le dévorant progrès du sentiment, mais par une forme plus insidieusement séductrice.

Un rendez-vous!... Chercher et choisir le lieu favorable: terrasse chargée d’ombrage, aux balustres blancs sous le soleil, salle fraîche de musée qu’ennoblissent des gestes de marbre, lointain parvis de petites églises désuètes... Écrire le mot d’appel, qui portera tant de joie... Attendre l’heure, craindre d’arriver trop tôt, puis palpiter de hâte, quand, à si grand’peine, on est parvenue à se mettre en retard. Sentir son cœur s’arrêter au dernier tournant de rue, devant le dernier mur, le dernier massif, qui dérobe encore la vision certaine... L’imagination de Nicole parcourut cent fois tous les détails de la ravissante et coupable entreprise. Ce n’était point les phases journalières et trop connues de son existence, que vivait l’ensorcelée d’amour. C’était l’action hasardeuse, non encore accomplie, et qui, elle se le jurait, ne s’accomplirait pas. Pourtant chaque nouvelle image, par une suggestion accrue, la rapprochait de la réalisation.

Elle essaya de combattre ce vertige par des tournées charitables dans les maisons d’ouvriers que bouleversait une maladie, un accident, une mort, ou, plus souvent, une naissance. Au seuil des demeures encombrées, bruyantes et malodorantes, quand elle sortait, sa chimère l’attendait, dans la ruelle ou sur la route, et repartait avec elle, plus loin, le long des haies poudreuses, dans le rayonnement de l’été, que tachaient de sombre les masses immobiles des arbres.