Le Cœur chemine

Part 6

Chapter 63,655 wordsPublic domain

Ce n’était pas, pour la jeune femme, le moment de se montrer. Jamais elle ne se hasardait sur le terrain des affaires, même en particulier avec Raoul.

Celui-ci ne manquait pas de confiance en elle, pensait volontiers tout haut en sa présence. Mais plutôt pour éclaircir ses propres idées que pour en échanger avec un cerveau de sexe inférieur. Si Nicole, enhardie par une forme interrogative, risquait un avis, l’absurdité lui en était aussitôt rendue sensible par un trait de brève ironie, ou par une reprise du sujet, sur le même ton, au même point, comme si elle n’eût pas ouvert la bouche.

Sans essayer d’en entendre davantage, et encore moins d’intervenir, elle se détourna donc pour gagner sa chambre. Et ce fut alors que, traversant le palier, elle revit la personne qu’il lui avait semblé mettre en fuite tout à l’heure. A demi-cachée par la caisse d’un latania, effondrée sur une banquette, une forme féminine se courbait, les mains au visage, dans une attitude de désolation.

--«C’est toi, Fanny?... Tu pleures?... Qu’est-ce qu’il y a, ma petite?...» demanda Nicole avec un intérêt affectueux.

La tête navrée se leva vers elle. Un gentil et jeune visage, avenant et frais, avec ce charme piquant de l’ouvrière française un peu affinée,--une distinction spéciale, non apprise par la culture, et qui laisse intacte la saveur naturelle,--des yeux séduisant par une sorte de défaut, la légère obliquité qui en relevait le coin extérieur, à la chinoise, leur donnant l’air de sourire, même à présent qu’ils débordaient de larmes... Des cheveux châtains, bien coiffés en bouffante auréole autour du front étroit. Et la naïveté d’un chagrin de vingt ans.

--«Oh! madame... Si monsieur Hardibert allait se fâcher contre papa!... S’il nous fallait quitter la Martaude!...»

C’était la fille de Coursol, l’ouvrier socialiste, la forte tête de la fabrique. Forte tête sous tous les rapports, d’ailleurs, aussi bien pour le travail que pour les revendications utopistes. Trop indigestement nourri d’une philosophie et d’une politique dont l’assimilation dépassait les pouvoirs de sa mentalité, mais d’une droiture foncière, qui le préservait des folies trop graves, et corrigeait ce que son influence aurait eu sans cela de dangereux.

Depuis trente ans, il travaillait à la Martaude, passionné pour l’œuvre de création qui s’y accomplissait, pour l’éclosion des superbes machines, dont jadis il façonnait modestement les plus humbles organes, et qui, maintenant, sortaient tout achevées, monstrueuses et précises, éblouissantes, presque vivantes, de son atelier d’ajustage.

Il s’était marié dans le bourg, ses trois enfants y étaient nés, deux y étaient morts, et leur mère les avait rejoints au cimetière. Sa fille, Fanny, avait appris la couture par les soins de Mme Hardibert, celle-ci ayant obtenu qu’on la gardât pendant deux ans, à Châlons, dans une école professionnelle, où l’on n’acceptait pas ordinairement de pensionnaires. Tout de suite après, la jeune fille avait trouvé de l’ouvrage bien rétribué dans la maison des maîtres. Elle y circulait sans timidité, s’y sentant un peu chez elle, fière de ce privilège. Et voici pourquoi, ce matin, dans l’inquiétude de cette conférence entre le chef d’usine et le porte-parole des mécontents, elle s’y était glissée derrière son père. Des éclats de voix venaient de la terrifier. Tout se gâtait. Si Coursol organisait la grève, bien sûr le patron ne le lui pardonnerait point. Il faudrait abandonner le pays, la douce existence largement gagnée,--autre chose peut-être, car, à travers la réalité, une jeune fille voit toujours son rêve...--Et pour aller où?... L’angoisse de cette alternative pâlissait la mince figure jolie, aux yeux obliques et futés.

--«Les choses n’en sont pas là,» dit Nicole. «Et puis, est-ce que tu crois que je vous laisserais mettre dehors?...»

Elle affirmait une autorité dont n’aurait pu sourire qu’un observateur superficiel du ménage Hardibert. Malgré la tyrannie tracassière de l’époux, son dédain des opinions féminines, l’épouse se sentait forte sur le domaine des décisions généreuses. Là, d’une suggestion ou d’une prière, il était rare qu’elle ne l’emportât pas. Cette sécurité inconsciente venait d’animer ses paroles.

--«Oh! madame... vous êtes bien bonne... Mais ça ne fait rien, j’ai peur...» soupirait Fanny. Puis, comme incapable de contenir une arrière-pensée qui l’oppressait trop fort, elle laissa échapper: «J’ai peur de monsieur Raybois!...

--De monsieur Raybois?...» répéta Nicole.

Elle s’étonnait, car le sous-directeur, dont Hardibert avait fait la position, lui accordant de plus la main d’une cousine à elle, Berthe Dervangeaux, ne pouvait avoir une volonté contraire à la leur.

Mais Fanny éprouvait la crainte que M. Raybois ne montât le patron contre eux, ne lui persuadât qu’il fallait expulser Coursol si l’on voulait que le contentement et la discipline régnassent à la Martaude. Et, tandis que la jeune fille murmurait son appréhension, une lueur bizarre glissa dans ses jolis yeux retroussés, sous la courbe excessive des paupières.

--«Il y a quelque chose que vous ne me dites pas, Fanny.

--Est-ce qu’on peut tout dire quand il s’agit de monsieur Raybois, madame?...» demanda la jeune fille, qui, cette fois, la regarda bien en face.

Une rougeur de gêne et de chagrin embrasa les joues de Mme Hardibert. Jamais elle n’avait été forcée de convenir avec personne, et surtout avec une ouvrière, de ce que tout le monde savait trop, de ce qui rendait sa cousine Berthe horriblement malheureuse. Gaston Raybois était de ces hommes qui s’enflamment régulièrement pour chaque femme jeune et jolie, et accidentellement pour toutes les autres, au hasard de l’heure, de la lumière, d’une grâce imprévue de voix ou de geste, à laquelle ils ne savent pas résister. Tant que lui-même avait été jeune, célibataire et incertain de son avenir, les occasions aimables que lui attirait sa fringante tournure se multipliaient plutôt trop, même pour sa soif de galanterie. Maintenant qu’il devait les faire naître, et qu’il ne craignait pas d’employer son pouvoir pour les mener à sa guise, il devenait terrible. Dans l’usine, au village, il commençait de jouer au pacha. Mais cela finirait mal. Plus d’un mari, travailleur à la Martaude, avait l’œil sur lui, tout sous-directeur qu’il était. Et rien que pour certains soupçons, de rudes poings se crispaient sur les pièces d’acier quand il traversait les halls avec sa face d’insolente joie.

Nicole, éclairée par les mots amers et les larmes de sa cousine, que la jalousie ravageait, s’était hasardée à quelques allusions auprès de son mari. Que fallait-il croire? Devait-on se préoccuper des légèretés de Raybois? Peut-être un avertissement sérieux de l’ami, du chef, préviendrait un scandale.

Hardibert haussa les épaules. On ne poursuit que de leur plein gré les filles et les femmes. Qu’elles se tiennent bien, on les respectera. La Martaude n’est pas un couvent. Ce n’est pas pour des balivernes de ce genre qu’on tracasse un auxiliaire comme Raybois.

Dans la brutalité involontaire de ses réponses, Nicole, une fois de plus, devinait l’intellectuel, hostile à l’amour, décidé à n’y attacher aucune importance. Et aussi cette sourde antipathie pour la femme en général, dont il ne saisirait jamais l’âme, et qu’alors il traitait--en paroles du moins--comme une poupée de chair, dont la dignité était négligeable, et qui devait toujours se sentir flattée par le vœu du mâle. Une secrète approbation se trahissait dans son attitude pour l’homme dont les actes impliquaient un mépris que lui-même eût souhaité d’éprouver au degré où il le professait.

Nicole, froissée--elle n’aurait pu dire pourquoi--d’une telle façon de prendre les choses, n’avait plus reparlé à son mari de la conduite de Raybois. Elle n’évitait pas moins les confidences de sa cousine, également choquantes, mais pour d’autres raisons. Un type singulier d’honnête femme cynique, cette Berthe Raybois, que la jalousie démoralisait sans l’égarer. Aussi, devant la plainte si claire, mais si imprévue, de Fanny, Mme Hardibert demeurait pétrifiée d’embarras, ayant horreur d’en apprendre davantage, tout en se disant que son devoir était d’écouter cette petite, de la conseiller, de la protéger.

Ce silence piqua la jeune couturière. Doutait-on de sa véracité? La blâmait-on pour un si malencontreux succès, dont toute sa réserve décente n’avait pu la préserver, et qui la menaçait d’un dépit redoutable?...

Elle murmura, la voix sèche:

--«Voilà ce que c’est d’être, comme moi, trop dévouée aux maîtres. Si je ne craignais pas de leur causer des histoires, je n’aurais qu’à répéter à père les abominations de monsieur Raybois. C’est pour le coup qu’il se déclarerait contre les patrons, et qu’il déciderait les camarades à la grève!...

--Ayez confiance en moi, Fanny,» commença Mme Hardibert. «Aucun mal ne vous atteindra dans cette maison.»

Elle prononça encore quelques phrases, dont le vrai sens était plutôt dans l’intonation tendre, apaisante... Car, où trouver d’opportunes paroles?... L’âme de Nicole se repliait, dans une répugnance, parmi cette atmosphère d’antagonisme et de convoitise où elle était rentrée. Au seuil du cabinet de son mari, le cliquetis des intérêts de castes, se heurtant avec des bruits d’or et de fer, la faisaient fuir tout à l’heure, tremblante. Et voici qu’elle tombait sur un aspect plus troublant de cette dure collaboration de forces opposées et inégales qui fait la vie industrielle.

Où était son rôle, à elle-même?... Trop timide pour agir sur d’autres êtres, d’une délicatesse trop rebelle à certains contacts pour s’entendre avec les ouvriers, d’une générosité assez folle pour ne jamais trouver qu’on eût raison contre eux, comment ne pas sentir à toute heure le malaise d’un milieu où elle ne s’adaptait pas, bien qu’elle y fût née? Ce matin, particulièrement, au lendemain de Bruges, où tant de rêves l’avaient emplie toute dans une si vaste paix... D’un coup d’aile éperdu son imagination l’y ramena... Elle ne vit plus cette jolie ouvrière, aux yeux charmeurs et sournois, qui secouait de sa jupe fripée, de sa chemisette mince, les vilains désirs, comme des insectes agrippeurs et répugnants. Elle n’entendit plus les voix batailleuses discuter pour le luxe et pour le pain. Elle fut là-bas... Quelqu’un s’y trouvait à côté d’elle. Des cygnes nageaient à l’ombre, sur le cristal noir d’un canal. Et leur long col ondulait avec une telle grâce que cela faisait de la pensée, de l’émotion, des souvenirs, tout un ordre de choses très précieuses et très importantes, auxquelles son compagnon se montrait aussi sensible qu’elle-même. Elle voudrait vivre ainsi, pour de belles et calmes images, avec quelqu’un qui en serait fasciné comme elle--oui, fasciné, au point qu’un bonheur aigu jusqu’à la souffrance embrumât ses prunelles bleues.

VI

Le lendemain, comme Hardibert sortait de la forge, après avoir surveillé un façonnage difficile, un visiteur s’avança vers lui, dans la cour. Préoccupé comme il l’était, le chef d’usine vit une physionomie connue sans réfléchir à l’inattendu de la rencontre. Mais quand Ogier Sérénis lui tendit la main, une surprise l’envahit brusquement:

--«Par exemple!...

--«Monsieur,» dit le jeune homme, «j’ai vu par les journaux que la situation s’aggravait ici. Alors je me suis rappelé que la Martaude est un peu ma maison...

--Certainement... certainement...» approuvait Raoul d’un ton vague, car il ne saisissait pas bien le rapport...

--«Vous avez été si aimable pour moi quand nous nous sommes rencontrés, monsieur Hardibert. J’ai tenu à vous apporter ma sympathie, et même, au besoin, mon aide, si... si votre sécurité...»

Le petit discours préparé par l’écrivain se disloquait un peu devant la stupeur évidente de Raoul.

--«Mais,» s’écria celui-ci, «qu’est-ce qu’on raconte donc sur votre boulevard des Italiens? Vous croyiez qu’on se massacrait ici?...

--Le mot de grève est toujours sinistre...

--Pour les faiseurs de drames, comme vous. Enfin, c’est très gentil d’être venu,» reprit cordialement le chef d’usine. Car son instinct de se hérisser tout de suite cédait à cette considération que la démarche, pour naïve qu’elle semblât, s’inspirait d’un chaleureux sentiment. Déjà il regrettait sa réception plutôt froide.

Cependant Ogier l’interrogeait sur la crise.

--«Elle n’est pas exclusive à votre région, n’est-ce pas? On parle d’une cessation simultanée du travail dans toute l’industrie métallurgique.»

Hardibert expliqua, en hochant la tête, que leur arrondissement était remué plus qu’ailleurs par un conflit politique. Dans trois semaines, on procéderait à l’élection d’un député. Si peu au courant de ces discussions que fût un poète, Sérénis ne pouvait ignorer quelle importance prenait cette manifestation isolée. Cela tenait à la qualité des candidats en présence. L’un, puissant orateur socialiste, évincé au dernier scrutin général, et que son parti s’acharnait à ramener dans l’arène. L’autre, si manifestement officiel, que son échec serait une défaite pour le Gouvernement et risquait d’ébranler le Ministère.

--«Mais qu’avez-vous à faire de toutes ces complications de la lutte sociale, vous qui planez dans les nuages, bienheureux rimeur?»

Ogier protesta en souriant.

--«Je n’ai commencé par les vers que pour arriver à la prose. Je ne me suis permis le rêve qu’en attendant la vie. Quelles notes intéressantes je pourrais recueillir dans ce grand centre ouvrier!...

--Elles ne ressembleraient guère à celles de Bruges,» observa l’ingénieur.

Sa voix sarcastique souligna étrangement le paradoxal à-propos. Quel sens y donnait-il?... La bonhomie avec laquelle, immédiatement après, il offrit de satisfaire la curiosité professionnelle, montra qu’il n’avait rien insinué, sinon le léger ridicule de ces éternelles notes, si commodes aux romanciers pour expliquer les fugues que leur suggèrent en des sens opposés leur fantaisie, leur avidité de sensations, leur angoisse nerveuse devant la table de travail où la blancheur des pages les attend.

--«Si vous voulez vraiment étudier le jeu de boules qu’est la politique, où c’est à coups de destinées humaines lancées au hasard qu’on tâche d’atteindre le but d’ambition individuelle, je suis en mesure de vous montrer des choses curieuses, jeune homme. Mais pas ici, pas maintenant. J’ai à faire. Je dois vous quitter. Que préférez-vous?... Que je vous donne un de mes ingénieurs pour vous faire visiter l’usine? Ou bien remettre cela à plus tard, et monter vous reposer à la maison? Vous connaissez le chemin. Si la Martaude a grandi, si l’outillage s’est transformé, depuis monsieur Dervangeaux, votre tuteur, l’habitation est restée la même. Vous nous ferez le plaisir d’y rester quelques jours, j’espère bien.

--Mais...» balbutia Sérénis, «j’avais pris une chambre, dans l’unique auberge de Sézanne.

--Eh bien, ne vous en occupez pas. J’y ferai chercher votre valise.»

Ogier se défendit sincèrement, sans résultat d’ailleurs. Quel prétexte pour refuser l’hospitalité du maître actuel de la Martaude, lui, presque enfant adoptif du fondateur, dont celui-ci avait épousé la fille? Ne l’avait-il pas constaté en abordant Hardibert? il revenait à un foyer qui était un peu le sien. Mais il avait conscience de ce qu’il y rapportait: quelque chose de plus fulgurant et de plus redoutable que la cartouche de dynamite dont la haine envieuse d’un révolté menaçait peut-être en ce moment les vieux murs. Ce qu’il y rapportait, c’était l’amour. C’était, dans toute sa force inattendue et irrésistible, la première passion de sa jeunesse. Et pour qui? Pour la femme de cet homme qui lui offrait sans défiance l’hospitalité sous son toit. A cette minute, il eut un véritable spasme de remords. Car tout le factice de ses bravades littéraires tombait dans la sincérité de l’amour qui le subjuguait. Redevenu simple dans la plus vertigineuse façon de sentir, il laissait le grand souffle lui balayer toute l’âme. Et, sous le tourbillon envolé des sophismes, reparaissaient les linéaments indestructibles de l’honnêteté héréditaire.

Il n’eut pourtant pas le courage de résister aux circonstances, après les avoir provoquées. Pas même celui de s’attarder à parcourir l’usine.

--«J’aimerais mieux attendre que vous ayez un instant pour m’y diriger vous-même, monsieur Hardibert. D’ailleurs, je ne la reconnaîtrai pas. Tandis que je retrouverai mes meilleurs souvenirs enfantins dans la maison de là-haut.

--A tout à l’heure, donc,» fit le maître de la Martaude.

Sur la route, les pas de Sérénis soulevèrent la poussière de réminiscences. Et, dès le seuil du parc, les ombres des grands arbres s’allongèrent avec la lenteur délicieuse des anciens jours de congé. Jamais les heures n’auraient plus cette longue plénitude d’alors. Déjà leur vol tumultueux inspirait à ses vingt-quatre ans la fièvre de promptement en jouir. Et de quelle fuite effarante elles devaient le consterner plus tard! Mais comme elles se déroulaient jadis avec une intarissable abondance, ici, durant l’été songeur de sa seizième année! Si indistinct flottait autrefois son rêve, qu’il ne le retrouvait pas sous d’autres formes que la courbe de ces pelouses, la perspective bleuâtre et noyée de ces lointains, l’élan aigu de ces peupliers dans le vide profond du ciel. La vibration de l’été tremblait dans l’air, comme aux vacances, quand il se couchait sur ce gazon, les mains croisées sous la nuque, et que son cœur gonflé d’espérance battait jusqu’au zénith d’azur pâle.

A cette époque, était-il amoureux de Nicole sans le savoir? Il aurait voulu maintenant s’en persuader. Du moins se rendait-il témoignage que rien pour lui n’avait ressemblé à l’amour, entre leurs adieux de jadis et leur récente rencontre. Cette indifférence ne naissait-elle pas d’un souvenir préservateur, dissimulé mais vigilant?

L’exclamation d’un jardinier qui venait de le reconnaître, le toucha. Comme le cocher Honoré, comme la majeure partie du personnel, ce brave homme datait du temps de M. Dervangeaux.

--«J’ai peur, monsieur Georget, que vous ne trouviez personne à la maison. A c’t’heure, Monsieur est à la fabrique.

--Je l’y ai vu. Mais Madame?

--Madame est descendue dans le pays.

--Avec mademoiselle Toquette?

--Bah!... Vous connaissez mamzelle Victorine? Oh! bien, quant à vous dire où elle est, ça, le diable y perdrait sa peine. Jamais une demi-heure de suite à la même place. Vous la trouveriez perchée dans un arbre, ou plongeant au fond de l’étang, faudrait pas vous en étonner.

--Son pied est donc tout à fait guéri?

--A-t-elle eu mal au pied?... C’était pas pour la gêner, car elle doit avoir des ailes, cette petite criquette-là.»

Ogier ne s’était informé de la fillette qu’en l’espoir d’apprendre qu’on l’avait déjà reconduite à la pension. Hélas! il faudrait encore subir, présence espiègle et espionne, entre Mme Hardibert et lui, sa frimousse d’angora roux! Grands dieux! il la verrait assez tôt. Ce jardinier était loin de compte en s’imaginant qu’il allait la chercher. Au lieu de continuer à monter vers la maison, le jeune homme fit un circuit, et, redescendant par une charmille qu’il connaissait bien, il s’assit sur un banc d’où il apercevait la grille d’entrée. De la sorte, il surprendrait Nicole dès son retour, avant que personne l’eût prévenue.

Maintenant, dans l’émotion exquise de l’attente, reconquis par le charme familier de ce lieu, il se réjouissait du retard. Jadis, il avait ainsi guetté sa compagne d’adolescence. Elle remontait le chemin en contre-bas du banc,--les niveaux irréguliers du parc se prêtaient aux surprises,--et il l’avait clouée sur place en faisant pleuvoir des pétales de roses à son passage. Quelle tentation de recommencer la gentille plaisanterie! S’il osait!... Il tourna la tête pour découvrir quelque rosier en fleurs, et sursauta d’un étonnement presque superstitieux quand il reçut en plein visage une admirable «jacqueminot», heureusement dépourvue d’épines. Une «gloire de Dijon» suivit, qui ne l’atteignit qu’à l’épaule. Et peut-être le bombardement eût-il continué, si l’assaillante ne se fût trahie par un éclat de rire. Mais la stupeur de Sérénis se manifestait trop comique. Une irrésistible roulade de gaîté partit d’un massif tout proche, dont, presque aussitôt, émergea Toquette.

--«Pardon,» balbutia-t-elle, pouffant à s’étrangler, «pardon de vous avoir touché dans la figure. Mais vous vous êtes tourné de mon côté juste au moment où je vous visais...» Elle se calma un peu en le voyant rester très grave, et reprit plus timidement:--«Je ne vous ai pas fait mal?

--Non, mademoiselle.»

Sérénis, qui tenait encore les deux roses, machinalement saisies, les lança au loin d’un geste si dédaigneux que Toquette haleta, comme sous une gifle. Ses lèvres entr’ouvertes tremblèrent.

Il ne retira pas de cette petite silhouette pétrifiée ses yeux froidement fixes. L’irritation de sa rêverie profanée par l’insupportable intruse le rendait cruel. Il y avait presque un abus de force dans cette dureté écrasante de regard d’un homme sûr de lui envers une enfant si visiblement interdite.

Sous cette réprobation flagellante comme un dégoût, le blanc visage pailleté de menues taches de cuivre s’empourpra violemment. Les prunelles s’embrumèrent. Le jeune corps oscilla dans l’incertitude. Allait-elle fondre en larmes? Allait-elle s’enfuir? Ni l’un ni l’autre. Elle eut un mouvement singulier. D’une coulée humble et souple, elle glissa presque aux pieds de Sérénis, à l’endroit où gisaient les fleurs. Elle les ramassa, lui adressant un coup d’œil intraduisible, chargé de défi autant que de chagrin, puis elle se releva, et s’éloigna sans hâte, muette, comme une petite nymphe blessée.

--«L’agaçante moucheronne!» grommela Sérénis. Mais, comme elle disparaissait sans tourner la tête, il ne put s’empêcher de sourire. Sous l’arcade de la charmille, flottait le reproche caressant de la petite âme désappointée. Ce beau garçon aux yeux preneurs ne pouvait se tromper sur les aguichements et sur les dépits des fillettes.

Il n’y pensait guère lorsqu’il aperçut Nicole qui franchissait lentement, à pied, la grille ouverte. Le soleil baissant mettait un reflet d’or rose sous son ombrelle. Un peu lasse d’avoir gravi la côte, elle penchait la tête, les yeux à terre. A quoi pouvait-elle bien rêver?... Sa jupe ronde, rasant à peine le sol, sa chemisette de batiste blanche, son canotier de grosse paille cerclé d’un simple ruban, lui donnaient un tel air de jeunesse, qu’Ogier la vit toute pareille à la chère camarade d’autrefois.

Elle s’approchait, si absorbée, d’une démarche tellement alanguie de pensée intérieure, qu’il restait indécis, troublé devant ce mystère d’une songerie de femme, et ne sachant comment s’annoncer sans lui causer trop de saisissement.

Mais, comme elle allait arriver au-dessous de lui, dans l’allée en contre-bas, soudainement elle leva la tête et le regarda en plein, les prunelles attirées par un magnétisme. Il était debout, le cou un peu tendu. Et, comme il ne prévoyait pas son mouvement, elle surprit dans ses yeux l’effluve d’adoration soucieuse dont il l’enveloppait si ardemment. Elle-même laissa voir l’irradiation d’une joie que la volonté tardive atténua vainement ensuite. Pour disperser l’impression trop intense, elle courut vers lui comme une enfant.

--«Georget!...» Tout de suite, elle l’appela par ce nom qui lui semblait si doux à dire, qui ressuscitait le passé à travers l’ineffable journée grise de Bruges.--«Que c’est bien de revenir ici!

--Je n’aurais jamais dû m’en éloigner,» dit-il avec une force triste. «Ce lieu me remplit de regrets affolants.

--Il est le même... Que regrettez-vous, mon ami?

--Ce que je regrette!!...»