Le Cœur chemine

Part 19

Chapter 193,700 wordsPublic domain

Quant à Toquette, savait-on quelle attitude prendrait la fantasque fille? Son orgueil sauf,--car Ogier lui laisserait l’initiative apparente de la brouille, aurait-elle une autre idée que d’arrêter son passage sur le premier paquebot à destination de New York?... Trop franche pour jouer sérieusement le rôle d’inconstance dédaigneuse qu’il offrirait de lui prêter, trop fière pour trahir du dépit, et encore moins du regret, elle ne parlerait guère, et se garderait bien d’écrire. La correspondance n’était pas son fort. Sa marraine, à qui, pendant des années, elle n’avait pas donné signe de vie, et qu’elle s’était rappelée seulement dans l’intérêt de son espoir romanesque, lui redeviendrait indifférente aussitôt cet espoir brisé. Si, décemment, elle avait pu épouser Sérénis sans renouer avec les Hardibert, l’ingrate aurait-elle retrouvé le chemin de cette Martaude, où son enfance d’orpheline dénuée avait pourtant reçu asile et s’était blottie en une si chaude affection?...

«Ah! je n’ai pas de scrupules à son égard. Celle-là ne souffrira jamais par le cœur!...»

Ainsi songeait Nicole, tandis que la férocité furtive de la jalousie l’aidait aussi, de ce côté, à supprimer tout remords.

Un après-midi, comme elle venait de sortir après déjeuner, la pluie la chassa du parc. C’en était fait des promenades sans but et des rêveries sans conclusion, où elle écoutait à la fois la rumeur de son cœur troublé et le gémissement si doux des feuilles sèches remuées par la traîne de sa robe. L’humidité glaciale où s’effondre la beauté de l’automne jetait son suaire gris sur les choses. Elle en sentit le froid s’insinuer jusqu’à son âme. Alors ce fut la révolte décisive de sa vie, à elle, de sa jeune vie frémissante et avide de bonheur. Elle n’écouterait pas les suggestions de l’eau désastreuse et monotone, ni le renoncement du grand parc blême, elle secouerait l’engourdissement de cette odeur mortelle et triste qui se répandait dans la maison sans intimité, sans joie, sous la désolation ruisselante du dehors, derrière les vitres dépolies de brume. Elle était aimée, elle aimait!... Un délire la prit. Sans ce temps effroyable, elle aurait couru là-bas, le retrouver, lui... Comment avait-elle pu attendre?... A l’instant même, elle allait écrire à Georget.

Nicole monta au premier étage, dans un boudoir attenant à sa chambre, où elle se tenait le plus volontiers. Son petit bureau de noyer incrusté d’étain l’attendait. Ses bibelots préférés étaient tous à leur place. Son âme ordonnée et claire aimait autour d’elle l’ordre et la clarté. Comme elle eût souhaité que sa violente tendresse ne fût qu’une note plus haute, plus merveilleusement sonore dans son harmonie intérieure!...

Mais elle était à la minute où ce contraste même lui devenait insensible. Une impulsion souveraine l’entraînait. Avant de jeter sur le papier toute la folie de son cœur, elle s’arrêta pourtant, puis se détourna, pénétra dans sa chambre à coucher, se plaça devant une glace.

Elle se vit belle... Plus belle qu’elle n’avait jamais été... Le visage spiritualisé par une flamme mystérieuse, par ce feu cher et secret qui, depuis la rencontre d’Anvers, ne s’était jamais éteint. Elle s’étonna de la profondeur de ses yeux. Elle les interrogea avec une espèce d’effroi mêlé de compassion. En même temps, elle se réjouissait de voir leur splendeur si fraîche sous l’arc frémissant et velouté des cils.

Et tout à coup, elle se rappela qu’elle s’était regardée ainsi, avec la même fierté anxieuse, dans un miroir d’hôtel, le jour du départ pour Bruges. Elle pensa: «Nous autres femmes, nous ne goûtons notre beauté que par l’amour. Mais d’ailleurs, tout est dans l’amour... Rien n’a de prix en dehors lui.»

Elle crut entendre qu’on frappait à la porte extérieure de son boudoir. Elle retourna dans cette pièce, l’oreille aux écoutes. Un second coup.

--«Entrez!»

La femme de chambre surgit, avec un peu d’effarement.

--«Madame!... Mademoiselle Mériel!»

Nicole tressaillit, pâlit. Mais, ne s’expliquant pas l’émotion de la domestique, elle dit sèchement:

--«Eh bien?...

--Madame ne se doute donc pas du temps qu’il fait?... Et Mademoiselle n’a pas trouvé de voiture à la gare!...

--Priez-la de monter. C’est ici qu’elle aura le plus chaud.»

Machinalement, pendant la minute qui suivit, Nicole arrangea le feu, le fit flamber, y ajouta des bûches. Ses mains frémissaient. Son cœur bondissant arrêtait le souffle dans sa poitrine.

--«Marraine!...»

La grande fille impulsive et franche, décidée et puérile, se jetait dans ses bras, plongeait le visage entre sa joue et son épaule, et répétait le mot d’appel dans une espèce de sanglot qui la secouait toute:

--«Marraine!...»

La confiance, l’abandon sincère, le jaillissement tumultueux d’une jeune douleur, émanaient de l’élan, de la voix, de l’étreinte, de toute la fougue immobilisée du souple corps que Nicole sentait trembler contre le sien. Elle fut bouleversée. Que signifiait cela?... Et qu’est-ce qui allait suivre?...

Mais ses mains, errant dans une caresse vague sur la jaquette de drap, rencontrèrent des places ruisselantes.

--«Tu es trempée!... C’est de la folie!... Qu’arrive-t-il?... Comment es-tu venue?... Seule?...»

Naturellement. Est-ce qu’une indépendante comme Toquette, et américanisée encore, s’embarrassait d’une femme de chambre?

--«Eh! qu’importe un peu de pluie!... Mais je vous inonde, marraine... Pardon...»

Elle s’écarta. Nicole, avec une crispation secrète, la vit singulièrement embellie et émouvante, transfigurée par une expression nouvelle, ses yeux d’or brun alanguis d’une tristesse délicate, et le teint si éclatant, rosé par l’air vif et humide, sous la chaude auréole des cheveux fauves, où frisaient des mèches folles, perlées de bruine.

--«Tu vas retirer cette jaquette. Je te mettrai un châle sur les épaules. Et tu boiras quelque chose de bouillant. Tu n’avais donc pas de parapluie?...

--Si, mais avec ce vent...

--Voyons tes chaussures... Oh! ces souliers minces!... La femme de chambre va te les ôter tout de suite.»

Elle sonna. Son âme s’amollissait à ces soins. N’était-ce pas, dans cette chambre familière, la petite Toquette d’autrefois, revenue de quelque équipée à travers le parc noyé d’averses?...

Ah! Nicole... cœur mal fortifié, trop ouvert à la sensibilité des autres, que vous êtes peu faite pour les revendications où il faut de l’égoïsme, et pour les rivalités où il faut de la haine!

Mme Hardibert regarde cette pauvre grande fillette, dont les yeux s’embrument, non pas de la vapeur du thé qu’elle boit, mais de vraies larmes, tandis que, suivant l’ordonnance formelle, Toquette avale une pleine tasse brûlante avant de parler. Par-dessus le bord de cette tasse, le regard ingénu, ardent, désolé, va vers cette marraine, qui se demande encore ce qu’elle doit y lire, mais qui, déjà, n’en peut supporter la supplication.

--«Voyons... Tu es réchauffée?... C’est bien vrai?... Parle maintenant.»

La voix se défend de toute cordialité. Nicole se raidit. Sa filleule est-elle venue en accusatrice?... Elle n’acceptera pas d’explication. D’abord il n’y en a pas de possible entre elles deux. Elles ne sont pas dans la même région de la vie. La vierge aurait trop d’avantage contre celle dont l’amour est un péché. Mais cet amour, coupable ou non, il peut ici demander, plutôt que de rendre, des comptes. N’est-ce pas Toquette qui l’a réveillé en flamme dévorante parce qu’elle a commis l’imprudence de s’attaquer à lui?... Cet amour... il existait bien avant que la jeune inconsciente connût seulement le sens du mot aimer.

--«Marraine, il m’arrive quelque chose d’affreux. Je suis trop malheureuse!... Alors je viens à vous... Je n’ai pas toujours été gentille... Mais vous m’avez pardonné... Puis vous me plaindrez tellement!... Et d’ailleurs, à qui aurais-je recours?...»

Elle parlait à petites phrases hachées, les lèvres tremblantes de sanglots contenus. Toute sa turbulence joyeuse était tombée. Ce n’était plus l’adolescente à l’imagination et au sang en effervescence, grisée de sa propre sève, et marchant sur terre comme en pays conquis. C’était la jeune fille en qui s’éveille une souffrance de femme. D’ailleurs, elle s’intimida,--chose non moins neuve chez elle. La manifeste froideur de Mme Hardibert la consterna.

Celle-ci lui disait:

--«Mais, Victorine, avant toute confidence, je dois te suggérer que ton père te guiderait mieux que moi. Il a toujours été en désaccord avec les conseils que je te donnais. Et je ne voudrais pas...

--Oh! marraine... Il s’agit de circonstances où un homme ne saurait que faire des maladresses... Et aussi de quelqu’un que vous connaissez mieux que lui.

--Quelqu’un?... Qui cela?»

Toquette balbutia, comme si le nom, maintenant, lui faisait mal:

--«Ogier Sérénis.

--Ton fiancé?...

--Il ne le sera peut-être plus demain!»

Un silence suivit ce cri, où tremblait une si réelle et si naïve douleur que Nicole en fut atrocement remuée. Mais son trouble se compliqua. Le «peut-être» et le «demain» sonnèrent étrangement à son oreille. Comment! Georget n’avait pas encore franchement, loyalement, rompu!... Qu’attendait-il?... Doutait-il d’elle?... Ou traversait-il les mêmes hésitations?... Mais elle ne luttait qu’à cause de son devoir... Tandis que lui?...

--«Que se passe-t-il donc?» demanda Mme Hardibert, avec une anxiété où sa filleule crut voir l’émoi soudain de la sollicitude.

--«Ah! marraine... C’est inexplicable... Ou plutôt, si... Je ne comprends que trop. Monsieur Sérénis ne m’aime pas. J’ai voulu ce mariage... Il s’est trouvé touché, flatté, un peu pris même... qui sait? Mais aujourd’hui, Ogier s’aperçoit que ce léger entraînement n’est pas l’amour. Et alors, comme il est fier... que je suis riche...»

Sa voix se brisa.

Nicole, stupéfaite, regardait ce visage de clarté, où tout se lisait avant la parole. Ce visage, d’une si triomphante jeunesse que le chagrin n’y effaçait pas les touffes rosées, nourries d’un sang frais et pur, épanouies tout à l’heure sous la caresse cinglante de l’air, dans la marche hâtive. Ainsi Toquette n’avait pas un soupçon!... n’imaginait seulement point, entre son fiancé et elle-même, l’intervention d’une autre femme... Nulle jalousie, pas même indécise...

Fut-ce un soulagement?... Sans doute. Pourtant un âcre regret mordit Nicole en plein cœur.

Elle se serait sentie plus forte pour défendre son amour devant une agression, directe ou sournoise, que dans l’enveloppement de cette confiance, qui la liait, la désarmait. Puis il y avait quelque chose d’humiliant pour elle dans cette maîtrise de soi qu’avait pu conserver Georget. Son sentiment n’avait donc rien d’indomptable, de fulgurant?... Celle-ci qui l’aimait, ne le soupçonnait pas d’aimer!... De quelles habiles phrases il avait dû parer sa retraite!... Ah! quelle circonspection il avait acquise depuis le soir lointain où il accourait se cacher dans les taillis de la Martaude!...

Un éclair traversa l’âme de Nicole. Est-ce que, ces derniers jours, sans le savoir elle-même, elle ne s’était pas attendue à quelque délicieuse folie semblable?... Mais les feuilles pleuvaient sur son passage, sans rien dévoiler que la solitude au fond des bosquets dévastés.

--«Voyons, Toquette... Que t’a dit Ogier?... Que s’est-il passé entre vous? Est-ce que ton caractère?...

--Mon caractère n’a rien à voir avec son changement d’attitude. Ah! marraine... mon caractère!... Mais je n’en ai pas avec lui... Je n’ai plus de volonté en sa présence... Je l’aime.»

Comment ne pas la croire?... Elle trouvait les mots et les pensées que seul un sentiment dominateur inspire. Sa logique d’enfant gâtée n’eût pas découvert ces choses. Elle était bien dans le miracle de la tendresse. Devant les yeux effarés de Nicole tombait la légende d’un impérieux et vaniteux caprice.

--«Depuis que je pressens mon malheur, j’ai beaucoup réfléchi, marraine. J’ai pensé que, peut-être, un écrivain--surtout nerveux et impressionnable comme Ogier Sérénis--redoutait de se dépayser, de s’exiler dans une atmosphère différente de la sienne. Je ne lui ai pas assez caché combien la vie américaine me plaît, les idées de là-bas, tout... et quel plaisir j’aurais à l’emmener dans ce Nouveau Monde qui nous a faits ce que nous sommes, père et moi. A-t-il eu peur d’y être circonvenu, retenu, d’y perdre un peu de sa subtilité légère, de son alerte facilité française?...»

Elle s’interrompit devant la stupeur évidente de Nicole.

--«Croyez-vous que j’aie mal vu, marraine?» demanda-t-elle avec une soudaine humilité.

--«Vu?... Tu n’as pas pu voir... Tu es trop inexpérimentée, trop jeune... Il t’a parlé dans ce sens, n’est-ce pas?

--Non.

--Ce n’est pas possible!

--J’ai tâché de le comprendre. J’avais un tel désir de le rendre heureux!»

«Moi aussi,» pensa Mme Hardibert, «j’aurais voulu le rendre heureux. Mais je ne l’eusse pas diminué en lui supposant tant de préoccupations en dehors de l’amour et une si singulière méfiance de son inspiration. Il a fallu qu’il m’en fît part. Je lui prêtais une âme si magnifique!... Cette petite fille, avec son sens plus modeste du réel, le comprendrait-elle mieux que moi?...»

Quelque chose de douloureux jusqu’à l’égarement crispa les beaux traits de Nicole, cerna ses yeux, troubla la suavité des prunelles, claires et veloutées comme des pétales d’hortensia. L’enfant qui lui faisait tant de mal n’en vit rien. Cette jeunesse ardente et maladroite ne se disciplinait jusqu’à l’attention que pour pénétrer un cœur adoré qui lui échappait. Mais, à l’épier, ce cœur incertain, elle apportait une finesse sauvage. Celle qui l’écoutait, confondue, bouleversée, en eut tout de suite une autre preuve.

--«Je crois,» poursuivait Toquette, «que j’ai regagné un peu de terrain. Hier... tenez, Ogier me parlait d’une façon si catégorique, que j’ai vu la minute où il allait rompre, là, définitivement, prononcer quelqu’une de ces paroles après lesquelles la fierté d’une femme ne peut tergiverser, discuter. Oh! marraine... Le cœur me tombait dans la poitrine, le parquet fuyait sous mes pieds, à voir la froideur de son regard, à écouter sa voix indifférente... Non, voyez-vous... Il ne m’aime pas... Si je l’épouse malgré tout...» (Nicole tressaillit) «je sais bien que je finirai par lui plaire... J’y mettrai tant du mien!...» (Le visage rose et blanc resplendit sous la jeune auréole d’or, les yeux de métal incandescent se noyèrent de sombre douceur. Une irrésistible magie fut en elle.) «Mais l’épouserai-je?... Et pourtant je suis encore sa fiancée!...

--Quel est ce terrain regagné hier?» interrogea Nicole, lui rendant le fil du récit, comme elle aurait remis au bourreau l’instrument même de sa torture.

--«Voilà... Sans avoir l’air de comprendre où il essayait de m’amener, je lui ai exposé tout un plan d’existence pour après notre mariage, en faisant une part très large à son travail. Je lui ai demandé ce qu’il penserait d’un long séjour en Italie.--«Si vous y cherchiez,» lui ai-je dit, «un sujet de drame, dans quelqu’une de ces petites cités tragiques?... Ou bien quelque histoire de mystère et d’amour, dans un cadre adorable, que vous évoqueriez en poète...» Il m’a considérée, tout surpris, comme s’il me voyait pour la première fois.--«Vous me laisseriez donc travailler?...--Comment!... mais je vous y forcerais,» ai-je fait en riant.--«Dans un coin solitaire de l’Italie, loin du monde?...--De quel monde?... Vous seriez le monde pour moi.» Je ne sais comment cela m’est venu, ni avec quel accent... Il a semblé ému.--«Et votre Amérique?...» m’a-t-il demandé.--«Elle ne sera plus «mon» Amérique s’il ne vous agrée pas qu’elle soit la vôtre.» Vous comprenez, marraine, je prenais le ton du flirt gai, je ne voulais pas paraître trop inquiète. Mais il a bien vu à quel point j’étais sincère, et combien je l’aimais pour lui...

--Ah! comment ne l’aurait-il pas vu!» gémit Nicole. «Et que viens-tu donc me demander, toi que l’amour fait plus rusée et plus savante qu’une femme?...

--Vous me blâmez, marraine,» balbutia Toquette. «Vous trouvez que j’ai manqué de dignité?... Non... Quoi?... de réserve?... Ah! c’est que vous ne savez pas...»

Elle se leva, s’approcha, et, désolée, câline, suppliante, se jeta à genoux sur le tapis, enveloppa Nicole de ses bras, coula sa tête contre ce cœur, dont elle ne comprenait ni la résistance, ni la sévérité.

--«Vous ne savez pas, marraine... Je l’aime!... Je ne vis plus, depuis huit jours qu’il est devenu une énigme pour moi. Il se retire... Je le sais... Je le sens... Demain il rompra nos fiançailles. Hier, il l’aurait fait si je n’avais trouvé ces paroles qui l’ont touché, fait hésiter peut-être. Mais qu’a-t-il?... Pourquoi?... Je ne sais plus. Je ne vois pas autre chose. Alors je suis venue à vous... Marraine, vous le connaissez... Il était votre ami d’enfance. Il vous admire par-dessus tout. Ah! si... Vous ne vous doutez pas à quel point!... Je suis certaine que vous seule pourriez le ramener à moi... Ou alors, dites-moi ce qu’il faut faire... Oh! marraine, marraine... Sauvez-moi!... Ne me tenez pas rigueur d’avoir été une méchante ingrate!... Vous ne me condamneriez pas à mort pour cela, n’est-ce pas? Eh bien, votre petite Toquette mourra de chagrin si vous ne venez pas à son secours...»

Nicole tourna vers ce jeune désespoir des yeux où s’amassaient d’indicibles larmes. Était-ce là, dans ce souple et chaud abandon, dans cette détresse candide, et qu’elle mesurait si profonde, dans cette enfantine posture, et tellement à sa merci, la rivale qu’il lui fallait combattre?... Ah! du moins, cette enfant secouée de sanglots pouvait crier son mal. Elle, l’épouse insoupçonnable, qui, dans la vie, n’avait pour perspective de bonheur que d’enlever le fiancé de cette jeune fille, de l’enchaîner à elle en brisant aussi son propre foyer, et qui, pourtant, ne souffrait pas moins à l’idée de le perdre, eût souhaité, à son tour, de hurler sa douleur comme une bête blessée. Une clameur farouche montait du fond de son être et venait s’éteindre au bord de ses lèvres, qui, cependant, tremblaient à peine. Oh! comme elle souffrait, d’une souffrance compliquée et barbare!... Mais, par-dessus tout, de sa pitié, qui la violentait, qui lui arrachait sa part de joie humaine, qui décontractait ses bras crispés autour de sa chimère, et qui la forcerait,--elle commençait à en être sûre,--de livrer son pauvre trésor d’amour à celle dont la véhémence l’implorait.

Ah! si seulement elle pouvait se croire indispensable à Georget!... Peut-être s’armerait-elle, ivre et aveugle, jusqu’à la férocité de la conquête. Mais le doute s’infiltrait en elle, perfide, glacial. Si plus tard elle devait surprendre en lui quelque regret!... Plus tard?... Était-elle bien certaine de n’en pas déjà trouver la trace dans ses tergiversations étranges, révélées par les confidences de Toquette.

--«Ah! marraine, marraine... Vous n’avez donc rien à me dire?...

--Mais... je réfléchis... ma pauvre petite. N’est-ce pas préparer un double malheur que de t’aider à ramener un fiancé récalcitrant?...»

Une amertume fait fléchir les douces lèvres qui prononcent l’ironique parole. C’est la plus extrême cruauté dont elles sont capables.

--«Je l’aime... Je l’aime...» gémit Toquette.

--«Tu l’aimes?... Enfin!... Connaît-on son propre cœur, à ton âge?... Cet amour est venu bien vite!... Tu ne sais pas ce que c’est... garder le même sentiment pendant des jours, des mois, des années... Comprendre que ce sentiment est rivé à votre chair et à votre âme, et qu’on n’existe pas en dehors de lui...»

Toquette la sent frémir tout entière.

--«Ah! oui... marraine... Vous, dès l’enfance, on vous élevait dans l’idée d’épouser monsieur Hardibert... Comme c’est beau!... Appartenir à celui qui eut toutes vos pensées depuis l’éveil de votre cœur, qui fut le héros de vos songes d’enfant... C’est bien ce bonheur-là que je souhaite...

--Comment?... Tu es arrivée à Paris il y a trois mois, et il y en a deux que tu es fiancée.»

Toquette, toujours blottie contre celle qu’elle embrasse et qu’elle déchire, lève ses yeux d’or fondu, désormais si beaux de langueur et de flamme.

--«Et Bruges?... marraine... Vous ne vous rappelez pas... Bruges?...

--Bruges!!...»

Le mot passe comme un souffle dans la bouche soudain convulsive et blêmie. Est-ce que l’enfant énamourée va lui disputer aussi ce souvenir?...

--«Vous ne vous en doutiez guère, marraine. Je n’étais qu’une petite fille... Eh bien, pourtant, j’ai commencé alors de l’aimer. Oui... oui... Je l’ignorais... Mais c’était bien de l’amour... Je le sais aujourd’hui. Qu’il me semblait beau, et grave!... Comme il parlait bien!... Je serais morte sur un signe de lui... J’ai pleuré follement toute une nuit parce qu’il avait jeté une rose que je lui envoyais... Le lendemain, j’ai demandé que vous me rameniez à la pension...»

Les larmes se sont séchées dans les yeux de Nicole. Un souffle de désastre brûle ses paupières, chasse le sang de son visage, lui contracte affreusement le cœur. Il lui semble que son inconsciente et innocente rivale fait, à chaque parole, un pas de plus dans la prairie close de son âme et piétine les fleurs de son secret, de son rêve, de sa longue tendresse. Tout s’écrase, saigne et se flétrit sous la marche dansante de cette petite nymphe allègre. N’est-ce pas le domaine de cette libre jeunesse, un si frais parterre d’amour, où elle affirme son droit de s’élancer hardiment?...

Pourtant la pauvre femme proteste. Si elle doit s’effacer, du moins veut-elle emporter l’assurance que son sentiment fut incomparable.

--«Allons donc... Victorine!... De l’amour?... à treize ans!... tu l’as vite oublié, et pour longtemps... avec tes flirts, en Amérique.

--Vous êtes méchante, marraine,» dit l’autre, en se redressant, blessée. (Et la rudesse enfantine d’autrefois restitua un peu de force combative à la malheureuse Nicole.) «Je n’ai pas vu un jeune homme m’approcher sans faire une comparaison avec Ogier. Son souvenir s’interposait entre moi et les autres, m’eût à tout jamais empêchée d’aimer complètement. Mais que pouvais-je faire?... Je le croyais marié, ou pris non moins irréductiblement.--Je connais la vie, marraine,»--ajouta Toquette avec toute l’assurance de son ingénuité.--«Un homme célèbre, adulé, flatté... Pensez donc!... Et moi, une petite fille, et qui lui avait déplu encore!... Tenez, il est bien tard pour vous le confesser, vous ne me croirez pas... qu’importe! Mais si je n’osais vous écrire, c’est que j’avais peur d’entendre parler de lui.»

Ah! que tout cela était parfumé de vérité! Ce virginal, ce farouche amour, exhalait sa senteur verte et sauvage, comme une touffe de menthe et de thym sur un escarpement inviolé. Nicole en subissait la fascination avec un attendrissement mêlé d’horreur. Elle ne pouvait pas plus s’empêcher d’admirer la grâce incomparable de ce sentiment fier et pur, qu’elle ne fût restée indifférente à celle de jasmins et de lis respirés pour en mourir.

Mais l’épreuve suprême allait venir. Toquette reprit:

--«Ah! marraine... Quand je pense à ma folie d’enfant, dans ce voyage de Bruges!... J’aurais tout donné pour être grande et pour vous ressembler... Il vous admirait tant!... C’était tellement visible, même pour des yeux de fillette, comme les miens! Croyez-moi... Toute petite sotte que j’étais, j’ai deviné quelque chose que vous ne voyiez pas, ou que peut-être vous ne vouliez pas voir... Rien ne m’ôtera de l’idée qu’à cette époque-là Ogier était amoureux de vous...»

Et sur un mouvement de Mme Hardibert.

--«Oh! ne vous fâchez pas, marraine... Vous, si haute dans la vie, et qui aviez votre part...»

Elle s’interrompit.

--«Tais-toi!...» ordonnait Nicole, et du geste, du regard, plus impérieusement que de la voix.